Chapitre 21 :

Il venait de rentrer et tournait en rond. Littéralement. Ses mouvements décousus trahissant son angoisse et son désarroi qui le meurtrissait au plus profond de sa chair. Et ces mots qui s'apposaient à lui sans cesse, comme une réitération infinie, presque irréelle, mais qui le poursuivait depuis peu.

Il s'assit finalement, se prenant la tête entre les mains, les épaules voutées au maximum, séchant ses larmes, calmant ses sanglots. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui, il se devait d'assumer. Il connaissait parfaitement le caractère de son mari, et malgré les mots qui se faisaient écho dans sa tête et dans son cœur, malgré la rage avec laquelle ils avaient été prononcés, malgré le mal qu'ils lui procuraient, il ne pouvait lui en vouloir.

Non, Yann avait parfaitement raison. Il lui avait menti, il avait été incapable de lui venir en aide, il l'avait laissé choir et son époux avait fini à l'hôpital par sa faute. Cette image devant les yeux qui n'avait de cesse de réanimer sa culpabilité… Le corps de son mari tombant, inerte. Il n'avait pas réagi, incapable de bouger, son diabète paralysant ses sens, immobilisant ses gestes, le laissant à la merci de son mal-être et du cauchemar qu'il avait vu se dérouler sous ses yeux.

Oui, il avait menti à son époux ; car s'il avait, dès le départ, suivi l'interdiction d'aller sur le terrain, rien de tout cela ne se serait passé. Son mari n'aurait pas été blessé, lui n'aurait pas à se noyer dans ses tourments, ils ne seraient pas sur le point de se séparer.

Cette idée serra le cœur de Kévin, et ses sanglots à peu près maîtrisés reprirent possession de son corps avec une force telle qu'il se senti mal. Il avait tout gâché, et par ses paroles, Yann avait été clair. Il n'y avait plus aucun moyen de réparer. Et le pire… c'est qu'il le comprenait

Il resta là encore quelques minutes, puis trouva enfin le courage de se lever, avant de se diriger comme l'ombre de lui-même vers leur chambre. Ce qu'il avait tant redouté se produisait ; par sa propre faute, il avait perdu son mari, détruit son mariage, anéanti sa vie. Car sans son époux à ses côtés il n'était rien, et l'idée de l'avoir blessé à ce point lui était insupportable.

D'après ce qu'il avait pu glaner comme informations avant d'aller le voir, il savait que Yann sortirai dans quelques jours. Il allait donc, pour la dernière fois, exaucer le souhait de son amant, essayant par cet ultime acte de lui faire comprendre qu'il respectait, malgré tout, son envie. Il allait partir.

Partir de sa vie, de leur nid, laissant derrière lui une multitude de regrets et une peine qui ne le quitterai jamais. Car si Yann venait de tirer un trait sur lui, sur eux, Kévin n'aurait jamais de cesse de vivre dans la douleur de ce qu'il venait de perdre, dans l'image de son mari qui s'imposerait à lui chaque jour de sa vie.

Il savait qu'Alex n'allait pas tarder à le chercher, en commençant par l'appartement. Et il n'avait aucune envie de s'expliquer, de lui parler, de parler à quiconque d'ailleurs.

Saisissant un sac à la volée, il le lesta de quelques affaires prises à la va-vite, puis il s'arrêta lorsque son regard s'arrêta subitement sur la photo posée près du lit. Photo d'eux. Heureux. Leurs yeux pétillants de l'euphorie d'être deux. Et ses tempes se vrillèrent une nouvelle fois.

Il secoua la tête, comme pour effacer toute trace de souvenir, chose impensable et infaisable pour lui. Il vivrait dans l'ombre de son homme, dépérissant chaque jour loin de lui, par sa propre faute. Il porta la main à son visage mais stoppa le contact de ses doigts sur sa joue lorsqu'une matière froide vint le sortir de sa torpeur. Il fixa ses yeux azurs sur la bague qui faisait de lui un être aimé, un homme enjoué, et ses vœux lui revinrent en tête. Il avait promis, et il avait menti.

Mais si Yann voulait qu'il sorte de sa vie, lui était bien incapable de tirer un trait sur leur histoire. Il ne pouvait se défaire de ce bijou qui était une extension de son corps, une partie de lui. Ses lèvres tremblantes s'apposèrent sur l'or blanc, l'embrassant furtivement ; et après un dernier regard sur ce qui avait fait sa vie, il tourna le dos à cette page qui se refermait sur lui, sur eux, emportant les souvenirs de son mari avec lui.

La question qui se posait maintenant était : Où aller ?

Alex ouvrit la porte de l'appartement avec frénésie.

Alex : Kévin ?

Il scruta le salon et la cuisine quelques secondes, avant de respirer un grand coup. Pas de panique, il était peut-être tout simplement en haut. Il se rua littéralement vers la chambre de son ami, mais lorsqu'il y pénétra, aucun bruit ne se fit entendre, aucune présence ne se fit sentir. Il se dirigea vers la salle de bain. Vide. L'appartement était désert. Pourtant la voiture était garée devant. Ce qui voulait dire qu'il était au moins passé.

Il fronça les sourcils lorsqu'il aperçut la porte de l'armoire entre-ouverte. Il s'avança et l'ouvrit doucement, comme s'il avait peur que quelque chose lui saute à la gorge. Et ce qui lui sauta aux yeux fut des vêtements en bataille, mais surtout une diminution parlante des affaires de son ami.

Il essaya de penser à une explication logique, mais la seule qui lui vint et qui lui paraissait plus que convaincante était celle d'un départ précipité.

Alex : Merdeee !

Il se saisit de son portable et composa le numéro de son ami. Pour entendre une sonnerie lui vriller les tempes. Il tourna la tête à la recherche de cette mélodie, et s'accroupissant, il vit dépasser de sous le lit le mobile de Kévin. Il coupa son appel, se saisit de portable chu ; puis se releva en soupirant. Mais qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Et où était-il ?

6 jours qu'il n'arrêtait pas de retourner en boucle ce qu'il s'était passé et les mots d'Alex. Ça lui avait fait mal. Si mal. Il s'était senti blessé, trahi par la seule personne qu'il croyait inconditionnelle envers lui.

Mais Alex avait eu raison sur un point. Il n'avait pas pu se résoudre à enlever son alliance, et sa rage passée, son envie de divorcer s'était amenuisé pour ne laisser que de son passage une idée incroyablement stupide.

Yann rejeta la tête en arrière. Il sortait aujourd'hui. Enfin. Et son cœur se serra en repensant aux mots prononcés sous le coup d'une fureur qui l'avait bien vite quittée. Comment avait-il pu dire cela ? La seule chose dont il avait honte, c'était de lui. D'avoir pu dire pareils mots à son mari, qui s'était déjà bien assez puni comme ça. Son époux, qui n'était pas revenu, dont il n'avait pas eu de nouvelles, respectant sans doute ses paroles.

Et Yann se sentait très mal. Honteux. Malheureux. Certes Kévin lui avait menti, mais dans la même situation, qu'aurait-il fait, lui ? Certainement la même chose. Les mots d'Alex se rappelaient à lui quotidiennement.

Et dire qu'il avait accusé son propre mari de l'avoir envoyé à l'hosto ! Comment avait-il pu en arriver jusque-là ? Il n'espérait qu'une seule chose. Que dès qu'il rentrerait, il aurait l'occasion de se faire pardonner, d'expliquer sa réaction ; et surtout que Kévin ne le rejetterait pas. Il avait voulu l'appeler, mais s'était ravisé à chaque fois. Sa présence lui manquait, ses deux yeux azurs, qui d'habitude l'apaisaient, l'avait hanté à n'en plus finir. Mais par manque de courage, par peur ou simplement par couardise, il avait renoncé à chaque fois.

Il se leva. Il avait eu l'autorisation, quelques jours plutôt, de reprendre les mouvements quotidiens. Son flanc le gênait par moment, mais la douleur s'était atténuée jusqu'à ne plus devenir qu'un léger tiraillement.

Il se sentait seul. Accablé. Mais avant tout coupable. Et ses amis qui n'étaient pas venus le voir depuis 5 jours. Le monde le détestait-il ? Etaient-ils au courant de ce qu'il s'était passé entre Kévin et lui ?

Il soupira profondément. Il allait devoir s'acquitter d'excuses inébranlables. Un raclement de gorge lui parvint et ses lèvres s'étirèrent dans un sourire lorsqu'il vit le visage d'Antoine.

Yann : Hé ! Ça me fait plaisir de voir enfin quelqu'un !

Antoine : Salut. Désolé, un peu débordé en ce moment.

Il vit Antoine s'avancer et prendre place dans une chaise. Il s'avança vers le lit et s'assit face à son collègue.

Yann : Je reprends dans une semaine.

Antoine : Bien. C'est … bien.

Le sourire de Yann s'éclipsa face au ton désabusé et contrit de son ami.

Yann : Quoi ? Y'a un souci ?

Antoine secoua la tête.

Antoine : Non… Oui… enfin… t'as eu des nouvelles de Kévin ?

Yann parut surpris par la question. Leur dispute avait-elle donc fait le tour ?

Yann : Non. Non j'ai pas… Je ne l'ai pas vu non plus. On s'est… disputé.

Antoine : Oui, j'ai appris ça.

Yann : Donc tu sais…

Antoine : Je ne connais pas les détails.

Yann soupira.

Yann : C'est Alex qui t'en a parlé ?

Antoine : Plus ou moins…

Yann : Ça t'ennuierait d'être un peu plus expressif ? C'est quoi ton problème aujourd'hui ? Mauvaise journée ?

Antoine se leva vivement avant de s'éloigner de Yann, puis se retourna vers lui, les yeux remplis d'inquiétude.

Antoine : C'est pas une mauvaise journée, c'est une mauvaise semaine, 6 mauvaises journées exactement !

Il respira un grand coup, essayant d'évacuer les doutes qui s'étaient emparés de lui

Antoine : On ne voulait pas t'en parler, mais… on est à bout d'idées, là. On ne sait plus quoi faire.

Yann : De quoi tu parles ?

Antoine : Il a disparu.

Yann : Hein ? De qui tu parles ?

Antoine : Kévin, tu sais ? Ton mari ! Introuvable depuis qu'il est parti d'ici. Moreno a cherché dans tous les endroits auxquels il a pensé, mais sans résultat, il est venu m'en parler. Il ne savait pas quoi faire. Moi-même je ne savais pas par où commencer, alors on a organisé une petite équipe de recherche. On a été partout, avec Marc, les bleus… Il n'est pas revenu bosser. La Commissaire a été mise au courant, ça fait 5 jours que tout le commissariat est en état d'alerte. Mais personne ne l'a vu.

Yann avalait chaque mot, et senti sa tête tourner. Il s'assit fermement sur le lit, son cœur palpitant, sa gorge étreinte par la tristesse de sa culpabilité.

Yann : Vous avez essayé de le joindre ?

Antoine : Tu crois quoi Yann ? Bien sûr que Moreno a essayé, c'est même la première chose qu'il a faite ! Il a retrouvé son portable sous votre lit. Certaines de ses affaires ont disparues, mais aucun mouvement sur son compte en banque, aucuns signes de lui sur les caméras de la ville. Rien. Nada.

Yann tenta de digérer la nouvelle, et malgré lui, malgré sa volonté de contrôler ses émotions, une peur effarante pris possession de son être.

Yann : Pourquoi personne ne m'a rien dit ? Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi… 6 jours ! Nom de Dieu Antoine, 6 jours !

Antoine : Tu voulais quoi, hein ? Il me semble que tu étais assez remonté contre lui il n'y a pas si longtemps. Alors me gueule pas dessus, s'il y a un responsable de toute cette situation ici, c'est toi !

Les mots avaient atteint Yann comme un couperet, et il sentit son cœur se mettre à saigner sous les accusations qu'il savait fondées.

Yann : Mais qu'est-ce que j'ai fait ?

Il enserra sa tignasse brune de ses mains, son front ridé par l'inquiétude.

Yann : 6 jours sans aucunes traces de lui ? C'est pas normal. Antoine, c'est pas normal. Personne ne peut vivre tant de temps sans au moins utiliser une fois sa carte bancaire. Et s'il lui était arrivé quelque chose, s'il…

Antoine : Ne commence pas à paniquer, ok ? Je te l'ai dit car tu peux peut-être penser à un endroit ou le chercher et auquel on n'a pas pensé.

Il vit Yann se relever et se saisir de ses affaires.

Antoine : Tu fais quoi là ?

Yann : On file au commissariat

Antoine : Yann…

Yann : Quoi Yann ? Tu crois pas que je vais rester sans rien faire. Si mon mari est dans la merde c'est à cause de moi, alors on y va ! Je te rappelle que je suis ton supérieur, si ça te plait pas tu démissionnes !

Antoine se surprit à sourire

Antoine : Le Capitaine est de retour on dirait !

Yann : Le Capitaine, oui, mais avant tout le mari !

6 jours qu'il tournait en rond, qu'il avait réussi à se faire loger chez un de ses amis qui n'avait aucun rapport ni avec le commissariat, ni avec ses amis, ni avec son mari. Il l'avait accueilli les bras ouverts, et Kévin ne s'était pas fait prier. Il se laissait porter par les journées sans but, son pote travaillant très tard, il était seul la plupart du temps. Et la plupart du temps, il buvait.

Lui qui ne supportait pas l'alcool n'avait pas trouvé d'autres moyens que celui-là pour tenter de dissiper son chagrin, de noyer ses pensées sombres et de les éloigner de lui. Il savait pertinemment qu'alcool et diabète ne faisaient pas bon ménage, surtout dans un ventre vide. Il n'avait presque rien avalé cette dernière semaine, ne gardant rien d'autre que le liquide ingurgité, les yeux cernés par ses nuits sans sommeil à se condamner ; les joues creusées, les yeux rougis par les larmes et les liquides ambrés, son corps amaigri par ses turpitudes sans fin.

Pour la énième fois, il s'injecta de l'insuline rapide dans la cuisse. Car même s'il se laissait aller, la maladie était toujours présente, et il était hors de question qu'il la laisse prendre le dessus sur lui. Il surveillait régulièrement sa glycémie ; l'alcool ayant une fâcheuse tendance à lui faire monter le taux de sucre dans le sang de façon vertigineuse.

Il déboucha de nouveau la bouteille, mais les verres n'étaient plus nécessaires. Le goulot était bien plus abordable dans sa situation. Ses mains tremblantes et ivres auraient renversées le contenu du verre en moins de deux, la bouteille était un récipient haut et sans aucun accroc. Il but jusqu'à la dernière gorgée cette 4eme bouteille de la journée. Il ne comptait plus. A quoi bon ? Son pote avait tout ce qu'il fallait en réserve et il en profitait.

Son envie de vomir suite à sa consommation abusive s'était dissipée, mais il ne s'en étonnait plus.

Avait-il fait sa seconde piqure ? Son insuline lente, cette injection qu'il se faisait une fois par jour et qui permettait à son corps de fonctionner correctement. Car l'insuline rapide était une chose, celle qui permettait à son taux de sucre de se stabiliser, et qu'il faisait chaque fois qu'il mangeait ou qu'il était trop haut dans ses taux. Mais l'insuline lente, tous les jours à la même heure, d'une action de 24h, lui permettait de vivre. Tout simplement. Sans elle, son corps cesserait son activité.

Mais son esprit embrumé par les vapeurs alcoolisées rangea bien vite cette question au fond de son inconscient, et malgré l'énorme quantité de liquide ingurgité, il trouva la force de se lever. Noyé dans sa culpabilité sans limite, ses jambes trouvèrent la force de le conduire hors de cet appartement dans lequel il avait trouvé une valeur de refuge ces derniers jours.

Et sans savoir comment, un vague souvenir d'un appel et d'un taxi venant le chercher, il se retrouva dans ce lieu ou tout avait basculé. Cet entrepôt qui serait à jamais son exutoire, là où tout s'était écroulé, cet endroit ou son mariage s'était terminé avant même que Yann ne prononce les mots qui lui avaient fait réaliser son gâchis.

Il s'avança vers cette tâche maudite, noircie par le temps passé, et s'accroupit fébrilement en côté, posant délicatement ses doigts sur le sang séché. Sang que son mari avait versé. Son corps se mit à trembler, les larmes à couler, sa tête à éclater, et dans un dernier effort de se raccrocher à ses souvenirs, son malaise grandissant et l'emportant vers le néant, sa main se posa entièrement sur cette immense traînée, comme pour le rattacher au souvenir de l'être aimé, avant que son corps ne s'écroule et que sa conscience ne l'emporte vers l'inconnu imploré.