"Le monde se moque pourtant bien des héros. La vie reprend ses droits, faune et flore retrouvent leur équilibre. Les impulsions psychiques finissent en rumeur. La paix revient peu à peu sur le Cratère..."
Les oiseaux se remettent à chanter, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et blablabla... D'un geste rageur, je balaie la table pour jeter le livre qui frappe le mur avant de retomber ouvert sur le sol. Conneries ! Le monde se fout sûrement bien des héros mais il ne semble pas se rendre compte qu'il ne serait rien sans eux. Le monde ne serait rien si des héros ne se décidaient pas à bouger à sa place pour sauver son cul à chaque menace ! Des héros... Peut-on seulement les appeler des héros s'il n'y a personne pour les accueillir en tant que tels ?
Je frotte mes tempes, presque violemment, me lève, me rassoie, me relève pour faire quelques pas, essayer de me calmer. Mes poings sont serrés à m'en faire mal, tout autant que ma mâchoire, tout autant que mon cœur. Mon souffle est court, mes poumons sont trop emplis de colère et d'angoisse pour laisser la place nécessaire à l'air. Je tourne en rond, rapidement, marche d'un bout à l'autre de la pièce, dans l'espoir peut-être de duper mon corps qui ne demande qu'à sortir, courir, vite, loin, sans se retourner pour aller le retrouver, pour le sauver, pour le ramener.
Je m'arrête d'un coup au milieu d'un énième aller-retour, mon immobilité soudaine me provoque un léger vertige et je ferme les yeux. Je sens dans mon dos la chaleur de la lumière qui entre à flots à travers la haute fenêtre de la bibliothèque. J'aimerais en profiter un instant mais... Pas tant qu'il ne le pourra pas non plus. Je me décale d'un pas pour rester à l'ombre, me force à prendre une longue, profonde inspiration sans succès. Un nœud constant dans ma gorge, ma poitrine, mon ventre, empêche l'air de passer. Mes bras tremblent, mes jambes trépignent. L'inactivité est un supplice. On me force à rester ici, pendant que lui est loin de moi, peut-être perdu quelque part, dans le noir qu'il déteste tant, peut-être trop loin pour que je puisse l'atteindre. On me force à rester loin de lui alors que je pourrais... je pourrais...
Et puis merde. Je rouvre les yeux avant de me diriger à grands pas vers la porte. Au moment où ma main se pose sur la poignée, le livre à terre attire mon regard.
Je le ramasse et relis, machinalement, la dernière phrase ayant causé mon geste. La colère envers ce qui est écrit me reprend, plus froide, plus sourde. Ce n'est qu'un tissu de mensonges et de reproches envers les quatre aventuriers ayant sauvé le Cratère, tout juste un mois plus tôt. Écrit par une personne qui ne pourrait même pas en parler aujourd'hui s'ils n'avaient pas été là. Je ferme le livre sèchement et le rejette, moins violemment, sur l'une des tables à proximité, avant de sortir en claquant la porte. Je me mets à courir à peine dehors pour rejoindre au plus vite le bâtiment principal de l'Eglise. En y entrant le silence du lieu me force à me calmer et je me dirige, sans bruit mais avec la même détermination, vers l'autel et la statue qui dominent, depuis le fond, l'endroit entier. Je regarde à peine la brume irisée qui se déplace paresseusement au dessus de moi et les quelques personnes assises sur les bancs, agenouillées devant la statue. Leur immobilité m'insupporte. Eux non plus ils ne font rien. Je ferai vite.
Sur le côté, dans un renfoncement, je prends un petit orbe translucide parmi les dizaines d'autres alignés en ordre avant d'aller prendre place devant l'autel, l'orbe entre mes deux mains. Les yeux mi-clos, je me concentre et prie.
Ô Déesse de la Lumière, prête moi ton pouvoir et accompagne moi pendant le voyage que je m'apprête à entreprendre. Aide moi à retrouver l'un de tes fidèles paladins, protège le de ta lumière jusqu'à mon arrivée, lui qui a été fait prisonnier de l'obscurité.
Au creux de mes mains, l'orbe s'illumine d'une douce lumière blanche. Je le serre quelques secondes entre mes doigts avant de le poser aux pieds de la statue et tourne les talons aussitôt pour ressortir de l'église. Je me remets à courir jusqu'à la maison pour récupérer toutes les affaires nécessaires. J'ai beau vouloir me presser, ma formation militaire m'oblige à prendre le temps de me préparer. Un demi sourire aux lèvres, je pense à Viktor. Il risque de ne pas apprécier que je lui désobéisse. Mais il a l'habitude après tout. Et il ne pouvait pas s'attendre à ce que je reste bien sagement ici après avoir appris la disparition de mon propre frère. J'aurais dû partir plus tôt. Les événements qui avaient eu lieu aux alentours de la Cité des Merveilles avaient finalement pris fin. Quatre aventuriers avaient été vus se diriger vers la montagne, d'où semblaient provenir les étranges impulsions psychiques. Trois en étaient ressortis. Tenus pour responsables, ils étaient partis et avaient disparu. La nouvelle est arrivée à Castelblanc avec trois semaines de retard, en même temps que ce foutu bouquin. Mais les lettres que m'adressait jusque là régulièrement Théo se sont arrêtées avant. Elles sont toutes empilées sur la table. Grâce à elles j'ai pu suivre tout leur périple, à lui et ses amis. Je connais chaque étape de leur parcours et même si je soupçonne mon frère d'avoir omis quelques détails, je sais tout ce qu'ils ont fait pour le Cratère.
Personne ne s'est ensuite rendu dans ce qu'il reste de la montagne. Personne n'a essayé de chercher ce qu'il s'était passé exactement, personne n'a tenté de savoir ce qu'il est advenu de Théo, de savoir s'il s'en est seulement sorti. Je sais que c'est le cas. C'est forcément le cas. Mais si jamais... S'il est perdu sous cette montagne, je dois le ramener à la lumière.
Je soupire. Inutile d'y penser. Je perds du temps.
Avant de partir j'ouvre la porte de sa chambre sans trop savoir pourquoi. Il déteste que j'y entre. Les draps sont toujours froissés depuis la dernière fois qu'il est venu ici, des armes, des vêtements et d'innombrables bougies sont éparpillés au sol mais sur une petite table, une seule chose semble à sa place. La boîte où il prend soin de ranger tous ces rubans de tissu aux ornements différents mais tous du même jaune. J'en prends un rapidement avant de repartir pour de bon.
Mon armure revêtue, mon épée solidement attachée à la ceinture, j'arrive aux écuries et, sans prendre la peine de prévenir qui que ce soit, j'emmène l'une des juments récemment préparées pour d'autres paladins sur le point de partir.
Je m'élance aussitôt au galop sur son dos, traversant la Haute Ville de Castelblanc à toute vitesse sans répondre aux gardes qui m'interpellent au portail. Direction la Cité des Merveilles. Il est temps que je me bouge pour ce qui m'est cher moi aussi. Je pars chercher mon frère, Théo Silverberg. Je pars chercher un héros.
