Merci à Julia Lutecia, Wado21, Lijovanchan, Elowlie, Kuroshine et Abby013 pour vos reviews.

Bienvenue à ceux qui rejoignent l'aventure.
Bonne lecture.


Chapitre 21

Partir quand même

Zoro se réveilla en sursaut et se redressa sur le lit, les sens en alerte. Il s'immobilisa pendant une longue minute, à l'affût du moindre son, mais la chambre était calme et au-dehors, seul le pépiement des premiers oiseaux lui parvenait. L'aube n'allait pas tarder à poindre. Le sabreur se rallongea, cherchant la raison de l'emballement de son cœur. Il se tourna et observa la respiration régulière du blond à ses côtés. Pour une raison qui lui était inconnue, cette vision l'apaisa autant qu'elle le troubla et son cœur recommença à tambouriner dans sa poitrine.

Zoro se rassit, mal à l'aise. Était-il en train de tomber malade? Le climat était plutôt stable ici et il n'avait pas souvenir d'avoir pris un courant d'air. De même, avoir mangé de la nourriture avariée était à exclure puisque son compagnon s'occupait de tous leurs repas et qu'il ne semblait pas souffrir au vu de son sommeil détendu.

Le bretteur eut un sourire malgré lui. Il doutait que le saké de la veille soit responsable de son état. Au contraire, il n'avait jamais eu un goût aussi délicieux que lorsqu'il l'avait bu à même la peau de son amant… L'épéiste reporta alors son attention vers le cuisinier dont le visage était encore largement obscurci par la nuit. Il se sentait bien ici.

Une angoisse lancinante remonta soudain de son ventre jusqu'à son cœur, l'enserrant douloureusement, et le sabreur porta une main instinctive à sa poitrine, sous le choc. Il n'était pas malade, il était totalement paniqué! Il s'obligea alors à prendre de grandes inspirations et se repassa le fil des derniers jours dans sa tête.

Il connaissait son corps et il n'avait aucun doute sur le fait que ce dernier tentait de lui envoyer un message de la plus haute importance. L'angoisse était souvent un moyen pour l'esprit de se faire entendre lorsque la partie consciente du cerveau refusait de prendre en compte tous les éléments à disposition. C'était un mécanisme de défense banal mais terriblement efficace. L'escrimeur était également conscient qu'il ne fallait pas laisser ces signaux prendre de l'ampleur : plus une vérité était dérangeante, plus l'esprit la refoulait mais un jour ou l'autre, elle ne pouvait plus être ignorée et ressortait dans toute sa puissance.

Zoro fronça les sourcils. Il n'avait rien fait d'extraordinaire les jours précédents. Il était pourtant particulièrement heureux entre ses journées sur la plage avec l'équipage et ses nuits plus qu'embrasées avec le cuisinier. A cet instant, le bretteur sentit sa respiration se couper et ses yeux s'écarquillèrent tandis que son regard se posait instantanément sur son compagnon.

Il approcha sa main pour dégager l'une de ses mèches blondes mais avant même qu'il n'ait frôlé ses cheveux, il suspendit son geste, le cœur battant. Il n'avait pas oublié, il avait juste… mis tout cela dans un coin de sa tête pour en profiter tant qu'il le pouvait encore. Mais il semblait qu'il soit arrivé au terme de ce qu'il pouvait exiger de lui-même.

Le sabreur se rallongea pour faire face au cuisinier toujours paisiblement endormi.

Il avait compris : il fallait qu'il s'en aille, qu'il quitte All Blue. Sans attendre. Sous peine de ne plus pouvoir le faire. Sans même en avoir conscience, Sanji était en train de lentement scier sa volonté. Il amadouait son orgueil jusqu'à lui faire oublier sa raison d'être.

Cette pensée le terrifia. Une partie de lui-même voulait se satisfaire de ce qu'il avait déjà obtenu. Une autre lui hurlait qu'il n'avait pas le droit d'oublier ni son engagement envers lui-même ni sa promesse à Kuina.

Il savait que le rêve du cuisinier était ici. Il avait atteint son but et il avait donné sa parole aux habitants de l'île, pourquoi voudrait-il repartir sur le Sunny avec eux? Lui, son rêve était encore loin.

Zoro soupira doucement dans le silence de la chambre. La vie auprès de l'équipage était agréable, celle auprès du cuisinier était devenue confortable. Il s'était habitué à une routine où la douleur de ses entraînements quotidiens était compensée par la passion de ses nuits. Emporté par leurs aventures incessantes, il avait intégré le risque de le perdre au détour d'un combat mais pas celui de devoir lui-même se priver de ce bonheur.

Mais ce matin, il le savait. S'il ne partait pas, il allait renoncer à son rêve et ça ne lui ressemblait pas. Son destin lui tendait les bras et il ne pouvait pas se détourner. Il ne pourrait pas vivre s'il abandonnait sans avoir tout tenté. Et il ne pouvait pas demander à Sanji de quitter All Blue pour les suivre. De la même façon, il savait que le blond ne lui demanderait pas de rester non plus.

L'escrimeur détailla encore le visage fin de son compagnon, de la pointe de ses cheveux blonds comme les blés à sa peau pâle en passant par la forme ridiculement entortillée de ses sourcils. Il allait terriblement lui manquer.

Zoro se releva sans bruit, le cœur battant toujours un peu trop vite. Il se dirigea vers la salle de bain et se passa un peu d'eau sur le visage. Cette réalisation n'aurait pas dû le troubler à ce point car elle était évidente, Sanji lui-même devait déjà y avoir pensé. De plus, il avait compris la raison de son malaise et le choix qui en découlait lui était venu naturellement. Cependant, cela ne voulait pas dire que ce qui l'attendait serait facile, au contraire. Parce qu'au-delà d'une séparation physique inévitable, il y en avait une autre qui lui serait bien plus difficile à accepter.

Le sabreur leva les yeux vers le miroir et y observa le reflet vide de ses yeux. Comment était-il possible que la raison même de leur rencontre soit celle qui les séparerait? Sanji lui avait offert un lien inespéré et ils avaient emprunté ensemble le parcours sinueux d'une relation intense. Ils s'étaient engagé corps et âme et la puissance de leurs sentiments les avait soufflés avant de se nicher en eux pour mieux s'épanouir et se renforcer. Zoro y puisait une énergie qu'il n'aurait jamais trouvée en lui-même. C'était une autre forme de puissance, moins brute et plus tendre, moins solitaire et plus complice, une puissance qui se fabriquait à deux. Une alchimie indescriptible qu'il ne retrouverait nulle part ailleurs et dont il allait volontairement se priver. Comment pouvait-il en être arrivé là?


Le second de l'équipage du chapeau de paille redescendit de la vigie et atterrit souplement sur le pont du Sunny. Le temps était toujours couvert mais le bateau était calme et il supposa que tout le monde était parti vaquer à ses occupations sur la plage ou dans le village. Cela lui convenait. Après le petit-déjeuner, il était rapidement parti s'entraîner pour s'occuper mais arrivé au déjeuner, son esprit s'était remis à travailler à toute allure. Il avait à peine écouté les conversations autour de lui et la moitié de son repas lui avait échappé au profit de son capitaine qu'il avait tout juste fusillé du regard. Étant habituellement le plus silencieux parmi ses compagnons, son attitude n'avait pas paru trop différente de celle qu'il arborait habituellement mais il avait néanmoins senti le regard du cuisinier à plusieurs reprises sur lui.

Il ne lui avait pas donné l'occasion d'approfondir ses interrogations et était reparti à la vigie aussitôt le dessert avalé pour passer une bonne partie de l'après-midi à tenter de maîtriser les vagues d'émotion qui s'amoncelaient en lui. Avoir identifié leur cause ne les atténuait pas et il sentait qu'elles se renforçaient au fil des heures, l'envahissant totalement maintenant que son esprit avait reconnu leurs présences. Il avait même du mal à réfléchir à quoi que ce soit d'autre à présent. Il en était donc arrivé à la conclusion que plus il attendrait, plus il aurait de risques de reculer.

Zoro fit quelques pas sur le pont. Le bruit de l'océan autour de lui était rassurant et il inspira profondément, laissant son regard se poser inconsciemment sur la porte de la chambre qu'il partageait avec le blond. Son cœur se contracta aussitôt douloureusement et il détourna les yeux pour ne pas flancher dans sa résolution. Il repéra alors avec étonnement la silhouette de son capitaine assis dans l'ombre de la figure de proue, le visage obscurci par son chapeau sur ses yeux. Le bretteur frissonna. C'était forcément un signe.

Déterminé, il s'approcha.

"Luffy, je voudrais te parler."

La voix forte de son second fit relever les yeux au capitaine qui repoussa son chapeau pour l'interroger du regard.

"Il faut qu'on parte."

Le garçon au chapeau de paille se redressa contre la balustrade pour accentuer son regard dans le sien.

"Est-ce que Sanji a dit quelque chose?"

Le corps de l'escrimeur se tendit. Au ton de son capitaine, celui-ci avait parfaitement compris la véritable signification de sa demande et il n'aurait pas attendu autre chose de la part du garçon qu'il avait accepté de suivre mais la solennité de l'instant n'en était pas moins écrasante.

"Il… Je pense qu'il le sait mais qu'il n'a pas encore voulu l'envisager réellement."

Ses yeux se perdirent ensuite au-delà du navire vers le village.

"Il ne peut pas nous demander de partir sans lui mais il ne quittera pas cette île. Il a trouvé All Blue et il y restera. Il a fait une promesse."

L'épéiste reporta finalement son attention vers le garçon au chapeau de paille qui le dévisageait intensément et Zoro prit une nouvelle inspiration.

"Il faudrait que-"

Il secoua la tête et s'obligea à poursuivre honnêtement.

"J'ai besoin qu'on s'en aille rapidement, Luffy."

Le regard perçant du capitaine le détaillait toujours et le sabreur ne détourna pas les yeux. Finalement, ce dernier hocha la tête avant de faire à nouveau glisser son chapeau sur ses yeux pour clore la conversation.

"On partira quand il me le demandera."

Cette fois, Zoro ne put s'empêcher de baisser les yeux, la respiration tremblante. Il savait que Luffy avait raison. Un membre d'équipage ne décidait pas de rompre son engagement sans l'accord de son capitaine.

S'il voulait que le Sunny reprenne la mer au plus tôt, il allait devoir prendre ses responsabilités.


Sanji haussa un sourcil surpris lorsqu'il vit débarquer le sabreur en fin d'après-midi dans la petite cuisine de sa maison. Il venait de vérifier sa marinade et son plat de poisson serait prêt pour le dîner. Le blond repéra tout de suite sa démarche raide et ses traits concentrés et il s'essuya les mains avant de lui faire un geste en direction de la table pour qu'il s'assoit.

"Qu'est-ce qui se passe, tête de gazon? T'as l'air préoccupé.

- Faut qu'on parle."

Sanji plissa les yeux. Le ton de Zoro était sérieux et il sut immédiatement ce qu'il voulait évoquer. Il soupira. Le bretteur avait raison, ils ne pourraient pas éviter indéfiniment le sujet. Ce midi, il avait bien perçu son air distrait et il avait déjà eu l'intuition que le répit qu'ils s'étaient octroyés inconsciemment touchait à sa fin. Cette promesse qu'il avait faite pesait sur eux comme un poids suspendu et tous les deux avaient été très forts pour l'ignorer jusqu'ici. Mais il était temps.

"D'accord, je vois."

Il prit lui aussi une chaise puis sortit une cigarette et l'alluma, plantant son regard dans celui de l'épéiste face à lui. De son côté, Zoro le fixait droit dans les yeux.

"Je vais être clair."

Le sabreur se tenait droit comme i et semblait plus nerveux que le cuisinier ne l'aurait cru, ce qui l'étonna.

"On va devoir repartir et tu vas rester.

- Ouais. Ca me parait évident", répondit le blond en soufflant sa fumée.

Il était inutile de tenter de lui faire croire qu'il n'y avait pas pensé à la seconde où il avait prononcé ces mots sur la plage. Zoro sembla pourtant se raidir davantage encore.

"Donc on va repartir et tu vas rester et..."

Sanji l'observa attentivement tout en tirant sur son mégot. Apparemment, l'épéiste avait quelque chose d'autre à lui dire et cette partie semblait être la raison de son malaise.

Soudain, un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale.

"On pourra pas continuer comme ça, reprit enfin l'escrimeur. Toi et moi, je veux dire."

Sanji écarquilla les yeux de stupeur et son mégot lui échappa. Il le récupéra néanmoins avant qu'il ne brûle la table et il l'enfonça dans le cendrier posé devant lui, les sourcils froncés.

"Qu'est-ce que tu racontes, tête d'algue? s'efforça-t-il de lui demander calmement.

- Ne me fais pas répéter, soupira le bretteur.

- Mais d'où tu sors ça, j'comprends pas! s'agaça-t-il.

- Tu sais très bien qu'on n'a pas le choix."

Face à lui, Zoro demeurait parfaitement immobile. Le regard déterminé, il ne semblait pas souffrir de la portée de ses paroles alors que le blond sentait son propre cœur battre la chamade de manière de plus en plus désordonnée.

"Non, je sais rien du tout justement! Ton raisonnement d'abruti fini me dépasse totalement alors tu ferais bien de t'expliquer!" rugit-il, le souffle court.

La colère l'envahissait lentement. Il ne comprenait pas où le sabreur voulait en venir et il le fusilla du regard par dessus la table.

"Tu supportes pas la distance, c'est ça? reprit-il avec hargne devant son silence. T'as des besoins irrépressibles que tu peux pas contrôler?!"

Zoro resta de marbre face aux attaques du cuisinier.

"C'est parce qu'on ne sait pas si on se reverra un jour."

Sa réponse doucha la colère du blond qui le fixa, parfaitement abasourdi. De l'autre côté de la table, Zoro bougea enfin, mal à l'aise.

"Il est possible qu'on ne se revoit jamais, répéta-t-il. Notre route est encore longue.

- Putain, Zoro, je vais pas être absent des années! s'indigna son compagnon. Dans quelques mois tout au plus, je serai de retour!

- Est-ce que tu en es vraiment sûr?"

Sanji le dévisagea à nouveau, bouche bée. Bien sûr qu'il était sûr! D'accord, il allait certainement devoir aller chercher Zeff et le traîner jusqu'ici pour le convaincre de reprendre le resto. Il devrait l'aider le temps qu'il recrute des cuisiniers pour se lancer et se faire un nom. Il faudrait aussi que les portes soient suffisamment stables pour permettre le transport des marchandises et des clients mais leur réputation se ferait vite, leur cuisine était la meilleure de Grand Line. Ensuite, il n'y aurait plus qu'à attendre les retombées économiques de leurs investissements et que l'argent rentre suffisamment pour le redistribuer aux habitants pour qu'ils investissent eux-mêmes dans des machines, des réserves, des bateaux,...

Sanji avala sa salive. Peut-être que ça prendrait du temps mais ce n'était pas l'important, si?

"On ne part pas en expédition de reconnaissance cette fois, ajouta l'épéiste. On ne part pas pour revenir. On part vers le Nouveau Monde."

Le blond secoua la tête.

"Même si ça prend un peu plus longtemps, où est le problème? Le Nouveau Monde est dangereux mais on risque déjà nos vies tous les jours depuis qu'on a embarqué sur Grand Line!

- Ca change tout parce que tu ne seras pas là justement, répondit le sabreur en se concentrant sur ses mains. Depuis le début, on risque nos vies ensemble. Si ma route croise celle de Oeil de Faucon ou si je dois protéger Luffy ou les autres, je n'aurais pas le droit d'hésiter."

Le cuisinier se figea. Il savait exactement ce à quoi le bretteur faisait référence. Au quotidien sur le Sunny, chacun d'entre eux mettait sa vie en jeu s'il le fallait : c'était le prix à payer pour atteindre leurs rêves et il l'avait tous accepté en rejoignant Luffy.

Sanji n'avait pas compris cet engagement lorsque Zoro lui en avait parlé le jour de leur rencontre. Il l'avait trouvé stupide de sacrifier sa vie pour son ambition lorsque Mihawk l'avait pratiquement coupé en deux avec son épée. Le combat qui avait ensuite opposé Luffy à Don Krieg lui avait fait reconsidérer la question. C'était parce qu'il avait lui-même renoncé à son rêve qu'il n'avait pas compris cette logique à cet instant. Avant de rencontrer le garçon au chapeau de paille, il croyait faire ce qui lui plaisait mais en réalité, il avait étouffé ses envies.

L'équipage lui avait non seulement rendu son rêve mais aussi sa vie. Zoro quant à lui arpentait déjà ce chemin avant même de rencontrer Luffy et il avait prouvé depuis qu'il était prêt à se sacrifier pour rester digne de son ambition.

Le cuisinier releva les yeux.

"Je ne te demande pas d'hésiter, je sais que ta vie ne m'appartient pas."

Sa réponse ne sembla pas satisfaire l'escrimeur qui se mordit les lèvres avant de s'obliger à plonger son regard dans le sien.

"Ta vie à toi est ici. Tu as trouvé All Blue.

- Et alors? Ca ne veut pas dire que je veux vous quitter! lui fit remarquer le cuisinier.

- Je sais. Mais tu vas rester ici quand même, pas vrai?"

Le blond croisa les bras sur son torse.

"Ce n'est pas un caprice, tête d'algue. J'ai besoin que Zeff vienne sur All Blue. La dette que je lui dois, je ne pourrai jamais la lui rembourser alors c'est le minimum que je puisse faire.

- Personne ne te reproche ton choix."

A ces mots, Sanji sentit l'agacement reprendre le pas sur lui.

"Ce n'est pas mon choix, lui rappela-t-il sèchement. Je ne veux pas quitter l'équipage!

- Tu vas demander à Luffy de rester jusqu'à ce que tu aies tenu ta promesse alors?"

La mâchoire du blond se tendit imperceptiblement. Il connaissait la réponse à cette question.

"Non, évidemment. Je ne peux pas faire ça. Vous avez tous vos objectifs à atteindre."

Il fronça ensuite les sourcils avant de pointer un doigt accusateur vers le sabreur.

"Mais toi et moi, c'est différent. On n'a pas besoin d'être sur le même bateau pour être ensemble."

Zoro secoua la tête avant de baisser les yeux.

"Je ne peux pas savoir si on pourra revenir. "

Sanji se pencha par-dessus la table, le regard déterminé.

"Je peux attendre que tu aies battu Mihawk."

Le bretteur releva les yeux vers lui et Sanji haussa maladroitement les épaules, gêné.

"Je ne dis pas que ce serait facile et qu'on se retrouverait comme on s'est quitté. S'il se passe des années, il est possible qu'on change et que finalement, on n'ait plus beaucoup de choses à partager... Mais c'est un risque que je suis prêt à prendre."

Zoro eut un sourire amer à ses paroles et Sanji fut frappé de voir son visage se refermer totalement.

"Il y a un paramètre que tu oublies. Pour pouvoir revenir, je devrais te garantir de rester en vie mais j'ai abandonné ma vie pour atteindre mon but. Je la remets en jeu à chaque combat", lui rappela-t-il en laissant son regard se perdre au-delà de la fenêtre.

Sanji lui saisit alors la main par-dessus la table pour faire revenir son attention à lui.

"Je sais que tu feras de ton mieux et ça me suffit."

L'épéiste secoua doucement la tête, les yeux toujours fixement tournés vers l'extérieur. Il se releva ensuite lentement et la main du blond glissa de la sienne lorsqu'il alla se poster non loin de la fenêtre qui donnait sur l'océan.

Sanji sentit une boule se former dans sa gorge. Cette façon qu'avait Zoro de l'éviter ne lui ressemblait pas.

"Je ne te demande pas de faire une promesse que tu ne peux pas tenir, tenta-t-il encore. En fait, je ne te demande rien. Je te dis juste que je serai là."

Un long silence s'installa dans la pièce et Sanji observa d'un air tendu le dos du sabreur tourné vers la vitre. Il ne comprenait pas son attitude. Il ne voulait pas se mettre en travers de son chemin, il lui offrait justement la possibilité de le poursuivre tout en sachant que leur relation pouvait attendre. Le cuisinier ne pouvait tout simplement pas croire que le bretteur envisageait sérieusement la possibilité de mourir avant d'avoir atteint son objectif. Zoro serait un jour le meilleur sabreur du monde, il n'en doutait pas. Sa volonté était inébranlable à ce sujet.

"Je ne veux pas espérer", déclara soudain l'escrimeur.

Sanji sentit son coeur se serrer.

"Pourquoi? Tu ne penses pas que ça en vaille la peine? lui demanda-t-il, blessé. Tu ne veux plus être avec m-"

Le dos du sabreur se crispa violemment et Sanji s'interrompit, désemparé. Zoro détendit ensuite progressivement les muscles de son dos avant de se tourner à nouveau vers lui.

"Ne m'attends pas, reprit-il doucement. Fais ta vie comme si je n'allais pas revenir."

A ces mots, le blond eut la sensation que le sabreur l'avait giflé et il bondit sur ses pieds, l'œil brillant de rage.

"Ne décide pas pour moi! Je sais qu'il y a un risque que tu ne veuilles pas revenir, que tu sois passé à autre chose et que tu n'aies plus besoin de moi mais c'est mon choix!"

Il fit un pas en avant, furieux.

"Si vous partez et que notre relation s'arrête là, espérer est tout ce qu'il me reste, siffla-t-il, son regard rivé au sien.

- Sanji…

- Non!"

Au comble de la fureur, le cuisinier lança son pied en avant mais le bretteur fut trop surpris pour se défendre. Il trébucha en arrière et se retrouva acculé dos au mur. En trois enjambées, le blond l'avait rattrapé.

"Ne me demande pas ce genre de choses et arrête de croire que je suis aussi faible! Je me débrouillerai. Quoi qu'il arrive, je me débrouillerai!"

L'épéiste cilla et le cuisinier crut même le voir trembler. Il le dévisagea.

"Tu n'es pas faible. C'est-c'est moi."

Sanji écarquilla les yeux lorsque la main du sabreur tenta de lui dissimuler son visage qui s'effondrait. Sa respiration se bloqua sous le poids de l'émotion qui le submergeait et le blond en resta pétrifié.

"Ne me fais pas renoncer, Sanji, murmura-t-il d'une voix brisée. Je t'en prie, ne me fais pas renoncer à mon rêve...

- Qu-quoi?"

Piégé contre le mur, une larme roula sur la joue de l'escrimeur entre ses doigts et le cuisinier se sentit déchiré devant le désespoir de son compagnon.

"Si-Si tu m'attends, je ne serais pas totalement concentré sur mon objectif, continua-t-il d'une voix hachée. Je vais espérer et je voudrais revenir. Je ne remettrais plus ma vie en jeu de la même manière et je ne veux pas renoncer. Sanji, je ne veux pas renoncer... "

Le blond eut la sensation que la terre s'ouvrait sous ses pieds. Zoro était-il en train de lui dire que son rêve allait lui échapper si leur relation demeurait possible dans ces conditions? Comment était-ce possible? La volonté de l'épéiste était un tel roc depuis qu'il l'avait rencontré qu'il ne l'avait jamais interrogée une seule seconde. Le lien qu'ils avaient créé était-il si fort qu'il avait réussi à fissurer la détermination du futur meilleur sabreur du monde?

"Zoro…"

Sa main se tendit dans sa direction et les bras de son compagnon se refermèrent convulsivement autour de lui. Sanji ferma les yeux et lui rendit son étreinte avec force, bouleversé.

"Je ne ferai jamais ça, lui souffla-t-il. Je ne t'empêcherai jamais d'atteindre ton rêve."

Sanji sentit sa gorge se serrer et les larmes lui montèrent aux yeux. Il savait ce qu'il avait à faire désormais. Au premier jour de leur relation, Zoro et lui s'étaient juré que leurs rêves passeraient toujours avant toute autre chose et aujourd'hui, le sabreur avait besoin qu'il tienne sa promesse pour pouvoir poursuivre sa propre destinée.

Le cuisinier recula d'un pas pour planter son regard brillant de larmes dans le sien.

"Tu deviendras le meilleur sabreur du monde et tu tiendras la promesse que tu as faite à Kuina comme je tiendrai la mienne. Personne ne renoncera."

Il déposa ensuite doucement ses lèvres sur les siennes tandis qu'il sentait son cœur se briser et les larmes dévaler ses joues.

"Je ne t'attendrai pas, Zoro. Ma vie est ici et c'est ici que je la construirai désormais."

Il sentit le corps du bretteur se contracter brutalement autour de lui et ses bras l'étreignirent à nouveau violemment. Les mains crispées sur son tee-shirt, Sanji souffla de son mieux pour refouler les sanglots qui lui comprimaient la poitrine. De nouvelles larmes lui brûlaient les paupières et il se redressa pour embrasser le sabreur avec fureur, laissant ainsi s'exprimer sa douleur.

"Je ne te demande qu'une chose : fais-moi plaisir et botte le cul de Mihawk de ma part la prochaine fois que tu le verras, d'accord?"

Contre lui, Zoro eut un rire étranglé et il déposa ses lèvres tremblantes sur les siennes.

"Compte sur moi."

L'épéiste prit ensuite une grande inspiration et attrapa le visage du blond entre ses mains. Il suivit le passage humide de ses larmes du bout des doigts et Sanji s'efforça de maintenir son regard dans le sien.

Finalement, Zoro approcha encore avant de fermer les yeux.

"Merci."

Le cuisinier déposa ses propres mains sur les siennes et se mordit les lèvres pour empêcher d'autres larmes de lui échapper. Il regrettait tellement de ne jamais le lui avoir dit. Trois petits mots auraient-ils changé quelque chose entre eux? Il n'en était pas sûr et de toute façon, il était trop tard. Il venait de lui faire une promesse et il s'y tiendrait.

Il se contenta donc de déposer un baiser brûlant sur son front à travers lequel il espéra que Zoro sentirait toute sa passion et sa détresse mais aussi pour lui signifier qu'il comprenait et qu'il pouvait compter sur lui. Qu'il pourrait toujours compter sur lui.

Il reposa ensuite sa tête contre l'épaule de l'épéiste le temps que ses émotions refluent plus largement et il aperçut le reflet de l'océan au loin.

"Luffy doit m'attendre."

Zoro hocha imperceptiblement la tête et Sanji inspira profondément avant de se détacher définitivement de son corps. Il essuya ses yeux d'un revers de main et se dirigea vers la porte sans un regard en arrière.

Le plus dur restait encore à faire.


Je crois qu'il s'agit à ce jour du chapitre le plus dur émotionnellement que j'ai eu à écrire, toute histoire confondue. Le suivant ne sera pas forcément mieux.

J'ai hâte de connaitre vos avis.

Inspiration musicale: Partir quand même de Françoise Hardy