Chapitre 20
Chers lecteurs, non vous ne rêvez pas... je vous propose enfin le chapitre 20 et la suite des aventures de nos sorciers en Egypte!!
Suite à quelques aventures familiales, mauvaises tout d'abord, puis d'autres bonnes, j'ai eu l'esprit occupé une bonne année loin de ma très chère fiction... mais je n'ai pas abandonné pour autant.
Ce chapitre s'éloigne du soleil d'Egypte quelques temps, mais ce sera pour mieux y retourner au prochain volet, promis!
Bonne lecture et n'hésitez pas laisser vos impressions, vos commentaires, vos questions!
Le reflet de la Lune
Dédicace : A ma tante, décédée un 24 novembre…"Out of the shadows, we go. There's no reason to hide anymore.", Stratovarius, "Out of the Shadows", album Twilight Time.
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Traversant la Passerelle des Arts d'un pas traînant, monsieur Tian Ming Yue se rendait sans ardeur à son travail. Il préférait humer la délicate atmosphère printanière de ce matin parisien, tout en se laissant dépasser par les piétons et les cyclistes. Aucun des passants, Moldus pour la plupart, ne pouvait imaginer qu'un homme aussi insignifiant, fin et élancé, vêtu d'une petite redingote anthracite brodée de motifs asiatiques, d'une casquette en tweed et d'une sacoche en cuir des plus communes, puisse être le directeur d'un musée dont ils ignoraient totalement l'existence !
Arrivé sur le quai qui bordait l'aile sud du Palais du Louvre, monsieur Tian continua jusqu'aux guichets perçant un passage aux maudits véhicules moldus qui s'y embouteillaient déjà de si bon matin. Préférant traverser côté Pont Royal, il se faufila entre un vieux bus vert et une Mini Austin fringante, au plus grand péril de sa vie de sorcier. Tout en maudissant les Moldus et leurs inventions stupides, bénéficiant d'un feu rouge, il continua en franchissant le Quai du Louvre sur le passage clouté, pinçant son nez écrasé à l'odeur des pots d'échappement. Pour finir, il reprit sa route sur le trottoir longeant l'aile de Flore. Quelques mètres plus loin, arrivé à la Porte des Lions, il posa nonchalamment sa serviette de documents, sonna et attendit patiemment qu'on se décide à venir lui ouvrir.
Le bruit des pas précipités de la concierge se fit entendre derrière l'épais ventail de bois. Monsieur Tian émit un vague sourire, perturbant à peine le calme permanent qu'affichait son visage lunaire. Le son grave de verrous mal huilés précéda celui des gonds mal graissés. L'huis pivota lentement sur une matrone aussi large que haute.
-« Madame Cambert… » Salua monsieur Tian en ôtant sa casquette et s'inclinant. « Que la journée vous soit faste. » Termina-t-il de sa voix calme et presque sans accent en replaçant son couvre-chef.
-« Oh m'sieur Tiènne… » S'exclama la femme. « Vous n'allez pas m'croire, mais c'te nuit il s'en est passé de drôles par ici ! J'a vu débarquer le diable et ses sbires ! Pour sûr ! »
-« Diable ? » S'étonna l'asiatique.
Tian avait l'habitude des récits fantasques et abracadabrants de Micheline Cambert, pauvre concierge moldue imposée aux indésirables hôtes du 14 Quai du Louvre par le directeur officiel du Musée. Malheureusement, le musée des Arts Magiques du Louvre était resté depuis des décennies un organe secondaire au ministère de la Magie français. On en tolérait l'existence au niveau des dirigeants du musée non-sorcier, mais il ne fallait pas en demander plus. Le soucis pour ces messieurs haut placés, c'était que Tian n'avait pas l'habitude de demander. S'il avait besoin, il prenait !
-« J'vous jure ! » Rugit madame Cambert en lui laissant juste assez d'espace pour passer.
Le directeur ramassa sa sacoche plus vite que son ombre et se faufila dans l'espace restreint entre la poitrine de la concierge et la lourde porte.
-« Des vrais sauvages ! Ils sont v'nus une bonne dizaine, z'ont salopé tout mon couloir et mes escardins1! Jamais vu des perdreaux2 avec des grolles aussi dégueulasses ! A croire que la maison Bourdille3, c'est plus c'qu'c'était … J'vous l'dis, m'sieur, pas croyable d'voir des choses pareilles d'nos jours ! Des diables, pour sûr ! »
-« Des policiers ? » S'étonna Tian, mettant quelques secondes à comprendre l'argot français. « Mais… que voulaient-ils faire dans un musée en pleine nuit ? »
-« Ch'ais pas… z'avaient pas le bénouze4 habituel. » Répondit-elle. « Surtout j'a pas compris pourquoi ils voulaient passer par ici. J'a leur dit que c'était pas la porte principale. Puis ont demandé à vous voir. D'nuit, imaginez donc ! Heureusement qu'votre secrétaire était là, sont montés jacter j'crois… J'a entendu d'bruit à toute berzingue5, puis moins d'une heure après ils ont mis les adjas6, sans moufter. Les malappris ! »
Fronçant ses sourcils noirs et fournis, Tian regarda pensivement sa serviette.
-« Mon secrétaire est encore ici ? »
-« Bien sur m'sieur ! Il est sorti après eux, puis l'est r'venu y a bien une heure de c'la ! Il vous a cherché m'a-t-il dit… Mais vous a point trouvé ! »
-« Pas étonnant, je n'étais pas chez moi cette nuit… » Murmura le directeur.
-« Et visiblement, ni lui ni vous n'savez encore vous servir d'un turlu7, ma parole… » Se moqua madame Cambert. « J'comprends que vous aimiez pas la modernité m'sieur. J'aime pas non plus parler dans c'bazard! Mais c'est qu'ça peut-être utile d'nos jours ! Et ça va plus vite qu'traverser la rue et d'prendre un bahut8 ! »
Se retenant de grincer des dents, Tian baissa le regard et son visage à la peau pâle se rida d'un petit sourire. Il détestait les Moldus pour certaines raisons, et n'appréciait pas toujours les occidentaux et leur franchise pour d'autres. Il jouait de malchance puisque madame Cambert alliait les deux avec une facilité presque déconcertante. Pestant contre la matrone et son tact inexistant, il répondit avec le ton neutre qu'il avait l'habitude d'employer.
-« Je n'en doute pas madame Cambert. Bon, je vais voir de ce pas ce que ces « policiers » cherchaient cette nuit. Je m'excuse à leur place pour le dérangement et la saleté qu'ils ont dû laisser. » Il souleva à nouveau sa casquette dans un salut poli, puis se dirigea vers la cage d'escaliers.
Rentrant dans la petite pièce qui lui servait de loge, la concierge bougonna :
-« Toujours trop poli c'dirlo ! Encore un qui est un peu trop bridé pour être honnête. J'suis sûre maintenant, cache quelqu'chose c't gonze9. Y a pas d'bons honnêtes gens qu'les archers10 inquiètent. »
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Après avoir tourné dans quelques couloirs biscornus et grimpé encore deux escaliers aux marches usées par des siècles de passages, Tian Ming Yue arriva sous les toits du Louvre.
« Logés comme des pouilleux » se serait exclamé son prédécesseur en claquant la porte, abandonnant un poste qu'il avait tenu quelques décennies, sans avoir vu autre chose bouger que les personnages des toiles de son musée.
Il y avait effectivement un peu de ça, repensa le nouveau directeur du Musée des Arts Magiques. Il se trouvait dans une partie non utilisée du musée moldu. Etroit, vieux, aux planchers grinçants, aux plafonds bas et humides, il était la risée de ses confrères anglais, espagnols, suisses ou belges qui passaient, en « amis », visiter monsieur Tian et son tas de poussières.
Courtois, toujours vaguement souriant dans ces circonstances, le directeur aux origines chinoises ne disait rien, s'excusait platement de l'état de ses locaux et s'empressait de faire oublier le décor vieillot par des collections qui auraient fait pâlir d'envie la plus grande partie des musées du Monde. Et cette méthode fonctionnait toujours à merveille !
Tant et si bien, que certains voleurs avaient décidé de parier sur la vétusté de la sécurité pour essayer d'alléger l'assurance du musée magique. Mal leur en a pris, Tian était intraitable en affaire et pourchassait les malheureux jusque dans leur tombe pour retrouver ce qu'ils avaient dérobé.
Enfin, c'était la réputation que la police magique de Paris connaissait au nouveau directeur, depuis qu'il était arrivé dans ses fonctions, 6 ans plus tôt. Aucun voleur ne s'était jamais plaint de mauvais traitement, ni qui que ce soit d'autre. Cependant en une demi-douzaine d'années passées entre les murs du vieux palais, Tian avait retrouvé la majorité des œuvres magiques volées sous la direction de ses prédécesseurs. En de telles circonstances, il allait de soit que les rumeurs couraient vite… Aussi vite que la jalousie à s'éveiller dans l'âme corrompue d'un homme.
S'arrêtant devant une vieille porte vermoulue, en haut du dernier escalier grinçant qu'il avait dû prendre comme chaque jour, Tian sortit de sa redingote un long bout de bois sombre. Il frappa trois fois la clenche rouillée de l'extrémité de sa baguette puis tourna le bouton.
La seconde suivante l'huis pivota pour laisser apparaître un long couloir aux vieilles tapisseries vert bouteille, au sol couvert d'un tapis rouge sombre usé, de portes aux couleurs quelque peu passées, mais le tout d'une propreté irréprochable.
Passant le palier d'un air cérémoniel, comme s'il franchissait une frontière, Tian referma doucement la porte derrière lui. Sur le ventail de bois à la peinture jaunie, la clenche du monde sorcier était aussi dorée que sa sœur du monde Moldu était ternie.
Sous le bruit de ses pas étouffés par le tapis, le directeur remonta le couloir jusqu'à la porte de son bureau. Ici et là les personnages des tableaux couvrant le mur le saluaient en ôtant avec déférence leur couvre-chef. Tian, portant sa main droite à sa casquette en un salut simple, continua jusqu'à ce qu'une voix au fort accent écossais s'élève et le fasse sursauter.
-« Watch out, here comes the captain ! »
Se reprenant la seconde suivante, devinant sans peine la source de ce bruit, il poussa le battant et pénétra dans son royaume.
-« Suffit… Théo! » Protesta le directeur en posant sa sacoche sur une chaise devant sa grande table de travail en bois d'orme. « On se croirait chez les saltimbanques ! »
-« Daisolai… » Répondit la voix à l'accent marqué.
Si dans le couloir tout était resté de même depuis la troisième république, ce n'était pas le cas du bureau. A son arrivée au poste de directeur, Tian avait tout de même mis un point d'honneur à bénéficier d'une pièce où les traces de fuites du toit ne seraient pas visibles. Depuis ce jour, les murs mansardés étaient tendus d'un tissu crème des plus sobres, formant un écrin de choix au mobilier chinois. La seule chose qui prouvait à tout visiteur qu'il n'était pas encore à Taipei ou à Shanghai, se trouvait être une étrange peinture aux couleurs chaudes.
Elle avait pour titre : « Les aventuriers au pied du Gebel ». Mais en fait d'aventuriers, un seul personnage s'y tenait. Longs cheveux blonds filasses, des yeux délavés à la vague teinte bleue et un visage maigre coupé à la serpe, tout le monde l'appelait Théo. Au milieu d'un décor de désert, assis sur une pierre éboulée du monument en ruine qui se dressait derrière lui, l'écossais s'appuyait nonchalamment sur une rapière plantée dans le sol poussiéreux. La montagne qui se découpait dans le fond donnait un air de western au tableau, contredisant le titre oriental.
-« Où se trouve mon secrétaire ? » Le questionna Tian.
-« Il vous chairchait… » Répondit laconiquement Théo.
-« Oui, je suis au courant ! » Lâcha Tian en se débarrassant de sa redingote sur le premier porte-manteau venu, sa casquette suivant immédiatement le même chemin.
-« Monsieur… » Protesta le dénommé Théo depuis sa toile. « Je vous ai rarement vou aussi… comment disent les Français déjà ? Ah oui… chamboulai ! »
-« Selon la concierge, la police serait passée cette nuit… »
-« Le police ? Noooo !! » Lui répondit Théo. « Les Drâââggooooonnns ! » Murmura-t-il en ouvrant grand ses yeux pâles, alors qu'enfin Tian posait son regard sur son portrait. « Les zaurors… comme on dit chez moa ! »
-« Que voulaient-ils ? » Demanda Tian sans plus paraître perturbé.
-« Je ne sais. Demandai à votre secraitaire. J'ai entendou parlai d'œuvres d'art volaies, d'un grimoire et d'un certain Honorius. »
Tian ne répondit rien mais fronça les sourcils. Sans plus attendre il ressortit de son bureau, laissant Théo à sa solitude.
-« Pour ce que j'en sais… moa… » Murmura le portrait. « Je souis un mal aimai… » Commença-t-il à chantonner.
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Le vent de la lande était froid et humide, une tempête semblait se préparer dans l'aube grisâtre de ce matin écossais alors qu'une silhouette sortait hâtivement d'un petit cottage isolé. Le ressac sur le rivage tout proche étouffait le bruit de ses pas dans les herbes hautes.
La rosée et les plantes du chemin alourdirent rapidement la longue mante qui couvrait ses épaules, mais la jeune femme ne s'en formalisa pas.
Arrivée à la vieille clôture vermoulue qui délimitait l'espace autour de la mansarde, elle déposa une lourde cage sur une pierre du chemin envahi de prèle et de gaillet pour en libérer son occupant. Immédiatement, la symphonie naturelle des vagues et du vent fut troublée par des croassements joyeux.
Souriant à son ami corbeau, heureuse de le voir voler, Jaylis repoussa la capuche qui couvrait son visage et laissa le vent lui fouetter les cheveux.
Puis sortant de ses poches une vieille pièce de monnaie moldue française, elle la regarda quelques secondes avant que son contour ne se mette à luire doucement. La seconde suivante, sans que la vieille barrière n'ait grincé dans le vent, le vieux cottage se retrouvait à nouveau abandonné sur la lande écossaise.
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Roux comme un bouquet de carottes, le teint rougeaud de ceux qui ont le sang chaud, le Capitaine Lafouine n'était pas un homme à prendre des chemins détournés pour arriver là où il voulait aller. Parvenu à son poste par la force de son caractère et la qualité de ses enquêtes, il était certain qu'il n'avait pas de prédispositions naturelles pour la diplomatie ni pour les arts.
A ses côtés, le Lieutenant Luttange, surnommé « le bleu », était son opposé naturel.
Grand, blond et sportif, Mikael Luttange s'était rendu mondialement célèbre comme joueur professionnel de Quidditch, avant de rejoindre les forces magiques françaises. Pour sa popularité au sein des Dragons et ses connaissances artistiques, Lafouine le rabaissait sans cesse et le jalousait visiblement. Pour autant Luttange semblait très bien vivre avec, son air de grand benêt le sauvait dans la majorité des cas.
Assis face à eux, immuable comme la lune, Tian Ming Yue écoutait d'une oreille distraite les faits que les chasseurs reprochaient au directeur du musée des Arts Magiques.
Selon Lafouine, Tian s'était toujours montré trop impassible pour être honnête. Tout homme normal se serait mis à trembler, suer, aurait au moins montré un peu d'inquiétude à ce que son nom et celui de son musée figurent dans les dossiers des chasseurs.
Selon Luttange, Tian avait le visage même de l'innocence, à n'en pas douter… Mais le Lieutenant avait eu la très bonne idée de se retenir de donner son avis à son supérieur.
Contre toute attente, Tian était un surhomme que rien ne pouvait atteindre, comme s'il était suspendu par un fil au dessus du commun des mortels, sorciers ou moldus, tel la lune.
-« Vous allez me répondre cette fois ?! » S'énerva Lafouine.
-« Capitaine !… calmez-vous. » Murmura Luttange en se tordant les mains dans le dos de son supérieur.
-« La ferme le bleu ! » Tonitrua Lafouine une nouvelle fois.
-« A vos ordres mon capitaine… » Répondit le lieutenant des Dragons parisiens.
-« Je n'ai rien à vous répondre, je ne connais rien à propos de ce grimoire d'Honorius… Il semble seulement que ce soit la dernière chose que certains à Paris désirent trouver ces temps-ci. Vous le savez très bien, je n'ai jamais rien fait pour tremper dans les affaires de magie noire, je n'ai pas mes habitudes du côté de la rue du chien qui fume… » S'expliqua calmement le chinois.
-« Pas d'habitudes en magie noire… Je me demande pourquoi vous parlez déjà de magie noire ?! » Ironisa le chasseur, flairant la proie sur le point de se trahir.
-« Ne vous faites pas d'idée. Ma culture très limitée dans le domaine des grimoires moyenâgeux connaît tout de même le nom d'Honorius11. La légende lui concède le rôle moldu de pape… mais aussi de compilateur de sortilèges. Comme beaucoup, j'ai toujours pris cette histoire pour un mythe. »
-« N'essayez pas de me faire prendre des Pitiponks pour des lanternes !! » S'énerva Lafouine en se levant brusquement de son siège. « Je ne vous arrêterai pas encore aujourd'hui, mais soyez certain qu'un de ces jours j'aurai des preuves suffisantes pour vous faire enfermer pour plusieurs siècles ! »
A ces mots, le Capitaine sortit du bureau et d'un simple signe de tête intima l'ordre du départ aux six subalternes qui l'attendaient en surveillant le secrétaire du directeur du musée. S'ensuivit un bruit sourd de bottes claquant de vieilles planches de bois alors que le chef des Dragons parisiens et ses hommes dévalaient les marches de l'aile de Flore comme s'ils avaient le Diable aux trousses.
Dernier à fermer la marche, Luttange salua poliment le directeur.
-« Veuillez accepter toutes mes plus plates excuses pour l'outrecuidance de mon supérieur Monsieur. Le Capitaine oublie souvent le minimum d'éducation que sa pauvre mère lui a enseigné. » Dit-il la main sur la clenche de la porte du bureau.
-« Lafouine est un rustre… Je me demande seulement si son enquête sur le voleur des amulettes égyptiennes a une chance d'aboutir. Je doute que son esprit obtus d'âne bâté puisse dénicher quelque chose ! »
-« Monsieur est trop dur avec notre Capitaine… Nous avons déjà un nom dans l'enquête des amulettes. Mais nous ignorons s'il s'agit d'un potentiel collaborateur du voleur numéro un ou bien de son commanditaire… »
-« Quel nom ? »
-« Le nom du « marionnettiste » revient quelques fois dans nos recherches. Si Monsieur a quelques informations à ce sujet, je suis certain de le Capitaine Lafouine oubliera l'intervention du nom de Monsieur dans l'actuelle enquête sur le grimoire d'Honorius… » Soupira innocemment le jeune lieutenant, avant de fermer sur lui la porte du bureau du directeur et de rejoindre ses collègues.
Un énième vague sourire fendit délicatement le visage sans ride de Tian.
Finalement, pour une fois Lafouine avait probablement eu du flair en choisissant ce jeune joueur de Quidditch comme assistant. Même si Ming Yue n'avait jamais été un fan de Quidditch, il n'ignorait pas pour autant l'aura dorée qui nimbait la carrière fulgurante de Mikael Luttange. Poursuiveur ultra populaire de l'équipe écossaise des Pies de Montrose, il avait défrayé la chronique en janvier dernier par sa soudaine et incroyable décision de quitter le Quidditch et la Grande-Bretagne.
L'annonce n'aurait pas ému Tian plus que ça normalement. Hormis que la même semaine avait annoncé la mort incongrue de cette gamine anglaise… comment se nommait-elle déjà ?
Le chinois chercha dans sa mémoire et à la résurgence de son visage le patronyme d'Argamane lui revint.
Oui, Luttange avait quitté l'équipe de Montrose quelques jours après la mort d'Argamane… Il n'en fallait pas plus pour que le directeur relie les deux protagonistes. Encore si Luttange avait choisi une autre carrière, il aurait pu y avoir un curieux hasard. Mais là, Tian n'y croyait plus vraiment… Surtout quand ledit Luttange venait de faire une sortie si remarquable de son bureau.
-« Cette gueule d'ange en savait plus qu'il ne voulait le dire, lui aussi… » Conclut-il.
Ce fut le miaulement d'un félin s'éveillant de sa sieste qui interrompit Ming Yue dans ses pensées et chassa le sombre souvenir du dernier passage d'Argamane en ces murs.
Sautant sur les genoux du chinois assis derrière sa table en bois d'orme, un gros chat gris vint quémander ses caresses avec tout l'égocentrisme des félidés.
Pensif, Tian offrit à son compagnon ce qu'il demandait. Sa main gauche s'enfonçait avec délectation dans le poil épais et doux pendant que la droite pianotait sur le bureau.
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Serrant les dents et retenant sa respiration sous la sensation désagréable du portoloin, la jeune femme fut heureuse de sentir enfin un sol dur sous ses pieds. Malheureusement, elle n'avait pas prévu qu'il serait en pente et glissant. Elle se retrouva très vite sur les fesses, dévalant un toit de zinc en plein milieu de Paris.
Maudissant de tous les noms d'oiseaux qu'elle connaissait l'idiot qui avait eu l'idée de produire un portoloin pour ce lieu, Jaylis déplia ses longs membres pour se lever et ramassa la vieille pièce de monnaie qui venait de lui offrir un ticket pour la France. Puis, relevant la tête, elle admira la vue pour deviner où elle avait pu arriver.
Jaylis pouvait se vanter de connaître la France et sa capitale, elle y vivait la plupart de son temps depuis la fin de la guerre. Son patron avait approuvé son idée de se rapprocher de ses ancêtres continentaux, cela lui produisant un abri sûr, loin des aurors londoniens et de leur manie à la penser impliquée dans les affaires de son frère.
Seulement Jaylis s'était bien gardée d'expliquer ce qui l'avait poussée à choisir Paris plutôt que Moscou. Moins ses contacts en savaient, mieux cela valait pour elle…
Une main couverte de bijoux en visière devant ses yeux, elle identifia sans le moindre mal la silhouette sombre à contre-jour de l'île de la Cité, la pointe du clocher de la Sainte Chapelle puis les deux tours massives de Notre Dame dans le lointain. A ses pieds, en contrebas d'un mur de pierre grise haut de vingt mètres, la Seine s'écoulait paisiblement, laissant le reflet du soleil printanier s'y mirer. Maintenant Jaylis n'avait plus aucun doute sur le quartier où elle avait atterri : le Louvre.
Ce gros détail s'ajoutant au fait que Théophrastus avait parlé d'une certaine Tante Louise comme lien parisien, Jaylis devina aisément de qui venait la petite blague de la faire arriver par les toits du musée le plus célèbre de France. Elle ne connaissait pas deux hommes aussi fiers et roublards que Tian Ming Yue…
Tian aurait pu être un mangemort, s'il n'avait pas eu une sainte horreur du sang et de se salir les mains. Mais des longues discussions que Jaylis avait tenues avec lui, il n'en pensait pourtant pas moins comme les partisans du Seigneur des Ténèbres. De son passé obscur en Chine, dont on racontait qu'il y avait perdu toute sa famille massacrée par des moldus, de son adolescence à Taiwan et enfin de son arrivée en Occident, Ming Yue n'en avait jamais rapporté les détails à Jaylis. Pourtant, l'anglaise avait cette étrange impression de le comprendre mieux que quiconque. C'était peut-être présumé de sa part.
Tian était un être à double facette, elle l'avait compris pendant la guerre.
Il était aussi entièrement dévoué à cette célèbre Tante Louise, une médium. Mais Tante Louise ne faisait pas que lire l'avenir dans les cartes, les boules de cristal ou les feuilles de thé. Elle était surtout réputée pour ses connaissances en vieux grimoires, magie noire ou blanche, potions et poisons les plus invraisemblables. Accessoirement, certains la consultaient aussi pour ses oracles, réputés d'une incroyable exactitude. Pour toutes ces raisons la dénommée Tante Louise dans le milieu était parfois surnommée avec déférence : Sophia, autrement dit « la sagesse »…
Miss Wilkes doutait qu'elle fût vraiment sage et de si bons conseils, autrement elle aurait pu aider à la victoire du Lord noir sur le Monde Magique. Cependant, il ne lui serait jamais venu à l'idée de mettre en doute les capacités grandioses de ladite Louise devant Tian ou encore son patron. Ce dernier portait Sophia aux nues, la considérant, pour quelques obscures raisons, comme un modèle à suivre. Jaylis en pouffait de rire à cette idée.
Car après tout, personne ne savait qui était Tante Louise, personne n'avait vu deux fois le même visage d'elle, certains pensaient même qu'il s'agissait de plusieurs personnes…
Tante Louise était un mystère depuis de très nombreuses années et le resterait visiblement.
Le son d'un croassement lugubre venant du Nord-Ouest lui fit détacher les yeux du bord de Seine. Relevant son regard, elle tendit le bras droit avec un sourire. Son fidèle compagnon ailé vint s'y poser avec douceur.
-« Heureuse de te retrouver Jarl. Je crains que pour avoir le prochain portoloin pour Chypre, il nous faille descendre dans le bureau du directeur de cette vieille bicoque vermoulue. Désolée de devoir t'imposer cette visite désagréable mon fidèle ami… »
Quelques minutes plus tard, s'étant glissée délicatement par une des lucarnes du toit de l'Aile de Flore, Jaylis et Jarl remontaient un vieux couloir poussiéreux au plancher grinçant. Aucune porte ne se dessinait, restait cette lumière grise et irréelle projetée par les fenêtres de toit tous les 5 mètres qui donnait une ambiance de purgatoire au lieu.
Devinant un système de sécurité anti-voleur, digne de la réputation de Tian, la jeune femme s'arrêta net et sortit sa baguette d'une poche de sa robe. Le corbeau émit un croassement de surprise.
-« Fais-moi confiance… Je sais que nous ne sommes pas loin normalement ! » Murmura-t-elle en offrant une caresse à son compagnon à plumes. « Finite Incantatem ! » Lança-t-elle.
Sans grande surprise, l'image du couloir poussiéreux et sans fin ne frémit pas d'un pouce. Pour autant, un murmure sembla s'élever des murs. L'oiseau se mit à battre des ailes, percevant mieux que sa maîtresse les voix étouffées.
-« Tian… je vais te faire goûter de ma baguette dès que je te trouve… » Grinça Jaylis entre ses dents, serrant le poing autour du morceau de bois enchanté. Puis laissant parler sa colère, elle cracha « Hominum Revelo ! »
Rien ne sembla changer, si ce n'est que Jarl bâtit plus fort des ailes et que les murmures devinrent audibles… Il s'agissait de ricanements.
-« Empêcheur de tourner en rond… » Rétorqua-t-elle aux rires.
-« Que nenni ma bonne Dame… Mais je tiens à vous prévenir qu'il ne vous reste que vingt minutes pour trouver la sortie et le prochain portoloin pour Chypre ! Autrement vous resterez à Paris, sans aucune possibilité de rejoindre l'Egypte, enfermée comme une souris dans mon charmant petit piège à sorcier énervé !! » Lui répondit une voix moqueuse.
Jaylis fronça les sourcils, la voix était féminine… S'agissait-il de Sophia ?
-« Alors ? On sèche ?! » La nargua-t-elle à nouveau. « Si vous n'êtes pas capable de trouver la sortie ici, qu'en sera-t-il en Egypte ?! Vous voulez vraiment le trésor de Lavia ? Imaginez que la légende soit vraie, que depuis deux cents ans le livre des Ombres dorme aussi en Egypte, au côté du trésor… Vous n'êtes pas motivée pour trouver la sortie ? »
La sorcière tenta une dernière fois de rassembler son calme, laissant sa main gauche caresser le crâne lisse de son corbeau. Elle connaissait Tian mais était totalement étrangère à ladite Sophia. Savoir comment le chinois pensait ne lui était pas impossible, comprendre l'esprit enfumé d'une diseuse de bonne aventure complètement folle n'était pas aussi simple…
Faisant tourner ses pensées le plus rapidement possible, elle ne pouvait séparer Sophia et Tian… Soudainement, l'idée étrange et suspecte qu'ils ne forment qu'une seule et même personne fit surface.
-« Pointe sur Tian ! » S'exclama la jeune femme en posant sa baguette dans sa paume, comme une boussole.
-« Intelligent… » Chuchota une dernière fois la voix féminine, avant que les murs gris du couloir ne s'effacent et n'apparaisse une vieille porte à la clenche oxydée.
La baguette dans sa main pointait droit sur le milieu du vieux ventail de bois. Jaylis posa la main sur la poignée et la tourna. Quand l'huis pivota, il n'y avait derrière qu'un vieux grenier, un espace vide sous les combles où quelques oiseaux avaient fait leur nid.
Refermant la porte, elle se concentra. Elle n'était venue qu'une seule fois voir Tian dans son bureau. C'était quelques mois plus tôt, à l'époque où le Seigneur Noir semblait devoir bientôt l'emporter sur le monde magique anglais…
Jaylis avait accompagné une autre personne qui paraissait parfaitement connaître les lieux et le directeur. Ils avaient trouvé leur chemin sans aucun souci.
Fermant les yeux pour revoir la scène, la sorcière reproduisit exactement ce que sa mémoire lui dictait : un coup de baguette sur la clenche et un probable sortilège informulé.
Rouvrant les yeux, il ne lui restait plus qu'à trouver lequel !
Perdant patience, elle tapa la clenche rouillée.
-« Montre-moi cet enfoiré de directeur ! »
Au même instant, un déclic se fit entendre dans la serrure et le ventail tourna de lui-même. Derrière, il révéla un couloir impeccable et un homme aux lunettes rondes, cheveux châtains désordonnés et robe de sorcier froissée.
-« Toutes mes plus plates excuses pour vous avoir fait attendre mademoiselle Wilkes. Monsieur le directeur est dans son bureau et semble impatient de vous revoir. » S'exprima le secrétaire. « Si vous voulez bien me suivre… »
Il se retourna et la conduisit à la porte opposée, frappa et lui laissa l'accès à l'antre du diable des lieux.
Quand Jaylis entra, Tian était nonchalamment installé dans son fauteuil, caressant un chat gris sur ses genoux. Alors qu'elle lui souhaita le bonjour, il ne daigna pas ouvrir les yeux ni même lui répondre. La sorcière douta de la véracité des mots du secrétaire quant à son impatience…
Tian impatient, c'était comme imaginer un panda danser la java… Il était impassible, diablement calme, lent, posé… Et saoulant aimait rajouter Jaylis !
Derrière le bureau, seul le chat semblait vivant, remuant la queue au rythme des caresses de son maître, un œil fermé et l'autre dardé sur l'intruse.
-« Si je te dérange, permets-moi juste de prendre ce que je suis venue chercher et te laisser dormir ! » Ironisa Jaylis.
-« Oh… c'est toi… » Tian se redressa sans montrer aucune marque de surprise sur son visage sans ride. « Le portoloin est sur le bureau… je suppose que tu sais lequel… »
-« Il paraît que tu étais impatient de me voir… »
-« Impatient ? Oui… et non ! » Répondit-il, gardant les yeux fermés. « Je suis impatient de toucher ma part ! » Murmura le chinois en ouvrant enfin les paupières et faisant pénétrer ses pupilles noires dans le regard de son interlocutrice.
Le félin sauta au sol et s'éloigna de la femme au corbeau. Tian se leva et se dirigea, les bras dans le dos, vers la fenêtre donnant sur la Seine.
-« Comme convenu, une fois que nous aurons utilisé le trésor pour notre devoir, il te sera livré. Je m'assurerai personnellement que le contrat soit respecté ! » Lui répondit la sorcière.
Le maître des lieux se tourna de trois-quarts vers son invitée, et laissant son fin sourire fendre son visage, il conclut :
-« Parfait ! » Il se dirigea vers un cartonnier dans un angle de la pièce et en sortit un volume relié de cuir noir. « N'oublie pas ceci si tu veux vraiment le dénicher… »
D'une poignée de main Jaylis et le directeur conclurent leur courte discussion. Ming Yue s'empressa de lui glisser un vieux bout de cordage entre les doigts.
-« Merci » Chuchota Jaylis avant de disparaître du bureau, emportée vers de nouveaux horizons.
-« Maaaaaaaaaaaooooooooooooooooooooouuuuuuhhh » Emit au même moment le chat du directeur, venant se frotter contre ses pieds.
-« Oui, je sais… Jouer avec le feu est une seconde nature pour moi. » Répondit Tian au félin. « Mais tu dois comprendre que je n'ai pas le choix… Perdre la face est la plus grande honte pour moi. J'ai fait une promesse, je me dois de la tenir tant que l'un de nous sera vivant… » Expliqua-t-il en se laissant glisser contre le mur et s'asseyant par terre pour caresser son compagnon. « Je mettrai le trésor de Lavia hors de nuisance, quoi qu'il arrive… »
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Au milieu d'une mer d'encre, petite silhouette pâle se découpant sur le ciel rougi par le coucher de soleil, un caïque12 voguait toutes voiles dehors vers sa destination.
Tel un signe de mauvais augure inévitable, un oiseau noir tournoyait autour du mat, ses larges ailes portées par les vents. Sa présence provoquait les signes de croix à répétition de l'équipage grec, et lorsque le corbeau en avait assez de les effrayer, il revenait se poser sur le pont, pour aller taquiner sa maîtresse.
Assise derrière une grande table de bois de teck, abritée de la fraîcheur du soir sous un dais que le couchant enflammait de mille couleurs chaudes, Jaylis Wilkes lisait et relisait son courrier. D'une main distraite elle caressa la tête du corvidé, puis d'un coup de baguette corrigea une faute sur son parchemin.
Voyant la sorcière plier la missive, puis y apposer un sceau d'un bleu glacier sur lequel un petit mustélidé tournait en rond, le corbeau émit un croassement qu'une oreille connaisseuse aurait peut-être qualifié de joyeux ! Heureux de rompre avec la monotonie de ce court voyage ennuyeux au milieu d'un liquide qu'il n'aimait pas, il se mit à piétiner d'impatience sur la table, claquant du bec pour signifier sa joie.
-« Non, ce message n'est pas pour toi… Nous arrivons d'ici quelques heures à Alexandrie, je veux qui tu sois avec moi ! » Le détrompa immédiatement la voix sans émotion de Wilkes.
-« Crrooooaaaaaa !! » Emit plaintivement l'animal, semblant protester contre cette injustice.
-« Tu auras un gros rat bien dodu en récompense quand nous arriverons au port ! »
-« Koooaaa kaaooo ! » Grailla-t-il, reconnaissant.
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Droit comme un piquet fiché dans la pierre du quai d'Alexandrie, Dirk Avery attendait sans frémir sous les derniers rayons du lourd soleil égyptien. La venue tant attendue et si peu désirée du commanditaire du trésor de Lavia commençait par l'arrivée de son secrétaire…
Avery s'imaginait ledit secrétaire comme un homme à la mine sévère, droit comme un « i » mais irrémédiablement intègre. Un être qui n'aurait peut-être rien des fripouilles avec lesquelles il travaillait, certainement une personne trop honnête pour survivre quelques heures chez les mangemorts… Un sourire malsain se dessina sur sa bouche, déformant son affreux visage.
Il devait l'avouer, il rêvait que l'actuel secrétaire soit un incapable fini, ou encore malade suite au voyage et que monsieur Théophrastus lui demande de l'assister personnellement, lui Dirk Avery…
Il n'avait pas vraiment digérée cette infâme mission en Egypte, collé aux talons d'un sorcier couleur d'ébène.
Avery scrutait donc l'horizon, le regard plein d'espoir, en ce soir égyptien atrocement chaud. Il inspectait chaque nouveau bateau qui accostait, sans pour autant faire attention au reflet de la lune qui observait chacun de ses mouvements…
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Notes :
1 Escardins : escaliers en argot.
2 Perdreaux : policiers en argot.
3 Maison Bourdille : la Police en argot.
4 Bénouze : Uniforme, pantalon en argot.
5 A tout berzingue : à tout va, argot parisien.
6 Mettre les adjas : partir rapidement en argot.
7 Turlu : Téléphone en argot.
8 Prendre un bahut : prendre un Taxi en argot.
9 Gonze : masculin de gonzesse, un homme en argot.
10 Les archers : les policiers en argot.
11 Honorius : pape du 13 ou 14eme siècle (on hésite entre Honorius III et IV) qui rédigea « le livre des conjurations d'Honorius » célèbre pour ne pas faire appel à la magie de Dieu mais aux forces démoniaques de Lucifer.
12 Caïque : petit voilier grec traditionnel.
A suivre... ^__-
