A/N : Un petit cadeau de rentrée. (Au départ, je pensais le mettre durant les vacances, et puis j'ai pas eu le temps, alors... voilà !)
J'espère qu'il vous plaira ! Bonne rentrée à tous et merci encore et toujours pour toutes vos gentilles reviews !
Un petit commentaire : certains me reprochent de déjà attribuer à Remus le surnom de Lunard. Honnêtement, je ne vois pas ce qui empêcherait ses maraudeurs d'amis de lui trouver ce surnom dès la première année. Les autres n'ayant pas encore les attributs de leur futurs surnoms, ils ne les ont pas encore – logique. Ce n'est donc pas forcément juste, ni forcément faux, c'est juste ma vision des choses. Après, vous en pensez ce que vous voulez, mais faut pas venir me dire que je me « trompe ».
Un éternel merci aux jumeaux qui ne cessent de corriger les erreurs par rapport à leur fic originale pour leur soutien ! Love you ^-^
Et tout ceux que j'oublie...
21 – Ne crie pas au loup
Spite trouvait toujours quelque chose pour tourmenter Remus. S'il n'avait pas eu ses amis pour le soutenir quotidiennement, cet homme aurait pu le faire tomber dans une paranoïa aggravée. Le jeune Lupin s'était progressivement habitué à tout : le harcèlement moral durant les cours, les grimaces de dégoût chaque fois qu'il le croisait, les notes aussi déplorables qu'il puisse les faire pour la qualité du travail que fournissait Remus. Pourtant le professeur parvenait toujours à mettre le doigt là où cela faisait mal au moment où tout paraissait aller bien.
Et en ce lundi où justement, tout allait bien, en ce lundi où Remus se dirigeait sans trop d'appréhension vers le cours, son amie Lily au bras, en ce lundi où quasiment toutes ses pensées étaient investies par Kyana, son sourire, son franc regard bleu, Spite parvint à frapper Remus plus violemment qu'il ne l'avait jamais fait.
Il passait à peine la porte du local lorsqu'il vit la chose. Il stoppa net, comme arrêté par un coup de poing à l'estomac, et se mit à trembler alors qu'une vague de souvenirs insupportables déferla sur lui. Il entendit les cris de stupeur et d'indignation de ses amis comme à travers un brouillard, mais lui-même ne pouvait détacher ses yeux de la représentation de loup-garou trônant près du bureau du professeur. La bête était si bien reproduite qu'il voyait distinctement ses poils bouger comme sous l'effet d'une brise et ses yeux jaunâtres luire doucement.
- Entrez donc, fit la voix faussement mielleuse du professeur. N'ayez pas peur, celui-ci n'est plus dangereux.
Par un grand effort de volonté, et pour ne pas être pris en flagrant délit de faiblesse par Spite, Remus se secoua et se rendit à sa place en faisant ce qu'il pouvait pour ne rien laisser paraître. Il aurait tout donné, pourtant, pour fuir à toutes jambes, ou au moins avoir une bonne excuse pour s'asseoir à l'autre bout de la classe.
L'ensemble de ses amis fusilla le professeur du regard, tandis qu'il faisait des efforts pour ne plus regarder la bête. C'était difficile, cependant. Il avait pensé qu'il serait mieux assis, mais il s'était trompé. Une sueur froide le couvrit de la tête aux pieds aussitôt qu'il se fut installé. Après tout, sa place habituelle était relativement proche du bureau, et donc... de l'animal.
- Dis que tu ne te sens pas bien, chuchota la voix pressante de Lily à son oreille. Fais-toi porter pâle...
- Non, ça va aller...
Il était loin de ressentir l'assurance qu'il instilla dans la réponse, mais s'efforça de prendre une expression résolue et de lever fièrement la tête. Il sut aussitôt qu'il n'aurait pas dû. Le regard de l'animal sauta sur le sien et fit ressurgir un souvenir effrayant, qui remontait à de longues années auparavant. La terreur qui l'accompagnait retourna le ventre de Remus. Bien que son instinct le poussait encore à prendre la fuite, comme des années plus tôt, il se força à rester paisiblement assis.
- J'ai trouvé intéressant, commença Spite lorsque tout le monde fut installé, de vous montrer ce spécimen pour que vous vous rendiez compte vous-même de l'aspect tout à fait particulier de cette bête féroce.
Les babines éternellement retroussées de la représentation évoquaient très bien à Remus le grognement qui hantait tous ses cauchemars. Il s'efforça pourtant de ne pas perdre une miette du discours de Spite, qui ne manquerait sans doute pas l'occasion de lui poser des questions s'il s'apercevait qu'il n'était plus attentif.
- ... remarquez la taille de ses crocs. La puissance de sa mâchoire pourrait vous broyer un membre avec une facilité déconcertante, et l'animal semble y prendre un plaisir cruel. Une anecdote à ce sujet...
Remus réprima un geste convulsif en direction de son épaule et fit mine d'être dégoûté par l'anecdote – ce qui n'était franchement pas si difficile.
La torture dura tout au long du cours, allégée seulement par les interventions ponctuelles de Cathy, Sirius et James, dont le but visait principalement à contredire et énerver leur professeur. Sirius remporta la palme haut la main en faisant remarquer que tout lycanthrope avait d'abord été victime avant d'être un prétendu monstre, si l'on pouvait appeler « monstres » les victimes de cette terrible malédiction.
L'effet pervers de cette remarque fut que Remus se rendit compte, au delà des souvenirs de la nuit où il avait été mordu lui-même, que c'était cela qu'il était devenu à son tour. Jusqu'à ce moment, il n'avait considéré que le problème des douloureuses transformations, de la difficulté à garder le secret (avec plus ou moins de succès) et du danger qu'il représentait. Bizarrement, il n'avait jamais accordé une pensée à ce qu'il devenait concrètement. S'identifier à la créature devant lui était un concept assez nouveau, mais tout aussi répugnant. Il ne parvenait à y confronter son esprit, et cela ne fit qu'augmenter son malaise.
A la fin du cours, il sortit de la salle de classe sans ressentir le moindre soulagement. L'image du loup-garou paraissait imprimée sur ses rétines. Il avait du mal à camoufler le tremblement de ses mains, il avait la bouche sèche et l'épaule douloureuse comme si le souvenir suffisait à rouvrir la vieille blessure. Il ne comprit jamais comment Spite avait pu ne pas voir ses genoux s'entrechoquer alors qu'il se levait, rangeait ses affaires et sortait.
Il s'excusa mollement auprès de ses amis et s'éclipsa aux toilettes. Une fois enfermé dans une cabine silencieuse, son estomac se révulsa et il rendit son déjeuner. Il se laissa aller à des tremblements incontrôlables tandis qu'il s'affaissait lentement contre le mur. Des vagues de chaleur et de froid se succédaient, si bien qu'il crut un instant être fiévreux et en train de délirer.
Il maudit ses amis dont il entendait les pas s'approcher dans le couloir. Il n'était pas certain de vouloir affronter leur regard maintenant. Et, pas d'erreur, James, Sirius et Peter entrèrent et vérifièrent que toutes les autres cabines étaient vides avant de s'adresser à lui.
- Remus ? Demanda James juste devant la porte de la cabine. Tu vas bien ?
Il ne répondit pas. D'inquiétude, Sirius poussa un juron et fit sauter d'un sort efficace la serrure. Remus tourna la tête vers eux et tenta un faible sourire. Finalement, cela était agréable, d'avoir des amis têtus et inquiets. Étrangement rasséréné, il leur était reconnaissant pour leur présence.
- J'aurais pu être sur le trône, commenta-t-il. Vous auriez eu l'air fin.
James et Sirius lui adressèrent un large sourire, et se saisirent chacun d'un bras du jeune homme pour le remettre sur pied et le pousser vers les lavabos. Ils l'aidèrent à se rincer la bouche, s'asperger le visage et se laver les mains sans cesser de parler.
- On est extrêmement fiers de toi, affirma Sirius. Tu n'as cédé en rien contre cette face de porc.
- Je n'ai jamais vu personne rester aussi impassible dans ce genre de situation, dit James. Et je crois que je n'ai jamais vu ce vieil aigri enrager à ce point à la fin du cours.
Les commentaires de ses amis et l'eau fraîche sur son visage lui firent du bien. Il s'émerveilla de la capacité de son esprit à s'affranchir aussi vite de choses aussi désagréables. Déjà, l'évènement paraissait lointain et trouble, comme au bord de l'oubli, malgré les interrogations et les doutes que cela avait tirés d'un coin sombre de son esprit. James transfigura un parchemin qu'il tira de son sac en une serviette dont Remus se servit pour s'essuyer le visage. Il respira un grand coup et réussit un sourire plus convaincant pour ses amis. Son reflet dans la glace avait des traits tirés et un teint cireux, mais il avait connu pire.
- Est-ce qu'il avait le droit d'avoir ça à l'école ? demanda Peter à mi-voix tandis qu'ils sortaient des toilettes.
- Je ne crois pas, fit James avec un air grave. Nous devrions le signaler à McGonagall, au cas où...
- Non, dit Remus subitement. Non, il ne faut pas.
Vaguement, il sentait que ce serait le plus sûr moyen pour que Spite remporte la victoire finale sur lui, d'admettre que ses stratagèmes avaient réussi à l'atteindre, et les autres durent le comprendre, car ils n'ajoutèrent rien. Les filles les avaient attendus, et Remus fut ravi de replonger dans la vie bruyante mais joyeuse du château, Lily à son bras, et d'écouter Sirius tenter de faire cracher à Cathy ce que lui voulait le Poufsouffle qui l'avait abordée deux jours plus tôt. Malgré cela, Remus ne pouvait nier que Spite l'avait sérieusement ébranlé. Il rumina plus de pensées sombres qu'il ne l'avait fait depuis des années, et le cours d'Histoire n'était pas propice à le distraire de celles-ci.
En conséquence, ils n'étaient pas de la meilleure humeur avant le repas. L'irritation du groupe se traduisait par un silence morne, entrecoupé des nouvelles injures toujours plus élaborées de Sirius à l'encontre de Spite, et des réflexions ponctuelles de Cathy à partir desquelles Remus comprit qu'elle comptait émasculer l'odieux professeur. D'un commun et implicite accord, ils se mirent à errer dans des parties peu fréquentées du château, où ces divagations avaient le moins de chance de tomber dans les mauvaises oreilles.
Ils furent interrompus dans cette joyeuse ambiance par l'arrivée de Jasper qui, s'il ne semblait pas plus ravi qu'eux, avait au moins de l'énergie à revendre. Débordant de fureur contenue – et Remus ne se rappelait pas avoir vu une telle colère, d'autant plus étonnante qu'elle venait de Jasper – il tremblait comme s'il allait exploser d'un instant à l'autre. Son regard passa rapidement sur les Gryffondor, et il s'arrêta devant Sirius.
Les autres Serdaigle apparurent en courant au coin du couloir, essoufflés. Mais Jasper n'attendit pas qu'ils arrivent. Ayant fini de toiser Sirius de haut en bas, il lui décocha en pleine poitrine le coup de poing le plus magistral que Remus ait vu depuis longtemps – et il avait des amis turbulents et relativement adeptes du poing. C'était si inattendu de la part de ce grand garçon paisible qu'ils restèrent choqués, sans bouger, tandis que Sirius se pliait de douleur et que les Serdaigle poussaient des exclamations d'indignation. Edward bondit sur Jasper pour l'immobiliser.
Lorsque l'agitation se fut un peu calmée et que Sirius eut repris assez de souffle pour gémir de douleur, Cathy et James réagirent enfin. Pendant que leurs amis se penchaient sur le pauvre Black, ils fusillèrent Jasper de leur regard le plus menaçant.
- Explique, exigea James.
La colère de Jasper ne semblait pas retombée, elle. Il ne paraissait pas sur le poing de tenter de frapper à nouveau, mais personne ne s'était attendu à ce que le placide Serdaigle frappe qui que ce soit !
Il tenta de répondre, et ne parvint à rien. Il bégaya si pathétiquement que chacun s'immobilisa. Remus et ses amis commençaient seulement à s'en rendre compte, mais pour les Serdaigle, c'était flagrant : Jasper n'était jamais, au grand jamais, à court de mots. Même Sirius parvint à reprendre suffisamment de souffle pour s'en étonner.
- Mais qu'est-ce... qui lui prend ? Demanda-t-il en tentant de se redresser, s'appuyant sur le bras de Remus.
Il n'était pas le seul à se faire du souci pour Jasper. Tout le monde attendait la raison de la colère inédite du Serdaigle avec inquiétude. Ils étaient tous bien loin d'imaginer ce qui pouvait bien mettre hors de lui ce garçon si gentil. Et il n'avait pas l'air d'en être revenu, car il grogna de plus belle, et réussit finalement à s'exprimer.
- Il me prend que je devais frapper quelque chose !
- Pourquoi... moi ? Siffla de nouveau Sirius, qui devait se demander ce qu'il avait bien pu faire.
- Parce que !! Parce que !! Tu es moins solide qu'un mur et que tant qu'à frapper quelqu'un, autant que ce soit quelqu'un qui a ta réputation et qui soit en mesure de me tuer en retour !
- Fla... tteur...
- Rien à foutre ! Allez, frappe !
Sirius prit le temps de reprendre son souffle. Une fois qu'il put inspirer profondément sans tressaillir de douleur, il se redressa en prenant appui sur l'épaule de Remus et s'approcha de Jasper.
- J'ignore pourquoi tu avais envie de frapper mais, outre les représailles, pourquoi est-ce que moi j'aurais envie de te taper dessus ?
Jasper semblait attendre la question. Une étincelle brilla dans ses yeux, il eut un sourire étrange et il se pencha vers Sirius sans le quitter des yeux.
- Ssssspite, siffla-t-il assez fort pour que tout le monde l'entende.
Remus ressentit un petit coup au coeur. Était-ce cette affaire de loup-garou empaillé qui avait mis Jasper dans cet état ? Cela expliquait le fait que les autres Serdaigle ne paraissaient pas plus ému que ça, ne serait-ce que par la colère de leur ami.
Quant à Sirius, son regard se fit dur et il serra les lèvres. Remus le savait prompt à la colère, mais il savait qu'il n'allait pas pour autant frapper Jasper. Il n'était pas à ce point excédé par l'incident, il...
Le poing du jeune Gryffondor partit vite, sans doute parce qu'il savait qu'autrement, Remus aurait bondi pour l'en empêcher. Et de fait, le jeune Lupin tenta bien de bondir, mais trop tard. Frappé à la mâchoire, Jasper décrivit une courbe harmonieuse avant de s'étaler au sol.
- NON !
Le cri de Remus fut noyé dans les autres exclamations. Jasper redressa la tête avec un sourire.
- Ah, mais tu as raison ! S'exclama joyeusement Sirius dans l'indignation générale. Ça fait un bien fou ! Mais toi, ça va ? Tu veux que je recommence ?
- Nah, merci, répondit Jasper sur le même ton. Et toi ?
- Oh non, je vais m'en tenir à ma fracture du sternum. C'est très sympathique de ta part de proposer, par contre.
Il tendit ensuite la main au Serdaigle étalé, qui s'en servit pour se relever lentement, non sans frotter de temps à autre la mâchoire sur laquelle apparaissait progressivement une superbe ecchymose.
En plus d'être en colère contre l'impulsivité de Sirius, Remus était un peu exaspéré par l'attitude de Jasper. Mais surtout, il était très inquiet pour lui : il allait finir par s'attirer des ennuis de Spite à réagir ainsi à des choses qui ne lui étaient pas destinées. Pas que Lupin se sentit particulièrement possessif des attentions que lui portait l'horrible professeur, mais il ne voulait pas que quelqu'un d'autre en pâtisse.
Tous les autres Gryffondor, au contraire, regardaient Jasper avec un sourire reconnaissant, Sirius y compris.
- Tu es fou, Jasper ! Explosa finalement Thomas, contrarié par l'incident. VOUS êtes fous ! Tout ça simplement parce que...
- Simplement ? Simplement ?!
Thomas tituba et fit quelques pas en arrière sous la violence de toute la colère Cohen revenue. Et Jasper ne s'arrêta pas là.
- Je ne veux même pas avoir ton avis sur la question, Kelsey. Est-ce que c'est clair ? Et toi non plus, dit-il vivement à April pour contrer toute protestation. S'il y en a un seul autre qui a un « simplement parce que » à me dire, qu'il oublie ça immédiatement et foute le camp ! Je ne veux même pas le savoir !
Remus regarda filer Thomas et April en songeant vaguement que, s'il avait autant d'ascendant sur ses propres fauteurs de trouble, il aurait une vie bien plus tranquille. Edward, mi-amusé mi-terrifié par le regard furibond de son ami Cohen, était justement en train de lui assurer que les Serdaigle restants partageaient totalement son point de vue.
Jasper, redevenu calme, s'apprêta à présenter ses excuses à Sirius, mais Bridget le devança.
- Faut excuser Jasper. Avec ses nouvelles hormones, il a trop de testostérone… Alors avec la prise de tête qu'il vient d'avoir avec Spite, ça lui aura monté au cerveau.
Remus pâlit. Il s'était donc déjà attiré des ennuis avec Spite ?
- Une... une prise de tête... avec Spite ? Balbutia-t-il, presque involontairement.
- Oui ! Répondit Bridget avec fierté. Assez impressionnant. Faut dire que c'était mérité. Cette idée aussi. Mais bon… nous avions à peine passé la porte et vu ce... cette horreur que Jasper s'est mis à traiter Spite de taxidermiste et d'indécent.
James siffla d'admiration.
- Et il l'a entendu ? Demanda-t-il, impressionné.
- Entendu ? S'étonna Edward. Mais c'était à lui que Jasper s'adressait ! Haut et fort, d'ailleurs.
Les Gryffondor ouvrirent de grands yeux, et Jasper rougit vaguement, avec une expression de gêne mêlée d'une certaine fierté.
- Il en a pris pour combien d'années de retenue ? Demanda Sirius.
- Aucune ! Répondit Bridget. Spite avait l'air content, au début, de pouvoir s'acharner sur les convictions de quelqu'un. Ils ont bataillé autour de la notion d'être humain pour un loup-garou...
- J'avoue, dit Edward, qu'avant ça, je n'avais jamais considéré ce que ça représentait d'être un loup-garou. Et c'est... eh bien, c'est terrifiant... Cette histoire de 13 nuits par an qu'il appréhende...
Cette considération, inexplicablement, gêna vivement Remus, mais il fit un effort pour garder une expression impassible. Cet aspect de sa vie quotidienne, qu'il tentait tant bien que mal de gérer, n'avait jamais été partagé que par sa famille et ses amis proches. Que toute une classe de Serdaigle, dont une belle partie qu'il connaissait à peine, ait entendu cette réflexion de Jasper et y accorde un regard nouveau était comme une intrusion dans sa vie privée.
Faith et Bridget hochèrent vivement la tête au commentaire d'Edward, et cette dernière continua son récit.
- Alors Spite commençait à céder face à Jasper, et il lui aurait collé une retenue ou deux pour le faire taire si notre très cher confrère Cohen n'avait pas pris les devants en proposant carrément un entretien entre les deux parties et le professeur Adam.
- Là, continua Edward, Spite est devenu blanc comme un linge. Il a simplement coupé court à la discussion et demandé à Jasper de s'asseoir.
- Mais alors, dit Sirius après un instant de silence ébahi, c'est une victoire ? Yéééééééé ! Victoire de Jasper sur l'ignoble Spite ! Je ne pensais pas que je le verrais traîné dans la poussière un jour ! Comment a-t-il pu parvenir à un tel résultat ?
- Je crois que c'est parce qu'il a un minimum d'intelligence, dit gentiment Cathy.
- Je sais bien ! C'était pour ça que je lui avais demandé d'affronter Remus aux échecs...
Jasper n'avait plus l'air d'écouter. Il jetait des coups d'oeil à Kyana, qui riait aux bêtises de leurs amis. Quant aux Gryffondor, Remus eut la mauvaise surprise de les voir regarder Jasper avec admiration. Apparemment, le Serdaigle les avait impressionnés par son audace et sa défense des loups-garous, ainsi que par la victoire évidente qu'il avait eu sur Spite. Pour sa part, Lupin en était encore à calmer son coeur affolé à l'idée des conséquences qu'aurait pu subir Jasper. Comme Peter un peu plus tôt, Faith s'interrogea sur le droit du professeur à posséder une telle... statue et à l'exposer en classe. Cela plongea chacun dans une réflexion silencieuse, jusqu'à ce que Kyana se décide à formuler une conclusion, en commençant par traiter Jasper et Sirius de mecs stupides, avant d'accabler Spite. Elle prévint son ami de ne plus s'y frotter, ce à quoi Remus ne pouvait rien redire. Une excellente conclusion, en somme...
- Et pour ce qui est des loups-garous...
Lupin eut toutes les peines du monde à rester impassible, cette fois. Il n'avait jamais entendu Kyana parler de ce sujet, et il n'était pas sûr d'être capable d'encaisser une quelconque opinion en cet instant précis. Pas après avoir été mis en face de lui-même, pas après avoir été confronté au souvenir de cette nuit où sa bêtise de petit garçon avait fait basculer sa vie entière...
Lily avait saisi son bras comme si de rien n'était, et il put baisser les yeux vers son visage souriant pendant que Kyana continuait.
- Je vois bien que c'est quelque chose qui te tient particulièrement à cœur. En ce qui me concerne, à force, Spite a fini par m'en dégoûter.
La main de Lily effectua une pression qui se voulait rassurante sur le bras de Remus. Mais il n'eut même pas le temps de désespérer que la Serdaigle continuait vivement.
- Pas de leur condition ! Mais de l'entendre en parler. Ce qui fait que je ne me suis jamais arrêtée à y penser puisque le sujet a rapidement fini par me taper sur les nerfs. Je ne peux donc pas vraiment te donner mon avis sur la question. Mais une chose est certaine. Si ce qui est dans la salle de classe est réellement un loup-garou, j'espère que sa famille va traquer Spite, le tuer et l'empailler pour l'exposer dans le hall d'entrée familial.
Remus s'efforça de rire avec les autres. Il était à peine soulagé. Il n'aurait pas dû se sentir si déçu que Kyana soit affectée par les propos de Spite. Il ne devrait pas être à la fois si impatient et si anxieux qu'elle se fasse son opinion propre.
Ils décidèrent tacitement de se rendre à la Grande Salle, puisque, depuis le temps, le repas du soir devait avoir commencé. Ils se mirent en route lentement, Remus excessivement à la traîne, Lily toujours à son bras, Cathy ayant investi son autre flanc.
- Ne fais pas cette tête, implora la jeune Evans à voix basse. Il n'y a rien de dramatique, si ?
- C'est vrai, renchérit White. Elle a dit ne pas avoir encore d'opinion. Jasper est son meilleur ami, elle ne peut pas finir par se faire une opinion stupide.
- Peut-être que c'est votre opinion à vous qui est stupide, répondit Remus avec un demi-sourire qu'il perdit vite.
Elles lui firent l'expression qu'elles lui réservaient quand il disait une bêtise, et il haussa les épaules, toujours aussi sombre. Elles connaissaient si bien ses tracasseries. L'opinion de Kyana était soudainement passée devant la persécution de Spite. Il aurait bien aimé s'en défendre puisque lui-même ne se disait pas de cet avis, mais il aurait préféré que Kyana se dise, comme Jasper, entièrement défendante de la cause des pauvres personnes atteintes de cette malédiction.
Ce qui, il devait en convenir, ne l'aurait pas non plus incité à dévoiler son secret à la jeune fille. Une opinion était une chose, une réaction en était une autre.
Les Maraudeurs Gryffondor passèrent une belle partie du repas à essayer de dérider leur ami, loin des oreilles des Serdaigle. La plupart de ces propos rassurants passèrent loin au dessus de la tête de Remus, qui commençait à atteindre le fond du gouffre.
Il ne releva la tête que quand il vit les Serdaigle sortir de table. Une idée venait de lui germer en tête, et cela l'arrangeait que ses amis, à force de déblatérer sur l'idiotie de Spite, n'en soient qu'à finir leur plat de résistance. Peter n'admettrait pas qu'ils partent sans avoir pris le dessert. Il laissa passer quelques minutes, puis se leva, prétextant vouloir être seul un instant.
- Mais... le dessert ? Balbutia Peter.
- Je te laisse ma part, si tu veux. Moi, je n'ai plus faim.
Et puis il s'éclipsa vivement avant que l'un ait l'idée de vouloir l'accompagner ou le suivre. En un instant, il était sorti de la Grande Salle et avait pratiquement rejoint les Serdaigle sur le chemin de leur tour. Il les suivit à quelques couloirs de distance, guidé par le bruit de leurs pas et le son de leurs voix. Le parfum léger de Kyana, reconnaissable entre mille, flottait encore dans l'air, évanescent comme un papillon. Mais ce n'était pas vraiment la douce Serdaigle qu'il souhaitait voir.
Comme il s'y était attendu, Jasper déclara à un moment donné qu'il voulait faire un tour en solitaire et se détacha du groupe. Peut-être était-ce une habitude de sa part, ou les autres étaient trop intéressés par les potins de Bridget pour faire bien attention aux bizarreries de Jasper, mais personne ne protesta. Remus attendit un peu et suivit Jasper, en laissant toujours quelques couloirs de distance devant lui. Au bout d'un moment de marche dans le château, il apparut évident que la destination de Jasper était le bureau de McGonagall. Remus en connaissait trop bien le chemin, en sa qualité de Gryffondor et de Maraudeur. Comme il hésitait sur la conduite à suivre, le bruit des pas devant lui s'arrêta. Il parcourut ce qu'il restait avant le dernier croisement de couloir où Jasper avait tourné et s'immobilisa. Ce n'était pas là qu'était le bureau de la directrice des Gryffondor.
Que fallait-il faire ? Il hésitait à risquer un coin d'oeil dans le couloir pour voir ce que faisait le Serdaigle. Sa meilleure supposition était que Jasper avait deviné qu'il l'avait suivi et l'attendait paisiblement.
- Je sais que tu es là, fit la voix du Serdaigle, résonnant dans le couloir vide.
Remus roula les yeux et passa le coin du couloir pour se mettre en vue de Cohen.
- Ca ne fait pas trop cliché ? Demanda celui-ci.
- Si, terriblement. Et si je n'avais pas été là, tu aurais paru bien bête de parler tout seul dans un couloir vide.
- Au moins, il n'y aurait pas eu de témoin pour raconter que je peux avoir l'air bête, répondit-il, pragmatique.
Lupin haussa les épaules et un silence se fit. Le Serdaigle paraissait à son aise, planté en plein milieu du couloir, un sourire aux lèvres et les yeux gris pétillants de compréhension et d'amusement. En face de lui, Remus se sentait comme un enfant idiot, gêné d'être pris en train de le suivre, et surtout avec le sentiment que la demande qu'il allait faire paraîtrait puérile et stupide.
- Ne va pas voir McGonagall... s'il te plaît.
Il fut encore davantage embarrassé que sa voix prenne ce ton implorant, et regarda attentivement ses chaussures. Il savait parfaitement que Jasper le regardait avec ce petit sourire compréhensif, et il savait que le Serdaigle ne se laisserait pas convaincre par une simple demande, aussi larmoyante fut-elle. Remus allait devoir déployer des trésors d'argumentation s'il voulait arriver à ses fins avec lui. Malheureusement, il était encore hanté par l'image de la bête de Spite et cela mettait sérieusement à mal ses capacités de réflexion.
- Cela ne te ressemble pas d'être aussi égoïste, fit remarquer Jasper.
Remus releva vivement la tête. Cette réponse était à des lieues de toutes celles qu'il avait attendues de la part de Cohen. Elle résonnait un peu comme une réprimande, malgré le sourire du Serdaigle.
- Egoïste ? Répéta-t-il, étonné de sa propre éloquence.
- Tu as besoin de synonymes ou tu veux une explication détaillée du comment et du pourquoi je trouve cette réaction égoïste ?
Comme ses amis étaient parfois trop... Gryffondor à son goût, à ce moment-là, Remus trouva Jasper trop... Serdaigle à son goût. Il fit une grimace de désespoir.
- Accompagne-moi, suggéra Jasper. Je t'en parle en chemin.
Et il tourna les talons aussitôt, sans laisser vraiment à Remus le temps de la réflexion. Ce dernier le rattrapa en quelques foulées.
- Je serais désolé de te décevoir, mais... j'avoue ne pas voir en quoi je serais égoïste...
Remus attendit une réponse... un long moment. Jasper paraissait chercher ses mots tandis qu'ils parcouraient les couloirs. Le jeune Lupin se mit à craindre un instant qu'ils n'arrivent au bureau de la directrice adjointe de Poudlard avant qu'il ne parvienne à convaincre Jasper. Et puis il se morigéna, se rendant compte progressivement qu'il était encore plus probable que Jasper le convainque, lui.
- En y réfléchissant bien, c'est tout à fait normal que ta réaction soit égoïste, dit finalement Jasper, non sans continuer à avancer à grandes enjambées.
- Mais...
- C'est une affaire entre Spite et toi... donc de ton point de vue, il est évident que l'attaque te concerne toi et toi seul. Et Spite n'attend que des réactions venant de toi. Ni lui ni toi n'avez pris en compte le reste de l'école. Et donc, si quelqu'un exige que ce loup-garou soit enlevé, pour toi, c'est forcément un échec face à Spite.
- C'est pour ça que...
- Attends ! Nous sommes dans une école, Spite est un professeur et vous n'êtes pas seulement deux personnes jouant aux échecs. Tu dis toujours que tu ne veux pas que quelqu'un d'autre soit touché par la haine de Spite envers toi...
- Bien sûr ! Mais dans ce cas-là, personne d'autre n'a été affecté...
- Tu le crois vraiment ?
Remus s'interrompit face au regard du jeune Cohen. Plus il apprenait à connaître le timide Serdaigle, et plus il se rendait compte de sa force de caractère, parfois. Il plia sous son regard gris perçant qui lui rappelait de manière perturbante Sirius les jours où il était sérieux, haussa les épaules et ne répondit pas. La colère de Jasper à la fin de l'après-midi lui revint à l'esprit, mais il n'avait pas le fin mot de l'histoire du pourquoi il s'était mis dans un tel état.
- Si l'on réfléchit bien... Spite est professeur à Poudlard depuis un certain temps et le restera encore, si cela continue ainsi. Tous les élèves qui sont passé par Poudlard connaissent son aversion pour les lycanthropes. Certains savent réfléchir, mais d'autres sont influençables et croient tous leurs professeurs sur parole. Tous les sorciers d'Angleterre sont passé par Poudlard... y compris les gens du Ministère...
Le jeune Lupin commençait vaguement à comprendre où Jasper voulait en venir... même s'il trouvait que cela allait très loin. De penser que par le fait d'un seul enseignant aigri, les employés et dirigeants du Ministère pouvaient être tout à fait hostiles aux lycanthropes... même modifier les lois sur le statut des loups-garous et leurs droits... L'imagination de Remus courait loin derrière les sous-entendus de Jasper et le faisait frissonner d'angoisse.
Spite parvenait-il vraiment, malgré le bon sens de ses élèves, à les faire détester tout aspect des loups-garous, en plus de faire de sa vie un enfer ? Il songea à l'oncle de Serena pour qui, bien qu'il ne l'avait jamais vu, il éprouvait une forte sympathie. Qu'adviendrait-il de gens comme lui si toute une génération était prête à lapider les sorciers pouvant être accablés de cette malédiction, à cause d'un seul professeur aigri ?
- Peut-être que je dramatise un peu et que mes suppositions sont un peu tirées par les cheveux. En attendant, je ne peux pas laisser Spite dépasser ainsi certaines limites morales. Comme essayer de faire croire que les loups-garous ne sont pas humains et qu'il est acceptable de les tuer et de les empailler.
Jasper s'emportait au fur et à mesure qu'il parlait. Remus le dévisageait, honteux et confus. Il n'avait pas vu cette nouvelle attaque de Spite de ce point de vue-là. Il avait pensé qu'en laissant croire à Spite qu'il n'était pas affecté par ses piques, il échapperait à son ascendant. Jasper venait de lui prouver exactement le contraire.
Et comme ils arrivaient près du bureau de McGonagall et que Remus était – comme il s'y était attendu – convaincu, le jeune Cohen se calma et se tourna vers son compagnon avec un sourire un peu gêné.
- En fait, dit-il gentiment, j'ai un peu honte de t'avoir traité d'égoïste. Je viens de me rendre compte que quelqu'un qui est sous pression a tout simplement du mal à philosopher aussi loin.
- Non, corrigea Remus. Tu as eu raison. Et puis, si tu demandes à James et Cathy, tu utilises la bonne méthode. Il paraît que je n'écoute rien de sensé si on ne commence pas par me secouer les puces.
- Je peux entrer, alors ? Viens-tu avec moi ?
Remus regarda la porte devant laquelle ils venaient de s'arrêter. Il était déjà difficile d'évoquer un sujet qui le touchait de si près avec ses amis et Jasper... quant à McGonagall... il imaginait difficilement pouvoir rester assis devant elle tout en papotant des limites morales concernant les gens comme lui.
- Je... non. Non. Je préfère... je vais rentrer, je ne veux pas... manquer le couvre-feu.
L'excuse était si pitoyable que ce fut un miracle si Jasper n'éclata pas de rire. Même McGonagall n'aurait pas résisté. Mais le Serdaigle fut indulgent et se contenta d'un sourire moqueur.
- Peut-être que je devrais fréquenter plus souvent des Serdaigle, continua Remus. J'ai l'impression qu'à chaque fois que l'on discute, je passe pour le plus complet des idiots.
- Ne surestime pas la moyenne des Serdaigle... nous avons nos propres idiots. Quant à moi, je le fais exprès : j'ai été tellement vexé par ma défaite aux échecs que depuis, je ne loupe pas une occasion de te tourner en ridicule.
Jasper ponctua sa tirade d'un sourire ironique.
- Ça devait être facile, ces derniers temps. Je crois que j'ai été particulièrement stupide sans avoir besoin de ton aide.
Ils se sourirent et puis Jasper fit un geste vers la porte du bureau et Remus lui souhaita une bonne soirée avant de s'esquiver vivement. Il tourna à la première croisée des couloirs et s'arrêta pour écouter ce qui allait se passer. Jasper venait de frapper à la porte du bureau et elle s'ouvrit quasiment aussitôt – McGonagall ouvrait toujours sa porte par magie.
- M. Cohen ! S'étonna-t-elle. Vous venez faire une partie d'échecs ?
- Pas exactement, professeur, répondit Jasper après être entré et que la porte se fut refermé sur lui. Je voudrais vous entretenir de quelque chose qui me paraît important...
Pris d'une certaine panique à l'idée d'entendre la suite, Remus s'enfuit à toutes jambes. Il lui fallut parcourir plusieurs couloirs avant d'être sûr de ne plus rien entendre, même en tendant l'oreille. Cependant, il crut percevoir, au loin, un rugissement de colère et des claquements de porte. Il reprit ses jambes à son cou de peur d'être tout de même pris dans la tempête qui allait déferler dans le château. Il parvint à la Salle Commune de la tour Gryffondor sans encombre, mais essoufflé et secoué.
Ses amis étaient assis dans le coin privilégié des Maraudeurs : les meilleurs fauteuils devant le feu. Il ne faisait nul doute qu'ils étaient perturbés et inquiets, puisqu'ils avaient l'air de faire sagement leurs devoirs et que leur silence inhabituel attirait le regard de tous dans la salle commune. Il fila vivement vers eux et tomba dans un siège. Lily se redressa.
- Remus ! Où étais-tu donc ? Tu es parti si vite sans rien nous dire et on ne savait pas où tu étais ! On commençait à s'inquiéter...
- J'étais parti discuter avec Jasper.
- Tu avais dit que tu voulais être seul ! Protesta Peter.
- Eh bien... je voulais discuter avec Jasper... seul à seul. J'ai eu l'intuition qu'il voulait aller parler avec McGonagall et je ne m'étais pas trompé.
Les Maraudeurs étaient pendus à ses lèvres tandis qu'il racontait la discussion qu'il avait eu avec Jasper. Ils étaient encore bouche bée de stupéfaction lorsqu'il eut fini. Le premier, Sirius sortit de sa torpeur admirative.
- Mais où est-ce qu'il a été récolter autant d'intelligence ? S'il y avait une distribution dont personne ne m'a prévenu... Aïe !
Cathy l'avait fait taire par une légère claque à l'arrière de la tête.
- La seule vraie différence, c'est qu'il sait utiliser son cerveau, lui. Toi, tu l'exploites à déblatérer et inventer des idioties.
- Peut-être, mais ça me plaît bien comme ça. Quant à cette histoire... j'avais pas vu les choses comme ça...
- Je ne suis pas le seul égoïste, alors.
- Allons, Jasper a admis lui-même qu'il s'était trompé, intervint James. Personne dans ta situation – ou dans la nôtre – n'aurait pu avoir le recul suffisant pour envisager tout cela.
Remus ouvrit son sac et en sortit le nécessaire pour faire quelques devoirs également. Ils se remirent tous à travailler en échangeant quelques commentaires sur les évènements de la journée. Ceux-ci laissaient Remus dans une humeur morose et dépressive. Parfois il revoyait l'animal de la classe de Défense contre les Forces du Mal et sursautait. Convaincu après un moment de ne plus arriver à travailler sans écrire de bêtises, il rangea soigneusement ses devoirs et sortit un livre qui parvint à peu près à le distraire.
Le petit garçon était perdu dans la forêt. Il avait froid, et surtout il avait peur de l'obscurité, et des ombres des arbres et des buissons agités par le vent. La forêt l'oppressait. Il aurait bien voulu voir la lueur rassurante de la pleine lune, mais les arbres la lui cachaient. Il courait pour sortir de là, et les branches d'épineux lui écorchaient le visage et les mains. Sa maman le gronderait pour avoir abîmé ses vêtements, mais il aurait enduré toutes les gronderies s'il pouvait seulement être dans ses bras.
La bête surgit soudain d'un buisson, et coupa le chemin de l'enfant, qui hurla en découvrant les yeux jaunes fous et les longues dents luisantes. Il parvint à faire demi-tour, mais dans un grognement et un bruissement de feuilles et de brindilles brisées, le monstre se lança à sa poursuite. Il sentit presque aussitôt son haleine chaude sur sa nuque, l'odeur de putréfaction de sa fourrure, et ses mâchoires se refermèrent sur son épaule. La douleur vrilla tant les sens de l'enfant qu'il ne parvint même pas à crier. Il eut un hoquet et se mit à pleurer. Remus aurait tant voulu être resté sagement dans son lit.
Et puis soudain, Remus ne fut plus l'enfant mais le loup-garou qui l'avait agressé. Il s'était transformé et avait pris contre lui ce petit être qui pleurait, saignait, et ne comprenait pas encore ce qu'il lui était arrivé.
- Non... je ne voulais pas... je ne voulais pas !
Sa voix n'était pas plus qu'un murmure couvert par les sanglots de l'enfant. Celui-ci s'accrochait à sa chemise avec des mains couvertes de sang. Il avait mal mais il s'inquiétait de ce que sa maman dirait sur ses vêtements déchirés.
Une médicomage parlait derrière lui.
- Pauvre enfant. Il aurait mieux valu qu'il succombe à ses blessures. Il existe des instituts pour le placer. Dorénavant, plus personne ne va vouloir de lui.
Horrifié par ces paroles, il se tourna. La médicomage avait les traits de Kyana et les regardaient, lui et l'enfant, avec une expression vaguement désolée et dégoûtée.
Remus se réveilla en sursaut, haletant et couvert de sueur. Il était dans son lit à baldaquins de Poudlard et la poigne sur son épaule, ce n'était plus les mâchoires du monstre, mais la main de James qui le secouait.
- C'est un cauchemar, Remus, répétait-il inlassablement. Rien qu'un cauchemar. Tu es avec nous et tout va bien.
- Plus personne ne va vouloir de qui, Remus ?
Quand il refusa de répondre à la question de Sirius en détournant les yeux, celui-ci se saisit du devant de son pyjama pour l'attirer dans une étreinte farouche.
- Ne pense plus jamais ça, idiot.
La tête sur l'épaule de Sirius, la main apaisante de James sur son dos, Remus résista à la tentation de fondre en larmes, ne serait-ce que de larmes de soulagement. Peter était un peu à l'écart, dansant d'un pied sur l'autre.
- Tu sais qu'on sera toujours là pour toi... dit-il doucement.
Remus hocha la tête et parvint à sourire pour cacher son traumatisme. Il ne s'était jamais rappelé de cette nuit-là aussi vivement, même dans son état éveillé. Il aurait tout simplement voulu l'oublier à nouveau, mais les impressions étaient trop vives dans son esprit. Les mots exacts de la médicomage cette nuit-là, particulièrement. Il ne s'était pas rendu compte à quel point ce discours l'avait hanté. Et pourtant ses parents ne l'avaient pas placé en institut. Horrifiée, sa mère l'avait arraché des mains de la médicomage pour le serrer contre son cœur. Il avait des amis précieux. Il avait Dumbledore et McGonagall...
Il respira plus librement. Sirius relâcha doucement son étreinte, mais James passa son bras autour de ses épaules et continua à le bercer doucement. Comme aux lendemains de pleine lune, ils le bordèrent et restèrent à ses côtés jusqu'à ce qu'il s'endorme. Il les soupçonna même, le lendemain, être resté un peu après pour s'assurer qu'il ne se remettait pas à faire des cauchemars.
De fait, il ne fit plus de mauvais rêves, mais il n'était pas non plus de bonne humeur en se réveillant. Qu'allait-il se passer ce jour-là ? Ils avaient à nouveau cours avec Spite durant la matinée. Même en admettant que le professeur McGonagall ait déjà réprimandé son collègue, était-il certain qu'elle avait le pouvoir de lui faire retirer immédiatement le monstre ? Par ailleurs, Spite allait sans doute être d'humeur exécrable et en faire payer le prix à Remus. L'idée de défendre par ce moyen une certaine morale ne l'enchantait pas vraiment. Il aurait bien sauté sur la moindre excuse pour se faire porter pâle. Aller trouver Mme Pomfresh était une bonne solution – elle le trouvait toujours livide. Mais elle savait aussi qu'il n'entrait volontairement dans l'infirmerie que les lendemains de pleine lune et à l'article de la mort. Si elle le voyait arriver ainsi, elle allait sérieusement s'inquiéter pour sa santé mentale, peut-être même l'envoyer dans l'aile psychiatrique de Ste Mangouste.
Le cours de Sortilèges parvint à le distraire un peu. Cela demandait une attention soutenue sur la pratique et Remus fut ravi de mettre en pratique quelques trucs et astuces confiés par Kyana, qui excellait en Sortilèges. Il fit si bien que le professeur Flitwick s'extasia sur les progrès qu'il faisait. Lily fit semblant d'être vexée.
- Moi aussi, j'aurais pu te montrer ça, déclara-t-elle avec un air dépité.
- Tu ne peux pas vraiment en vouloir à notre jolie Kyana, dit James tout près. Ils ont passé tant de temps seuls en tête à tête.
- Justement, intervint Cathy. Ils auraient pu faire des choses bien plus intéressantes que travailler leurs BUSEs.
Remus faillit en rater son Sortilège et râla contre Cathy, qui gloussait de plaisir. Et les plaisanteries de ses amies avaient beau être réconfortantes, il leur restait à affronter Spite avant la fin de la matinée.
- Je préférerais vraiment pouvoir aller manger tout de suite, se plaignit Peter sur la route du cours de Défense contre les Forces du Mal.
Remus hocha la tête, de tout cœur tendu vers le souhait de son ami. Ils arrivèrent au local et Sirius et James, qui marchaient devant, jetèrent un coup d'œil dans la pièce et firent signe que tout allait bien avant d'entrer. La bête avait effectivement disparu et, à la surprise générale, Spite paraissait dépité et peu sûr de lui. Il évita de s'adresser à Remus tout au long du cours et n'ajouta pas un mot sur les loups-garous.
Le jeune homme fut surpris que, pas une fois, le professeur ordinairement insupportable n'essaie de le prendre en flagrant délit d'inattention. Bien que cela ne l'empêchât pas de rester, par précaution, très attentif au cours, il y avait quelque chose de reposant à cela. Et puis, comme Spite leur laissait le temps de prendre des notes – en soit, cela était exceptionnel – l'ouïe fine de Remus capta un bruit très léger. Il mit du temps à en identifier la provenance et la nature. Le bruit était régulier comme celui d'un moteur, mais doux et agréable comme celui de la pluie. C'était un ronronnement de chat. Et le chat était perché sur une poutre soutenant les voûtes du plafond, invisible à tous. Ses yeux cerclés ne quittaient pas le professeur Spite.
Remus ne garda pas longtemps les yeux fixés au plafond, de peur d'être accusé de bailler aux corneilles, mais la présence du professeur McGonagall lui posait un certain nombre d'interrogations. Spite était-il au courant de cette présence et agissait-il en conséquence ? Au bout de longues minutes d'observation, Remus fut persuadé du contraire. Le professeur ne jeta pas le moindre regard au chat perché.
Le jeune Lupin ne voulut pas compliquer la situation et tut sa découverte jusqu'à ce que lui et ses amis soient sortis de la salle de classe et en route pour le repas tant attendu par Peter.
- Je ne sais pas ce que Jasper a dit à McGonagall hier, commenta James alors, mais elle a dû sérieusement s'acharner sur Spite.
- On ne l'avait jamais vu dans cet état, confirma la douce et gentille Lily avec un sourire satisfait.
- Quoi qu'elle lui ait dit, elle était là pour le surveiller, révéla Remus.
Ils se retournèrent tous vers lui et il expliqua comment il l'avait repérée, perchée sous forme féline au dessus de la classe. Sirius en siffla d'étonnement.
- Elle ne doit ni le porter dans son cœur, ni lui faire confiance, dit-il pensivement.
- Qui serait assez fou pour lui faire confiance ? Protesta Cathy.
- Dumbledore, apparemment, puisqu'il lui a confié les cours de Défense contre les Forces du Mal.
- Il n'est pas incompétent dans ce domaine, défendit mollement James.
- L'éternel partisan de Dumbledore... soupira Peter non sans sourire.
- En ce qui concerne la pédagogie et l'enseignement, par contre...
Remus n'écouta pas le reste des commentaires. La reddition de Spite n'avait en rien allégé ses soucis. Les arguments de ses amis ne l'avaient pas convaincu et ceux de Jasper, s'il n'avait rien trouvé à y redire, ne lui avaient pas rendu le sourire.
Il mangea donc sans beaucoup d'enthousiasme. Même la perspective du cours de Métamorphoses ne l'enchantait pas. Nul doute que McGonagall avait bien saisi quel était le principal intéressé dans cette histoire de loup-garou, et il n'avait pas envie de voir quel regard elle lui réservait. Il avait plusieurs suppositions : elle pouvait être déçue ou excédée qu'il ne soit pas venu la voir lui-même à propos de cette affaire, voire même lui montrer une certaine pitié. Aussi traîna-t-il les pieds après le repas.
- Allons, tu es devenu son chouchou, dit Sirius qui avait une fois de plus deviné juste le pourquoi de l'humeur de son ami. Il n'y a pas de raison qu'elle t'en veuille ou soit déçue...
- Je ne suis pas son chouchou !
- Bien sûr que non, approuva James. Tu n'es certes pas le seul qu'elle invite dans son bureau sans autre but qu'une bonne partie d'échecs...
- Si c'est bien d'échecs qu'il s'agit, dit Cathy avec son expression d'innocence la plus absolue.
- Cathy ! S'exclamèrent ses amis avec indignation avant de se mettre à rire.
- Quoi ?
Elle éclata de rire à son tour après être parvenu à garder son sérieux et sa candeur un instant.
- La dernière fois que je suis entré dans son bureau, tint tout de même à préciser Remus, il s'agissait d'une excursion de Maraudeurs... j'étais loin d'être son chouchou à ce moment-là...
- On sait bien que ce n'est qu'une couverture pour dissimuler votre amour interdit !
Remus grogna et secoua la tête pour s'efforcer de penser à autre chose. Pendant que les autres déliraient encore sur cette veine, il ralentit pour pouvoir broyer du noir tout seul derrière. Peine perdue : les adorables Lily et Cathy ralentirent avec lui pour essayer de lui remonter le moral.
- Ne t'en fais pas, lui dit gentiment Cathy. Kyana n'en saura jamais rien, nous serons muets comme des tombes...
- Cathy, voyons ! Gronda Lily avant de s'autoriser elle-même un petit rire.
- Pour être tout à fait honnête, c'est Jasper qui joue souvent aux échecs avec McGonagall, pas moi, dit Remus avec un soupir désespéré.
- Quoi ? Lui aussi ? C'est donc un amour impossible à trois ?
- Et ça, c'est la raison pour laquelle je ne voulais pas le dire, continua-t-il avec un nouveau soupir.
Ils échangèrent des sourires et Remus retrouva sa mélancolie... mais Cathy ne l'entendait pas de cette oreille. Elle le secoua par le bras.
- Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Puisque ton aimée Minerva a botté les fesses de l'immonde, n'est-ce pas le moment de se réjouir et de reprendre le cours normal de la vie ?
Lupin tourna le regard vers Cathy et rencontra ses yeux bleus clairs interrogateurs. Son amie avait la faculté de transformer des éléments compliqués de sa vie en une histoire extrêmement simple. Les méchants ont encore fait des leurs... ils se sont fait botter les fesses... les gentils peuvent faire la fête !
Durant quelques secondes, il lui envia terriblement cette capacité, jusqu'à ce que Lily prenne la parole de sa voix douce.
- Si cela continue à te tourmenter, c'est que Spite a gagné, finalement, non ?
- J'aimerais bien avoir votre optimisme et votre vision des choses, leur chuchota-t-il.
Elles auraient sans doute aimé qu'il développe, mais ils venaient d'entrer dans la salle de classe à la suite des Serdaigle, et il leur fallait s'installer, dire bonjour, discuter avec les Serdaigle. Remus osa à peine regarder Kyana, et il évita également le regard de Jasper. Si effectivement Lily avait raison en disant qu'il avait perdu, il ne voulait pas voir la déception de Cohen.
Il entendit arriver l'enseignante de loin. Ses longues foulées claquaient dans le couloir et Remus devina qu'elle n'était pas d'excellente humeur. A en croire la manière dont Kyana se rassit quand elle la vit arriver – elle était la seule tournée vers la porte – ce ne devait pas être beau à voir.
Et Remus s'était effectivement attendu à beaucoup de choses, mais pas avec cette intensité. Elle traversa la salle de classe sans un regard pour personne. Sa colère contenue était presque palpable dans l'air, avec cette qualité d'instabilité propre aux explosions imminentes. La moitié des élèves sursautèrent lorsqu'elle posa sa baguette sur son bureau avec un claquement sec. Elle se retourna et considéra l'ensemble de sa classe, avec sans doute une détention qui lui brûlait les lèvres pour le premier qui lui déplairait. Remus surveillait James et Sirius du coin de l'œil. Il savait qu'ils appréciaient tout particulièrement ces atmosphères – pour les faire exploser ou les désamorcer par un commentaire déplacé sur un ton joyeux. Il pouvait presque entendre par anticipation la voix de Sirius qui dirait...
- Est-ce à vous que nous devons le superbe enthousiasme du professeur Spite, ce matin ?
Les Maraudeurs tournèrent leur regard d'un bloc vers... Jasper, qui venait de parler. Sirius ouvrait et fermait la bouche, comme un poisson hors de l'eau. Ils reportèrent leur attention à McGonagall. Peut-être que, pour Jasper, elle serait indulgente, mais rien ne paraissait moins probable. Les élèves s'enfoncèrent dans leur siège tandis qu'elle retraversait la pièce en direction du bureau de Jasper. Lui n'avait pas l'air le moins du monde inquiet.
Remus n'aurait jamais cru que les évènements donneraient raison au Serdaigle, mais il vit, de ses propres yeux, McGonagall s'adoucir, tapoter la tête de son étudiant, et retourner tranquillement à son bureau. Les Maraudeurs allaient bien devoir accepter qui était le vrai chouchou de McGonagall, eh !
- Excusez-moi, professeur. Mais en tant que Directrice des Gryffondor, je ne comprends pas comment vous pouvez cautionner le fait qu'un élève se soit rebellé contre un professeur.
Ils bondissaient de surprise en surprise... Thomas Kelsey protestait vraisemblablement contre l'approbation de Jasper par McGonagall envers et contre tous les règlements. Remus ne put décider s'il était courageux ou totalement inconscient. Et il n'aimait pas, mais alors pas du tout, le regard qu'il était en train de lancer à Kyana. Il se dit, en son for intérieur, qu'il aurait mieux fait de garder les yeux sur McGonagall, que la colère avait repris. Ne pas détourner les yeux de son ennemi – ou d'un professeur poussé à bout – était une règle de survie essentielle pour un Maraudeur.
- Vous faites erreur, M. Kelsey, commença-t-elle d'une voix qui tremblait de rage contenue. Je ne cautionne pas le manque de respect face à un membre du corps enseignant. C'est quelque chose qui ne devrait jamais avoir l'occasion d'arriver. Cependant, considérant qu'aucun être humain n'est à l'abri de l'erreur, les élèves doivent parfois se tenir debout et protester. J'avoue avoir une forte tendance à approuver ces rebellions qui sont signe de bon sens.
- Mais...
- Que reprochez-vous à M. Cohen, exactement ?
Un silence mortel s'établit sur la classe. Thomas paraissait commencer à se rendre compte qu'il n'aurait pas dû insister, et les autres approuvaient en silence qu'une McGonagall calme ne devait pas être mise (ou re-mise) en colère. Il tenta quand même de s'expliquer, puisqu'il ne pouvait plus s'en tirer sans aller jusqu'au bout de ses pensées.
- Eh bien, professeur… Il a confronté un enseignant ! Il lui a effrontément fait savoir devant toute la classe qu'il jugeait que le professeur Spite avait tort. On ne contredit pas un professeur !
Sans rien dire, l'enseignante le fixa pendant quelques secondes. Les Maraudeurs y reconnurent sa dernière stratégie pour provoquer le malaise chez des étudiants fautifs. Quand Thomas se trémoussa sur son siège, intimidé à point, elle reprit la parole.
- Il serait peut-être important de réfléchir aux évènements avant de les condamner. Il vous sera sans doute très facile, dans ces conditions, de voir que M. Cohen avait parfaitement le droit de ne pas être d'accord avec le professeur Spite. Il y a en effet des choses acceptables et d'autres qui ne le sont pas. Maintenant, je vous demanderai de vous taire. Je ne voudrai pas être obligée de retirer des points à votre maison pour la même raison que j'en ai accordés à Cohen, hier.
L'incident semblait clos. Remus saisit sa plume, persuadé que le cours allait commencer, mais leur professeur avait autre chose en tête.
- Vous savez tous pertinemment quels évènements ont mené à la situation présente. Vous êtes les deux seuls groupes à le comprendre, d'ailleurs. Alors tant que j'y suis, sachez que le conseil de réfléchir s'applique à chacun d'entre vous. Cette école a pour but de vous éduquer et de faire de vous des sorciers et des sorcières avertis et prêts pour le monde adulte. Nous vous apprenons ce que nous savons et nous avons tous notre façon de le faire. Nous tâchons tous d'être impartial, certains plus que d'autres, mais ce n'est pas toujours réussi. Vous n'avez pas à être d'accord avec quelque chose ou contre quelque chose simplement parce que c'était ce qu'en pensait votre professeur de Poudlard, vos parents ou quiconque de votre entourage. Je ne parle pas seulement d'évènements mais aussi de faits, de théories, de principes, d'explications, de moralité et de valeurs. On vous a sans doute dit que tout le monde a droit à son opinion. Moi je dis que c'est un devoir et non un droit. Chaque point de vue est défendable s'il est le fruit d'un raisonnement valable et basé sur une conviction réelle.
Remus garda la tête baissée sur son parchemin, plume à la main. Il savait pourtant que McGonagall n'était pas seulement considérée comme un excellent professeur que parce qu'elle avait suffisamment d'autorité. Ses paroles étaient comme un baume, et coulaient comme un charme, défaisant le mal que Spite pouvait avoir fait. Cela n'arrangeait pas la considération que Remus avait de lui-même, cela n'effaçait pas l'image du monstre qu'il était, mais cela le ramenait à un cadre plus large que celui de l'école, que celui de l'opposition entre lui et Spite. D'une certaine manière, cela l'arrachait à ses préoccupations toutes personnelles.
Thomas protesta encore un peu, mais finit par se plier au bon sens de McGonagall et le cours commença. Remus l'affronta avec une bien meilleure humeur, et réussit même à s'illustrer durant la partie pratique du cours – un tour de force, entouré qu'il l'était de Sirius et James.
A la fin du cours, Thomas s'éclipsa le premier, sans même attendre ses compagnons de Serdaigle. Sans doute n'avait-il pas envie de se faire interpeller par McGonagall pour une éventuelle prolongation de leur débat.
- Eh bien, commenta James en rangeant tranquillement ses affaires dans son sac. On peut dire qu'il s'est fait moucher, votre cher ami.
Bridget fit un vague mouvement de la main.
- Il l'avait bien mérité, si vous voulez mon avis. Le seul inconvénient que j'y vois est que Jasper va se trouver frustré de ne pas l'avoir fait lui-même.
- Nooon, affirma l'intéressé. C'est reposant de le faire faire à d'autres, parfois. J'espère simplement que ça va me permettre de souffler un peu quelques semaines.
- Ou même quelques mois, suggéra Peter.
- Ne sous-estime pas Thomas. Il peut récupérer son sentiment d'être dans son bon droit en un temps record.
Les deux groupes se mirent à rire en sortant du local.
- D'autant plus qu'il a échoué à impressionner Kyana, soupira Edward. Pour ses beaux yeux, il va peut-être se remettre plus tôt qu'on ne le pense.
Remus tenta de faire taire la boule brûlante de jalousie qui s'était réveillée au creux de son estomac – il allait devoir travailler à sérieusement la contrôler, celle-là – et se tourna vers Kyana, comme la majorité des personnes présentes, pour voir ce qu'elle en pensait.
L'intéressée n'avait pas l'air d'en penser grand chose. Elle semblait perdue dans ses pensées et devait avoir raté toute la conversation.
- Kyana ? Chantonna Sirius.
Elle n'eut pas davantage de réaction. Il posa la main sur son épaule et l'agita légèrement, sans autre réponse qu'un léger « mmmh ». Le silence se fit dans le groupe.
- Kyana ! S'exclama Cathy. Réveille-toi !
- Mmmh.
Elle ne paraissait même pas se rendre compte qu'elle était entourée par ses amis qui la fixaient, inquiets, au beau milieu du couloir.
- Ça paraît grave, s'inquiéta James.
- Elle a peut-être été ensorcelée ? S'inquiéta Faith.
Lily sortit sa baguette et tenta plusieurs contre-sorts basiques qui n'y firent rien.
- C'est peut-être une potion ? Demanda Jasper à Cathy.
- Elle n'a rien avalé depuis midi, répondit celle-ci. Des potions de Confusion à effet tardif, j'en connais bien, mais il n'y a pas vraiment de remèdes efficaces...
- ...
- ... à part un bézoar ou un bon coup de batte sur la tête. Je n'ai pas de bézoar sur moi, mais...
- ... mais on ne te laissera pas taper sur Kyana... dit gentiment Sirius en tapotant les boucles blondes de Cathy. Là, bonne fille... tu as démembré quelque chose ce matin ? Non ? Tu as oublié ? Tu sais pourtant que ça réduit considérablement tes envies de meurtres...
Cathy regarda Sirius avec un sourire à mi-chemin entre l'amusement admiratif et l'exaspération intense. Les autres détournèrent les yeux pour s'intéresser de nouveau à Kyana. Elle ne paraissait pourtant souffrir de rien d'autre que d'un manque flagrant de concentration pour ce qui l'entourait. Faith posa la main sur son épaule et la poussa légèrement en avant. Docilement, Kyana se mit à marcher à côté de son amie, bien que sans donner signe de revenir à elle.
- Allons manger, suggéra Jasper. La nourriture lui fera peut-être du bien.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils parvinrent dans la Grande Salle sans que personne n'ait remarqué l'état de Kyana. Elle avait des automatismes très pratiques, comme ceux de poser son sac avant de s'asseoir à table et de manger elle-même, qui lui permettaient de ne pas attirer l'attention. Les Gryffondor avaient trouvé des places non loin, de sorte que Remus put passer le repas à regarder les beaux yeux perdus au loin de la Serdaigle.
Lorsqu'ils eurent fini, les deux groupes d'étudiants se rejoignirent à l'entrée de la Grande Salle. Kyana était toujours sans réaction.
- On ne peut pourtant pas la laisser comme ça, disait James.
- Non, surtout que, dans notre salle commune, son air absent risque de passer pour de l'admiration pour Thomas...
Tout le monde fit la grimace à la réflexion de Bridget.
- Vous ne voudriez pas nous la garder ? Continua-t-elle. Ca éviterait sans doute d'autres accidents gênants pour ce pauvre Thomas.
Remus était encore trop occupé à faire taire sa jalousie pour donner une réponse. Aussi fut-il décontenancé de voir ses amis hésiter, et s'entre-regarder avec gêne.
- Ce n'est pas qu'on ne veut pas, dit gentiment Lily. Mais nous avons tous des devoirs en retard, alors ce sera difficile de se consacrer à elle...
- Oh...
- Sauf Remus ! S'écria Peter comme sous le coup d'une inspiration soudaine. Il n'a jamais de retard, au contraire !
Tout le monde s'étant tourné vers lui, Remus se demanda ce qu'ils manigançaient, tous autant qu'ils étaient. Mais ils ne lui laissèrent pas vraiment le temps de réfléchir.
- Cela te gênerait de t'occuper d'elle ? L'implora Jasper.
- Euh... bien sûr que non... répondit-il par automatisme.
- Formidable ! S'exclama Bridget. Nous t'en serons extrêmement reconnaissants.
Sur ce, elle saisit Kyana par les épaules et la poussa littéralement contre Remus. S'il n'avait pas fait un bond en arrière, Bridget aurait sans doute fait trébuché la jeune fille et l'aurait fait tomber sur lui. A la place, il la réceptionna par les épaules à bout de bras, toujours aussi absente. Il jeta un regard interrogateur à Bridget, mais la Serdaigle avait haussé les épaules sans vraiment avoir l'air désolé.
S'il en avait eu l'occasion, il aurait été en colère contre cette bande de marieurs invétérés. Mais ils étaient soudainement déjà partis pour leur salle commune et Remus devait guider Kyana, la main légèrement posée sur son omoplate. Ils optèrent pour le QG – endroit idéal pour garder Kyana au calme et pour que les autres se concentrent sur leurs devoirs en retard, avec les aliments nécessaires à combler toutes les petites faims gênantes.
Les retardataires du devoir s'installèrent à la grande table de travail et ne tardèrent pas trop à sortir livres, parchemins et plumes. Remus fit asseoir Kyana dans la causeuse et retourna à son sac pour y pêcher un livre. Il avait pensé s'asseoir dans un fauteuil non loin de la jeune fille silencieuse, mais Sirius y mit son grain de sel. Il saisit Remus par le coude en lui laissant à peine le temps de prendre son livre, le ramena à la causeuse et le projeta à côté de Kyana. James le rejoignit et ils se penchèrent tous deux sur leur ami.
- Bon, écoute-nous bien maintenant. Si on veut tirer Kyana de cet état étrange, il va falloir que tu y mettes du tien.
- Oui, pas question que tu la laisses toute seule en allant t'asseoir dans un fauteuil éloigné.
- Il faut qu'elle se sente entourée et stimulée.
- Il va falloir que tu lèves le nez de ton bouquin de temps à autres pour lui parler...
- ...ou même la toucher...
- Ne nous donne pas de ce regard offusqué, hein. On parlait de lui secouer un peu l'épaule...
- ... lui prendre la main...
- ... si tu ne l'as pas déjà fait quand elle était à l'infirmerie.
- Mais non, voyons, elle avait des phalanges cassées !
- Ah ! Oui... bon, eh bien maintenant, tu peux le faire.
- Mais n'abuse pas de son absence, hein ? De toute façon, nous sommes là pour surveiller...
- M'est avis qu'il va plutôt falloir vérifier qu'il ne s'enfuie pas en courant, mon cher M. Potter.
- M. Black, malgré toutes les réticences de notre cher M. Lunard, j'ai bon espoir que la jeune fille agisse comme un irrésistible aimant...
Horrifié, Remus les écouta déblatérer ces stupidités sans pouvoir y placer un mot. Derrière eux, Cathy, Lily et Peter riaient de bon coeur. La seule consolation qu'eut Remus, c'était que Kyana était encore trop absente pour s'être rendue compte de ce qu'ils disaient.
- Et maintenant, cesse donc de nous importuner, Remus, acheva Sirius tandis que lui et James retournaient à la table. Tu vas sans doute te moquer de nous et de notre retard, mais sois indulgent, et laisse-nous travailler en paix.
- Vous êtes...
- Tchhhht, coupa sèchement James en levant la main, paume vers Remus. Tu nous as assez fait la morale. Si tu nous empêches de rattraper notre retard, nous allons devoir te demander de nous laisser regarder tes devoirs.
Ils étaient donc décidés à ne pas le laisser parler. Pour excédé qu'il fut, Remus ne pouvait rien faire. Mais ses amis avaient beau être grossiers et obscènes – à son sens – ils le laissaient tout de même en face d'une belle perspective de soirée. Il regarda Kyana, toujours absente à côté de lui. C'était à peine si elle battait des cils. En fait d'être assise, elle s'était plutôt effondrée dans les coussins, ses cheveux noirs étalés en désordre sur le dossier. Sa bouche avait un pli concentré qu'il n'avait pas remarqué plus tôt. Était-elle en train de réfléchir intensément, ou était-ce plutôt comme un sommeil éveillé ? Il lui secoua un peu l'épaule, mais devant son manque de réaction et sa propre timidité, il préféra s'en remettre à son livre de Runes.
La soirée s'instaura ensuite dans une routine confortable pour Remus. Il avait fini par apprécier les grognements d'impuissance de ses amis en retard, levait les yeux de son livre pour appeler doucement le nom de Kyana, lui toucher l'épaule et la secouer un peu. Il allait jusqu'à lui poser des questions, espérant qu'à un moment donné, un sujet pourrait éveiller son intérêt. Quand même le Seigneur des Anneaux échoua, il retourna à la simple routine d'appeler son nom. Cela était tout aussi agréable.
Il aurait pu se sentir vexé, d'une certaine manière, que Kyana revienne à son état normal justement tandis qu'il était plongé dans la lecture de son livre. Elle poussa un soupir et tourna la tête vers lui, ce qui suffit à détourner son attention. Il nota en passant qu'il aurait fallu un livre extrêmement plus prenant que le livre d'Etude des Runes pour que Kyana ne parvienne pas à en détourner son attention. Cependant, il doutait que même le Seigneur des Anneaux aurait retenu son regard dans ces conditions.
Elle le regardait avec l'air de ne pas trop savoir où elle était et comment elle était arrivée là, ce qui amusa le jeune Lupin. Encore plus comique fut son premier commentaire.
- Oh, la ferme.
- Ah ! Tu as fini par revenir, commenta-t-il en se retenant de rire. C'est bien ! On s'inquiétait que tu ne sois dans une sorte de coma inconnu de tous...
Il se demandait plus particulièrement si c'était Anyka qui l'avait ainsi perturbée, mais n'eut pas le loisir de lui poser la question...
- Je m'inquiète aussi, il faut dire, disait Kyana avec une évidente auto-dérision. Il me semble ne me souvenir de rien à partir de ma sortie du cours de Métamorphose. Tu crois que j'ai subi un sortilège d'Impero ?
Amusé par son air faussement angoissé, il se tourna un peu plus vers elle tout en faisant semblant de réfléchir.
- C'est possible. Quelqu'un s'est peut-être servi de toi pour nous espionner...
- Crois-tu que cette personne mal intentionnée voulait savoir la position du Q.G. ou était-ce encore plus important ? Comme… le secret de la chevelure de James.
Remus faillit éclater de rire. Il lui fallut tout son sang-froid et toute sa maîtrise de lui pour faire mine d'être choqué.
Ils continuèrent quelques instants à faire des suppositions délirantes sur ce qui pouvait intéresser un potentiel espion chez les Maraudeurs. Davantage que James et, ensuite, Sirius, Cathy les captiva par les mystères que pouvaient engendrer sa cruauté... Kyana et lui rivalisèrent d'imagination quant aux agissements de la belle blonde envers ses victimes. La jeune Serdaigle ne cessa de surprendre Remus. Il avait depuis longtemps accepté sa part de machiavélisme et d'audace. Mais c'était autre chose d'en avoir la preuve de cette manière. Son visage d'ange contrastait fort avec les propositions choquantes qu'elle proférait tranquillement. Remus la suivit avec émerveillement dans l'escalade d'horreurs qu'ils prêtaient à la jeune White. Tant et si bien qu'ils bondirent tous les deux dans la causeuse lorsque Cathy gronda.
- Remus ! Pourquoi n'as-tu... pas fait ta tournée de bièraubeurre, encore ?
La jolie Cathy avait beau être redoutable, Remus lui en voulut énormément de le déranger dans un instant pareil. Peut-être avait-elle remarqué, car elle le regardait avec un air désolé, ce qui n'adoucit pas son humeur.
- Je ne suis pas barman, que je sache. Tu as des jambes, non ?
Mais il ne pouvait jamais tenir rigueur longtemps à ses amis. Aussitôt qu'il eut prononcé ces paroles, il les regretta et se leva pour aller chercher les bières en question.
- Je t'ai trop gâtée, c'est ça le problème, dit-il à Cathy en passant. J'espère seulement que tu ne vas pas m'appeler de chez toi, quand tu seras grande, pour que je t'apporte le petit déjeuner au lit.
Il passa dans l'autre pièce, tout de même irrité encore d'avoir été arraché à la chaleur bienfaisante du canapé et de Kyana. La fraîcheur des bièraubeurres accentua l'impression, et il se demanda avec gêne s'il n'avait pas outrepassé la distance qu'il se devait de garder avec Kyana. La réflexion le rendit grave. La Serdaigle ne lui reprocherait jamais ouvertement une attitude aussi familière, mais il valait mieux pour son propre self-contrôle ne pas recommencer.
Pour une fois depuis longtemps, une partie de son esprit se rebellait contre sa meilleure conscience, à son grand agacement. Allait-il devoir se garder contre toute intimité avec Kyana ? Cela lui paraissait profondément injuste. Agacé donc, mais repentant, il retourna dans la pièce principale avec les bièraubeurres qu'il déposa sur la table de travail, et fila s'asseoir sur le canapé, non sans mettre entre Kyana et lui quelques bons centimètres de plus qu'auparavant. Il répondit d'un regard d'excuse à son expression étonnée, encore en colère contre lui-même.
Les relations sociales étaient décidément bien compliquées.
- Est-ce que tu en voulais une, Remus ? Demanda gentiment Kyana en faisant mine de se lever.
D'embarras, Remus bondit sur ses pieds plus vite qu'il ne l'avait jamais fait.
- C'est bête, j'ai oublié les nôtres !
Conscient qu'il devenait plus rouge qu'une tomate, il se précipita à nouveau dans la pièce qu'ils avaient dédiée aux provisions. Si vite et si maladroitement, sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi, qu'il heurta de l'épaule le cadre de la porte. Ses amis éclatèrent de rire, et rirent encore plus fort à ses protestations contre le mur. Décidément d'humeur changeante ce jour-là, Remus passa un moment à côté pour tenter de se calmer. Il perdait ses moyens si facilement au contact de Kyana...
Lorsqu'il fut – presque – assuré de ne plus se ridiculiser en se marchant dessus, il revint avec les deux Bièraubeurres manquantes, donna la sienne à Kyana en prenant garde à ne pas lui effleurer la main, et se rassit de son côté. Il reprit son livre de Runes, auquel il ne comprenait plus rien.
Il s'efforçait encore de donner un sens à ce qu'il lisait lorsque Cathy se précipita en courant hors du QG. Perturbé par cette attitude peu caractéristique, Remus leva les yeux vers ses amis pour vérifier s'il n'avait pas manqué un épisode. Cependant, ils paraissaient tout aussi étonnés.
- Euh...
James avait repris avec éloquence ce qui les préoccupait.
- Elle va bien finir par revenir… dit Sirius avec une feinte fatalité. On n'arrive jamais à s'en débarrasser.
- Et Dieu sait que tu rêves du jour où tu ne croiseras plus sa route, eh !
Sirius plissa le nez en regardant James comme s'il ne comprenait pas, et s'empara du livre de Métamorphoses sans rien répliquer.
Au bout d'un certain moment, Cathy revint, l'air joyeux et déterminé. Elle faisait léviter une large boîte dont dépassaient des manches et qui avait une odeur nouvelle pour Remus. Elle dégageait un parfum de poussière inhabituel, différent de celui qu'il connaissait au château, et de plâtre humide. Cela aurait dû le mettre sur la voie, mais il ne comprit bien le projet de Cathy que lorsqu'elle se fut pourvue de protections et leva la première masse qui lui tomba sous la main.
- CATHY !! s'offusqua-t-il en bondissant de la causeuse.
Sans résultat. Loin de l'écouter, la jolie blonde avait levé son outil et frappé le mur séparant les deux pièces du QG. Le choc fit grincer les dents à Remus. Tous les autres avaient également bondi sur leurs pieds, et parlaient à tort et à travers, dans une cacophonie incompréhensible. Sourde à tout, mais semblant s'amuser comme une petite folle, elle frappa une nouvelle fois... plus fort. Un craquement sinistre accompagna son coup.
- WOO HOO ! S'écria-t-elle avec la passion d'une enfant.
- Catherine White ! S'écria Remus en s'étranglant presque. Arrête ça tout de suite.
Parfois Remus souffrait de la même impuissance que les parents d'enfants turbulents, avec ses amis. Ce cas-là ne fit pas vraiment exception, et Cathy se tourna à peine pour lui répondre.
- Oï ! Premièrement, c'est Cathy. Deuxièment, je ne vois pas pourquoi tu protestes, c'est ton idée.
- QU... QUOI ?
Il fallut un certain temps de réflexion pour que Remus comprenne que ses précédentes protestations contre le mur avaient donné cette idée à Cathy... mais de là à dire que cela venait de lui...
Elle remit un coup, et une lézarde apparut pendant que les murs vibraient encore. Avant même que Remus ne reprenne ses esprits, la grande majorité des Maraudeurs décidèrent que le projet était formidable et se joignirent à Cathy.
La colère commença à céder à la panique chez Remus. Oui, ses amis étaient fous... mais jusqu'à quel point ?
- VOUS NE COMPTEZ PAS VRAIMENT ABATTRE CE MUR ?!
Remus eut au moins la satisfaction de les voir faire tous un bond en arrière, Cathy la première. Elle reprit vite ses esprits, cependant, ainsi que sa logique implacable.
- Ben... ouais. Je viens de le dire.
- Mais... mais...
- C'est TON idée, Remus.
A court d'arguments et d'éloquence, Remus se tourna vers Lily, qui se préoccupait davantage de l'avis du château lui-même que du bon sens du projet. Quand Cathy eut convaincu la douce Evans que le château n'allait pas trembler dans ses fondations pour les punir, Remus s'aperçut peu à peu qu'il avait perdu le soutien de tous dans cette affaire. Même Kyana avait capitulé devant l'enthousiasme débordant des autres Maraudeurs. Elle plaisanta un instant avec Remus sur son incapacité à maîtriser ses diables d'amis, et puis ils se remirent à travailler. Il sursautait encore à chaque fois qu'il levait les yeux et voyait les trous maintenant béants dans le mur.
Malgré toute l'insistance de Cathy et des autres, il ne se leva pas pour les aider. D'abord parce qu'il n'avait pas envie de participer à un tel projet – si un enseignant découvrait cela, il ne faisait aucun doute qu'ils seraient immédiatement expulsés de l'école...
Et puis s'il s'attaquait avec une masse à ce mur, il savait qu'il allait devoir retenir ses coups ou risquer de paraître inexplicablement fort devant Kyana. Deux excellentes raisons de ne pas se lever pour faire plaisir aux démons de Maraudeurs.
L'épreuve était cependant difficile. Le vacarme des coups lui faisait grincer des dents, à se demander comment Kyana et Lily pouvaient continuer à étudier paisiblement. Soudain, un coup de masse de Sirius produisit un crissement métallique tellement strident, que Remus faillit en bondir au plafond. Malgré sa tentative de self-contrôle, il avait tout de même sauté sur ses pieds. Sirius regardait autour de lui sans apparemment comprendre ce qu'il lui était arrivé. Même Peter, Kyana et Lily avaient arrêté de travailler pour regarder ce qu'il s'était passé. Dans l'étonnant silence qui suivit, Remus réalisa l'origine du bruit qui avait fait siffler ses oreilles.
- Le frigo ! Sirius, le frigo est juste de l'autre côté du mur ! S'écria-t-il plus fort qu'il ne l'avait voulu.
- Oups...
Remus se précipita dans la pièce adjacente, non sans qu'une partie insidieuse de son esprit ne lui fasse remarquer combien le mur le gênait effectivement. Il fit léviter tous les meubles appuyés au mur condamné vers le fond de la pièce et en profita pour se lancer à lui-même un Sort Assourdissant. Leur frigo, trafiqué pour fonctionner à Poudlard, arborait désormais une belle balafre, mais avait l'air de continuer à rafraîchir vaillamment. Seules deux bouteilles de Bièraubeurre avaient implosé, aspergeant quelques autres vivres. Les dégâts furent vite nettoyés, et rien ne valait l'air dépité de ses amis sous leurs grosses lunettes de protection lorsqu'il revint dans la pièce principale.
- Rien de grave. Mais que ça vous apprenne à être plus prudent... et si vous vouliez bien m'écouter...
C'était peine perdue. Les démolisseurs avaient poussé un soupir de soulagement, puis un cri d'attaque, et s'étaient remis à taper dans le mur avec entrain. Remus soupira et retourna s'asseoir près de Kyana, soulagé de ne plus entendre que des coups sourds venant des destructeurs.
Il tenta quand même de les raisonner sur le chemin du retour, vers la tour Gryffondor. Mais rien ne les émut, pas même la perspective de se faire expulser.
- Lily, dit-il sous le coup d'une inspiration soudaine. Je crois savoir que les Moldus sont particulièrement enclins à préserver leur patrimoine historique et culturel. Tu ne penses pas que nous devrions aussi garder intact le château tel que l'ont bâti les Fondateurs ?
Remus fixa Lily du regard, s'attendant, d'elle au moins, un regain de culpabilité. Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne guettait pas non plus de signes de rédemption de la part des autres.
- Sois réaliste, dit Cathy avec un geste évasif de la main. Quel intérêt y a-t-il à conserver un patrimoine que personne ne connaît ? Personne n'était venu dans cette salle depuis au moins cinquante ans, et, si nous ne l'avions pas colonisée, personne ne l'aurait trouvée avant au moins aussi longtemps. C'est toi qui lui a redonné vie en flairant sa présence en première année.
- … et relativise un peu, continua Sirius. Quel patrimoine penses-tu qu'il y ait dans un pan de mur qui représente un grain de sable à l'échelle du château ?
Remus, mécontent de la remarque de Cathy sur son flair, allait opposer un nouvel argument lorsque la plus improbable interruption le fit taire. Si surprenante que, s'il n'y avait pas eu la balustrade de marbre à côté de lui, il aurait dégringolé dans les escaliers aussi sûrement que si ses lacets s'étaient emmêlés.
- Je suis d'accord, dit doucement Lily.
- Quoi ?
Si Remus était celui qui avait parlé, tous les regards – étonnés – s'étaient portés sur la sage Lily, la préfète rigoureuse.
- Les châteaux moldus ont un patrimoine énorme parce qu'ils sont des chefs-d'oeuvre d'architecture d'une époque où cela représentait des années d'efforts. Mais Poudlard ? Les Fondateurs n'ont certainement pas monté ses murs à la main. Je pense que la vrai valeur de ce château est dans les sorts dont il est bâti... sur le plan magique.
- Ye n'avais yamais vu les choses sous cet angle, murmura Serena derrière Remus.
- Par ailleurs, dit gentiment Lily à son ami Lupin tout en venant le prendre par le bras, si cela te gênes vraiment, tu pourras toujours reconstruire le mur en fin de septième année, avant qu'on ne parte.
- Tu veux dire, si l'on ne se fait pas renvoyer avant ça... répondit-il avec un mince sourire.
- Pfff... on ne se fera renvoyer que si on se fait prendre...
- Dixit celui qui se vante de ramasser le plus de retenues, fit James avec un soupir.
- Quel intérêt d'être des terreurs si on ne peut donner du fil à retordre aux représentants de l'autorité ? Demanda joyeusement Sirius.
- Dans ma définition, dit Peter, « donner du fil à retordre », c'est justement ne pas se faire prendre.
Sirius décocha un faux regard venimeux à Peter, mais eut soudain un sourire de gamin ravi.
- En parlant de donner du fil à retordre, nous n'avions pas une blague avortée qui nous reste à reprendre ?
Après un moment de réflexion, chacun se rappela de ce dont il était question... y compris Serena, qui semblait également se rappeler qu'elle avait été à l'origine de l'interruption. Remus pensait être le seul à avoir remarqué son expression se rembrunir. Si Lily n'était pas pendue à son bras, il se serait placé à ses côtés pour la soutenir, mais il se doutait aussi qu'elle ne souhaitait pas attirer l'attention sur son changement d'humeur.
A la tour Gryffondor, ils entrèrent en mode « bons élèves » et c'est ainsi qu'ils passèrent la soirée. Serena avait rejoint ses amies de quatrième année. Remus avança dans son travail en essayant d'oublier que, s'il avait été distrait pendant qu'il était au QG, c'était parce que Kyana était assise à côté de lui. Les autres Maraudeurs agirent, eh bien, en bons élèves mais Maraudeurs. Leurs plumes suspendues au dessus de parchemins vierges, ils se racontaient des bêtises et des absurdités sans parvenir à commencer leurs devoirs pour le surlendemain.
La salle commune se vida lentement. Lorsque les quatrième année se levèrent à leur tour, James fit signe à Serena de venir les rejoindre et commença à l'entretenir Quidditch avec Cathy.
Enfin il ne resta plus que les Maraudeurs dans la Salle Commune. James laissa tomber – presque – immédiatement ses considérations Quidditchiennes, Remus posa sa plume, et les autres roulèrent leurs parchemins vierges. Ils passèrent en mode « Maraudeurs ».
Tandis que James produisait sa cape d'invisibilité de son sac, Remus avait poussé le portrait de la Grosse Dame – non sans avoir écouté avec attention pour vérifier que personne n'approchait.
Serena hésita.
- Ye ne crois pas... commença-t-elle.
- Chut ! Coupa doucement Sirius qui s'était approché pour mettre un doigt sur ses lèvres. Une expédition se fait toujours en silence, chuchota-t-il.
Il lui fit un clin d'oeil et lui saisit la main, la précipitant sous la cape d'invisibilité à la suite de Cathy et Peter.
Cette nuit-là, les Maraudeurs firent damner le professeur Spite aussi sûrement qu'il avait blessé Remus.
