Note honteuse: Je ne vais même pas demander votre pardon, je ne le mérite pas. Je suis désolée de vous avoir fait attendre si longtemps, désolée si vous avez cru que j'abandonnais, désolée aussi si je n'ai pas répondu à vos messages mais ça fait plusieurs mois que je n'ai plus internet, et que j'hésite à me jeter dans la Garonne du haut d'un pont après avoir tué un certain nombre de personnes (ou à me payer des vacances dans un hôpital psychiatrique, ou un mélange de tout ça...).

Je peux seulement dire que je ploie devant vous, et que le prochain chapitre arrivera dans moins d'un an, cette fois...

*déprime*

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Chapitre Dix-Neuf : « L'Autre… »

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« Parfois, je lève les yeux vers cette lune, puis je me souviens que je ne suis plus chez nous, qu'elle ne brille plus de cette lueur purpurine… qu'elle n'a pas la couleur que prenaient tes yeux, parfois.

Quand tu étais l'Autre.

Quand tu avais les yeux d'un démon, mais que tu restais un ange, pour moi… »

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oOo

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Le jour n'effleure qu'à peine le linceul de la nuit, quand je m'éveille.

J'ai mal.

Mal à la poitrine, à la gorge. Je suis fatigué, si fatigué, comme si tout mon corps était un golem de pâte molle et de mélasse rigide. Rester immobile est une souffrance pour mes muscles gourds, bouger serait un calvaire pour mes os lourds.

Respirer devient un effort trop grand pour ma viande meurtrie.

Je voudrais dormir, dormir encore, sans jamais plus m'éveiller, car la conscience signifie douleur. Chaque matin, une dague se plante dans mon crâne, une lame épaisse et vibrante, qui résonne à mes tympans lorsqu'on la retire lentement, prolongeant l'agonie de mon cerveau.

Les dieux ont des plaisirs sadiques.

J'ai trop mal, aujourd'hui. Tant pis pour les cours… y a-t-il seulement cours ?

Quel jour est-on ? De quel mois ? Quelle année ?

Je rallume le joint qui, hier soir, m'avait permit de m'endormir, abruti et béat. Ma chambre pue le tabac et l'herbe froids. Je ne sais pas trop ce que c'est, mais ça soulage. Mon père me l'a donné, après l'avoir cultivé dans son jardin secret. Lui aussi, aime bien se défoncer la gueule avec ça.

A user avec parcimonie, bien sûr…

Je le laisse sur le rebord du lavabo, me glissant sous l'eau brûlante de la douche. Les vapeurs n'arrangent pas l'état brumeux dans lequel la drogue m'a plongé, au contraire… et c'est tant mieux.

Le monde tourne au ralenti. Je crois que je me suis éclaté l'arcade contre l'étagère à savons, mais je ne le sens pas. Mon corps et ma conscience sont totalement anesthésiés, annihilés, embourbés dans du coton… et bordel, qu'est-ce que ça fait du bien.

Je me sens comme si chaque parcelle de mon corps protestait belliqueusement contre la vie que je leur inflige. Mon corps a envie de mourir.

Et peut-être que bientôt, j'en viendrais aux mêmes désirs.

Sortant vaillamment de la salle de bain, je choisis mollement quelques vêtements pour la journée.

Le programme ? Picoler, jusqu'à oublier mon corps. Boire jusqu'à ce que la douleur physique ne m'atteigne plus.

Peut-être que je pourrais trouver Sasuke ?

Je me sens mieux, près de lui. Son parfum m'apaise.

Son absence me pèse.

Depuis ce matin de Noël où j'ai vu le démon qui brûlait en lui… il m'évite. Il est toujours si doux… et en même temps, je sens la tension douloureuse de ses muscles, lorsqu'il se tient près de moi. Je vois la flamme qui se meurt lentement dans son regard, quand il ose poser ses doigts sur moi.

Il perd la raison, peu à peu… et je ne peux rien faire pour lui.

Je savais bien qu'il était dangereux pour nous de nous approcher l'un de l'autre. Je le savais, j'aurais dû écouter mon instinct… mais si je devais tout recommencer, aurais-je vraiment la force de me tenir loin de lui, et lui de moi ?

Nos êtres s'appellent l'un à l'autre, sont fait l'un pour l'autre, et l'attraction est si puissante qu'elle est en train de nous détruire.

Nous sortons, parfois, au cinéma, au restaurant, ou alors nous restons chez lui, enlacés sur son canapé blanc, à boire du bon scotch en regardant un film… et j'aimerais que ces instants passés entre ses bras durent toujours, que sa main reste ancrée à la mienne à jamais, mais je finis toujours par repartir.

Je ferme les yeux, et le laisse s'éloigner peu à peu, parce que je sais qu'il finira toujours par revenir, et parce que je sais que ma présence le fait souffrir, ma souffrance le fait mourir, autant que je peux le rendre heureux…

Mais combien de temps faudra-t-il avant que la douleur ne supplante au bonheur ? Combien de temps avant qu'il ne craque… et que tout soit fini ?

Consumé, avant même d'avoir pu l'effleurer du doigt…

Enfin vêtu de l'un de mes vieux jeans et d'un tee-shirt un poil trop petit, je traverse la villa qui s'éveille à peine. Au détour d'un couloir, par une porte entrouverte, je devine mon père, étalé dans son lit, une rousse alanguie sur son torse. Ses longs cheveux d'un blanc pur lui donnent les allures d'un ange sagement endormi, ce qu'il n'est certainement pas.

Il est plutôt de la catégorie des incorrigibles salauds… mais c'est comme ça qu'on l'aime. Comme ça que Tsunade l'aime, depuis toujours.

A peine sorti sous le ciel doré par les premières lueurs du jour, je sens comme un lien invisible qui tire irrésistiblement sur chaque fibre de mon corps. Laissant cet instinct étrange me guider, je me dirige vers l'autre côté de la Cité.

Plus j'avance, plus le lien se fait pressant, et la brume se pose sur mes sens, sur ma conscience, ne laissant que mon corps qui avance, rapidement, vers une destination inconnue. Comme si un autre moi, au fond de mon esprit, me pressait d'aller toujours plus vite… comme si je m'enfonçais dans un état léthargique, laissant cette voix dans ma tête guider mon corps à sa guise.

J'ai déjà ressenti ça…

Cette impression qu'un autre que moi guidait mes pas, mes doigts…

Cette impression de ne rien voir qui pourrait blesser mon âme, cette sensation d'être protégé par mon propre corps, sans que j'y soie pour quoi que ce soit…

Je l'ai vécu, il y a quelques mois.

Et quand je me suis réveillé, il y avait des corps éteints, autour de moi, et du sang sur mes mains, sur mon visage, qui n'était pas le mien.

Je l'ai vécu, il y a quelque mois.

Quand j'ai demandé à mon homme de tout prendre, même mon sang, s'il avait soif, et qu'il a préféré se mordre lui-même plutôt que de me toucher. Je me suis senti si… abandonné.

Trahi…

Et en un instant, cela avait éclaté en moi, et je me suis jeté sur ses lèvres couvertes de son propre sang, si délicieux, si délicat sur ma langue… j'avais envie de le soumettre à ma rage, besoin de le sentir se tordre sous moi, j'aurais presque pu le tuer, rien que pour qu'il n'appartienne qu'à moi, rien qu'à moi…

Je le comprends, pourtant. Quelque part, je savais pourquoi il avait fait ça.

Peur de me salir.

Peur de m'achever.

Mais suis-je vraiment aussi blanc et pur qu'on le dit ? Je ne crois pas.

Et, pour lui… je veux bien mourir.

Dans la chaleur du creux de ses bras…

Lui… son visage pâle et fin, et ses yeux noirs, ses cheveux emmêlés et ses vêtements sales et collants. Lui, là, juste devant moi…

Comment suis-je arrivé ici ? Quand ?

Aucune idée.

Il y a toujours ce brouillard qui m'obstrue les sens, et ce… truc étrange, bizarre, limite effrayant, qui m'hypnotise…

Qu'est-ce que je fiche à la gare ? Qu'est-ce que c'est que tout ce monde ? Pourquoi Kiba porte-t-il une veste de survêtement absolument atroce ? Et… pourquoi…

Tout s'efface.

J'imagine que je me sens comme un fœtus, à l'abri du ventre de sa mère. C'est chaud, reposant, chatoyant de couleurs…

Je n'ai plus mal.

Tout ce que je sais, c'est qu'elle est là, devant moi. Et qu'elle est… merveilleuse.

Je n'ai pas encore saisi qui elle est. Pour être franc, je crois que je ne saisis pas grand-chose, ce matin.

Hormis son regard.

C'est comme si toutes les couleurs du monde s'étaient fanées, pour ne laisser que celle de ses prunelles. Ce regard doux, et étrangement sage, comme si les plus grands secrets du monde étaient enfermés derrière, en sécurité.

Comme moi, au fond de ma conscience, protégé par cet autre qui m'a volé mon corps pour que je n'aie plus à souffrir…

Elle sourit.

Elle a un corps d'enfant, et un visage de poupée, pourtant son regard semble avoir traversé les âges, et observé ce qu'aucun mortel n'a le droit de contempler.

C'est une petite déesse, une enfant au destin de princesse, un cadeau des cieux.

C'est un jeune ange aux courbes douces et enfantines, et aux prunelles, telles la Lune, purpurines, fille de l'Impératrice et de son Roi…

Qui suis-je, pour qu'elle ait les mêmes yeux que moi ?

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oOo

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Ils sont revenus.

Je n'avais plus vu ce regard depuis bien des années. Je savais que ce jour arriverait bientôt, mais je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi spectaculaire, si je puis dire…

Les Lotus Blancs d'Oto sont revenus à Lúa.

Depuis bien longtemps, lorsque l'un d'entre eux vient au monde, sans hérédité, il finit soit par répondre à l'appel du sanctuaire de Lúa, soit mort. Les Lotus Blancs sont de délicates et puissantes créatures, et il fut un temps où le Clan recherchait activement chaque nouveau-né possédant ce trait.

Mais Oto s'est fermé au monde, et ne s'intéresse plus à ce qui se trouve au-delà de ses palissades.

J'en connais quelques uns, de cette race, qui n'ont jamais pu rejoindre le clan. Ils ne s'en tirent généralement pas très brillamment.

J'avais entendu dire que trois d'entre eux avaient souhaité endosser le rôle qui aurait dû être celui de tous, il y a bien des années, et que cela s'était mal terminé. On disait qu'ils ne sortaient plus jamais de chez eux, de peur de perdre un autre membre.

Pourtant, ils sont bien là.

Ils sont grands, et maigres, et éthérés, comme s'ils allaient disparaître d'un moment à l'autre. Enveloppés de soie bariolée, ils observent, en retrait, l'entrée en scène de l'Impératrice de Lúa et de sa fille. La femme porte du bleu, une rose impérissable dans les cheveux.

Je reconnaîtrais n'importe où le présent soigneusement sélectionné que la Lune lui a envoyé, il y a… près de vingt ans. Si Konan et Yahiko n'avaient pas tout risqué, perdant leur amant, leur amour, il y a dix-huit ans, à New York, beaucoup de choses n'auraient jamais été possibles.

Les Lotus Blancs d'Oto sont de retour à Lúa… pourquoi ?

Je ne le saurais peut-être jamais, mais cela annonce de grandes choses.

Peut-être que le temps que mon Maître attend avec tant d'impatience arrive. Oui, il s'approche à grands pas… je le sens jusque dans mes os, je le vois dans leurs regards. Même le parfum du vent a changé, il a un arrière-goût d'électricité que je ne devrais pas y trouver, comme si…

… comme si Lúa elle-même se réveillait d'un long sommeil.

Ce n'est pas la Lune, la Lune veille toujours.

C'est la Cité.

Deux moitiés d'un tout, et à cette heure… leur union semble amener une conscience diffuse en ceux qui avaient perdu leur voie.

L'Impératrice et la Princesse sont de retour sur leurs terres, la guerre pose ses yeux sur nous à leur simple présence. J'en frémis d'impatience.

Je sais que je vais tout perdre. Kisame, Deidara, et ma propre vie… je le sais. Il va me demander de détruire la seule chose que j'aie jamais réussi à protéger.

Parfois, je me demande s'il sait ce que j'ai fait.

Je vais tout perdre et mourir, enfin. Il va ma tuer, finalement. Il avait presque abandonné la poursuite, je le vois dans ses yeux, son amour qui le détruit, qui accapare bien trop son attention et le peu de bon sens qu'il lui reste pour qu'il se soucie encore de moi comme il le faisait jadis.

Pardonne-moi, mais après notre famille, c'est ton ange que je vais te prendre… ton ange dont le démon intérieur s'est réveillé.

Ses yeux pourpres m'avaient manqué…

Je sais pertinemment que mon Maître va perdre, lamentablement. Peu importe les pertes, il n'aura jamais Lúa, et ne s'appropriera jamais ses derniers secrets.

Personne ne sait vraiment comment la Cité fonctionne. Les légendes disent qu'un ange est devenu la Terre, et qu'un démon est devenu la Lune. L'une nous offre la protection de son regard, veillant chaque nuit, l'autre pourvoit à nos besoins, et dort pour nous nourrir de son pouvoir.

On n'utilise pas d'énergies fossiles, dans la Cité, toute la vieille ville est restée piétonne et inchangée, il n'y a pas de centrales d'énergie à des dizaines de kilomètres à la ronde… toute l'électricité dont on a besoin provient de sous la terre. On dit qu'elle vient de sous le Palais.

Lúa était en avance sur le temps, et son secret, elle ne l'a pas partagé. Ceux qui ne croient pas en nos légendes, ceux qui viennent du monde extérieur, ont des dizaines de théories scientifiques plus ou moins saugrenues à ce sujet, il paraîtrait même que la « maladie » des démons de Lúa pourrait provenir de radiations causées par notre source d'énergie inconnue. Nous buvons du sang, souvent humain, et perdons la raison.

Foutaises.

Nous savons bien, nous.

Le Maître y croit tellement, à ces légendes, qu'il veut que cet ange et ce démon lui appartiennent. Il les aime, de sa façon tordue, et il veut les dominer, par tous les moyens.

Mais il n'y arrivera jamais.

Comment un simple mortel pourrait-il faire plier l'échine à de telles créatures ?

Toutes les horreurs qu'il a commises en plus de vingt ans… tout ça pour quoi ? Il va mettre la ville, le monde, à feu et à sang, tout ça pour une chimère. Si jamais il les rencontre vraiment, s'il parvient à s'attirer leurs foudres au point qu'elles se chargent de lui personnellement, elles vont le détruire.

Et cela, uniquement si leurs enfants ne nous détruisent pas avant elles.

Nombreux sont leurs enfants. Peut-être même en fais-je encore partie, bien que je n'en sois plus digne, si je l'ai jamais été. Mais lui… lui, il est exceptionnel.

Un ange, oui, mais un ange guerrier… avec les yeux de la Lune, et les crocs d'un monstre. Peut-être était-ce le destin, que mon frère pose les yeux sur lui, qu'il s'entiche de lui, et pas d'un autre. J'ai tenté de le sauver de mon Maître, parce qu'une telle créature, si pure malgré ses péchés, tellement d'un autre monde, n'est pas faite pour courber l'échine.

Il ne s'inclinera devant personne.

N'obéiras à quiconque.

Déjà, à l'époque, c'était évident.

J'ai vu l'âme dans les yeux de la bête, et j'ai tenté de le sauver. Le cacher. Lui donner une chance de devenir tout ce qu'il aurait dû devenir.

Cet instant approche.

Son ancien lui, et son nouveau lui, conjugués ensemble… comme une lame brisée, enfin reforgée, et plus solide et plus aiguisée que jamais elle ne l'a été.

Le seul monde qui lui convienne vraiment est celui qu'il se crée lorsqu'il se tient au creux des bras de mon frère tant aimé, et il est le seul que je puisse y tolérer.

C'était le destin, probablement.

Ils sont si beaux, lorsqu'ils sont ensemble. Cela dépasse l'entendement. Jamais je n'avais songé un instant qu'ils puissent un jour se rencontrer. Je ne sais si la chose est heureuse ou pas. Les plus grandes histoires, à Lúa, finissent plus souvent que non en tragédie, et je crains d'être celui qui éventrera ce tableau.

Ils sont comme le jour et la nuit. Le soleil et la lune, réunis en une éclipse improbable. La lumière, réfugiée dans l'étreinte des ténèbres devenues chaleureuses à son simple contact. Rien ne devrait avoir le droit de briser cela. Rien ni personne.

Mais Lui, il ne suit jamais les règles. Il n'en fait qu'à sa tête.

Amoureux des légendes, et toujours à chercher un moyen de les bafouer, s'attirer leur ire dans l'espoir irrationnel de les dompter.

Lui, il va vouloir les briser.

Il a déjà commencé.

Parce que la créature à qui j'ai offert quelques années d'existence, une vie en-dehors de son cachot, il la considère comme sienne, et il la veut de retour, en particulier maintenant que l'Autre s'est éveillé au fond de ses prunelles.

Parce que cela se voit, au fond du regard de mon frère, que ce monde le destine à devenir Roi. Et le monstre ne laissera pas passer ça. Il veut être le seul, l'unique. Il désirera frapper la bête avant qu'il ne soit trop tard… frapper l'ennemi dans le dos avant qu'il ne devienne trop fort, et l'achever pendant qu'il est à terre.

Il pense faire d'une pierre deux coups. Détruire son ennemi et récupérer son jouet.

C'est ce qu'il pense faire.

C'est mal connaître mon frère… et c'est bien mal juger Naruto, et l'Autre.

Moi, je sais, mais je ne l'avouerais pour rien au monde. Je sais ce qui arrivera. Mon frère me poursuivra, jusqu'au bout du monde, et il me tuera. Il me fera payer mes crimes. Il me fera payer la vie que je lui ai volée.

Cela fait longtemps que j'ai décidé de ne mourir que de la main de mon frère, et le temps sera bientôt venu.

Il ne pourra pas protéger son ange… et moi non plus. Mais moi, je sais qu'il n'a pas besoin de protection. Plus maintenant.

Il se relèvera plus grand que jamais il ne l'a été. L'ange et l'Autre ne feront qu'un, et le cercle sera complet. Nul besoin d'être un Lotus Blanc pour voir…

Comme je voudrais qu'il ne comprenne jamais ce que j'ai fait, ce que je suis… qu'il continue de me haïr. Je ne veux pas de sa pitié…

Je ne veux pas de ses larmes, je ne les mérite pas.

Comme ils sont beaux, tous les deux… les deux êtres au monde que j'ai le plus aimé, ensemble…

J'aurais aimé vivre encore, pour les voir devenir Rois…

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oOo

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Il fait nuit.

Les cieux sont baignés de rouges rosés, la Lune flamboie fièrement, oui, fièrement, cela se sent, dans ses rayons sur ma peau, peut-être.

Je ne m'étais pas rendu compte à quel point nous étions nombreux, à répondre à son appel. Je n'avais pas conscience de le faire moi-même, jusqu'à maintenant.

Je connaissais les démons, mais j'avais oublié tous les autres.

Il n'y avait pas que des démons, dans cette gare, ce matin, venus saluer la souveraine de leurs cœurs, poussés peut-être, comme moi, par un instinct surnaturel, ou peut-être juste par une curiosité bien servie.

Je ne savais pas que Sakura avait une fille. Il y avait un doute, quelque chose dans ses silences, et dans les regards lourds de douleurs qu'ils avaient tous, parfois.

Lorsqu'elle m'a élevé, elle racontait beaucoup d'histoires, mais rarement la sienne. Ce n'est pas grave.

J'ai posé les yeux sur elle, cette enfant dont je ne connais pas encore le nom. J'ai senti… comme un lien, entre nous, quelque chose qui dépasse de loin mon entendement.

Etait-ce moi, ou l'instinct de l'Autre ?

L'Autre, en moi, qui prend possession de mon corps, et qui a les mêmes iris qu'elle…

Je suis parti, sans même adresser la parole à ma famille, me suis glissé, plus agilement que je ne m'en savais capable, entre les corps des autres, qui semblaient s'écarter de mon chemin avec une révérence que jamais ils ne m'avaient témoigné.

Ils faisaient place à l'Autre.

La journée fut étrange. Un flou artistique continu, une attente presque maladive. J'étais à l'abri dans la chaleur de l'Autre, je m'y trouve toujours… mais maintenant, c'est la nuit.

Jamais je n'avais senti la nuit aussi… fort.

Est-ce ce que ressentent Sasuke, Sakura, Kiba, chaque soir ?

Je regarde la Lune, et je sens la caresse de ses rayons sur ma peau, comme les mains d'une mère. Je sens son amour, sa volonté de me protéger… je me sens lui appartenir, moi qui pensais n'appartenir à aucun des deux mondes de Lúa, pas vraiment…

Je ne sais combien de temps nous restons à la savourer, moi et l'Autre.

Puis, il y a la traque. La chasse.

Le chant de la Cité me berce alors que je laisse faire l'Autre. Depuis qu'il a prit le dessus, tout n'est qu'éclairs consécutifs d'images presque démunies de sens, et je me contente d'assister, spectateur, à ce qu'il fait de nous… et de nos victimes.

Nous nous fondons dans l'ombre, sautons, bondissons, dominons du haut des toits de la ville. Je sens la chaleur collante du sang sur nos doigts, et au-delà de ma semi-conscience, son parfum me parvient, me brûle autant qu'il m'apaise.

Je ne suis pas un ange.

Je ne sais pas ce que je suis… et cela n'a pas d'importance.

Nous sommes une meute, et nous parcourons les rues de notre Cité. Depuis que l'Impératrice avait disparu, depuis que son Chien de Garde et que le Vengeur partaient chasser ailleurs, le taux de criminalité a en quelque sorte augmenté dans nos rues.

Mais nous sommes tous de retour…

Oui, l'Autre est ancien, plus ancien que moi. Peut-être était-il moi, avant cette vie, avant que je n'existe. Et il est de retour.

J'admire les éclaboussures carmines sur le visage de mon amour. Nous avons trouvé… quelque chose, ce soir, qui nous permettra de moins souffrir.

Ses iris écarlates, tellement écarlates, témoignent de la bête éveillée en lui, autant que l'Autre est éveillé en moi. Ses mains souillées passent dans mes cheveux sales, et il ne peut s'empêcher de nettoyer mon visage et mes mains de ses baisers, car il est toujours persuadé, au fond, que je suis son ange et que jamais je ne devrais être sali.

Nos baisers sont mordants et nos caresses poignantes, mais la tendresse qu'est la nôtre est toujours là, quelque part. L'Autre est toujours moi, même si nous sommes deux. Le démon est toujours lui.

Nous ne pouvons nous éloigner l'un de l'autre, c'est plus fort que nous. Nos doigts s'entrelacent sans que l'on s'en rende compte, et nous courons les pavés au même pas. Dans les ombres, il s'agenouille devant moi, et prend mon désir dans sa bouche, comme je l'ai fait pour lui, il y a… si longtemps…

Je resterais à jamais le seul devant qui il se mettra à genoux.

Nos lèvres éclatées entre les dents de l'autre, nous avons goûté au sang de l'autre, et n'est-ce pas là le plus divin et le plus interdit des nectars ?

Nous aurions pu nous donner à l'autre, là, contre un mur de pierre d'une ruelle sordide, sous le regard de notre protectrice, confidente et amie… mais je ne crois pas que nous l'ayons fait.

Peut-être n'était-ce tout simplement pas le bon moment, peut-être dois-je devenir tout ce que je dois devenir, avant. Que se passera-t-il lorsque moi et l'Autre ne seront plus qu'un ? L'un d'entre nous va-t-il disparaître, vais-je tant changer que je ne serais plus moi ?

L'aube nous trouve, allongés dans les bras de l'autre sur l'herbe de l'un des parcs de la Cité. L'Autre est toujours là, comme un bruit de fond, mais j'ai reprit le contrôle. Je crois que l'Autre ne me quittera plus jamais, désormais.

Je change avec Lúa, je le sens.

Tout ici se prépare pour une nouvelle ère.

C'est présent dans le parfum du vent, dans le chant des ruelles. Dans le vol des lucioles.

Il n'y avait pas de lucioles, avant.

Sasuke me raconte que fut un temps, elles étaient nombreuses, ces lucioles étranges, aussi uniques que les lueurs de notre Lune. Elles voletaient tranquillement dans son jardin, émerveillant ses yeux d'enfant. Elles clignotent d'un rouge rosé au lieu de jaune, tout comme notre Lune est pourpre au lieu de blanche.

On disait que ces lucioles étaient attirées par le parfum des roses, les deux rosiers de Lúa que les Uchiha possédaient, mais lorsque celles-ci se sont fanées à jamais, les lucioles ont fui la ville pour retourner dans les montagnes et dans les jungles.

Lorsque je lui demande pourquoi elles revenaient, il me répond avec un sourire malicieux que cela signifie que de nouvelles roses ont sans doute éclot, quelque part, et qu'elles apporteront une vie nouvelle à notre Cité.

Que les roses lui rendraient sa beauté et son honneur perdu, telle une couronne ébréchée à laquelle on rend enfin ses joyaux.

Les temps changent, et pas seulement pour les anges, les démons et les hommes.

Je sais, au fond, que cela ne peut s'arrêter à notre Cité. Ce sera comme l'onde d'une goutte tombant dans un lac placide, qui s'étendra partout sans que rien ne vienne l'arrêter… j'ai hâte de voir quels trésors recèlera ce nouveau monde.

Il dit que je suis l'un de ces trésors.

Je suis quelque chose d'ancien, et quelque chose d'actuel, rassemblés pour créer l'avenir.

Je suis comme cette petite fille.

Ce trésor.

Nous sommes les outsiders exceptionnels qui amènent le Destin avec notre venue.

Elle a glissé son regard empli de sagesse dans le mien, et ses lèvres m'ont souri.

Blotti dans les bras de mon homme, mon démon bien aimé, je me prends à penser à ce que nos yeux apporterons à notre Cité, et à la guerre qui y gronde.

Entre deux baisers, le regard perdu dans les cieux sanglants et sauvages, suivant d'un air absent le ballet des lucioles, il me murmure son nom.

Un nom béni des légendes, que personne n'oserait oublier.

Elle s'appelle Lúa…

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oOo

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Son regard me serre le cœur.

Son regard si différent de celui que j'ai apprit à aimer, perdant son bleu, sa douceur, sa pureté… non, il est toujours pur, mais il n'est plus lui.

Il est un autre, dans son corps que j'adore.

Lui n'est pas un ange, ni même un démon comme les autres. Il ne parle pas, il est… animal.

Les mots ne sont pas utiles entre nous. Un regard, un geste suffit.

Il est si différent de celui que j'aime… et pourtant, quelque part, il est toujours lui.

Au fond de ce regard pourpre et derrière ces crocs, il est toujours lui, même s'il est aussi… autre chose.

Je l'aime. J'aime aussi cette facette de lui, qu'importe ce qu'il m'en coûte.

Il est mien, et je suis sien.

Il sera toujours mon ange, qu'importe qu'il ne soit pas angélique lorsque la nuit tombe.

Cela m'attriste, de voir ses mains et son visage souillés par l'ambroisie de la vie de nos proies, mais ma langue sur sa peau le rend bientôt aussi immaculé qu'il est sensé toujours être à mes yeux.

Son corps, souple, puissant, se tord à la manière de celui des grands fauves, ses muscles roulent délicieusement sous sa peau dorée par les lueurs des réverbères. Il est dangereux, indubitablement.

Je l'aime.

C'est triste, et tellement captivant à la fois.

Tellement fascinant.

Il m'a toujours fasciné, il a toujours été un danger pour mes sens.

Il a ressuscité mon cœur et réveillé une âme que je croyais m'avoir déserté. Il est… mon univers.

Tellement fragile que je me dois de le protéger, et tellement fort qu'il peut marcher à mes côtés sans crainte.

Il restera toujours le seul devant lequel je daignerais m'agenouiller.

Le seul et l'unique.

Lui et moi nous laissons porter par le chant des rues de cette ville, notre Cité.

Je sais, je sens, qu'un jour, nous en serons les maîtres incontestés, ses enfants les plus chéris.

C'est écrit dans les rayons de la Lune, gravé dans les pavés que nos pas connaissent par cœur et qui s'abreuvent du sang que l'on fait couler, c'est inscrit sur le revers des pétales de fleurs de Lune, dans le vol des lucioles, et dans le regard des autres.

Son corps ne fait que suivre les désirs de la Cité, et je la sens s'enchanter sur son passage. Un démon à la fois nouveau et ancien, lâché dans ses rues comme un sort qui se répand, et que je suis sans sourciller.

J'ai si longtemps refusé qu'il fasse partie de ce monde… je n'ai pas voulu voir que, comme moi, il lui appartient déjà.

Je ne veux pas qu'il soit autre chose que mon ange de pureté, que je me torturais à ne pas vouloir salir.

Mais même ainsi, il reste pur.

Pur à m'en briser le cœur.

Il est comme la Lune, tâché de sang, mais toujours, toujours hors de portée de sa souillure.

Comment ?

Je le savais, au fond, qu'il a été autre chose, avant.

Cela me faisait peur… mais plus maintenant.

J'embrasse tout ce qu'il est et le futur qu'il me promet comme j'embrasse ses lèvres, avec voracité.

L'un avec l'autre, nous pourrons être tout ce que nous sommes, sans plus nous retenir, sans plus nous cacher ou nous fuir.

Les autres voient tantôt le baron de Lúa et l'orphelin du bourgeois, tantôt le grand génie et le petit prodige. Ils voient l'associable insensible et le bon vivant, ou l'amant couard et fuyard et son amoureux éploré d'être laissé à l'abandon. Ils voient des choses que nous sommes ou non.

J'ai tellement changé.

Je courais après ma vengeance, après mon frère, et j'ai trouvé autre chose.

Quelque-chose au-delà du Paraître, au-delà du réel.

Lúa porte les rêves des nombres dans son sein, richesse, aventure, réussite… amour.

Surnaturel.

Lui et moi, c'est au-delà même du monde.

Au-delà de l'Amour. Et au-delà de la Haine.

Le sentent-ils, cet indéfinissable lien ? Ce quelque-chose, par-delà les mots, qui nous donne un sens autre de ce qui est… nous fait voir par-delà l'horizon qu'atteignent nos regards, plongés l'un dans l'autre.

L'air est lourd, chargé d'électricité. L'orage approche, l'orage de la guerre et du changement. Nous avons vécu dans un cocon dont nous sortons tout juste, nous séchons nos ailes à la lumière de la Lune, et bientôt, nous prendrons notre envol.

Sur l'herbe du parc, nous nous enlaçons, tendrement, comme deux enfants amoureux, émerveillés par un spectacle qui avait perdu de sa magie au regard du commun des mortels. Nous partageons des baisers, doux et repus après la nuit sauvage, et retrouvons notre semblant d'humanité étrange à présent que le soleil étouffe nos flammes des siennes.

Comme des enfants, oui.

J'aurais aimé qu'il me connaisse, enfant. J'étais un beau petit garçon, toujours souriant. On disait que je tenais tout de maman. Sa beauté sibylline de poupée de porcelaine, son sourire d'ange, ses prunelles gris perle… oui, j'avais les yeux gris, avant.

Avant que maman ne meure sous mes yeux.

Je me suis laissé consumer par la haine, et rien n'aurait dû pouvoir y remédier.

Rien.

Puis il y a eu lui.

Il lui a suffit d'un sourire, et de son regard couleur de ciel, de déjeuners partagés dans le secret du Palais, de cigarettes piquées d'entre mes lèvres.

Je souhaite qu'un jour il me rende mes yeux gris, comme il m'a rendu le reste. Je souhaite qu'il connaisse cette facette de moi dont plus personne ne se souvient.

Des milliers de démons fêtent encore, autour de nous, l'arrivée de leur Princesse, et je me prends à souhaiter offrir à mon ange le trésor d'un regard que j'ai perdu et d'un sourire que je ne sais plus faire. Lúa gronde et chantonne, et je me prends à souhaiter redevenir humain, rien qu'un instant, rien que pour lui.

Il y a la ville, et ses lueurs qui ont célébré toute la nuit son enfant enfin revenue au pays, et le jour qui ne saurait interrompre notre nouveau rêve.

Il y a les lucioles qui volettent au gré de leurs joies, suivant le parfum envoûtant mais indécelable des roses que nous croyions fanées depuis des années.

Je ne saurais vous dire où, ni comment elles sont revenues à la vie. Car, aux dernières nouvelles, ces deux uniques rosiers sont morts il y a dix ans, noyés dans le sang de mon clan. Mais elles sont là, quelque part.

Ressuscitées.

Comme la fierté des démons.

Comme les prunelles aussi anciennes que cette Cité, sur le visage de mon aimé.

Oh oui, il faisait déjà partie de ce monde… et notre passion, au lieu d'en souffrir, ne s'en trouve que ranimée.

Il y a ces petites fleurs, qui ne découvrent doucement leurs corolles écarlates qu'aux lueurs de la Lune, parsemant de leur éclat de braise les parterres et les balconnets des vieux immeubles de pierre claire, et qui maintenant se referment et s'endorment, attendant paisiblement que leur heure revienne.

Il y a ma main, mes doigts entrelacés dans les cheveux de mon ange, qui retiennent nos corps l'un à l'autre comme si notre vie en dépendait.

Et elle en dépend.

Nos yeux se perdent dans les cieux écarlates, les lueurs des lucioles se meurt, comme celle des fleurs, comme celle de notre bestialité, celle de son regard, qui repasse lentement au bleu.

Il n'y plus que lui et moi, et l'Autre est retourné s'enfermer au fond de son être, et son corps mêlé au mien, et sa présence mugissante qui emplit tout mon être du désir le plus brut, de la passion la plus démente, de la dévotion la plus fanatique, de la folie la plus intarissable… de la tendresse la plus douce et la plus sincère.

Il n'y a que nous, et le monde à nos pieds…

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oO°Tsuzuku...°Oo

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SAUVEZ WILLY!

Le film vous dira comment.