Chapitre 19

La promesse du Miroir

« Que t'a-t-il montré ?

- Ce que je voulais voir ».

Hagrid me regardait de ses bons yeux noirs. Je pouvais lire en eux comme dans un livre d'images pour enfants. C'était bel et bien la tristesse qui allumait dans leur profondeur cette lueur humide. Avait-il vraiment de la peine à l'idée de mon départ définitif ? Je ne parvenais pas à y croire. Et surtout, je n'en comprenais pas les raisons.

- Tu vas me manquer, mon gars, renifla-t-il, en me tendant une tasse de thé.

- Merci.

J'en bus une gorgée, précautionneux. J'avais fini par me familiariser au goût infect du breuvage.

- Ouais, tu vas me manquer.

Il s'assit juste en face de moi et me sourit à travers sa barbe hirsute. Sa grosse main me tapota le genou.

J'aurais sans doute dû lui dire la même chose mais cela aurait été un mensonge. Rubeus Hagrid était brave et sans une once de malice. Néanmoins, ce n'était pas lui que je regretterais en premier lieu. Non, c'étaient les murs protecteurs de Poudlard

- Dis-moi ce que tu vas faire, après, mon grand.

« Mon grand » était un terme incongru dans la bouche de cet homme immense, même si j'avais énormément poussé depuis les quinze derniers mois. Je dépassais James Potter de près d'une tête et il ne me manquait que quelques centimètres pour rattraper Sirius Black.

- Je ne sais pas, avouai-je.

Je plongeai le regard dans l'eau colorée, dans l'espoir d'y déceler une réponse. Mon avenir s'entourait de mystères et d'incertitudes.

- Aucune idée ?! Intelligent comme tu l'es, fais des études de médicomage !

J'éclatai de rire à cette proposition saugrenue. Je n'aimais pas assez la race humaine pour tenter de sauver ses représentants. Le sourire de Hagrid vacilla : il ne déchiffrait pas les raisons de mon hilarité subite.

- Ce n'est pas ma vocation, déclarai-je.

- Tu vas travailler, alors ? J'ai entendu dire que ton père était tenancier. Tu vas l'aider ?

Mon humeur enjouée se dissipa d'un coup et mes doigts se crispèrent sur la tasse à moitié vide.

- Non ! Jamais plus je ne mettrai les pieds dans cet endroit crasseux.

Je me l'étais juré, lors des dernières vacances passées à la « maison ». Mon père avait levé une fois de trop la main sur moi ; ma mère avait eu peur de moi une fois de trop, sans raison. Je pourrais survivre seul, sans eux. Loin de leur douloureuse présence.

- Ce sont tes parents, me sermonna gentiment Hagrid.

Je me redressai, renversant le bol et son contenu. Derrière moi, un vase se brisa.

- Et vous alors ? crachai-je avec hargne. Vous n'allez jamais voir votre mère. La géante !

A travers les cheveux noirs et la barbe, le visage du garde-chasse était livide.

- Co… comment… sais-tu ?

- Vous l'avez dit vous-même : je suis intelligent. Depuis des années, je connais votre secret. Vous êtes à moitié géant.

Une énorme larme déborda de la paupière du Gardien des Clefs. J'avais presque honte de mon comportement.

- Ma mère m'a abandonné, dit-il dans un sanglot.

Il sortit de sa poche un mouchoir de la taille d'un drap et souffla bruyamment dedans.

- Mais la tienne est restée avec toi.

Oui, il avait raison. Tout balourd qu'il était, il venait de viser juste. Ses larmes s'étaient asséchées aussi vite qu'elles étaient venues.

- Je suis un Prince, lui murmurai-je. Un Prince de Sang Mêlé.

La grosse tête noiraude se secoua d'incrédulité. Ne saisissait-il pas ce que je disais ? Etait-il donc aussi stupide qu'il en avait l'air ?

- Mon père est un Moldu. Pas une once de Magie. Rien ! Mais moi, moi ! je suis le plus brillant de tous. Personne ne peut me l'enlever, ça.

- Oh, mon garçon, dans quel chemin t'engages-tu ? se désola Hagrid.

- Celui de la Gloire.

Ma gloire. Et rien ni personne ne m'en empêcherait. Mon sang bâtard serait lavé par ma seule puissance.

Nul ne pouvait savoir, nul autre que moi ne comprenait le futur auquel j'étais promis. Les sentiers qui m'y mèneraient se parsemaient de brouillard mais la finalité serait la même.

La Gloire.

Plus jamais de raillerie, plus jamais d'humiliation. Plus jamais de coups. Ma destinée était faite de lumières.

µ;µ;µ;µ;µ

On disait des Détraqueurs qu'ils se nourrissaient des souvenirs heureux des sorciers qu'ils croisaient. Ils ne m'affectaient donc que très peu. Indéniablement, ce dernier examen pratique, celui de Défense contre les forces du Mal, était d'une facilité déconcertante. La vile créature, enrobée dans sa cape putride, me tournait autour, recherchant quelque chose à se mettre sous la dent. Je n'avais qu'une simple formule à prononcer, pour en être débarrassé.

- Que devez-vous faire, monsieur Rogue ? questionna l'examinatrice, une femme replète, d'âge mûr.

- Evoquer mon Patronus, répondis-je.

J'avais ma baguette bien serrée dans la main droite. Même si je connaissais les secrets de la Magie sans baguette – arcane des Arts Sombres –, il était plus aisé de l'utiliser car cela demandait moins d'énergie.

- Vous avez étudié cela, je suppose. Montrez donc de quoi vous êtes capable.

Je hochai affirmativement la tête et, pointant l'ébène magique sur le Détraqueur, je repensai à quelque chose qui m'avait enivré de bonheur. Mon reflet, dans le Miroir, lors de ma sixième année, me sourit à nouveau. Je criai :

- Spero Patronum !

Je m'étais entraîné à ce sort mais ce que je vis dépassa mes rêves les plus fous. Quand j'appelais un Patronus, ce n'était qu'une masse blanche, compacte, qui se dégageait du bout de bois. Mais cette fois, le protecteur devint tangible et prit forme. Une silhouette humaine se découpa dans mon champ de vision et les yeux de l'inspectrice s'agrandirent. L'ombre translucide irradiait d'une aura de puissance sans commune mesure avec tout ce que j'avais pu approcher.

- Impensable, souffla la femme.

Le Détraqueur avait disparu d'un simple claquement de doigts de mon invocation.

- J'ai réussi ? questionnai-je, bien que conscient d'avoir impressionné ma juge.

- Certes, certes, murmura-t-elle en rajustant ses lunettes rondes. Jamais encore je n'avais vu de Patronus humain. Impressionnant, jeune homme. Très impressionnant.

Je rougis sous le compliment, pas peu fier de ce que j'avais réalisé.

En quittant la salle, l'orgueil me gonflait tellement que je ne pris pas garde à la lippe chiffonnée de Black.

Chaque ASPIC que j'avais passé s'était déroulé sans problème. Tout avait été réussi, haut la main. Les trois « efforts exceptionnels » des BUSE étaient presque oubliés.

Et dans moins d'une semaine, pour couronner le tout, je retournais une dernière fois chez mes parents, avant de m'installer dans la maison des Prince. Cette demeure me revenait de droit, qu'importe ce que maman en pensait. J'étais le dernier des Prince, même si je n'en portais pas le nom, et elle devrait se faire à cette raison.

Je quittai le château, pour rejoindre les bords du lac, humant l'odeur d'herbe mouillée. Depuis le matin, il tombait des hallebardes mais je n'en avais cure. La pluie ruisselait sur mon visage que j'offrais au ciel plombé. Je glissai la main dans l'une des poches de ma robe et j'en sortis la plume de phénix qui m'avait accompagné durant mes sept années d'études. J'hésitais à l'abandonner. A regret, je desserrai le poing et l'éclat de feu s'accrocha à l'étendue d'eau houleuse, avant de s'y enfoncer, tout en douceur.

Le rire de Florence Silver m'expulsa de ma méditation et je me tournai vers elle. L'excentrique Serpentard était pendue au bras Andrew Morens, un Serdaigle qui était dans la même année que nous. Le pauvre gars essayait de se dégager, sans succès. Quand elle s'y mettait, Silver était plus collante qu'un Griptou. J'étais bien placé pour le savoir. Ce n'était qu'après avoir invité quelqu'un d'autre qu'elle m'avait renié, s'entichant d'un nombre incalculable d'autres garçons. Notamment ce Serdaigle antipathique.

Je me détournai de l'affligeant spectacle, continuant à fouiller dans mes poches, à la recherche de la lettre de Lucius. Depuis que je m'étais rendu à son mariage avec Narcissa – ce simple souvenir me pinça le cœur –, il m'écrivait régulièrement, le plus souvent pour me parler de ses « exploits » au Ministère. Parfois, il me posait des questions sur mes résultats, intéressé de savoir si je m'en sortais toujours aussi bien. Malefoy évoquait de temps à autre Lord Voldemort, à mots couverts, chargés de crainte et de révérence. L'homme l'intriguait, autant qu'il me fascinait. Dans cette dernière missive, Lucius prévoyait une rencontre, dès que je serais installé chez moi (je lui avais expliqué mes intentions de vivre dans la maison de mes grands-parents maternels).

µ;µ;µ;µ;µ

Les autres avaient déjà terminé de remballer leurs affaires. Dans le dortoir, il ne restait plus que moi. Moi et la nostalgie qui me poissait la peau.

Je n'avais pu me résoudre à disparaître sans rien abandonner de moi à Poudlard. Je laissais à d'autres les trophées et les plaques commémoratives. Je n'en avais pas besoin. Le nom de Severus Rogue n'avait aucun droit de passage dans la postérité. Seul celui de Prince de Sang Mêlé en était l'heureux bénéficiaire.

Je ne possédais que peu de choses. Néanmoins, je m'étais séparé de mon bien le plus précieux. Dans le fond d'une armoire, dans les cachots qui renfermaient la classe de Potions Magiques, mon livre. La preuve de mon inestimable génie. Et celle de l'existence de l'héritier d'une des plus vieilles familles de Sang-Pur. Bientôt, tous me connaîtraient.


Septentrion : Merci pour ta review. Je suis ravie que cette fiction te plaise. En espérant que la suite te semblera digne d'intérêt aussi... Je pense que Severus (du moins le Severus que j'ai cru entre-apercevoir dans les 6 premiers tomes de HP) était un sale moutard. Il ne devait pas se laisser aimer. Au contraire, même ! Il prenait une sorte de plaisir sadique à se faire détester. Et il haïssait les autres. Dans cette fanfic, j'ai essayé de mettre l'accent sur la peur et sur la haine qu'il ressent pour chacun. Pour tous. Je ne prétends pas que c'est une vision réaliste, ni même qu'elle est bien exploitée. Mais je l'ai créée avec mes émotions, mon ressenti. J'aime ce Severus haineux et haïssable. Ce Severus qui recherche la Gloire et la reconnaissance.


Voici l'avant-dernier chapitre de "Comme une Ombre I : L'Enfant du Noir". Il ne reste que le dernier chapitre et l'épilogue. Ensuite... c'est à vous de me le dire...