Commentaire : je crois avoir battu mon record de retard, là, non ? Bon, entre deux, il y a eu un autre chapitre de fanfic donc je suppose que vous me pardonnez.
J'ai longtemps bloqué sur certains détails, comme « comment vont-ils aller récupérer Akihito ? Comment organiser ça ? Comment gérer le fait qu'Akihito et Miki sont dans le même bateau ? ». Non pas que j'en n'en ai jamais eu idée (je ne serais pas arrivée à autant de chapitres de fanfics, sinon) mais qu'il fallait que tout soit cohérent (et là c'est le plus dur, entre les nouvelles idées et le reste, d'arriver à conserver la cohérence). J'ai d'ailleurs dû tout refaire de A à Z pour certains détails. Par exemple, Dimitri. Je n'avais pas pensé à ce personnage au départ mais, arrivé à un certain moment, j'ai réalisé que ce à quoi j'avais pensé n'était pas cohérent et qu'il me fallait un nouvel acteur pour que ce soit mieux mis en scène. Car, même si Iakov souhaitait mettre fin à la petite guerre entre son patron et les autres, il lui fallait aussi d'autres raisons pour intervenir de façon plus musclée et donc se retrouver dans une position difficile.
Résultat, en compliquant l'intrigue, j'ai aussi largement rallongée l'histoire (ce qui n'était pas voulu) et je me retrouve avec un chapitre divisé en deux car je ne pouvais pas caser le sauvetage en deux paragraphes, cela aurait été ridicule. Donc, il faudra attendre le prochain chapitre pour voir la plus grosse partie de l'intrigue se résoudre dans le sang et les morts (oui, là je commence à vous faire peur). C'est sans doute pour cela que le ton de ce chapitre est par ailleurs un peu plus léger (enfin, léger, tout est relatif, n'est ce pas ?)
Chapitre 20 – And We Will Die Together, Part 1
Ploc, ploc, faisaient les gouttes d'eau dans le lavabo de la cuisine.
Iakov avait eu beau serrer le robinet au maximum, sans résultat concret, puis essayer d'ignorer le son répétitif en fermant les yeux et en pensant à autre chose, rien n'y faisait. Il fallait dire que dormir dans un canapé inconfortable pour une énième nuit n'était pas le meilleur moyen de trouver le sommeil. Qui plus est, la tension accumulée durant la soirée ne diminuait pas.
Il avait obtenu l'écoute d'Asami et de Feilong, tué plusieurs de ses anciens collègues, dont un en le torturant, et avait appris que Dimitri, comme à son habitude, manigançait peut-être quelque chose. Il oubliait Tomoki dans sa liste. Le sale gosse lui avait fait des avances, débité des paroles dénuées de sens, recommencé à angoisser, refusé de manger, mangé, puis il avait dû l'aider à vomir lorsque la pizza lui avait retourné l'estomac quelques minutes après la dernière part engloutie. Ensuite, il avait dû le border, tout en craignant qu'il ne réclame une histoire. Fort heureusement, il s'était aussitôt endormi.
Il ne se rappelait pas qu'élever sa sœur avait été aussi dur et peut-être cet épisode avait-il été le plus épuisant de la journée…
En raison de son état de tension, il savait déjà qu'il ne dormirait pas mais l'obscurité et le calme qui régnait dans l'appartement l'aidait à récupérer de sa fatigue physique. Son esprit, lui, était en pleine cogitation.
Il en était à se remémorer son enfance passée dans un trou perdu de la Russie, lorsqu'un bruit dans le couloir attira son attention. Il se redressa sur un coude, à l'écoute. Des pas et des chuchotis… Cela ne lui inspira rien de bon, surtout après l'attaque qu'avaient subi Asami et Feilong. Hors, son instinct était l'être le plus digne de confiance au monde.
Iakov quitta le canapé et se garda bien d'allumer la lumière, ce qui aurait signalé son éveil. Il entra dans la chambre et s'approcha du lit où Tomoki était endormi, roulé en boule. Il posa une main sur son épaule tout en lui plaquant l'autre sur les lèvres, afin de l'empêcher de parler.
Le garçon ouvrit les yeux dans un sursaut et lui lança un regard alarmé. L'obscurité était telle qu'il était incapable de reconnaître Iakov et le pire défilait déjà dans son esprit paranoïaque.
« - Ne parle pas, » chuchota-t-il à son oreille. « Va dans la salle de bain et n'y bouge pas tant que je ne te le dirai pas. »
Tomoki lui répondit d'un hochement de tête, quitta le lit sans poser de questions et se dirigea docilement dans la salle de bain. Brave petit.
Iakov allait revenir sur ses pas lorsqu'il entendit un cliquetis provenant de la porte d'entrée. Quelqu'un essayait de crocheter la serrure. Il savait par avance qu'ils arriveraient à leur fin et il lui fallait élaborer un plan au plus vite.
Il jeta un regard aux draps froissés du lit et ouvrit l'armoire pour prendre quelques vêtements, qu'il roula en boule et glissa là où Tomoki avait dormi. Dans le noir, l'illusion était parfaite : on aurait vraiment dit que quelqu'un occupait le lit.
Satisfait, il se pencha pour récupérer une valise qui se trouvait sous le meuble… lorsque la porte d'entrée grinça. Il se redressa, puis se plaqua dos à l'armoire. Il allait devoir improviser et il ne pouvait pas dire que cela lui plaisait. Au moins, là où il était situé, personne ne pouvait le voir en entrant dans la chambre. Le meuble était sur le même mur que la porte.
Il tendit l'oreille. À en juger par le son de leurs pas, ils ne devaient pas être plus de deux. Cela n'arrangeait pas ses affaires mais au moins n'était-il pas attaqué par un groupe armé jusqu'aux dents. Il n'aurait eu alors aucune chance de s'en sortir.
Il attendit patiemment leur approche. Pas après pas. Enfin, l'un d'eux franchit le seuil de la chambre, le bras tendu et armé d'un pistolet silencieux.
Il tira, droit dans le lit, plusieurs fois. Quelques plumes s'envolèrent et Iakov fit le deuil chagriné de ses vêtements. L'assassin aurait pu s'en retourner avec son camarade mais il commit l'erreur de vouloir s'assurer que sa cible était bien morte. Il s'avança un peu plus et Iakov surgit.
Iakov lui saisit violemment le bras et profita de sa surprise pour retourner l'arme contre lui et lui tirer dessus en plein cœur. Il repoussa le corps sur le second homme de main, qui n'eut pas le temps d'esquiver. Il chuta avec le cadavre sur les bras, et Iakov bondit sur lui pour lui saisir la tête à deux mains et lui claquer la nuque sur le sol. Sonné, il cessa de bouger. Le tueur en profita pour écarter le corps et récupérer les armes. Il resta immobile un instant, s'assurant qu'il n'y avait pas d'autres émissaires pacifiques de la mafia russe. Apparemment, soit ces deux hommes étaient effectivement seuls, soit les autres avaient fui.
« - Tomoki ! » appela-t-il.
Le garçon entra timidement dans la pièce. Il aperçut l'ombre de Iakov, agenouillé au sol, et celles de deux autres individus.
« - Allume la lumière, » ordonna-t-il.
Alors que Tomoki appuyait sur l'interrupteur, il retourna l'homme sur le ventre qu'il avait assommé et lui tira les mains dans le dos.
L'éclat du plafonnier jaillit brutalement. Le jeune asiatique ferma à demi les yeux, puis examina la scène.
L'un des hommes saignait à la poitrine et était sans aucun doute mort, l'autre était fermement maintenu par Iakov. Le lit était en pièces. Si son protecteur n'avait pas entendu leur arrivée, ils seraient morts tous les deux.
À cette pensée, son ventre se noua et une sueur glacée lui descendit dans le dos. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte que Iakov lui parlait.
« - Trouve-moi de quoi l'attacher. »
Tomoki acquiesça, puis fouilla la pièce du regard. Il y avait une lampe à pied dans un coin et un fil électrique plutôt long. Il retira la prise du mur et donna un coup sec pour arracher le fil, avant de le présenter à Iakov. Il ne put porter un seul regard au cadavre.
« - Hum… Ça ira, » approuva le russe tout en prenant le lien improvisé.
Il attacha solidement les mains de son prisonnier derrière le dos, vérifia plusieurs fois qu'il ne risquait pas de se libérer, puis se redressa. Sous le regard inquiet de Tomoki, il sortit la valise de dessous l'armoire et la posa sur le lit. Il y avait un véritable arsenal à l'intérieur mais Iakov se contenta de ce dont il avait besoin pour le moment : un couteau de chasse qui devait servir à dépecer les gros animaux.
« - Que comptes-tu faire de lui ? » demanda Tomoki.
« - Juste discuter.
« - Discuter ? » répéta-t-il, avant de pâlir. « Oh… »
Il déglutit.
« - Tu ne peux pas. Il pourrait crier… et la police !
« - C'est vrai. Mais je déteste avancer dans le brouillard. Je veux savoir qui l'envoie et pourquoi. Et, fais-moi confiance… »
Iakov tira un coup sec sur le col de l'homme de main pour l'obliger à se relever.
« - Il aura craché le morceau bien avant que la police n'arrive. Les voisins n'ont pas envie de mourir… »
Tomoki resta silencieux, figé au milieu de la chambre. Iakov s'était attendu à ce qu'un élan de moralité le pousse à lui reprocher sa cruauté mais il ne semblait pas décidé à intervenir en faveur de l'homme qui avait essayé de les tuer, malgré l'horreur évidente que lui inspirait la situation. C'était une bonne chose pour eux. Tomoki avait commis des meurtres mais en subissait le poids désormais. Il aurait pu compatir, même si sa compassion aurait été mal placée. Il n'était pas insensible comme Iakov l'était devenu. Les psychotropes ne l'aidaient plus à se sentir mieux et à se voiler la face. Cela ne le rendait que plus imprévisible face aux situations extrêmes.
« - Va dans le salon et attends-moi, » ordonna Iakov.
Son ton calme aida Tomoki à retrouver un semblant de sérénité et il hocha silencieusement la tête avant d'obéir.
« - Ne viens pas dans la salle de bain quoi que tu entendes. »
Tomoki acquiesça encore et alla s'asseoir sur le canapé, les genoux ramenés contre sa poitrine.
Quoi qu'il entende, c'était pour leur survie à tous les deux. Le reste était sans importance. De toute manière, c'était comme cela que marchaient les choses dans ce monde. Le tueur savait quel risque il avait pris en acceptant de venir ici et il avait certainement de nombreuses victimes à son actif. Il le méritait.
Ses belles pensées ne l'empêchèrent pas de se boucher les oreilles au premier cri.
« - Je te laisse le choix : attendre ici que quelqu'un te trouve ou mourir. »
Iakov ferma la bouche du lavabo et tourna le robinet. Il passa les doigts sous l'eau, s'assurant qu'elle était bien froide. N'entendant aucune réponse à son offre, si ce n'étaient des gémissements, il se retourna avec un sourcil haussé.
Bon, il imaginait bien qu'un couteau planté jusqu'à la garde dans la cuisse devait être horriblement douloureux mais ce n'était pas une raison pour l'ignorer en se lamentant.
Il arrêta l'écoulement de l'eau et s'agenouilla devant son prisonnier, qu'il avait jeté contre le mur avant de le poignarder.
« - Comment t'appelles-tu ? »
L'homme releva sur lui ses yeux aux pupilles dilatées par la douleur. Il était jeune. Il avait peur. Il ne devait pas être dans l'organisation depuis longtemps et n'avait pas dû tuer beaucoup, encore moins se retrouver confronté à quelqu'un comme lui. Peut-être était-ce même sa première mission du genre. Quelqu'un d'autre que Iakov aurait pu avoir pitié mais lui voyait là autant d'éléments qu'il saurait utiliser à son avantage.
« - Comment t'appelles-tu ? » répéta-t-il avec un sourire qui se voulait rassurant.
« - S-Sergueï…
« - As-tu de la famille ? N'aie pas peur de répondre, je ne leur ferai pas de mal.
« - Elle est en Russie. »
À cause de son inexpérience, ce Sergueï se montrait plus bavard que certains types qu'il avait eu à faire parler par le passé. Cela lui faciliterait la tâche.
« - Tu ne travailles pas pour l'organisation depuis longtemps, n'est ce pas ?
« - Non…
« - On a tous débuté un jour. Mikhaïl voulait me tuer la première fois que nous nous sommes rencontrés. On dirait que plus les choses changent, plus elles restent les mêmes.
« - J-je ne comprends pas. »
Iakov se releva. C'était le moment de faire preuve d'un peu de fermeté. Il saisit le manche du couteau et tira d'un coup sec pour l'enlever de la plaie, ce qui ne fit qu'agrandir cette dernière. Sergueï cria plus fort que la fois précédente. Il allait mûrir vite.
« - Préfères-tu que je t'écorche vif avec ce couteau ou bien que j'utilise la technique du supplice par l'eau ?
« - Que voulez-vous ?!
« - Si le morveux dont je m'occupe avait eu des seins, j'aurais été comblé, mais je suppose qu'on ne choisit pas la sexualité de son employeur, » soupira Iakov tout en contemplant la lame couverte de sang. « Je me contenterai donc de quelques informations utiles. Que planifie Mikhaïl ?
« - Mikhaïl ? Mikhaïl n'est plus rien. Dimitri commande maintenant.
« - Dimitri ? » s'inquiéta Iakov.
Il quitta le poignard du regard pour reporter son attention sur son informateur contraint. Ses pressentiments se révélaient justes. Il détestait avoir raison…
« - Qu'est-ce que ce connard a fait ?
« - Il a trahi Mikhaïl. J'ai entendu dire qu'il comptait le confier à Asami et Feilong. En même temps que l'autre jap, là. »
Iakov fronça dangereusement des sourcils. Bon sang, cela ne servait pas du tout ses plans…
« - Il a attaqué Asami et Feilong, » ajouta le prisonnier. « Mais il a échoué.
« - Je suppose qu'il comptait tuer Mikhaïl en cas de réussite. Au lieu de cela, il le livre à ses ennemis. Mikhaïl pourra toujours clamer qu'il n'est pour rien dans cette fusillade, ils ne le croiront pas. Mais je suis une menace pour son plan, n'est ce pas ? Alors, il veut me liquider. »
Il était la seule personne à pouvoir tirer Mikhaïl de ce mauvais pas. Mais ce qui l'inquiétait, c'était que Dimitri ait pu contacter ses alliés improvisés et leur apprendre ce que lui avait essayé de cacher. Que Tomoki n'était plus entre les mains de Mikhaïl, que lui n'avait plus aucune place dans l'organisation et était traqué par ses anciens collègues… Il y avait de fortes chances qu'Asami accepte la proposition de Dimitri, satisfait de récupérer ce qui lui appartenait et de se venger de la cause de toute cette histoire. Quant à Feilong, il finirait par apprendre qu'il détenait Tomoki et ajouterait un autre contrat sur son dos.
Quelle merveilleuse nuit…
Il devait devancer Dimitri et convaincre les autres d'agir autrement. Sinon, Mikhaïl mourrait.
« - D'autres viendront pour vous tuer, » prévint Sergueï.
« - Si c'est aussi réussi que ce soir, je ne risque pas grand chose. »
Iakov le gratifia d'un sourire léger et lui enfonça le couteau dans la gorge. Son étonnement quant à la quantité de sang qui s'évadait du corps d'un homme ne s'était jamais effacé avec le temps.
« - On part d'ici, » annonça Iakov tout en franchissant le seuil de la chambre.
Tomoki, recroquevillé sur le canapé, se retourna vers lui. Il tenait d'une main la mallette dont il avait tiré le couteau de chasse.
« - Le type… » commença le garçon.
« - Il a été loquace. Viens. »
Iakov prit son imperméable, puis sortit par la porte grande ouverte de l'entrée. Il jeta un dernier regard à l'appartement. Quelque part, il était bien heureux de le quitter. Restait à savoir où ils iraient… Pour ça, il en avait une petite idée.
« - Tomoki, as-tu envie d'aller au Prudential Hotel ? » demanda-t-il alors qu'ils descendaient l'escalier branlant de l'immeuble.
« - Sérieux ?
« - Je ne suis pas réputé pour mon humour. »
Ils arrivèrent dans la rue.
Iakov s'assura qu'il n'y avait ni policier, ni tueur embusqué, puis sortit les clefs de la voiture garée un peu plus loin.
« - Est-ce une bonne idée alors que l'on vient d'essayer de nous tuer ? » soupira Tomoki. « Et que tu as assassiné deux types en laissant plein d'empreintes sur les lieux ?
« - Légitime défense.
« - Même pour le type dans la salle de bain ? » insista-t-il en montant dans la berline.
« - On peut tout légitimer avec un bon avocat. »
Tomoki porta les doigts à sa bouche et chercha à ronger ses ongles déjà bien entamés. L'attitude de son protecteur le laissait perplexe et tout ce qui le laissait perplexe avait tendance à l'angoisse en ce moment.
Iakov tourna la clef de contact mais ne démarra pas immédiatement. Il se pencha vers la boîte à gant et l'ouvrit, fouilla quelques secondes, puis extirpa un paquet bien amoché. Un paquet de cigarettes. Il le secoua pour vérifier qu'il y en avait encore et le retourna, faisant tomber dans sa main ouverte un briquet et une cigarette légèrement tordue.
Alors qu'il l'allumait, Tomoki le fixa avec reproche, l'air de dire « est-ce bien le moment ? ».
« - Tu fumes ?
« - Il n'est jamais trop tard pour reprendre. »
Il fit avancer la voiture lentement. Inutile d'attirer l'attention en roulant trop vite. Iakov rejoignit une artère plus importante et prit la direction du quartier commerçant de Tsimshatsui. Bien que la route fût moins encombrée qu'en plein jour, il régnait une certaine effervescence propre aux grandes villes. Le soleil se lèverait dans quelques heures. Il avait encore le temps avant de se rendre à Hac Sa Beach. Son esprit vagabonda durant quelques secondes.
« - J'étais sérieux pour l'hôtel, » reprit-il alors qu'il avait arrêté la berline à un feu rouge.
Sur la voie opposée, il vit passer plusieurs voitures de police et un sourire narquois se dessina sur son visage. Tomoki écarquilla les yeux et se retourna sur son siège pour suivre les véhicules des yeux. Sa tension venait de monter d'un coup.
« - Ils ont été rapides, pour une fois.
« - Iakov… Nous devrions nous cacher.
« - Oh non, c'est une très mauvaise idée, » affirma-t-il tout en suivant la file de voitures qui avait redémarrée. « Quand tu es caché dans un trou à rat, il y a toujours quelqu'un pour te balancer aux flics ou à la mafia, alors que si tu vas là où personne ne t'attend… Et puis, tu les imagines faire une descente dans un hôtel de luxe ?
« - Ça semble logique, mais je crois quand même que tu es devenu fou.
« - C'est vrai que tu es un spécialiste en matière de folie… »
Tomoki ne releva pas la pique et resta silencieux quelques secondes, le temps de la réflexion.
« - Je veux le satellite dans ma chambre. »
« - Akihito, tu es déjà mort ? »
Il y avait quelque chose d'atrocement familier dans cette phrase…
Le photographe avait fermé les yeux durant quelques minutes, parvenant à ignorer la douleur de ses côtes et à tomber dans un demi-sommeil. Une nouvelle fois, il avait même réussi à se persuader que le cauchemar de ces derniers temps n'avait jamais eu lieu et qu'il était chez lui, en train d'examiner des preuves compromettantes sur Asami.
Il avait été idiot de croire en ce rêve. Cela faisait longtemps qu'il ne cherchait plus de preuves accablantes. Il était passé à autre chose. Une pseudo vie amoureuse qui lui donnait souvent l'impression d'être à sens unique. Non, elle était à sens unique.
Et maintenant, l'être qu'il détestait le plus au monde avec Feilong se trouvait dans le même bateau que lui. Akihito s'était réjoui de sa défaite, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'être réveillé par Mikhaïl était bien plus terrible que tout le reste. Peut-être pas que tout le reste, à bien y réfléchir, mais une telle chose se situait sur l'échelle de l'horreur juste en dessous du viol et de la torture et au dessus d'un déjeuner avec Feilong. Au fil des jours, il s'était inventé une échelle très précise, où entrait aussi l'insatiable appétit sexuel d'Asami et la tyrannie de Lucifer. Sauf que ces deux derniers éléments se situaient tout en bas car ils revêtaient la douceur cruelle de la nostalgie.
Akihito ignora royalement Mikhaïl, qui penchait sur lui un visage faussement inquiet, et tourna la tête vers la fenêtre.
Il faisait jour.
Il ne s'était pas rendu compte comme le temps avait passé vite.
Il se demanda ce qu'Asami fabriquait en cet instant même. Il s'était posé l'exacte même question lorsque Feilong l'avait enlevé. Il se posait constamment cette question chaque fois qu'il était en danger. Devait-il regretter l'époque où il pleurait après son père ou sa mère car il y avait des monstres dans le placard ? Certainement, oui.
« - Quelle heure est-il ? » finit-il par demander à contre-cœur.
« - Sans doute midi, environ. Ce qui expliquerait pourquoi j'ai faim. »
Le photographe pouvait sentir un autre type de besoin, qu'il lui était impossible de réfréner, tout autant qu'il lui était impossible d'exprimer. Rassemblant ses maigres forces pour mouvoir sa carcasse usée, il tenta de se redresser et lâcha cris et jurons de douleur.
« - Qu'est-ce que tu fabriques ? » lui lança Mikhaïl.
Akihito était parvenu à s'asseoir, au prix de lourds efforts. Il lui en faudrait encore plus pour atteindre la porte de la salle de bain et les toilettes. Il avait toujours trouvé dégoûtante cette idée d'occidental de coller les chiottes dans une salle de bain mais, à cet instant précis, il en saisissait toute l'incroyable utilité…
« - Tu veux encore t'échapper ? » insista le russe avec un petit rire désagréable.
« - Je dois aller pisser ! » hurla Akihito avec exaspération.
« - Tu n'atteindras pas la porte. »
Oh, comme il détestait sa voix moqueuse et encore plus le fait qu'il ait raison. Ses jambes tremblaient déjà sous son poids et il avait mal au torse, là où la (ou les) côte avait été fracturée.
« - Ta gueule ! » gronda-t-il tout en portant la main à son ventre.
« - Tu devrais me demander de l'aide. »
Le doux susurrement de Mikhaïl ne lui échappa pas. Le mafieux s'était lui aussi levé et le gratifiait de son sourire le plus angélique.
« - Tu devrais me supplier de t'aider, » précisa-t-il.
« - Crève.
« - Pas comme ça. »
La mâchoire d'Akihito se crispa. Les dents blanches et les yeux bleus de Mikhaïl le narguaient. Bon sang ! S'il en avait eu la force, il lui aurait bien collé son poing dans la gueule pour qu'il la ferme. Hélas pour lui, il se serait écroulé dans l'élan et, de toute manière, le lit les séparait tel l'arbitre d'un ring.
Pire que tout, il avait toujours ce besoin pressant…
Il n'y avait bien que dans les films où les gens pouvaient passer plusieurs jours sans jamais aller au petit coin.
Pourquoi n'était-il pas dans un film ?
Mikhaïl ne le quitta pas des yeux alors qu'il avançait, pas après pas, tout en se tenant au mur. La porte de la salle de bain était si loin. Mains dans les poches de son jean, le mafieux semblait savourer cruellement ses efforts. Akihito, lui, serra les dents et essaya de se concentrer sur autre chose que l'insolente souffrance qu'il ressentait.
Soudain, ce qui devait arriver arriva. Il trébucha.
Le jeune homme se prépara mentalement au choc de ses genoux sur le sol dur comme le béton mais il fut retenu.
« - Qu'est-ce que tu fous ! » gronda-t-il à Mikhaïl, qui avait bondi pour le retenir par le bras.
« - Oh, j'aurais adoré te voir t'écraser au sol mais, d'un autre côté, je n'ai pas envie non plus que tu pisses dans le lit, par terre ou tout ce qui ne soit pas un toilette. J'ai payé cette maison très cher. »
Le front d'Akihito se plissa tandis que sa rage se condensait autour du point de non retour.
« - Je pourrais te porter… » murmura le russe en glissant une main sur ses reins.
« - Essaye seulement…
« - En fait, je préfère te voir marcher et souffrir à chacun de tes petits pas. »
Akihito ouvrit la bouche pour répliquer de nouveau mais Mikhaïl le poussa pour le faire avancer, puis le soutint d'un bras autour de sa taille. Le jeune homme n'apprécia pas du tout ce contact mais il n'était pas en état de le repousser. Résigné, il se laissa faire.
Mikhaïl ouvrit la porte de la salle de bain et le fit entrer. Loin de s'en aller, il passa les bras autour de ses épaules. Le torse du russe contre son dos et son souffle tiède sur sa joue, Akihito ne pouvait que se demander avec anxiété ce qu'il manigançait encore.
« - Lâche-moi !
« - Pourquoi ? Je pourrais t'aider encore… »
Le photographe n'aimait pas du tout son ton chuchotant.
« - Je ne crois pas !
« - Allons, mon petit Akihito. Tu tiens à peine debout et ce n'est pas comme si je ne t'avais jamais touché la…
« - Ferme-la ! Va-t-en ! » hurla-t-il.
Il ne parvint pas à retenir l'embrasement de ses joues. La honte le consumait. La haine le consumait. Et il y avait aussi quelque chose comme de la peur.
Fier de son effet, Mikhaïl ricana à son oreille, puis le délaissa. Avant de quitter la pièce, il le gratifia de son plus beau sourire.
Il fallut quelques instants à Akihito pour recouvrir un semblant de sang froid. Juste un semblant…
La joie de vider enfin sa vessie ne l'aida pas à tempérer la haine qu'il portait à Mikhaïl.
Il aurait pu se réjouir à l'idée que Dimitri le tue prochainement. Hélas, il craignait fort de faire parti du bateau, ce qui était tout de suite bien moins agréable.
L'écho d'une voix le tira de ses pensées. Mikhaïl parlait à quelqu'un et cette discussion ne semblait guère pacifique. À en juger par les accents qu'il percevait, tous deux devaient parler dans cette langue barbare qu'était le russe. Parfois, il regrettait que le monde entier n'emploie pas le même langage – le japonais, évidemment – ce qui lui aurait permis de savoir quand sa vie était menacée ou ne l'était pas. Avec le russe et ses sonorités dures, il avait constamment l'impression de se faire hurler dessus. En plus, ils avaient plein de sons qu'il aurait été bien incapable d'articuler. Ces gens devaient avoir des cordes vocales mutantes.
« - Où est le jap' ? »
Mikhaïl poussa un léger soupir et résista à l'envie de lever les yeux au ciel.
Dimitri semblait s'être rappelé de leur existence et avait envoyé deux armoires à glace pour les chercher. Ceux-ci n'étaient pas contents de constater qu'Akihito n'était pas en vue. Leur cerveau mal irrigué par leur grande taille ne devait pas leur permettre de deviner qu'il se trouvait sans aucun doute dans la salle de bain et qu'un moribond, même aussi entêté que le photographe, ne saurait fuir de Fort Knox.
« - Maintenant que j'y pense, je crois qu'il s'est sauvé par la fenêtre, » argua Mikhaïl après quelques secondes.
Il surprit le regard des deux hommes en direction de celle-ci.
Au même instant, Akihito franchit le seuil de la salle de bain, une main agrippée à l'encadrement de la porte pour essayer de rester à peu près droit. L'appréhension se lisait sur son visage, à moins que cela ne fût la douleur. L'un comme l'autre, c'était plaisant à voir.
« - Ne te fous pas de nous ! » grogna l'un des molosses.
Mikhaïl reçut un coup de poing dans le ventre. Étonnant de voir comme tout le monde oubliait qui signait les chèques jusqu'à la pathétique prise de pouvoir de Dimitri. Il aurait au moins espéré qu'un de ses employés, un seul, ait un sursaut de loyauté mais cela ne semblait pas leur effleurer l'esprit. Peut-être que Iakov lui avait tourné le dos lui aussi. Il lui avait laissé la vie sauve malgré sa trahison mais il en avait sûrement profité pour s'enfuir et commencer une nouvelle vie.
Il n'écouta que d'une oreille distraite ce que l'un des Russes lui demandait tout en agitant son arme à feu d'une main.
« - Qu'est ce qu'ils veulent ? » souffla Akihito qui était parvenu tant bien que mal à sa hauteur.
« - Nous emmener ailleurs. Et ne parle pas, je n'ai pas envie de me prendre une balle par ta faute. »
Peu importait l'opinion qu'il avait de Mikhaïl, Akihito devait admettre que son conseil était bien avisé à en juger par la mine patibulaire des deux gars et le pistolet que tenait l'un d'eux.
Encadrés des deux hommes de mains, l'un devant, l'autre derrière avec son arme, Akihito et Mikhaïl s'engagèrent dans le couloir. Si Mikhaïl affichait un air arrogant et gardait la tête haute, le photographe éprouvait des difficultés à apprécier cette marche forcée. La peur le poussait à se mouvoir mais son corps lui exprimait toute sa contrariété, tant et si bien qu'il ne tarda pas à voir des points multicolores devant ses yeux et à trébucher au bout de quelques mètres à peine.
« - Qu'est ce qu'il a ?
« - Ça se voit, pourtant. Il ne peut pas marcher seul, » répondit Mikhaïl avec flegme, loin de se sentir concerné.
Akihito essuya la sueur sur son front et releva la tête vers les trois autres hommes qui continuaient de baragouiner dans leur langue slave.
« - Dans ce cas, aide-le, » ordonna l'homme armé avec un geste explicite du pistolet.
Mikhaïl fronça des sourcils mais sa fierté n'était pas suffisamment démesurée pour qu'il s'oppose à la demande. Il se baissa pour attraper Akihito et l'aider à se relever, puis glissa de nouveau un bras autour de sa taille. Le Japonais, qui se sentait trop mal pour exprimer un quelconque refus, passa son propre bras autour du cou de Mikhaïl. Quelque fois, on savait apprécier toute aide, même provenant de la pire ordure sur terre – avec Feilong –.
Une fois hors de la villa, quelques mots franchirent les lèvres d'Akihito :
« - Donc, ils vont nous emmener dans un terrain vague et nous tuer… »
Mikhaïl ne répondit pas immédiatement, comme s'il se donnait le temps de la réflexion.
« - Ils ont parlé d'un casino.
« - Oh, joie ! je vais voir un casino avant de mourir…
« - Tu ne vas pas mourir. »
Mikhaïl se tut en voyant le regard réprobateur d'un de leurs gardes et aida Akihito à monter à l'arrière d'une voiture.
« - Donne tes mains, » l'enjoignit l'un des hommes avant qu'il ne monte à son tour.
Avec un soupir d'agacement, Mikhaïl tendit les bras et se laissa menotter. Évidemment, ils ne craignaient pas que le mourant fasse une tentative d'évasion mais ce n'était pas la même chose avec lui.
Dimitri devait avoir quelque part un certain sens de l'humour. Mikhaïl n'aurait pas cru faire son ultime voyage dans sa voiture préférée, une luxueuse limousine. Il aurait pu apprécier, d'autant plus que le mini-bar était encore plein, mais il ne goûtait pas à cette provocation. Dimitri prenait ce qui lui appartenait. Tout ce qui lui appartenait. Peut-être qu'il demanderait aussi à Iakov d'être son bras droit. Cela lui ressemblerait bien. Au moins, il ne lui piquerait pas ses amants. Enfin, il l'espérait. Akihito aurait du souci à se faire, dans le cas contraire.
En parlant du sale gosse – qui n'était pas beaucoup plus jeune que lui –, celui-ci gardait le front contre la vitre et semblait à moitié inconscient. Il espérait qu'il n'allait pas décéder sans sa voiture. Il avait entendu dire que les morts se vidaient du contenu de leurs organes et faire nettoyer les sièges en cuir coûtait une fortune. D'un autre côté, comme c'était Dimitri qui aurait à payer pour les faire nettoyer… En fait, le seul véritable désagrément pour lui serait l'odeur.
Et l'ennui. Il s'ennuyait déjà alors qu'Akihito n'était même pas encore mort.
« - Je ne suis pas contre les menottes mais pas dans une telle situation, ni en étant celui qui les porte, » murmura Mikhaïl.
« - Tu as peur, » déclara soudainement Akihito.
« - L'avantage des menottes, c'est que je pourrais t'étrangler avec.
« - Je me demandais pourquoi tu étais horriblement bavard, surtout avec moi. Ce n'est pas parce que tu es le roi des connards. Tu as simplement peur. Iakov n'est plus là pour te protéger…
« - Je n'ai pas besoin d'être protégé.
« - Sans blague. Tu t'es fait botter le cul sans rien voir venir. Je suppose qu'en me parlant, ça t'évite de penser à ce que Dimitri va te faire.
« - J'y pense tout le temps et tu devrais t'en préoccuper aussi. »
Ils restèrent silencieux durant quelques secondes. Akihito considérait d'un œil morne les voitures qui défilaient sur l'autre voie.
« - Dire que tu as fait tout ça à cause de Feilong, » lui reprocha-t-il.
« - Je n'ai pas envie de passer mes derniers instants à subir une psychanalyse.
« - C'est toi qui a commencé l'autre soir. Quand tu pleurais sur ton sort… »
Mikhaïl renversa la tête en arrière.
« - Psychanalysé par un masochiste. Les choses évoluent de mieux en mieux, » railla-t-il.
Akihito se crispa, non à cause de la nouvelle pique mais parce que la douleur l'avait élancé avec plus de force qu'auparavant. Il battit des paupières pour chasser discrètement les quelques larmes qui lui venaient.
« - Dimitri veut te rendre, » déclara soudainement Mikhaïl. « Tu es si chanceux… »
Le photographe releva le nez, tandis que les battements de son cœur se mettaient à s'accélérer. Mikhaïl restait impassible, les yeux rivés droit devant lui.
« Mais comme il a déjà tenté d'assassiner Asami hier, je pense que c'est un piège. Donc, tu vois, quand je disais que tu n'allais pas mourir, je mentais encore. »
Le jeune homme voulut l'insulter mais les mots restèrent coincés dans sa gorge et il se crispa sur son siège en grimaçant. La promenade ne lui avait pas fait de bien. C'était un lit d'hôpital qu'il lui fallait ! Même s'il allait mourir ensuite… Si ce que Mikhaïl disait était vrai, du moins. Il lui avait déjà caché la vérité tant de fois… En même temps, quelle sorte de naïveté avait-il pour croire que ce Dimitri ne tenterait rien ? Mikhaïl avait été suffisamment confiant pour attendre, et jouer au chat et à la souris, mais ça ne semblait pas être le genre du nouveau chef.
Il faisait confiance à Asami pour venir le chercher, et aussi pour les tirer vivants de là. Excepté Mikhaïl, évidemment.
« - Tu sembles à l'agonie, » constata Mikhaïl avec flegme.
Jamais il n'aurait pu trouver meilleure description.
« - J'ai une côte cassée, merci à toi, » pesta le Japonais.
Il donna un coup du plat de la main dans la vitre. Ça ne calmait pas la douleur mais au moins ça défoulait.
« - Je suppose que rester assis est aussi douloureux que de rester debout. Dommage que la douleur ne te coupe pas la langue.
« - Et toi, Mikhaïl, rien de cassé ? À part ton cerveau ? »
Mikhaïl leva ses bras menottés devant lui.
« - Quelques hématomes par-ci, par-là. Il faut dire que je n'ai pas essayé de m'échapper, moi.
« - Tu as essayé de tuer Dimitri… » rappela Akihito d'un ton moins farouche, déjà lassé de cette bataille verbale.
Le blond porta le pouce à sa lèvre qui avait été écorchée par un coup de poing.
« - Hum… Je suis sûr que tu as aimé ça.
« - Tu es tellement immature. »
Akihito laissa son front reposer sur la vitre glacée. Ce voyage en limousine lui semblait avoir déjà duré une éternité. Dans les faits, cela ne faisait que dix minutes qu'ils étaient là.
« - Le casino est loin et la route va être longue avec cette circulation, » soupira le Russe.
Il ne savait pas par quel miracle Mikhaïl pensait à la même chose que lui.
« - Si Dimitri me rend à Asami, que compte-t-il faire de toi ? » s'enquit Akihito après quelques instants de réflexion.
N'entendant aucune réponse, en tout cas rien d'audible, Akihito se tourna vers lui malgré son épuisement. L'expression de Mikhaïl laissait filtrer un certain déplaisir.
« - Tu fais aussi partie du paquet cadeau ?
« - Ça ne change rien pour moi, de toute manière. »
C'était une façon de voir les choses…
Mikhaïl se tourna de telle manière que le jeune homme ne voyait plus son visage. Il resta dès lors silencieux et se contenta de fixer les voitures qui défilaient sur la route.
La nuit s'était étendue voracement sur la mer de Chine.
Asami, debout derrière l'une des fenêtres du rez-de-chaussée de la maison, écrasa d'un geste brusque sa cigarette lorsqu'il vit une voiture s'aventurer dans la rue et s'arrêter à quelques mètres de la plage. Ses sourcils se froncèrent lorsqu'il vit l'homme quitter le véhicule et descendre le court escalier qui menait jusqu'au banc de sable noir et jaune. Il attendit pourtant quelques instants avant de sortir.
L'air était glacé et son élégante veste n'était pas de trop. Le ressac de la mer s'était fait plus violent avec le vent qui s'était levé. Il descendit à son tour les marches et rejoignit les deux silhouettes masculines qui se détachaient difficilement dans la nuit d'encre.
Feilong était encore de mauvaise humeur. Non pas qu'Asami ne fut pas lui-même sous l'effet d'une certaine irritation mais lui se contrôlait et s'était composé un flegme de façade.
« - Tu réclames notre confiance mais tu n'as pas cessé de mentir depuis le départ !
« - Je n'étais pas au courant des manigances de Dimitri ! »
Le Chinois comme le Russe rivalisaient de vocalises et ce n'était certainement pas parce qu'ils s'étaient lancés dans une agréable et épuisante activité.
« - Dimitri a fait une offre intéressante, » intervint Asami en considérant tour à tour les deux hommes, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. « Pourquoi ne pas l'accepter ? »
Feilong parut s'apaiser légèrement – ou du moins cessa ses éclats de voix – et releva le menton d'un air méprisant tout en foudroyant Iakov du regard. Du propre avis d'Asami, Feilong adorait se donner de grands airs et foudroyer virtuellement les gens. Du propre avis de nombreuses personnes bien renseignées, l'homme d'affaires japonais était exactement issu du même tonneau d'alcool de riz.
« - Dimitri cherche à vous piéger.
« - Ce n'est que ton avis, » rappela Asami.
« - Il a essayé de nous tuer.
« - Nous ? » s'enquit Feilong avec un haussement de sourcil.
Un sourire en coin étira les lèvres de Iakov. « Voilà l'attitude d'un homme qui détient une carte importante, » songea Asami. Oui, une carte importante et il s'apprêtait à la jouer en étant certain de l'effet obtenu.
« - Après que Tomoki se soit enfui, je l'ai accueilli chez moi, » dévoila Iakov.
Les yeux de Feilong se firent un peu plus massacrants encore mais il daigna écouter la suite en silence.
« - Cette nuit, Dimitri a envoyé ses tueurs. Je n'étais pas encore au courant de sa trahison. Si je n'avais pas été là, ton petit protégé serait mort.
« - Oui, heureusement, tu étais là, » lança Feilong avec ironie. « Dis plutôt qu'ils étaient venus pour toi et que Tomoki se trouvait là, sans que personne ne l'ait prévu.
« - Si tu y tiens. Mais cela ne change rien : ils l'auraient tué et Dimitri ne s'en serait sûrement pas ému.
« - Résumons plus correctement la situation : ton boss a enlevé Tomoki et c'est à cause de lui qu'il aurait pu se faire tuer. Correct ? Finalement, ça ne change rien au problème. Je compte bien récupérer ce cher Mikhaïl demain soir et lui montrer l'hospitalité à la chinoise. »
Iakov ne sembla pas s'inquiéter outre mesure des violents propos de Feilong.
« - Fais donc ainsi, et tu ne sauras jamais où se trouve Tomoki. Et si tu me tues, il se retrouvera livré à lui-même dans Macao. Vu comment il est doué de ses dix doigts, je ne lui donne pas quelques jours avant de finir entre de… nouvelles mains mal intentionnées. »
À en juger par l'expression du leader de Baishe, il était clair que celui-ci se demandait s'il était inclus au sein de ces « mains ».
« - De plus, ce n'est pas Mikhaïl qui a mené cette attaque contre vous mais Dimitri. Il espérait vous abattre et ensuite renverser Mikhaïl. Il n'y est pas parvenu. Alors il a modifié son plan pour se mettre dans vos bonnes grâces et a essayé de se débarrasser de moi. Malheureusement pour lui, c'est en interrogeant l'un de ses tueurs à gages que je l'ai appris.
« - Tueur qui est… ? » s'informa Asami en croisant les bras.
« - Mort.
« - Évidemment. Tu ne parais pas très doué pour la subtilité, » remarqua Feilong avec un rictus. « Et en même temps, il nous est impossible de vérifier tes allégations. »
Sentant que la conversation risquait d'évoluer vers un nouveau duel verbal aussi lassant qu'inutile, Asami intervint de nouveau :
« - Nous n'avions pas besoin de toi pour savoir que Dimitri n'est pas digne de confiance. Il n'a pas hésité à trahir son employeur pour nous le livrer sur un plateau. Si ce rendez-vous peut lui offrir une nouvelle occasion de se débarrasser de nous, alors il n'hésitera pas une seule seconde. C'est pourquoi nous devons le prendre à son propre piège. »
Feilong tourna la tête vers Asami avec une expression de surprise, celle qui signifiait : « Vraiment ? Quand avons-nous discuté de ça au juste et quand ai-je donné mon accord ? ». Autant dire qu'Asami ignora son cadet royalement. Il n'avait qu'un seul plan en tête, le sien, et c'était le seul qu'il comptait suivre.
« - Mais la marge de manœuvre est limitée, » précisa-t-il. « Nous n'avons qu'un efféminé… » Feilong lui lança un regard noir. « … un policier pleutre et une journaliste totalement folle. »
Il eut un sourire, comme s'il se moquait de leur propre faiblesse. Feilong haussa un sourcil, puis se retint de soupirer. Connaissant Asami, il se demandait si la situation ne le réjouissait pas de façon étrange. En dépit de ses beaux costumes de couturiers italiens, c'était un homme d'action, qui ne craignait pas de se mettre dans des situations périlleuses. La perte de ses hommes l'avait contrariée mais ne le forçait nullement à reculer. Au contraire, il ne devait en être que plus vindicatif, à présent, pressé de rendre la pareille aux Russes mais seul, ou presque. Feilong ne pouvait pas prétendre penser différemment. Il avait envie de se venger. Il était prêt à se venger seul lui aussi. Après tout, lorsque son frère l'envoyait assassiner des gens, il avait toujours été seul.
« - Je peux obtenir des informations plus précises sur les conditions de l'échange, » intervint Iakov. « Même si Dimitri a pris les pleins pouvoirs, ses hommes ne sont pas tous d'une fidélité fanatique. Un peu d'argent, de persuasion…
« - Avec quelques instruments de tortures, » termina Feilong.
Ce n'était pas qu'il fût gêné par l'emploi de la torture : il en connaissait long sur le sujet. Seulement, Iakov l'agaçait tant qu'il ne pouvait garder ses remarques sarcastiques pour lui.
« - Le rendez-vous est pour demain soir, à 22h. Cela ne fait pas beaucoup de temps pour récolter des informations, » rappela Asami.
« - Cette nuit suffira. Nous aurons ensuite toute la journée pour planifier en détail. Quand tout sera fini et que j'aurai récupéré Mikhaïl, je vous dirai où trouver Tomoki.
« - Je m'en doutais… » constata Feilong non sans une mauvaise humeur palpable. « Mais rappelle-toi qu'après ça, si Arbatov et toi remettez les pieds dans le coin, cela ne se passera pas de la même manière… »
Iakov ne répondit pas à cette nouvelle menace du Chinois aux longs cheveux noirs. Il savait très bien qu'elle était la situation et ne comptait pas l'oublier. À vrai dire, il s'attendait même à ce qu'Asami et Feilong le trahissent en cours de route, et réfléchissait déjà au moyen de se débarrasser d'eux, le cas échéant. Mais ce n'était pas quelque chose à dire à ses « alliés » si l'on souhaitait éviter des complications.
Alors qu'il s'éloignait calmement, Feilong le suivit furieusement du regard. Il n'aimait pas la tournure que prenait la situation.
« - Je ne veux pas que Mikhaïl s'en sorte aussi facilement, » finit-il par gronder une fois Iakov hors de portée.
« - Tu m'en diras tant. Mais j'ai plus intéressant… »
L'odeur de la cigarette vint taquiner les narines de Feilong.
« - Une telle dévotion ne peut que cacher quelque chose, » fit remarquer Asami d'un air pensif.
« - Il n'a pas l'air d'être ce genre d'homme.
« - Parce que j'en aie l'air ? Toi, c'est différent, tu es si efféminé…
« - Je crois qu'il y a mieux à faire que de prendre des paris pour savoir qui couche avec qui, » coupa Feilong en essayant d'ignorer le sourire narquois de son interlocuteur.
« - J'ai noté comme une tension sexuelle.
« - J'ai noté ta frustration sexuelle, » corrigea Feilong avant de s'éloigner à son tour. « Mais Akihito sera bientôt de retour à la maison. »
Asami tira sur sa cigarette.
« - Oui, on dirait, » finit-il par répondre.
Tout en torturant la pochette de cigarettes vide entre ses doigts, Iakov examinait la rue en contrebas. De là, il avait une vue parfaite pour voir entrer et sortir les clients de l'hôtel mais sa préoccupation première n'était pas de surveiller leur refuge improvisé : il avait encore un peu de temps à tuer avant de rejoindre à nouveau Asami et Feilong, et il le tuait en ne faisant rien.
Il était rentré tard dans la matinée. Tomoki semblait l'avoir attendu en s'endormant dans le canapé devant une émission de télé. Il avait préféré ne pas le déranger en le déplaçant dans le lit et s'était donc contenté de le recouvrir d'une couverture. Lui, il n'avait pas dormi. Il n'avait même pas essayé.
Il était presque midi et le garçon dormait toujours, ignorant tout du marché que son protecteur avait passé et du fait qu'il retrouverait bientôt l'objet de ses pires cauchemars.
Iakov, lui, avait à présent oublié tout scrupule. Il comptait bien récupérer Mikhaïl et le reste n'était plus qu'accessoire.
Durant la nuit, il avait pu interroger quelques anciens amis. Il avait été aussi obligé de s'en débarrasser discrètement. Évidemment, il avait veillé à ne pas se débarrasser de trop de monde pour ne pas éveiller les soupçons de Dimitri. C'était toujours étrange quand certains employés ne se présentaient pas le matin venu à leur travail…
Comme il l'avait pensé, le rendez-vous avait bien des allures de pièges. Dimitri comptait présenter Mikhaïl devant Asami et Feilong mais Akihito serait encore retenu dans une salle du casino, très éloignée du lieu de la rencontre. Personne ne semblait savoir quel plan tortueux avait germé dans son esprit mais les deux mafieux ne pourraient agir sans qu'Akihito soit en sécurité, et de ce fait ils se trouvaient en position de faiblesse. Rendus hésitants, Dimitri espérait sans doute qu'ils ne prennent pas les bonnes initiatives et se fassent tuer dans son guet-apens. Il se débarrasserait sans doute de Mikhaïl à la même occasion, puis d'Akihito.
Peut-être avait-il aussi appris l'échec de sa tentative d'assassinat et craignait-il donc son intervention, d'une façon ou d'une autre. En gardant encore Akihito, peut-être espérait-il, plutôt que de les tuer, qu'Asami et Feilong l'aident si jamais il venait jouer les troubles-fêtes.
C'était là son erreur.
Asami et Feilong se rendraient bien au rendez-vous mais ils avaient aussi préparé plusieurs petites surprises. Dimitri était un homme dangereux. Même si l'échange s'était déroulé honnêtement, cette pensée ne leur serait pas sortie de l'esprit. Ils préféraient aider Mikhaïl plutôt que de traiter avec un nouveau joueur, qui leur était totalement inconnu. Peut-être, aussi, craignaient-ils que Dimitri ne s'avère plus machiavélique encore que son employeur.
Iakov jeta un coup d'œil à sa montre, puis poussa un soupir.
C'était presque l'heure.
Il quitta son poste d'observation et sortit de sous le lit la mallette qu'il avait amené avec lui. En plus du couteau de chasse, il y avait à l'intérieur un PB 6P9 et son silencieux, ainsi qu'un OTs-33 Pernach automatique et les munitions adéquates. Après un instant de réflexion, il glissa le PB 6P9 dans le holster qui se trouvait sous sa veste et prit le silencieux. Le pistolet avait une capacité moindre que le Pernach, car il ne pouvait qu'embarquer huit balles, mais il aurait besoin de discrétion, dans un premier temps, et ne possédait pas sur place un type de silencieux pouvant s'adapter à celui-ci. De plus, le tir automatique ne lui serait de réelle efficacité qu'à très courte portée et il n'avait pas pour ambition de prendre d'assaut le casino à lui tout seul. Sa mission était toute autre.
Alors qu'il se redressait, il sentit un regard posé sur lui.
Tomoki s'était réveillé.
« - Où vas-tu ? » demanda-t-il d'une voix ensommeillée.
Iakov ne répondit pas immédiatement. Il observa le garçon qui se frottait les yeux pour y voir mieux et rangea de nouveau la mallette sous le lit.
« - J'ai quelque chose à faire. »
Il n'avait guère envie de s'étendre en explication. Peut-être par crainte de devoir s'engager dans un véritable échange verbal entre lui et celui qu'il devait considérer désormais comme sa monnaie d'échange.
Les quelques jours passés ensembles ne devaient pas émousser sa conviction. Cela n'avait aucune importance. Il l'avait aidé mais à présent le reste n'était plus de son ressort.
« - Je ne t'ai pas entendu rentrer cette nuit. »
Il y avait un semblant de contrariété dans la voix du Japonais. Ses cheveux décoiffés lui donnaient un air grognon.
Durant quelques instants, Iakov repensa à leur arrivée à l'hôtel, et surtout à la réaction du réceptionniste, qui avait eu du mal à croire que Tomoki fût son fils issu d'un mariage sino-russe. Il pouvait être patient, à l'occasion, mais pas quand on sous-entendait qu'il ramenait des prostitués dans des hôtels (en fait, il l'aurait mieux pris s'il s'était agi de prostituées). Il fallait dire que si Tomoki n'avait pas eu les cheveux à moitié déteints et l'allure d'un gosse paumé, son mensonge de paternité aurait presque paru probable. Heureusement, l'argent réglait tout.
Quoiqu'il fût, Tomoki ne craignait rien en son absence. Il était dans un lieu trop bien fréquenté pour qu'on ose l'enlever et encore aurait-il fallu que l'on sache qu'il se trouvait là…
« - Ne sors pas et n'ouvre la porte à personne qui ne soit pas de l'hôtel, » se sentit-il malgré tout obligé de préciser.
« - Tu vas revenir tard ? » s'enquit Tomoki.
C'était visiblement la seule et unique chose qui le préoccupait.
Iakov se dirigea vers la porte. Il ne rentrerait pas mais il était le seul à devoir le savoir.
« - Les frais sont déjà réglés, donc tu peux commander ce que tu veux pour manger.
« - Combien de temps on va rester là ? »
Tomoki s'était assis sur le canapé et avait repoussé la couverture. Son visage affichait une légère inquiétude.
« - Le temps que cela se calme.
« - Peut-être que l'on devrait partir…
« - Partir ? » répéta Iakov, qui se sentait à présent trop intrigué pour mettre un terme à la conversation.
Tomoki se mordilla le pouce d'un air pensif, puis releva les yeux vers lui.
« - C'est un peu comme si tu étais sans emploi. Et moi je n'ai pas envie de retrouver ma famille… Pourquoi devrait-on rester à Hong Kong ? Pourquoi ne pas partir ailleurs ? Tu n'en as pas assez de tuer les gens ? Tu n'as pas envie de faire autre chose ? »
Iakov tenta de s'imaginer au fin fond du Texas, en train d'élever des chevaux avec son nouveau fiston, petit frère ou filleul, mais ne trouva aucun charme à la situation. Il se garda bien de partager le fruit de sa réflexion.
« - J'ai encore un dernier travail à faire mais nous pourrons en parler dès mon retour. »
Il le gratifia d'un sourire et Tomoki avala le mensonge sans se poser aucune question.
« - Le Japon, c'est impossible, et la Russie, tu serais vite retrouvé, » murmura-t-il presque pour lui-même. « J'ai entendu dire que la France, c'était bien, mais j'aimerais bien aller en Australie aussi. »
Un autre trou perdu. Avec des kangourous et des crocodiles en lieu et place des Texans. Qu'importait, ça restait des bêtes sauvages.
« - Choisis ce que tu veux. Ça ne m'importe pas. Maintenant, je dois y aller. Ne fais rien d'imprudent. »
Cette discussion commençait à l'énerver. Il voulait partir de là au plus vite. Mais alors qu'il ouvrait la porte, il sentit la main de Tomoki se refermer sur son bras. Iakov baissa la tête, rassemblant ce qu'il avait de self control pour ne pas l'envoyer bouler.
« - Je me moque de ce que tu as à faire… mais ne fais rien d'imprudent, d'accord ? » demanda le jeune homme en essayant de sourire.
« - Ne t'inquiète pas.
« - Je ne veux pas que tu te fasses tuer comme mes parents. »
Tomoki le fixait avec le regard d'un chiot laissé à l'abandon derrière une vitrine de magasin et Iakov savait déjà qu'il ne l'achèterait pas, malgré toute la souffrance contenue dans ses yeux. Il tendit pourtant la main et lui ébouriffa les cheveux, tout en songeant qu'un homme était bien plus cruel en camouflant la vérité qu'en la disant d'un bloc. Il aurait pu trahir Tomoki maintenant pour le préserver d'une déception encore plus grande plus tard mais il n'avait pas envie de s'embêter avec les pleurs et les hurlements d'un gosse.
« - Je ne vais pas me faire tuer. Tu n'aurais nulle part où aller, sinon. »
Tomoki acquiesça tout en conservant une expression angoissée.
Une fois dans le couloir, Iakov referma la porte derrière lui et poussa un soupir.
Quelque chose le mettait mal à l'aise dans cette conversation. Un quelque chose qui n'avait rien à voir avec un mensonge à un garçon aussi aisément manipulable. Il avait le sentiment que s'il ne s'était pas agide Mikhaïl, il aurait pu tout laisser tomber et accepter la proposition de Tomoki.
