*reviens tête baissée*
Bonsoir ?
Je ne trouve même plus les mots pour m'excuser de mon retard, d'autant plus que vous êtes plusieurs à m'avoir relancée pour me demander où j'en étais. Je ne peux rien vous dire de plus que la dernière fois. Le boulot, le boulot, le boulot, un peu de vie privée au milieu. Plus j'avais conscience de mon retard, plus j'avais de pression, et moins j'avais d'inspiration. Sans parler qu'à force de relire ce chapitre, je ne pouvais plus le voir en peinture. Je le trouvais mauvais, je n'arrivais pas à retrouver l'état d'esprit pour le continuer dans la même veine. Mais ça y est, c'est revenu, me revoilà !
Vous êtes des anges de patience, vous, lecteurs, qui êtes encore là pour me lire, alors merci beaucoup. Merci aux revieweurs à qui j'ai répondu (si j'ai oublié quelqu'un vous avez le droit de me taper), et ceux à qui je ne peux répondre, Guest, Une Fan, GeaiManon, Atalante, Val, et Zelie !

Je vous laisse à ce chapitre plus court que d'habitude qui j'espère me fera pardonner ? Bonne lecture, je vous retrouve plus bas !

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Laisser passer l'orage


Période couverte : Du 21 au 22 janvier


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J'ai le souffle court, si court que j'halète presque, à deux doigts de la panique.
Ah j'ai beau jeu de reprocher à ma mère d'avoir fui, quand je fais la même chose ! Je suis littéralement partie en courant après avoir lancé cet ultimatum à Peeta. J'ai bousculé une dizaine de personnes dans ma course, puis suis allée me cacher au détour d'un couloir désert, là où le silence me permet de me répéter, encore et encore, ce que m'a demandée Peeta, et surtout, ce que je lui ai répondu. Là où le silence est si pesant que j'ai l'impression d'entendre mes pensées rebondir entre les murs pour me revenir en pleine figure.
Bon sang, il n'a jamais été question de fonder une famille ! Nous n'en avons même jamais parlé !
Il est revenu vers moi, et se retrouver nous a pris beaucoup de temps et de peine. Ne se rend-il pas compte à quel point il nous serait impossible de rajouter quelqu'un entre nous, à plus forte raison un enfant, une vie humaine, une telle responsabilité ?!
Se marier, faire des enfants, à quelle genre de reconnaissance pour notre couple aspire-t-il ? J'ai l'impression qu'il cherche à ce que nous ayons une vie "normale". Il sait pourtant que plus jamais nous ne serons normaux. Comment peut-il croire que notre quotidien, et notre futur, puisse être standard à ce point ?
Hors de moi, j'envoie mon poing dans le mur le plus proche et entend avec une satisfaction étrange mes phalanges craquer sous le choc. Passées les premières secondes de défoulement réparateur, la douleur me fait gémir. Je ne pense pas m'être cassé les doigts, mais plusieurs os sont fêlés, c'est certain, et cela fait mal. Je songe une seconde à aller trouver ma mère pour me soigner, mais je lui dirai quoi ? "Salut Maman, je sais que je t'ai ignorée toute la journée, mais j'ai besoin de toi pour soigner ma main, parce que j'ai tapé dans un mur après que Peeta m'ait demandée de l'épouser et lui faire des enfants."
Je décide de retourner souffrir dans ma chambre, quittant définitivement la soirée. Pourquoi resterais-je ? Pour regarder Peeta boire de concert avec Haymitch, y noyant le chagrin que je viens de lui causer ? Je me refuse d'être masochiste à ce point.

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Alors que je me dirige vers l'étage où se situe ma suite, je sais qu'il me suit. Il ne cherche même pas à être discret, alors son pas qui résonne est comme un appel. Mais qu'est-ce qu'il veut ? Ce n'est pas assez de retrouvailles, de retournements, de déclaration pour encore qu'on me court après ?!
Je me retourne brusquement, l'obligeant à freiner s'il ne veut pas me bousculer.

- Qu'est-ce que tu veux Gale ?

Celui-ci pince les lèvres, hésite, puis finalement lâche :

- Ca n'avait pas l'air d'aller alors...
- Qu'est-ce que tu en sais ? je réponds avec colère.
- J'en sais que je t'ai vu partir en trombe de la fête, comme tout le monde d'ailleurs. Que j'ai vu Peeta se décomposer, et aller achever de se saouler avec Haymitch !
- Alors tu m'as suivie ? Qu'est-ce que ça peut te faire que j'aille bien ou non ?
- Je m'inquiète.
- Tu n'as pas à le faire. Mes états d'âmes ne te concernent plus Gale.
- Depuis quand ?
- Depuis que tu as mis au point la bombe qui a tué Prim. Je pensais que c'était clair.

Si Peeta s'est décomposé, Gale a l'air de se liquéfier.
Nous y voilà. La scène que je redoutais, celle que je fuis depuis que je suis ici. Ma rancœur contre sa peine. Un combat inégal tant je sais que ses arguments – s'il en a – seront balayés par les miens. Et si un temps j'ai eu assez de noblesse d'âme pour ménager ses remords, ce soir ce n'est plus le cas. Il a bien mal choisi son moment pour provoquer ces explications.
Alors qu'il va me répondre, son téléphone cellulaire sonne. Il me regarde, hésite, puis finalement répond. Je lâche une exclamation moqueuse devant son professionnalisme ridicule. C'est peut-être mieux pour lui finalement. Je me retourne pour rejoindre ma chambre, mais alors qu'il parle à voix basse très rapidement à son interlocuteur, il tend sa main et attrape mon bras. Je chasse sa main avec brusquerie et le regard que je lui lance est très clair. De quel droit me touche-t-il ?
Néanmoins, j'attends. C'est plus fort que moi. Alors qu'il termine sa conversation téléphonique à grand renfort d'expressions sibyllines qui me paraissent être un langage codé, l'urgence qui brille dans ses yeux m'empêche de continuer mon chemin. Quelque chose d'important est en train de se passer, je le vois, je le sens, je reconnais tous les signes sur le visage de Gale.
Il raccroche et me lance :

- Je voudrais, Katniss, je voudrais qu'on continue cette conversation, cette explication. Parce que tu as le droit de me hurler dessus si tu en as envie.
- J'en ai envie, je réponds.
- Mais j'ai plus important à te demander maintenant. Tout de suite.
- Quoi ? je demande, agressive.
- Est-ce que tu vas à la commémoration, demain ?

A cet instant, j'ai envie de lui demander s'il est sérieux. Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec ça ? Plutarch, Paylor, et maintenant lui ?
Mais, aussi sûrement qu'une minute plus tôt, je sens qu'il se trame quelque chose. Quelque chose qui me concerne. Qui dépend de la réponse que je vais donner.

- Pourquoi ? je demande.
- Pandore Snow et son groupe de rebelles sont en train de bouger. Ils viennent ici. Le déroulement de leur arrestation dépendra entièrement de ta décision.
- Vous savez où ils sont, là, maintenant ?
- Oui.
- Pourquoi ne pas les arrêter cette nuit alors ?

Gale grimace, et je comprends qu'il n'est pas d'accord avec la suite des évènements. Ce qui me permet de faire la lumière sur ce qu'il ne dit pas.

- Je vois... Vous comptez faire de leur arrestation un spectacle en direct hein ? Au même titre que le mariage, la commémoration, ou même, et c'est le pire, que les Jeux ?

Il acquiesce, toujours aussi mal à l'aise. J'éclate d'un rire moqueur :

- Tu le vis mal ? Te voilà obligé de faire des concessions ? Pauvre Gale, c'est qu'il n'est pas si facile, ton métier de Grand Protecteur du pays !
- Ce n'est pas mon métier, corrige Gale. Ce n'est pas ma décision. Je ne suis que Délégué à la sécurité du pays, pas Secrétaire à la Défense. Et c'est lui qui en a décidé ainsi, avec le reste du gouvernement, pas moi. Je n'ai pas eu mon mot à dire.
- Et Lui, il a un nom ? Parce que finalement, personne ne le connait, vu que c'est toi qu'on place dans la lumière, dans ton joli costume !
- Il s'appelle Lictus Major, marmonne Gale, vexé. Et je ne suis pas qu'un joli visage qu'on diffuse à la télévision.
- Non, bien sûr que non... je réponds avec un scepticisme amusé.

Je croise les bras, moitié par bravade, moitié pour cacher ma main blessée qui commence à gonfler.

- Bienvenue dans mon monde ! je conclue avec une ironie féroce.

Ma remarque le fait bouillir, mais il recentre la conversation sur l'essentiel.

- Tu y seras ou pas ?
- Pourquoi ?
- Je te l'ai dit, ça change tout. Le déploiement de sécurité ne sera pas le même si tu es là ou pas. C'est toute une organisation. J'ai des ordres à donner.
- Ne t'angoisse pas à l'avance alors Gale, je n'irai pas.
- Ah bon ? s'étonne-t-il sincèrement.
- Je vais te faire l'honneur de te croire encore assez... intelligent pour ne pas avoir à t'expliquer que je n'ai aucune envie d'aller parader devant le pays entier, pas plus que je n'en ai besoin. J'en conclue donc que tu penses, et là Gale, c'est une critique, que tu penses sérieusement que de participer à la capture de Pandore Snow et ses acolytes me fait vibrer ? Mais pour qui me prends-tu, pour Johanna ?
- Je pensais... je pensais que c'était un combat que tu aurais envie de mener... répond-il avec franchise.

Une exclamation incrédule s'échappe de mes lèvres.

- Un conseil Gale. Arrête de penser. Ou non, arrête plutôt de laisser les autres penser à ta place. Tu n'as jamais été un imbécile, mais en te mettant au diapason de tous ces grands penseurs du gouvernement, tu le deviens dangereusement. Il est encore temps pour toi de faire fonctionner tes propres neurones. Si tu descends plus bas que tu ne l'es déjà, tu vas devoir creuser.

La colère me donne une éloquence qui me surprend moi-même, et je ne suis pas la seule. Mon analyse insultante fige Gale de rage.
Je lui tourne le dos pour m'en aller mais de nouveau, il me retient de sa voix, vibrante, passionnée :

- Je ne suis pas un imbécile. Je ne le deviens pas. Tout ce que je souhaite, c'est me battre. Me battre pour conserver cette liberté que l'on a réussi à gagner. C'est pour ça que j'ai accepté ce poste. Tu crois qu'elle est acquise, la paix ? Que c'est facile ?! Mais la réalité de mon métier Katniss, ce n'est pas juste de nommer des Shérifs à grand renfort de confettis ! La réalité, c'est Pandore Snow et ses rebelles qui cherchent à récupérer le pouvoir. La réalité, c'est des soulèvements dans certains districts, des mécontents que rien ne satisfait, pas même leur liberté !
- J'espère que tu n'es pas aussi bavard avec tout le monde, parce que les secrets d'Etat n'en sont pas tellement avec toi ! j'ironise.
- Je ne hurle pas à tue-tête ce genre de chose. Je te les confie parce que c'est toi.
- Parce que c'est moi ?!

Je me retourne pour lui faire face et pour qu'il voit mon expression dubitative :

- Mais Gale... pourquoi? J'ai l'impression que tu te sens obligé de me dire tout ça, comme si tu n'assumais pas toi-même ton nouveau rôle, comme si tu pensais avoir des comptes à me rendre à ce sujet. Mais je m'en fiche Gale de ton métier ! Rentre-le toi dans le crâne, je m'en moque royalement, ce que tu fais de ta vie m'indiffère parfaitement !

C'est un énorme mensonge, mais je ne peux pas lui avouer à quel point j'aimerais que tout cela soit vrai. A quel point je voudrais pouvoir le rayer de ma mémoire.

- Vraiment ? demande Gale, ébranlé par ce que je viens de lui hurler au visage.
- Vraiment Gale. Qu'est-ce que tu croyais ?! Que je me renseigne sur ta petite vie, que je suis tes exploits, que je demande de tes nouvelles ?

Je ponctue ma réponse par un rire incrédule. Je refuse qu'il sache que je pense à lui tous les jours, parce que le Douze, aussi changé soit-il, porte encore sa trace. Que chaque recoin du district me rappelle une anecdote sur nous deux, que je lui parle parfois quand je chasse, parce que, concentrée, j'oublie pendant quelques secondes qu'il ne fait plus partie de ma vie, et pourquoi.
Épouvantée par l'horreur de ce que je m'apprête à lui dire sans pour autant réussir à m'en empêcher, je conclue à voix basse :

- Parfois... parfois je me dis que les choses auraient été plus faciles, que ça aurait été moins douloureux si... si tu étais mort.

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21 janvier

Katniss, ma fille du feu

Si tu lis cette lettre, c'est que je n'aurais jamais le plaisir de te voir porter cette robe. Ne sois pas triste pour moi, car cela voudra dire que tu es en vie, et que le pays connait enfin la paix, aussi fragile doit-elle l'être.
Tu dois être étonnée que j'écrive ces lignes, spéculant sur ma mort alors que nous ne sommes encore qu'à quelques jours de l'Expiation. Mais voilà, quand je regarde autour de moi, je suis entouré de tenues qui te sont destinées, et pas n'importe lesquelles. Ta robe de mariée revue et corrigée pour faire de toi un symbole. La tenue que tu porteras sur le terrain quand le pays se soulèvera contre le gouvernement. Et cette robe, que j'ai créée pour cette occasion spéciale, le premier anniversaire de la victoire. Comment, dans ce cas, imaginer que je survivrai après ça ? Je ne suis pas idiot, je suis allé trop loin pour espérer m'en sortir vivant. Mais ce n'est pas grave. A cet instant, j'espère juste avoir le temps de te dire adieu.
Tu es sûrement surprise de voir que cette robe est cousue depuis si longtemps, mais c'est moi qui l'ai décidé. Les choses se sont accélérées depuis les règles de l'Expiation, dont nous avons décidé de te sortir vivante coûte que coûte. Et si je ne suis plus là pour te voir, je me console en me disant qu'il restera un peu de moi à travers toi. J'aurais aimé te voir dans cette robe autant que cette paix pour laquelle je me bats.
J'imagine à quel point tu dois être en colère pour le rôle que l'on t'a fait jouer. Sache que j'ai détesté devoir te dissimuler une partie de la vérité, même si cela n'excuse rien.

Tu dois te poser beaucoup de question sur moi, mes motivations, mon passé et je ne sais pas qui sera encore en vie pour y répondre. Alors je préfère le faire moi-même.
Je suis né et j'ai grandi au Capitole jusqu'à mes seize ans. Ma famille était riche, influente, respectée et par conséquent, proche de Snow. Mes talents avec la couture et la création ont été très vite découvert. Rapidement, mes parents ont compris que la seule solution pour que je devienne une personnalité en vue serait que je devienne un très grand couturier, mieux, un styliste des Hunger Games. Grâce à leur influence, j'ai eu la possibilité d'étudier dans un district de mon choix afin de parfaire mes talents. Je considérais à l'époque que les cours et les stages hors de prix que je faisais au Capitole ne me suffisaient pas. J'avais besoin de savoir d'où les tissus que je travaillais arrivaient, comment les choses commençaient. J'ai toujours aimé les histoires. J'avais besoin d'étudier celle du textile. Alors, on m'a laissé partir une année entière dans le Huit. Un privilège.
Mon arrivée sur les lieux a été un choc, une découverte, une prise de conscience brutale. C'est là-bas que j'ai rencontré quelqu'un d'exceptionnel que tu connais peut-être à présent, Suzanna Paylor. Plus âgée que moi, elle a tout de suite compris que dès mes premiers pas dans le Huit, j'étais tombé irrémédiablement dans leur camp. Pendant toute cette année, j'ai été mis à l'épreuve si on peut dire, et nous sommes devenus amis, mais ce n'est qu'à la fin qu'elle a accepté de me parler des projets qui commençaient à naître pour renverser le gouvernement. J'étais du Capitole, ma famille connaissait le Président, j'étais destiné à devenir styliste des Hunger Games, j'étais révolté... bref, j'étais un atout précieux. A mon retour, j'ai été mis en contact avec Plutarch Havensbee et d'autres dissidents du Capitole et j'ai commencé ma double-vie tout en gravissant petit à petit les marches vers les Jeux. Quant à ma famille, elle a disparu du jour au lendemain, parce qu'elle avait, même si j'ignore comment, déplu au Président. J'étais alors d'autant plus motivé à faire tomber Snow et ses acolytes. Je ne dois qu'à Plutarch d'avoir conservé ma faveur auprès des autorités après la disgrâce familiale.
Nous avons attendu des années pour trouver une personnalité hors du commun, un visage qui rassemblerait les espoirs de tout un pays opprimé. Finnick était quelqu'un de prometteur, mais il était du Quatre, un district trop dangereux à enrôler en premier. Et puis, tu es arrivée.
Katniss, je crois en toi, depuis la première fois que je t'ai vue, à l'écran, quand tu as pris la place de ta sœur. Je leur ai soutenu que tu serais cette personne qu'ils attendaient. Tout s'est alors joué très vite, en moins de vingt-quatre heures. La styliste du Douze n'était plus en odeur de sainteté, les personnages influents rebelles ont tout fait pour que je sois promu à sa place, et y sont arrivés. L'idée originale était de voir jusqu'où tu irais. Le résultat a dépassé nos espérances.
A présent, les choses s'emballent, et j'espère que cette précipitation ne nuira pas à notre objectif, la paix. Si tu lis cette lettre, c'est que ça n'a pas été le cas. J'imagine que cette victoire n'a pas été sans pertes, et j'espère que tu n'as pas trop souffert. Katniss, je suis désolé de ne plus être là pour te consoler.
Mais je veux juste que tu sache, une dernière fois, à quel point je suis fier de toi, ma fille du feu.

Cinna.

Dire que je suis bouleversée de ce que je lis serait bien en deçà de la réalité. Mes mains tremblent tellement que la lettre m'échappe des mains et tombe sans bruit sur la moquette.
Cinna a pris des risques inconsidérés en cachant cette lettre dans la doublure de la robe que je porte. Un risque en plus de tous ceux qui l'ont tué.
Je ramasse la missive et caresse des doigts son envers, où mon nom est élégamment écrit. Il a cacheté cette lettre à l'ancienne, avec de la cire, je sais ainsi que je suis la seule à l'avoir lu. Je ne sais pas si quelqu'un l'a découverte avant moi, certainement, ne serait-ce que mes anciens préparateurs, car il est impossible de ne pas sentir le renflement qu'elle formait dans la robe. Mais ceux qui sont tombés dessus avant moi ont respecté l'auteur de cette lettre, et sa destinataire, et n'ont pas été curieux. Ou alors ils ont eu peur de ma réaction si j'avais découvert que l'on avait brisé mon intimité. A raison.

Cinna, mon ami visionnaire. C'est un magnifique cadeau qu'il me fait là, et c'est la preuve que j'ai eu raison d'accepter, en plus de tous les autres enjeux, de me montrer à cette commémoration ridicule.
Je ne connaissais pas son histoire. Il m'a toujours écouté mais jamais je ne lui ai posé de question. La seule réponse qu'il m'ait jamais donnée était qu'il "avait demandé" à s'occuper du Douze en tant que styliste. Je comprends maintenant pourquoi. Et je ne lui en veux pas. Parce que tous ces plans tortueux autour de ma victoire, mon image... tout ce que j'ai détesté en somme, m'ont donné la possibilité de rencontrer cet homme hors du commun. Et aujourd'hui plus que jamais, cela n'a pas de prix.

Je range rapidement la lettre dans la doublure au niveau de mon cœur et me regarde dans le miroir. On pourrait presque croire que Cinna avait deviné à quel point mon corps serait marqué par la révolte. La robe qu'il a dessinée et créée pour moi est magnifique. Vaporeuse, elle est cintrée au niveau de ma poitrine mais le col rond ne rend pas mon décolleté provocant. Le tissus noir est léger et tombe avec souplesse jusqu'au-dessous de mes genoux. Mes jambes sont protégées par des collants opaques noirs et mes pieds engoncés dans des chaussures à talons blanches élégantes et stables, je ne risque pas de tomber. Mais le plus beau sont les manches en tissus presque transparent, noires, dont l'extrémité est blanche, comme les ailes d'un Geai Moqueur.
Flavius a relevé mes cheveux en chignon volumineux d'où s'échappent quelques boucles et mes yeux gris sont soulignés par un maquillage noir léger.
Le résultat me vieillit, mais ne me transforme pas non plus en dame. Je donne l'impression d'avoir plus vingt-cinq ans que dix-huit, et pour ce que j'ai prévu, c'est aussi bien que j'ai l'air plus mûre, plus sérieuse.
Je jette un œil au dehors, et l'immensité de la foule me pétrifie. Peu de monde sait que je serai finalement présente aujourd'hui. Je ne l'ai dit qu'à mes préparateurs, à Johanna et à Paylor. Je suppose qu'elle-même a transmis ces informations à un minimum de personnes, mais l'essentiel, comme Plutarch, qui doit en sauter de joie, et Gale et son Secrétaire, pour la sécurité. Peeta a accepté de venir, sur les insistances de Johanna, même si elle ne lui a pas donné les raisons de ma volte-face. Il ne sait pas que c'est en partie pour lui que je fais ce geste. J'espère que ce que je prépare excusera ma conduite inqualifiable de la veille, et les horreurs que je lui ai dites.
Mentalement, je répète ce que j'ai prévu de dire quand mes anciens préparateurs arrivent et s'exclament :

- Katniss, ton maquillage, il a coulé !

Je ne me suis même pas rendu compte que j'ai pleuré pendant la lecture de la lettre de Cinna. Octavia me regarde avec curiosité, mourant visiblement d'envie de me poser une question au sujet de cette lettre. Cela confirme ma supposition. Ils ont découvert l'existence de ce message, mais ne l'ont pas lu.
Je souris et leur dit :

- Cinna espère que vous irez loin dans votre carrière, car vous avez été de fantastiques préparateurs.

Alors que ceux-ci éclatent en sanglots bruyant, je médite sur mon mensonge. Bien sûr qu'il n'a jamais écrit ça, mais je ne veux pas leur dévoiler ce qu'il n'a avoué qu'à moi. Seulement, je veux aussi les remercier de leur gentillesse, leur délicatesse. Je les connais, et résister à la curiosité a dû leur couter. Même si le cachet de cire a dû être assez persuasif, je sais qu'ils n'ont rien fait aussi par respect pour moi.
Ils tenaient tellement à Cinna ! Et je sais que celui-ci estimait son équipe, tout aussi superficielle soit-elle. Je me demande même s'il ne les a pas choisis pour cette raison, pour le fait que leur... réflexion limitée sur les sujets d'importance ne rendrait pas notre cohabitation dangereuse. Etant donné qu'aujourd'hui encore, je suis persuadée qu'ils n'ont pas conscience de tout ce qui s'est joué pour préparer la révolte, malgré leur passage dans le Treize, je pense que j'ai raison. Et ce pieux mensonge est une façon de les contenter.

Ils finissent de retoucher mon maquillage puis partent refaire intégralement le leur, qui n'a pas résisté à leur violente émotion. A ce moment-là, Johanna rentre dans ma chambre pour venir me chercher. Je suis tombée sur elle hier soir, après mon altercation avec Gale. Elle sortait juste d'une chambre, accompagné d'un Drek rouge pivoine de tomber sur moi dans une telle situation, et si j'avais eu le cœur plus léger, j'aurais éclaté de rire. Mais j'étais en colère, surtout contre moi-même, et c'est ainsi que j'ai été amené à faire des confidences à Johanna, à lui expliquer ce que j'avais dit, reproché, hurlé. Celle-ci a alors pris les choses en main et trouvé une solution pour remédier aux catastrophes que je venais de provoquer, ou du moins essayer. Elle m'a mis en contact avec les personnes qu'il fallait, et me voilà maintenant embarqué dans cette commémoration où j'avais juré de ne pas mettre les pieds. Mais finalement, quand on réfléchit à combien j'ai fait souffrir Peeta, ce n'est qu'un faible prix à payer.

- Allez Katniss, haut les cœurs, tu es attendue !

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On aurait pu penser qu'avoir du si souvent être au-devant de la scène m'aurait donnée une certaine habitude, pas forcément la même aisance que Peeta, mais au moins plus de naturel face à la foule. Mais il n'en est rien, et alors que j'avance sous les vivats d'un public colossal, mes oreilles se bouchent et ma vue se trouble, comme pour ma première apparition télévisée face à Ceasar. Je m'assois sur une chaise rembourrée, au fond de la scène en bois montée sur le Grand-Cirque pour l'occasion. Je suis à la droite de Peeta, qui ne m'accorde pas un regard. A ma droite se trouve Haymitch, puis de part et d'autres de nous sont installées les autres personnalités du Capitole. Johanna, Beetee, Plutarch, et tant d'autres. Ennobaria brille par son absence, j'ai appris qu'elle avait refusé de participer à cette mascarade. Et aucun argument politique n'a pu la forcer à venir. Chanceuse.
La Présidente Paylor est au micro, et je ne comprends pas un mot de ce qu'elle dit. Je crois qu'elle parle de paix, de victoire, de reconstruction, de mémoire.
Plusieurs Secrétaires lui succèdent pour exposer brièvement les projets, les avancées du pays. Une chorale constituée d'enfants du Capitole et des districts entonnent une chanson qui est présentée comme le nouvel hymne du pays. Beaucoup moins guerrier que l'ancien, pas de doute.
Puis enfin, les invités qui le souhaitent sont appelés à prendre la parole. Je ne fais pas le compte ce ceux qui parlent, sauf de Johanna qui nous régale d'un monologue totalement loufoque et décalé qui laisse la foule sceptique. Cependant, je vois bien dans les yeux des gens que c'est moi qu'on attend.
Effie, debout derrière moi, me tend un papier où elle a écrit un discours à toute vitesse, pendant la commémoration. Je crois qu'elle m'en veut un peu de m'être décidée à la dernière minute et de ne pas l'avoir prévenue. Je lui rends son papier dans un geste un peu agacé et lui murmure :

- Je suis une grande fille Effie, je peux m'exprimer sans aide.

Celle-ci fait mine d'être contrariée, mais elle capitule avec bonne volonté. Je crois qu'elle est curieuse de voir ce que j'ai préparé. L'ennui... c'est que si je sais en substance ce que je vais dire, je ne sais absolument pas comment le présenter. Je cherche du réconfort chez Peeta, avant de me souvenir qu'il est fâché. Cette colère me donne la motivation nécessaire pour me lever.
Alors que je m'approche du micro, le silence est total. Je m'éclaircis la voix et jette un œil à la foule. Tous les regards sont braqués sur moi. Stressée, je plie et déplie mes doigts, réveillant la douleur de la veille, quand ceux-ci ont brutalement rencontrés le mur. Et enfin :

- Je ne voulais pas être ici aujourd'hui.

Mauvaise idée d'introduction, très mauvaise idée. J'entends Effie étouffer une exclamation et la déception se lit sur certains visages. J'essaye de me rattraper aux branches.

- Mais on m'a soufflée que j'étais attendue, alors...

La déception fait place au rire. Je choisis de laisser les mots sortir naturellement. Comme Cinna me l'avait conseillé. M'adresser aux gens comme je le ferai à un ami. A lui. Ce n'est pas difficile tant il est présent dans ma mémoire aujourd'hui. En revanche, je ne fais aucun effort pour moduler le ton de ma voix. Il manque singulièrement de chaleur, mais on ne peut pas trop m'en demander.

- Je ne sais pas trop quoi vous dire, ni ce que vous attendez de moi. J'espère sincèrement que vous n'attendez rien. Que vous préférez vivre votre vie tranquillement, enfin, sans vous soucier de moi. Je ne mérite pas vraiment tout cet intérêt.

Un murmure réprobateur monte de la foule, les gens n'ont pas l'air d'accord avec moi.

- Aujourd'hui, cela fait un an que le pays est libre du gouvernement qui vous a fait souffrir. Vous pouvez enfin respirer, ne plus avoir peur de fonder une famille, et de regarder vos enfants grandir. Je suis heureuse d'avoir participé à ça.

Des cris de joie retentissent pour saluer ma déclaration. Je lève les mains pour endiguer l'enthousiasme.

- Mais vous devez être aussi heureux de ce que vous avez fait, vous. Tous, à votre échelle, vous avez participé à cette victoire. Alors... soyez fiers de vous.

Je laisse cette fois-ci éclater les applaudissements en essayant d'oublier que dans cette foule, il y a nombre d'habitants du Capitole qui n'ont pas bougé le petit doigt. Mais même cette ville a souffert. Je me souviens encore des combats, il y a tout juste un an, de cette petite fille en manteau jaune qui n'avait rien demandé, sinon une enfance tranquille.

Je choisis volontairement de ne pas parler de commémoration des morts. Je n'ai pas envie de parler des morts. Ceux passés avant moi l'ont déjà assez fait. Parler des disparus reviendrait à parler de Prim. Et si je suis prête à faire des concessions, je ne suis pas prête à partager ma douleur avec des milliers d'inconnus. Johanna m'avait dit, lors de l'Expiation, que jamais le gouvernement ne toucherait à Prim, parce que les habitants du Capitole l'aimaient trop. Mais ils ne savent rien. Rien de ce qu'est de vraiment aimer ma petite sœur. Et de la perdre. [1]

- Mademoiselle Everdeen, acceptez-vous de répondre à mes questions ?

Avec un frisson d'anticipation, je repère une journaliste dans la foule dont la voix porte jusqu'à moi. Je hoche la tête, crispée.
Ce n'est pas n'importe quelle journaliste. Elle s'appelle Agrippine Acta, la chef de la congrégation des journalistes de Panem, et je l'ai rencontrée tard dans la nuit, par l'entremise de Johanna. Nous avons passé un accord confidentiel, qui devrait contenter tout le monde, et m'accorder un peu de paix. En répondant à ses questions aujourd'hui, j'essaye de me faire pardonner par Peeta et nous rendre la vie plus facile.

- Comment se passe votre vie dans le Douze ? commence-t-elle.
- Bien. Comme dans les autres districts, le Douze évolue, et surtout, se reconstruit. J'y mène une vie retirée qui me convient parfaitement.
- On dit que vous patronnez la création d'un orphelinat ?
- Je ne le patronne pas, j'y apporte juste mon financement, je corrige.
- Et que faites-vous de vos journées ?
- Je chasse, je réponds, laconique.
- Vous vivez toujours dans le village des vainqueurs ? poursuit Agrippine.
- C'est là où se trouve ma maison oui. Et mon agréable voisin, Haymitch Abernathy.

Celui-ci se récrie bruyamment, ce qui provoque l'hilarité générale. Agrippine continue :

- Et vous vivez... seule ?

Le sous-entendu est clair, et le silence si profond qu'on pourrait entendre une mouche voler. Je me suis engagée à répondre honnêtement, mais j'élude tout de même :

- Tout dépend de ce que vous entendez par-là. J'ai un chat.

La journaliste grimace gentiment et me relance :

- Pour être plus claire, êtes-vous en couple avec Peeta Mellark ?

Du coin de l'œil, je vois Peeta s'agiter sur sa chaise. Je prends une longue goulée d'air. Très bien, c'est le moment donc.

- Oui.

Le véritable cri de surprise et de joie qui émane de la foule n'arrive pas à cacher l'exclamation de surprise absolue de Peeta, derrière moi. Je me tourne vers lui, et croise enfin ses yeux. Je ne les ai pas vus depuis moins de vingt-quatre heures et ils me manquaient déjà. Ils pétillent. Et je respire enfin.
Je me tourne vers le micro et conclus :

- Ce sera ma seule déclaration sur ce sujet, je tiens à ce que ma vie privée le reste. Je suis bien jeune pour ça, mais je prends ma retraite. C'est à vous à présent de faire de ce pays ce que vous avez envie qu'il soit. Faites les bons choix.

Agrippine me sourit et ne pose plus de questions, assaillie par d'autres journalistes. C'est un sacré personnage que cette femme. J'ai convenu d'un accord avec elle. Je m'engage à lui accorder une fois par an une interview, et en retour, à elle de faire passer le message aux journalistes de Panem d'arrêter d'essayer d'enquêter sur ma vie. Accord validé par ma déclaration d'aujourd'hui.
J'y gagne une certaine tranquillité, et une réconciliation avec Peeta. Je crois bien que la seule façon de me faire pardonner de refuser d'avoir des enfants avec lui était de révéler notre histoire au grand jour. Je n'en avais pas besoin, mais lui oui. Je dois apprendre à faire passer ses besoins avant les miens, compte tenu du sacrifice que je lui demande en lui refusant la possibilité de devenir père.
Je facilite aussi les choses aux autorités. Je ne doute pas que des irréductibles essayeront de venir jusque dans le Douze pour voler un peu de mon intimité, mais ce filtrage ne rend pas service au Douze qui a cruellement besoin de sang neuf. Ma façon de rembourser ma dette.

Enfin, je joue l'appât pour Pandore Snow, malgré moi. Je déteste tellement cette idée que j'en tremble de rage, seule sur la scène. Mais je ne pouvais pas faire une apparition sans jouer ce rôle, que je le veuille ou non. Alors je ne suis pas surprise d'entendre des cris, et de voir la foule se scinder en deux brusquement. Drek déboule devant moi et s'improvise bouclier vivant. Peeta se place dans mon dos, la main sur mes hanches, protecteur. J'entends aussi, sans savoir où ils se trouvent, plusieurs Gardiens charger leurs armes. Tout un escadron de sécurité autour de ma célèbre personne.
Les choses se passent très vite, je n'ai pas le temps de vraiment les voir. Beaucoup de bruits, de flash d'appareils photo, puis les rebelles capturés sont envoyés rapidement dans les cellules du Palais Gouvernemental, sous une impressionnante escorte.
Alors c'est ça que le gouvernement voulait ? Un scandale éclair, un petit spectacle minable ?
Plutarch, qui se trouve aussi à mes côtés, à l'air de jubiler. Je douche son enthousiasme en lui disant :

- Vous avez perdu la main sur le sensationnel Plutarch. Il n'y a rien de glorieux là-dedans.

Alors que je m'apprête à être raccompagnée au Palais, je sens encore des milliers de regards posés sur moi. Sans pouvoir m'en empêcher, je m'empare du micro et conclus publiquement :

- Les Jeux sont définitivement terminés.

.


.

- Katniss ?

Alors que je suis en train de parler avec Haymitch et Peeta, dans ma chambre, Paylor et Gale font irruption. Ce dernier avise la main de Peeta posée sur ma jambe et ne peut cacher l'éclair de jalousie qui traverse ses yeux. Malgré tout, il salue Peeta d'un signe de tête, et celui-ci lui répond poliment. Ma déclaration l'a mis de bonne humeur pour les dix prochaines années et je crois qu'il est capable d'être charitable avec tout le monde.

- Oui ? je réponds à Paylor, puisque c'est elle qui a parlé.
- J'ai un service à vous demander.
- Encore ? je m'exclame. Je pensais avoir fait plus que ma part, non ?
- Je suis assez d'accord, ajoute Haymitch à qui on n'a rien demandé.

Ceci dit, j'apprécie son soutien, parce que sa remarque est honnête, malgré son ton sarcastique.

- Vous avez parfaitement le droit de refuser, répond la Présidente.
- Je suppose que cela concerne Pandore Snow, puisque Gale est avec vous, je soupire.

Celui-ci fuit mon regard volontairement.

- Pandore refuse de parler tant qu'elle ne vous a pas rencontrée en personne, avoue Paylor, manifestement agacée.
- Oh, et vous voulez exaucer le caprice de cette petite fille gâtée ? réagit Haymitch.
- Je veux les informations qu'elle détient, et c'est quelqu'un de très... butté, répond la Présidente.
- Et vous ne pouvez pas user avec elle des mêmes méthodes qu'avec les adultes hein ? continue Haymitch.
- On ne torture pas les prisonniers si c'est ce que vous sous-entendez, se récrie Paylor.
- Oh, tout est une question de point de vue...

Je coupe court au débat qui ne m'intéresse pas.

- Bien.

A la surprise générale, je me lève et les rejoins.

- Mais que ce soit rapide. Et une fois terminé, je veux que le train soit prêt à me ramener chez moi. Immédiatement. J'ai assez passé de temps ici. Je me fiche des concerts, des spectacles, du reste des festivités. Je veux rentrer chez moi.
- C'est comme si c'était fait, accepte Paylor avec soulagement.
- Veux-tu que je vienne ? demande Peeta.
- Pas la peine, merci. Je sais où je vais et... tu ne voudrais pas aller là-bas.

Une ombre passe sur le visage de Peeta. Pandore Snow est retenue dans les cachots du Palais, là où il a été torturé. Inutile de gâcher sa journée par un passage là-bas.

Rapidement, je me retrouve dans le couloir en direction des cellules. Je dois avouer que, malgré moi, j'ai très envie de rencontrer Pandore. Voir si elle me ressemble, à sa manière. Ou si elle est une version miniature de son grand-père. C'est un peu morbide mais c'est plus fort que moi. Je ne préfère pas imaginer ce qu'en dira Aurélius quand il sera au courant.
Sur le chemin, j'observe à la dérobée Paylor, essayant d'imaginer l'adolescente qu'elle a été, amie avec Cinna. Voilà bien deux personnes que je n'aurais jamais rapprochées. La vie est décidément pleine de surprise.
Paylor ouvre la marche vers les cachots, suivi de Gale. Sous sa chemise, je peux voir ses muscles tendus à l'extrême.
Il est en colère contre moi, contre ce que je lui ai dit. Je le comprends, je serais en colère aussi si on m'avait dit qu'on préférait me savoir morte. Je regrette de lui avoir dit ces mots, tant ils sont violents, implacables, irrécupérables. Cependant, je n'ai pas envie de m'excuser. Je lui ai déjà rendu un grand service. Je lui ai lui permis de mettre publiquement la main sur la petite-fille de Snow, et cela me rend malade. J'ai l'impression de trahir la mémoire de Prim.

Brusquement, alors que nous nous engageons dans un couloir assez sombre, Gale s'arrête. Paylor et lui échangent un regard entendu, puis la Présidente continue sa route, nous laissant seuls. Il a dû lui demander un moment avec moi. Sachant le service que je leur rends, la pilule a du mal à passer. Ils n'ont décidément jamais l'impression de pousser le bouchon un peu loin...
Gale se tourne vers moi, l'expression... révoltée ? Quelques secondes, je peux encore croire qu'il va être assez malin pour ne rien dire, juste me faire comprendre à quel point je l'ai déçu. Même si je n'ai pas pour habitude de me taire face à une provocation de ce genre, je serais capable d'encaisser en silence. La tension est telle qu'elle en devient presque palpable et l'air s'électrifie, comme avant un orage. Sa respiration bruyante me fait penser au roulement sonore juste avant que le tonnerre n'éclate. Et il éclate :

- Vraiment ? Tu aurais préféré que je sois mort, réellement ?

Sa voix trahit sa peine, mais je n'ai aucune envie de le ménager. Il continue :

- Après tout ce qu'on a traversé, j'aurais pensé...

Je ne lui laisse pas le temps de continuer et me poste face à lui, un doigt vengeur pointé sur son torse.

- Traverser quoi ? Penser quoi ? Tu te prends pour Aurélius ? Gale, n'essaye pas de faire nos psychanalyses, le résultat ne serait flatteur ni pour toi, ni pour moi ![2] Ne parle pas de mon passé, tu n'as aucune idée de ce que j'ai vécu. Tu ne sais rien de ce que j'ai traversé, rien du tout !
- Parce que tu n'as jamais voulu m'en parler ! s'emporte-t-il, plein de rancœurs et de regrets. Je ne demandais que ça !

Les vannes sont définitivement ouvertes entre nous. Deux années d'incompréhensions, de non-dits qui finissent par nous exploser au visage.

- Ça ne change rien ! Que tu saches Gale, ça n'aurait rien changé... Tu n'étais pas là, avec moi, dans les arènes. Et je ne le souhaitais pas. Mais tu n'étais pas là, et tu n'as aucune idée de ce que j'ai traversé. Tu l'as vu, tu as eu peur pour moi, mais tu n'as aucune idée de ce que c'est, de se retrouver là-bas. Oh Gale...

Je secoue la tête, attristée, et continue :

- Survivre au Douze, c'était difficile et maintenir la paix de Panem est peut-être un défi, je n'en sais rien, mais ce qui est sûr, c'est que tout ça n'est rien, rien à côté des Jeux. C'est une partie de mon histoire qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui et dans laquelle tu n'as pas ta place.
- Et tu me le reproches ? répond-il, blessé.
- Non, c'est juste un fait. Contre lequel tu ne peux rien. Accepte-le. C'est là un combat que tu ne peux pas mener, aussi bon soldat sois-tu !
- Ne me parle pas comme si tu...
- Je te parle avec franchise, que ça te plaise ou non ! Gale, tu choisis de croire que ta mission est un combat, mais parce que tu le veux, parce que c'est cette envie de te battre qui te fait vivre. Tu as toujours fonctionné ainsi. Tu fais comme si attirer Pandore Snow devant tout le pays te répugnait, mais au fond, tu apprécies, parce que tu es comme ça. Je l'ai toujours su, et à une époque, cela me convenait. Mais cette époque est révolue. Je suis fatiguée de combattre Gale, je l'ai assez fait pour une vie entière, et tu n'as pas l'air de le comprendre. Tu me reproches de ne pas t'avoir parlé mais... même sans... sans ce qu'il s'est passé, tu n'aurais pas pu m'écouter, ni m'apporter ce dont j'avais besoin, crois-moi.
- Et Peeta te l'apporte, hein ?

Le nom est lâché, aussi violemment que la foudre qui tombe.
Peeta.
Je vois bien qu'il vit très mal d'avoir appris notre histoire. Il est dévoré par la jalousie.

- Mais de quel droit dis-tu ça? Comment peux-tu oser penser que tu as le droit de regretter ce monde où nous avons failli être ensemble ? Comment oses-tu être jaloux ? C'est terminé Gale, terminé ! Toi et moi... ça n'a même jamais commencé ! Et nom d'un chien, je ne vois même pas pourquoi on se met à parler de ça ! Pourquoi ?
- Parce que c'est injuste.
- Injuste ? Injuste ?! Tu sais ce qui est injuste Gale ? C'est que Prim soit morte, alors que j'ai tout fait pour la sauver, et que finalement, ça n'a servi à rien ! C'est injuste qu'elle soit morte à cause d'une bombe, une bombe que tu as mis au point !
- Je ne sais même pas si c'est ma bombe qui...
- Je sais, je sais ça. Tu me l'as dit, il y a un an. Et tu avais raison. Il y aura toujours ce doute, toujours !
- Ça m'empoisonne...
- Ça t'empoisonne ? Ça te rend malheureux ? Mais Gale, de quoi peux-tu te plaindre ? Toute ta famille est en vie ! Tu mesures la chance que tu as ? Dans cette révolte, tu n'as perdu personne ! Tu as tué des gens, brisé des familles, mais tu as toujours la tienne ! Et tu es malheureux ? Mais c'est moi qui suis malheureuse Gale, moi, pas toi !

Je tends le bras pour le frapper, mais il attrape mon poignet et a ce geste incroyable, celui de m'attirer à lui pour... m'embrasser !
Son acte me paralyse, et, pendant quelques secondes, Gale pense qu'il gagné la manche. Il cherche à me coller plus au mur, à faire passer mes jambes autour de sa taille. Puis alors qu'il tente d'approfondir les choses, je reprends brutalement pied. Je le mords, puis l'éloigne de moi de toutes mes forces, à coup de bras, de jambes, de pieds, et même de genoux dans l'entrejambe. Il s'écarte dans un glapissement de douleur, la lèvre en sang, plié en deux, et j'en profite pour lui recoller une gifle sur le crâne. Ce geste m'arrache un cri de souffrance – je l'ai tapé avec ma main blessée – mais aussi de rage. Quel imbécile !
Le souffle court, je le regarde s'essuyer la lèvre et l'insulte :

- Espèce d'abruti ! Débile ! Inconscient ! Non mais qu'est-ce qu'il te prend ?!

Mes cris alertent un Gardien qui sort d'un couloir adjacent, celui où doit se trouver la cellule de Pandore. Il avise Gale et demande :

- Un problème Chef ?
- Non, aucun.

Face à un de ses Gardiens, celui-ci a rapidement repris contenance. Il ne faudrait tout de même pas que ses lieutenants apprennent qu'il vient de se prendre une raclée par le Geai Moqueur non ?
J'alpague ledit Gardien :

- Emmenez-moi voir Pandore Snow je vous prie.
- Chef ? questionne-t-il.
- Retournez dans le couloir Jack, répond Gale, je vous envoie mademoiselle Everdeen dans une minute. Vous la guiderez jusqu'à mademoiselle Snow, et je surveillerai l'entrevue depuis la salle vidéo.

Le dénommé Jack obéit sagement et retourne dans son couloir, fermant la porte derrière lui.
J'en profite pour reprendre où je m'étais arrêtée.

- Espèce de crétin.
- J'aurai au moins essayé ! répond-il.
- Essayé quoi ? je m'étonne.
- De te récupérer !
- Me récupérer ? Mais je te l'ai dit, tu ne m'as jamais eu !

Consternée, je me rends compte que les yeux de Gale brillent. Il est à deux doigts de pleurer. Le réveil est difficile. Bon sang, jusqu'à quel point s'est-il voilé la face ?

- Tu dis que je n'ai perdu personne. C'est faux, tu te trompes. Je t'ai perdu, toi. Tu me manques Catnip... avoue-t-il.

Il a l'air infiniment triste et ses épaules s'affaissent, comme si mon absence lui pesait lourd. Entendre mon surnom ne m'énerve pas, au contraire, toute ma colère s'envole. Dire Catnip à voix haute recrée quelques secondes cette bulle, ce souvenir, cet instant où nous nous sommes rencontrés, dans la forêt. Nous ne sommes plus que ces deux adolescents qui bravent la loi du Douze pour nourrir leur famille.
La voix résignée, je lui réponds :

- Tu me manques aussi Gale. C'est comme ça, on n'y peut rien. J'ai appris à vivre avec, tu feras pareil.

Je m'approche de la porte du couloir où on m'attend et actionne la poignée sans me retourner pour le regarder.
Ce constat l'achève mais il faut qu'il le fasse. Il faut qu'il commence ce processus, celui de dire adieu à la Katniss qu'il a connu, celle qu'il a aimée. Parce qu'il est douloureux, parce qu'il prend du temps. Je le sais parfaitement. Et ne pas l'accepter lui fait prendre du retard sur sa propre vie.

.


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- Vous êtes surveillées par caméra, il ne peut rien vous arriver de dangereux, elle veut juste parler avec vous. Si les choses venaient à se compliquer, des Gardiens sont prêts à intervenir.
- Je vois.

Le Gardien Jack m'ouvre la porte et je pénètre dans une cellule de détention assez... confortable. Ce n'est clairement pas ici que Peeta a été enfermé. Les murs sont bruts, mais la pièce est bien éclairée, et un miroir immense couvre une partie du mur du fond. Je suppose qu'il est sans tain et que derrière se trouve toute une partie du Gouvernement, avide de réponse.
Avec curiosité, j'observe la personne qui a monnayé ses aveux contre une rencontre avec moi.
Je ne sais pas vraiment à quoi je m'attendais, mais pas à ça.
Pandore Snow est... jeune, terriblement jeune. Elle ne fait pas ses quinze ans. Treize, tout au plus. L'âge de Prim, en somme. Je ne sais pas à quoi elle a pu ressembler avant, mais une année à vivre dans la clandestinité n'a pas l'air de lui avoir fait trop de dommage. Elle a les cheveux si blonds qu'ils paraissent presque blancs, très longs. La peau très claire. Et les yeux d'un bleu glacier surprenant.
En revanche, ceux-ci ne reflètent pas la personnalité d'une adolescente de quinze ans. Elle les braque sur moi avec insolence.

- Katniss Everdeen... commence-t-elle.

Sa voix est grave. Le contraste est étonnant avec sa personne plutôt fluette.
Elle est assise sur une chaise rembourrée, une main menottée à la table qui se trouve devant elle, table elle-même solidement armée dans le sol. Je m'assois face à elle avec circonspection.

- Pandore Snow, je réponds sur le même ton.

De près, sa ressemblance avec son grand-père est frappante. Sur un visage aussi juvénile, je dois dire que le résultat est plus qu'étrange.

- Qu'est-ce que tu veux ? je demande.
- Te parler... répond-elle crânement.
- Me parler de quoi ? Je ne savais pas qu'on avait des choses à se dire...

Je n'étais pas venue dans l'optique d'être désagréable avec elle. Mais elle essaye de donner un ton belliqueux à la conversation, ce qui, vu l'état émotionnel dans lequel je me trouve, me convient aussi bien. Mes mains tremblent encore d'avoir repoussées Gale. Je suis à cran.

- Te parler. Je voulais voir de près celle qui a causé la mort de mon grand-père.
- C'est ton grand-père qui a provoqué sa propre mort.

Un éclair de rage pure assombrit le visage de Pandore et j'enfonce le clou :

- Sans parler des milliers d'autres morts qu'il a causées, bien sûr...
- Tu ne sais pas de quoi tu parles... gronde-t-elle.
- C'est toi qui ne sais rien. C'est quoi ton histoire, Pandore Snow ? Petite-fille gâtée qui a grandi dans le luxe et l'opulence, sous la surveillance bienveillante de son Grand-Père chéri ?
- Mon histoire t'empêcherait de dormir la nuit... me provoque-t-elle. [3]
- J'en doute.

Je me lève, fatiguée de m'être déplacée pour me retrouver face à une enfant qui n'a aucun recul sur l'année qui vient de s'écouler.

- Tu t'en vas ? s'étonne-t-elle.
- Tu voulais me voir, tu m'as vu. Mais tu me fais perdre mon temps.
- Mais j'exige que tu restes ! ordonne-t-elle.
- Tes envies n'ont plus aucun poids, encore moins sur moi. Tu ferais mieux de l'apprendre rapidement. Ce n'est plus chez toi ici.

Pandore reste silencieuse quelques secondes et ses lèvres tremblent. De colère, de tristesse ?

- Pourquoi toi ? finit-elle par demander.
- Pourquoi moi quoi ? je riposte, curieuse.
- Qu'est-ce que tu as de plus que les autres, pourquoi ils ont fait de toi le Geai Moqueur ?
- Pourquoi je répondrai à tes questions ?
- J'ai besoin de réponses. Pour m'aider à voir plus clair, avoue Pandore.
- Je ne vois pas pourquoi j'apporterai mon aide à quelqu'un qui a débarqué à la commémoration dans le but de me capturer pour récupérer le pouvoir, je réponds sèchement.

A cet instant, son regard perd toute animosité, et elle n'a plus l'air que de l'adolescente qu'elle est. Vulnérable, perdue.
Sans trop savoir pourquoi, je retourne m'assoir face à elle. Elle me regarde et demande du bout des lèvres :

- Qu'est-ce que je vais devenir ?

Sa question me désarçonne. Elle a l'air terrifié. Qu'est-ce que je peux bien répondre à ça ?

- Je n'en sais rien.
- Si, tu sais forcément ! insiste-t-elle.
- Absolument pas. Mais qu'est-ce que tu imagines Pandore ? Que j'ai un quelconque poids dans les décisions du Gouvernement ?
- Bien sûr que oui ! affirme-t-elle.
- Mais qui t'as dit ça ? Parce que c'est faux. Ma vie, c'est ce que j'en ai dit sur scène tout à l'heure. Le Douze, la chasse, et c'est tout. La politique ne m'intéresse pas. Si c'était le cas, je vivrai ici, pas dans le Douze. Et tu dois le savoir, puisque toi et tes amis avez essayé régulièrement d'aller m'y débusquer, si j'en crois le Gouvernement.
- Je pensais... je pensais que tu tirais les ficelles, depuis chez toi... répond-elle avec hésitation.
- Mais c'est ridicule ! Qui t'a mis ça dans la tête, les rebelles avec qui tu étais ?

Pandore a une expression très vexée devant mon étonnement presque moqueur. Elle rougit de honte. C'est à cet instant que je cerne à peu près son caractère.

- Je n'ai pas l'habitude qu'on se moque de moi ! s'exclame-t-elle.
- Pandore, je suis une piètre menteuse, crois-moi quand je te dis que je ne sais rien de toi et de ton groupe de dissidents. Le peu que j'en sais, je l'ai appris ici, il y a juste quelques jours. Je n'avais même jamais repensé à toi avant. J'avais oublié jusqu'à ton existence.

Entendre qu'elle pourrait tout aussi bien ne pas exister ne lui plait pas du tout. Mais si, comme je le soupçonne, le monde a tourné autour de sa petite personne jusqu'à l'année dernière, cela n'a rien d'étonnant.

- Je ne te crois pas... m'objecte-t-elle avec une mauvaise foi manifeste.
- A ta guise. Si tu aimes te voiler la face, je ne peux rien pour toi.
- Pourquoi je devrais te croire toi et pas les autres ? demande-t-elle.
- Parce que tu m'as appelée pour avoir des réponses, tu l'as dit toi-même.
- Les amis de mon grand-père ne m'auraient pas bernée, continue-elle.
- Ton grand-père n'avait pas d'amis. Tout juste des associés temporaires, je réponds brusquement.
- Arrête de parler de lui comme si tu savais quel homme il était !
- Tu as raison... j'admets.

Pandora semble surprise de ma capitulation.

- Tu le connaissais bien mieux que moi, je concède. Mais je le connaissais aussi. Il est venu chez moi tu sais.

Elle hausse un sourcil, intéressée.

- Il est venu chez moi et il m'a menacée. Il a menacé de tuer toute ma famille, et les gens que j'aimais si je ne jouais pas le rôle qu'il avait choisi pour moi.

Pandore ne cille pas. Est-ce qu'elle est trop surprise ou pas le moins du monde choquée ?

- Et je lui ai parlé, peu de temps avant qu'il ne meurt. Et tu sais ce qu'il m'a dit ? Qu'il se fichait de tuer des enfants, dans la mesure où ça pouvait lui être utile. Voilà ce qu'il est pour moi. Un meurtrier.

J'admets que ce que je suis en train de lui dire est horrible. Je suis en train de détruire purement et simplement la mémoire d'un grand-père qu'elle aimait.

- Quant à toi... je continue. Tu n'es qu'une enfant qui essaye de jouer à l'adulte, mais ce n'est pas tellement ta faute. Tu essayes de jouer le rôle que l'on t'a assignée. On t'a fait croire qu'en me capturant, tu récupérerais le pouvoir volé à ton Grand-Père hein ? On t'a choyée, traitée comme la future Présidente de Panem ?
- Comment tu sais ça, si tu me dis que tu n'es au courant de rien... marmonne Pandore.
- Parce que c'est facile à deviner. Parce que c'est toujours comme ça que les choses se passent, j'analyse.
- Et après ça tu maintiens que tu n'y connais rien en politique ?
- J'ai dit que je ne m'y intéressais pas, pas que je n'y connaissais rien. Et si je sais tout ça, c'est que j'y ai gouté avant toi. J'ai été à ta place Pandore, celle de la marionnette. Ce que je vais te dire ne va pas te plaire, mais on se ressemble. Je sais ce que c'est que de se rendre compte qu'on s'est joué de toi, et j'ai détesté ça, comme tu le feras quand tu ouvriras les yeux.

Pandore me regarde de travers, boudeuse. Je me lève, me dirige vers la porte, puis me tourne une dernière fois vers elle :

- Ce sont les seules réponses que je peux donner aux questions que tu te poses Pandore. Je ne sais pas ce que tu vas devenir. Tu n'as pas l'air d'avoir un méchant fond. Ton seul défaut, c'est d'être la petite-fille de Snow et d'avoir été élevée au Capitole. Tu n'as commis aucun crime qui mériterait la peine de mort. Je suppose que tu seras mise en résidence surveillée pour le reste de ta vie.
- C'est injuste ! se plaint-elle.

Injuste... J'ai l'impression d'entendre Gale.

- Estime-toi heureuse Pandore. Tu as échappé à bien pire.
- Qu'est-ce qui pourrait être pire que passer le reste de ma vie comme une criminelle ?

Je soupire.

- Je vais te faire une autre confidence. Je t'ai dit que ton Grand-Père m'avait révélée que les vies humaines n'avaient aucune importance à ses yeux. Ce jour-là... il m'a dit bien d'autres choses. Des choses qui m'ont amenée à tuer Alma Coin.
- Et alors ?
- Si Alma Coin était restée en vie, tu ne le serais plus depuis longtemps. Elle avait prévu d'organiser d'ultimes Jeux de la Faim. Avec les enfants du Capitole. Dont toi.

Ma confession la rend muette. Je suis certaine que ce doit aussi être le cas de tous les techniciens et Secrétaires qui se trouvent derrière la vitre sans tain de la cellule. Très peu de monde est au courant de la décision qui a failli être prise, il y a un an. Je ne sais même pas si Paylor le sait. Beetee le lui a sûrement dit.

- Donc dans un sens, ton Grand-Père t'a sauvée la vie. Fais en sorte qu'il ne l'ait pas fait pour rien.

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Fidèle à sa promesse, Paylor a fait préparer le train pour notre retour. Avec un immense soulagement, je vois les lumières du Capitole s'éloigner. Un énormes poids disparait de mes épaules.

- Nous sommes partis comme des voleurs, nous n'avons dit au revoir à personne, regrette Peeta.
- Tu te soucis d'être impoli, après cette semaine passée là-bas ? je m'étonne.
- C'est plus fort que moi. Je pense à toi aussi. Tu n'as pas pu saluer ta mère.
- Elle m'appellera. Comme elle le fait toujours. C'est plus facile ainsi.

Peeta ne commente pas mais n'en pense pas moins. Il essaye de me comprendre, de me soutenir, de ne pas me juger, mais il est orphelin. Il ne comprend pas comment je peux ainsi tourner le dos à la seule personne de mon sang qu'il me reste. Comment le pourrait-il ? Il ne s'entendait pas avec sa mère, mais ça ne l'empêchait pas de l'aimer. Quant à son père, et ses frères... Il n'a plus de famille, je lui refuse de s'en créer une avec moi.
Je préfère m'éloigner du sujet brûlant qu'est ma mère.

- Pour ce qui est des autres. Johanna sait qu'elle est le bienvenue au Douze, et je pense qu'elle viendra, ne serait-ce que pour goûter les... plaisirs qu'offrent la diversité masculine de notre district.

Enfin, pour le moment, si je m'en tiens à la crise de nerf qu'elle a fait, elle ne quittera pas le Capitole sans avoir pu s'entretenir avec Pandore Snow. Et je doute que les Autorités prennent ce risque.

- Et Gale ? questionne Peeta à brûle pourpoint.
- Pour sa propre sécurité, il vaut mieux qu'il évite le Douze quelques années s'il ne veut pas se prendre ma main dans la figure !

J'observe ma main bandée avec amertume. Je n'ai jamais espéré me réconcilier avec lui, mais le souvenir de notre dernier échange est plus douloureux que des os fêlés.
Peeta ne m'a posée aucune question à ce sujet. Après ma remarque, il doit en conclure que les choses se sont mal passées. Et c'est le cas. Il n'a pas besoin de connaître les détails. Surtout pas.

- Tu connais l'histoire de Pandore, et de la boite de Pandore ? me demande soudain Peeta.
- Pardon ?
- C'est une ancienne histoire mythologique. Je la connais parce que mon père me l'a racontée quand j'étais plus jeune. Pandore était une femme magnifique créée par un Dieu qui l'offrit au frère d'un de ses ennemis.
- Il lui a offert une femme ? Comme un objet ? je m'insurge.
- C'était un Dieu... Enfin, il lui a offert, et la jeune femme est arrivée, avec une boite.
- La boite de Pandore ? je demande.
- Exact. Elle avait pour ordre de ne jamais l'ouvrir, jamais. Evidemment c'était une ruse, et Pandore l'ouvrit, continue Peeta.
- Et il y avait quoi dedans ?
- Tous les maux du monde. Laisse-moi me souvenir, il y avait... la vieillesse, la maladie, la guerre, la famine, la misère. Et aussi... la folie, le vice, la tromperie, la passion, l'orgueil et enfin la crainte irraisonnée. [4]
- Charmant...
- Pandore ne réussit qu'à conserver une chose dans la boite. La crainte.
- Très symbolique venant des Snow pour nommer cette demoiselle. Pandore Snow, celle que le gouvernement craint, je commente.
- Craignait, corrige Peeta.
- Peu importe, il y aura toujours quelque chose dont nous aurons peur. Il y aura toujours une menace. Elle changera juste de nom.

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22 janvier

Notre retour au Douze s'est fait avec le plus de discrétion possible. Pas de comité d'accueil, merci bien. Les habitants qui nous croisent ouvrent de grands yeux surpris et certains nous sourient maladroitement. Je ne leur rends pas la politesse, avoir dévoilée à tout Panem que je partage ma vie avec Peeta ne me transforme pas en voisine complaisante.
Le premier arrêt de Peeta est sa boulangerie, afin de vérifier si tout ne s'est pas écroulé en son absence. Il est accueilli avec bonne humeur par son équipe. Visiblement, Leevy, Nahel et Joh s'en sont sortis très honorablement, mais Peeta ne peut s'empêcher de passer une heure à inspecter, poser des questions, et montrer qu'il peut à nouveau porter des sacs de farines.
Haymitch passe par la boutique de Sae prendre de l'alcool et rentre chez lui retrouver ses oies. Au fond, je suis sûr qu'il aime leur présence, qui lui donne une bonne raison de se lever autre que de venir nous voir quand il ne sait pas quoi faire. Je ne crois pas qu'il assume entièrement le fait que la présence de deux gamins comme Peeta et moi lui soit indispensable, lui qui s'est si longtemps vanté d'être un ermite. Il ne l'acceptera peut-être jamais.

Nous finissons par rentrer chez moi, où Delly s'invite pour parler de ces derniers jours. Je ne sais pas vraiment comment raconter cette semaine avec détachement. Qui plus est, en ce qui concerne mon couple avec Peeta, Delly est depuis un certain temps au courant.
Alors comme souvent, c'est Peeta qui se charge de parler, et il arrive à décrire notre séjour forcé sans trop en dire, en choisissant les anecdotes. Peu intéressée d'entendre ça de nouveau, j'abandonne ce petit monde sans trop de regret et pars chasser.
Retrouver ma forêt me fait un bien fou et c'est seulement quand la nuit tombe que je pense à revenir sur mes pas, déposant mon gibier chez Sae et faisant un crochet par la boulangerie Mellark.
Sur le pas de la porte de chez moi je retrouve alors quelqu'un qui, je le réalise, m'a manquée. Buttercup. Si j'avais pensé dire ça un jour ! Buttercup, sa tête impossible, son caractère épouvantable ! Je l'attrape sous les flans tandis qu'il siffle de mauvaise humeur, ce qui me fait sourire. Rien n'a changé.
Avant de retrouver Peeta, je fais un détour dans la cuisine, m'échinant à faire marcher une de ses satanés machines électroménager. Finalement, je le rejoins dans le salon, une assiette dans les mains.
Peeta me regarde avec surprise m'assoir sur le tapis, et l'inviter d'un geste de la main à m'y rejoindre. Il s'installe et ouvre grand les yeux en découvrant ce que j'ai cuisiné.
Dans l'assiette se trouve une tartine de pain grillée, ou plutôt carbonisée d'un côté et moelleuse de l'autre. Mais Peeta ne se trompe pas sur le symbole et je lève les mains, temporisant les choses :

- Quand on s'est... disputé, au mariage, je t'ai dit des choses horribles. Tu as parlé du mariage qu'on aurait dû avoir pour rester en vie. J'ai repensé ensuite à l'autre mariage, celui que tu as inventé pour essayer de faire annuler l'Expiation, pour faire croire que j'étais enceinte... Tu as dit qu'on avait fait ça en toute intimité, un soir, avec du pain grillé. Je... je ne te promets rien ce soir, je ne veux toujours pas me marier, mais partager ce pain, si tu veux bien, c'est juste pour te faire comprendre que... je n'ai pas besoin d'une cérémonie, d'une fête, d'un papier officiel. Tu es là, et je compte bien que tu y restes jusqu'au bout. Moi je reste, avec ou sans mariage. Et toi ?

Alors Peeta coupe le pain en deux et m'en donne la moitié.

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Lexique :
[1] : Oui, on peut objecter à Katniss que tous ceux qui ont connu le même drame qu'elle, et ils sont nombreux, peuvent la comprendre. Mais c'est Katniss, sa douleur, qui est immense, et surtout, l'absence de Prim. Elle n'a pas encore le recul nécessaire pour concéder que d'autres peuvent souffrir autant qu'elle. Pas même sa mère c'est dire ! Et elle ne l'aura pas avant un moment.

[2] : Les afficionados d'Orgueil et Préjugés reconnaitrons ici une phrase tirée de l'œuvre éponyme, lors d'un énième débat entre Darcy et Elizabeth Bennet.

[3] : J'avais jeté les prémices de l'enfance qu'a pu vivre Pandore Snow, au Capitole. Seulement, l'évoquer n'était pas nécessaire dans ce chapitre. Du coup, je laisse le soin à votre imagination de remplir les blancs.

[4] : L'histoire commune dit que le dernier mal contenu dans la boite était l'Espoir. Or, si j'en crois mon ami Wikipédia et mon mari, c'est plus nuancé. Les traductions et interprétations du mot grec originel changent selon Hesiode ou nos contemporains, et selon ces derniers, le dernier mal est en fait l'appréhension ou la crainte irraisonnée, celle que quelque chose arrive, dans le cas de cette légende, la crainte que les maux de la boite nous tombent dessus. En gros. J'ai choisi la dernière interprétation, ça colle avec ma vision des choses, mais vous pouvez aussi, comme mon revieweur Jabberwock, y voir l'Espoir, ça peut être tout aussi prophétique et glauque.

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J'ai eu du mal à trouver une chute à ce chapitre tout simplement parce que ça termine la partie principale de cette fanfiction. 21 chapitres à suivre la renaissance de Katniss (et Peeta) pendant un an, à inventer un futur à Panem, et aux autres personnages. A partir de maintenant, la fiction se concentrera sur les futurs évènements importants de la vie de Katniss et Peeta, et il y aura des bons dans le temps assez conséquents, sûrement en année.
Pour le reste, et malgré l'attente, j'espère ne pas vous avoir trop déçue.
La dispute entre Gale et Katniss m'a vraiment bloquée très longtemps, et j'ai même changé quelques passages au dernier moment, pour plus de cohérence, à l'origine, ils couchaient presque ensemble, presque. Finalement non, c'est ridicule.
Trouver une suite logique à
l'ultimatum de Katniss et Peeta au sujet des enfants a aussi été difficile. J'espère que la solution que j'ai trouvée pour lier un peu tout ce dont j'avais envie de parler, d'évoquer, vous a plu. En revanche, le dialogue entre Katniss et Pandore Snow a été génial à écrire.
Pour ce qui est de
Cinna, ahh, Cinna. Ca faisait longtemps, très longtemps que je me demandais qu'elles étaient vraiment sa vie, son histoire, je n'arrivais pas à trouver quelque chose qui explique son combat, ses phrases sibyllines, ses actes. C'est finalement mon mari qui m'a aidée à y voir plus clair et c'est à deux qu'on a créé cette histoire. A voir maintenant si vous la trouvez réaliste ou pas. Je sais que cette histoire de lettre est un peu capillotracté, mais je ne voyais pas qui pourrait parler à Katniss de la vie de Cinna, tant il était secret sur sa propre existence. C'est aussi ma façon de lui dire adieu tellement j'ai été malheureuse quand j'ai compris qu'il était mort. Un instant, j'ai songé à le faire vivre à nouveau, comme s'il s'était caché, et avait survécu. Mais c'est comme pour Gale, improbable et ridicule !

Encore une fois,je m'excuse platement pour le temps qui passe entre deux chapitres. J'ai l'impression de vous manquer de respect, et ça m'ennuie beaucoup. J'espère que mon histoire vaut l'attente, et vous retrouver en review.
Je vous dis à bientôt pour la suite et encore
merci d'être là !