Thème : "Axe" donné à l'occasion de la 111ème Nuit du Fof


Sous Protection

- partie 21 -

Amanda avait l'impression que la trajectoire de sa vie était sur le point de basculer, de changer d'axe.

La jeune fille avançait dans le long et sombre couloir de la cachette de l'Ordre, Hestia sur ses talons, présence familière à la fois réconfortante et oppressante. Hestia était gentille, et prévenante, elle prenait ses intérêts à cœur, mais elle se donnait parfois un rôle qui n'était pas le sien et qu'Amanda ne souhaitait pas lui voir. Elle avait beaucoup perdu, mais il y a des choses, des gens, que rien ni personne ne peut remplacer, malgré toutes les bonnes intentions du monde. Elle s'efforça d'ignorer sa présence, se focalisant sur la petite porte au bout du couloir, derrière laquelle l'attendait Laura.

Laura. Sa petite Laura, sa petite sœur.

Si douce, si gentille, si naïve. Qui savait voir la beauté du monde et celles de gens. Qui ne cessait de croire, aux belles histoires et aux joies de l'avenir. Amanda se moquait parfois de son optimisme, mais parfois enviait sa tranquille assurance, que tout irait bien, qu'elles auraient une belle vie. Laura n'avait pas cessé de croire, même lorsque leurs vies s'étaient effondrées. Malgré les horreurs, les batailles, les pertes, sa petite sœur gardait toujours une part de son optimisme d'enfant. Oh bien sûr, elle avait eu peur, elle avait pleuré, avait hurlé de colère, de rage, de deuils non faits. Mais elle avait toujours une lueur d'espoir au fond d'elle, éclairant timidement les ténèbres dans lesquelles Amanda menaçait de plonger. Elle s'était accrochée à cela, à la force de sa sœur, au sourire de Laura, pendant tout le temps qu'avait duré leur fuite, et jusqu'à ce qu'elles soient séparées.

Jusqu'à l'erreur d'Amanda, et à ses conséquences dramatiques. Elle devait y faire face aujourd'hui, découvrir ce qu'avait vécu Laura entre les mains des Râfleurs, ou pire, des Mangemorts. On lui avait dit qu'elle était en vie, mais Hestia n'avait eu aucune autre information à lui fournir. Et maintenant qu'elle avançait vers cette chambre aveugle, dans une des cachettes anonymes de l'Ordre du Phoenix, Amanda craignait autant qu'elle attendait de retrouver sa petite sœur.

Laura serait-elle toujours la même ? Sans doute que non. Elle avait déjà commencé à changer, après l'attaque des Mangemorts sur leur maison. C'était il y a tout juste quelques semaines, mais cela semblait remonter à une éternité toute entière.

Amanda marchait comme une automate, ses pieds l'un devant l'autre, comme si une autre avançait à sa place, comme si elle était extérieure à son propre corps qu'elle voyait se mouvoir sur une ligne invisible, un axe inéluctable qu'elle ne pouvait dévier de sa trajectoire. Il n'y avait rien, si ce n'est avancer, encore et toujours, même si elle n'avait plus la force de marcher, même si elle crevait de trouille et qu'elle ne s'était jamais sentie aussi mal qu'aujourd'hui, il lui fallait avancer. Pour Laura. Pour cette promesse faite à son père qu'elle n'avait pas pu tenir, et qu'il lui fallait bien rattraper du mieux qu'elle pouvait.

Elle leur devait bien cela.

En arrivant devant la porte, elle découvrit un petit groupe de personnes, parmi lesquelles elle reconnut une silhouette familière aux cheveux roux et épais. Mais elle n'eut pas le temps de mettre un nom sur ce visage que la porte s'ouvrit dans un grincement de sinistre augure. Dans un état second, elle entra dans la chambre.

Laura était là.

Petite. Maigre. Pâle. Fluette. Cheveux ternes et fourchus. Cernes noires. Joues creuses. Mais c'était bien elle. Cette silhouette frêle et chétive, ramassée en boule sur un coin du lit, c'était bien Laura. Sa petite sœur. Elle ne paraissait pas blessée. Du moins, pas physiquement. Mais il y avait dans ses yeux vides un vertige qui donna la nausée à Amanda.

Une fraction de seconde, elle s'imagina fuir. Claquer la porter derrière elle et partir en courant, loin d'ici, loin de cette sœur brisée qui ne serait peut-être plus jamais sa sœur, loin des conséquences de ses actes, de ce choix fatidique d'aller se frotter aux râfleurs. Amanda avait vendu son âme au diable et c'était Laura qui en avait payé le prix, douloureux prix.

Mais elle ne pouvait pas fuir. Elle ne pouvait pas laisser Laura derrière elle, encore une fois.

Alors Amanda s'approcha lentement de sa sœur qui ne sembla même pas prendre conscience de sa présence. Comme si elle était perdue sur un axe parallèle, voisin du sien, identique au sien, mais qui jamais ne le croise.

Elle posa sa main sur la sienne, sans provoquer plus de réaction. La gorge nouée et les larmes aux yeux, elle l'appela :

– Laura.

Sa petite sœur resta figée comme une statue de cire, poupée de porcelaine même pas habitée par l'écho d'un fantôme, d'un souvenir. Laura était vide, un gouffre vertigineux dans ses yeux, et rien d'autre que le néant en elle. Ce n'était pas quelque chose que Amanda pouvait accepter. Sa petite sœur ne pouvait pas être ainsi. Si elle était vide... alors Amanda devait la remplir.

D'histoires, de souvenirs, d'images, d'amour.

Alors Amanda commença à parler, de vieux souvenirs, des gâteaux au chocolat préparés par Maman, des petites lumières jaunes de Papa, des histoires le soir dans le lit, quand ils attachaient les draps aux murs pour en faire une tente, cocon protecteur de leur bonheur, de leur famille. Elles étaient encore une famille, même si elles étaient brisées, chacune à leur façon, elles étaient encore sœurs.

Alors Amanda continua à parler, les mots coulant de sa bouche comme une cascade sans fin. Elle n'avait qu'à moitié conscience de ce qu'elle racontait, il lui fallait juste parler, encore et encore, rappeler à Laura qu'elle était là pour elle, et qu'elle remplirait le vide de son âme jusqu'à lui rendre la vie.

Il y eut du mouvement autour d'elle. Des allées et venues. Hestia. Dedalus. Des figues connues et d'autres non.

Elle resta peut-être une heure au chevet de Laura. Ou peut-être des jours entiers.

Mais enfin, sa petite sœur leva les yeux vers elle, avec dans le regard comme un frémissement d'espoir.

– Amanda, articula-t-elle d'une voix caverneuse et croassante.

Les deux sœurs tombèrent dans les bras l'une de l'autre.