Chapitre 21

C'était une photographie grandeur nature, en noir et blanc. Elle avait été prise dans le parc de Princeton Plainsboro un jour d'hiver, il y a bien longtemps. Au centre, et au premier plan, une femme. Une femme qui n'était autre que Lisa Cuddy elle-même. Elle portait un long manteau gris et offrait un sourire radieux au photographe. Mais aujourd'hui elle ne se rappelait plus à quelle occasion avait été prise cette photo, et encore moins de la personne qui l'avait faite. Une chose était sûre : ce n'était pas lui. Le connaissant, il avait du la piquer discrètement dans le bureau de quelqu'un il y a longtemps, certainement dans le bureau de Wilson…

House tenta de s'éclipser mais elle sortit à temps de sa torpeur pour l'attraper par le bras et le tirer vers elle, l'obligeant ainsi à regarder le mur avec elle. Résigné, il s'appuya sur le piano et soupira. Elle restait agrippée à son bras comme à une bouée. Son autre main était à demi plaquée sur sa bouche. Aucun mot ne fut capable de franchir la barrière de ses lèvres. Au bout d'une bonne minute de silence, elle réussit enfin :

« Un paysage… souffla-t-elle.

- Le plus magnifique qu'il soit. Rien à voir avec les étoiles.

- Ca fait longtemps que c'est là ?

- Bah… Ca doit bien faire deux ans.

Elle resta bouche bée pendant encore un long instant, contemplant son propre portrait. Finalement, House s'impatienta.

- Je peux y aller maintenant ?

- Vous allez où ?

- Prendre l'air dans les bois.

- Je viens avec vous.

- Non ! »

Elle n'insista pas. Elle savait qu'à cet instant, la frontière entre la poésie et le sarcasme était très facile à franchir. Il avait besoin d'être seul. Ca pouvait se comprendre. Elle desserra son bras, il se dégagea de son étreinte et disparut plus vite que son ombre de la pièce, la laissant seule, perdue dans ses pensées. Plus elle observait la photographie, plus ça semblait irréel. Toute la gêne que House avait manifestée à l'idée d'ouvrir le rideau, la caresse qu'il avait laissée sur sa peau alors qu'il la croyait endormie, toute l'attention qu'il lui avait portée quand elle était souffrante témoignaient d'un seul et même fait. House… était amoureux d'elle. A la lumière de cet évènement, ça lui parut soudain évident. Et elle était passée à côté pendant tout ce temps. Elle s'était complètement trompée à son sujet. Elle ne le reconnaissait plus. C'était complètement dingue. Toujours sous le choc de cette révélation, elle referma soigneusement la toile et quitta la maison.

De son côté, House s'enfonçait dans les bois, ne prenant pas le même chemin que pour aller au lac. Quand il fut à bout de souffle, il se laissa tomber dans les feuilles mortes. Le mal qui lui retournait l'estomac était inédit pour lui. Il plaqua violemment son crâne contre le tronc d'arbre près de lui et il perdit la vue pendant quelques secondes. Puis, il posa plus calmement son front dessus et ferma les yeux. Sa gorge se noua, ses yeux le brulèrent sous ses paupières. « Un homme ne pleure pas ! » La voix semblait si proche, elle était si forte. Il déglutit difficilement, et chuchota pour lui-même :

« Tu t'es fourré dans une belle merde mon coco, et jusqu'au cou… » Il se coucha dans le linceul et se recroquevilla sur lui-même, croisant ses bras sur son ventre pour s'empêcher de vomir.