Deuxième génération

Rachel s'avachit mollement dans le fauteuil avec une grimace effroyablement théâtrale. Anaël haussa un sourcil.

« Les petits n'ont pas été sages, à ce que je vois ? »

« Ne m'en parle pas ! » s'écria la blonde. « Un atelier pâte à sel, aux dernières nouvelles, ce n'est pas dangereux, si ? »

« A priori, la pâte à sel est une matière absolument inoffensive. »

« Figure-toi que Balthazar a entrepris d'en faire manger à Samandriel ! Le résultat, c'est que Sammy a vomi partout, Inias a chialé comme pas possible puisque son petit frère malade, ça veut dire qu'il ne sait pas s'en occuper, Hester s'est battue avec Balthazar pour lui apprendre à être un gros nul et Castiel s'est mis à chougner parce que c'était le foutoir. »

Anaël fixait sa sœur avec des yeux écarquillés.

« Une soirée animée, dis-moi… »

« L'horreur ! » gémit Rachel. « J'ai peur d'imaginer ce qu'ils vont devenir plus tard. Pas toi ? »

L'ange aux ailes rouges ne répondit pas.

Plus tard… Comment seraient les petits, à leur âge ?

« Balthazar, tu n'es qu'une tronche de miche ! »

Le jeune homme blond leva des yeux surpris vers l'adolescent brun occupé à le foudroyer du regard.

« Dis donc, frérot, qu'est-ce que c'est que cette insulte ? » lâcha-t-il. « Je t'en ai pourtant appris de meilleures ! Ah là là… Toute une éducation à refaire, si c'est pas malheureux, ça ! »

Les yeux céruléens de Castiel s'étrécirent.

« J'imagine » cracha-t-il, « que tu as trouvé très drôle de rompre avec ton ex en m'envoyant à ta place à votre rendez-vous ? »

Le blond agita les ailes.

« Admire ma générosité ! Je ne l'ai pas laissée tomber comme une vieille chaussette, je lui ai fait passer le message par l'intermédiaire d'un jeune et beau garçon… plus que capable de la consoler… »

Ce disant, il esquissa un geste dont la lubricité ne laissait aucun doute. Le brun rougit de fureur.

« Tu es le porc le plus immonde et insensible que je connaisse » déclara-t-il.

« Je ne suis pas insensible » se défendit le blond. « La preuve, j'ai pensé à toi pour te charger de ma rupture, parce que je sais que tu te préoccupes tant des sentiments des autres que tu lui ferais passer la pilule avec une délicatesse dont je suis incapable. »

La grâce de Castiel jeta des éclairs.

« Je me demande bien ce qu'Hester dira de tout ça » susurra-t-il méchamment.

Balthazar se raidit aussitôt.

« Tu ne ferais pas ça » lâcha-t-il, horrifié.

« Et bien, si ça peut te corriger… Aux grands maux les grands remèdes, c'est comme ça qu'on dit, non ? » fit le brun de sa voix la plus mielleuse.

Le blond tourna au vert tandis que son frère tournait les talons.

« Eh, attends un peu… Cassie ! Mais attends, Cassie ! »

Ça allait lui faire les pieds, songea Castiel en sortant de la salle d'études. S'il y avait bien une seule chose qui faisait dresser le duvet de Balthazar, c'était indubitablement Hester, le garçon le plus manqué de toute l'histoire du Paradis… et la petite amie par intermittence du blond. Ils devaient en être à combien de ruptures, là ? Onze ou douze ?

Une voix familière le tira de ses pensées.

« Castiel ! Hé, Cas ! »

Il tourna la tête vers celui qui l'avait interpellé, occupé à venir à sa hauteur.

« Qu'est-ce qu'il y a, Inias ? »

Les plumes gris-bleu de l'autre garçon étaient ébouriffées dans tous les sens.

« Je viens d'échapper à Tyrus » bredouilla-t-il, la grâce vrombissant encore.

Les yeux bleus de Castiel s'écarquillèrent.

« C'est la troisième fois cette semaine ! » s'écria-t-il.

Inias hocha la tête d'un air malheureux.

« Tu crois que c'est parce que j'ai l'air trop geek qu'il me persécute ? » interrogea-t-il.

« Non, il te persécute parce qu'il est incapable d'exécuter une activité un tant soit peu constructive » trancha son interlocuteur.

Si ça continuait de la sorte, ce malabar de Tyrus allait devoir se faire mettre les points sur les i… Raphaël aurait-il suffisamment de mercurochrome ?

La réponse parut tranquilliser Inias qui eut un sourire timide.

« Tu sais, Sammy compte les jours jusqu'à la rentrée de l'année prochaine » déclara-t-il.

L'ange aux ailes noires sourit à son tour.

« Il a tellement envie que ça d'aller au lycée ? »

« Ben ouais. Tu te rends compte ? Mon Sammy au lycée ! »

Il y avait tant de fierté dans la voix de son interlocuteur que Castiel se sentit fondre. Inias et Samandriel, un roman d'amour fraternel qui n'en finissait pas… et dont on ne se lassait guère.

« Il planifie ses options de carrière, aussi ? »

« Nan, il en est pas encore là. Cela dit, il pense que ce serait pas mal de rejoindre la garde des Chérubins… »

Castiel haussa un sourcil.

« Dans votre famille d'intellectuels, il y a donc quelqu'un qui a l'esprit pratique ? Il faut absolument noter ça dans les annales ! »

« Oh, arrête » protesta Inias, sa grâce rosissant légèrement.

« Cela dit, c'est pas non plus les Cupidons. Tu savais qu'il y a de moins en moins d'apprentis chez eux ? »

L'ange aux ailes gris-bleu fit la moue.

« Vu la réputation qu'on leur fait depuis un demi-million d'années, est-ce que ça t'étonne réellement ? Irresponsables, sans aucun sens des réalités, plus portés à faire la bringue qu'à bosser… Au fait, comment va Gabriel ? »

Castiel fit la moue.

« Comme d'habitude. »

« Toujours l'air d'être ta petite sœur ? »

La grâce de l'ange aux ailes noires émit un craquement de pétard. On n'imaginait pas à quel point ça pouvait être embarrassant de faire deux têtes de plus que la personne sensée vous éduquer…

« A ton avis ? » lâcha-t-il non sans sècheresse.

« C'était juste pour demander, ne te fâche pas… Je sais que tu tiens à lui. »

Les plumes noires frémirent imperceptiblement.

« Comme tout le monde, non ? »

Inias sourit d'un air entendu.

Tout le monde aimait Gabriel. Les trois autres Archanges ne manquaient pas de charisme, mais il y avait quelque chose en plus chez le Messager… Quelque chose d'impossible à déterminer, et malgré tout bien présent.

Quelque chose dont Castiel avait hérité, semblait-il. L'adolescent ne s'en rendait pas compte, mais même les plus revêches des Sept Cieux avaient du mal à ne pas s'adoucir en sa présence. Il était tout bonnement spécial.

« Et à part ça, tu as passé une bonne journée ? »

La mine de Castiel s'allongea aussitôt.

« Non. »

Inias eut une grimace de compassion.

« Tu m'accompagne à la cafétéria ? Je t'offre un café et tu me parleras de tes misères. »

« Anna ? »

Tirée de sa rêverie, l'ange aux ailes rouges se concentra de nouveau sur Rachel.

« Oui, quoi ? »

« Je te trouve bien silencieuse depuis tout à l'heure. Tu te sens mal ? »

Anaël agita la main dans un geste de dénégation.

« Non, rien… J'imaginais quelque chose, c'est tout. »