Chapitre XX

Ma main était partie en reconnaissance sous mon oreiller. Il faisait noir. J'étais dans mon lit, sur le ventre, la tête si bien enfoncée dans mon coussin que j'avais même un peu de mal à respirer. Je dormais paisiblement jusqu'à ce que mon portable se mette à vibrer. J'avais émergé dans un sursaut avant de retrouver une consistance de mollusque et de partir à la recherche de ce petit bijoux technologique. Lorsque j'ai mis la main dessus, j'ai tourné la tête pour voir qui était la personne ayant décrété de me faire partager son insomnie et j'ai aussitôt fermé les yeux, l'impression d'avoir la rétine de brûlée. J'ai relevé une paupière lentement pour apercevoir que le numéro qui s'affichait m'était inconnu, et décrocher. Je n'ai même pas eu le temps de prononcer un mot ; de lourds sanglots me sont parvenus et une voix déformée que j'ai eu beaucoup de mal à reconnaître s'est fait entendre ;

-L-Luna ? S'est-on enquis.

Je me suis redressé en m'appuyant sur l'avant-bras que j'avais de libre. Mon cœur avait manqué un battement.

-Draco ? Ai-je demandé en retour, la formulation des mots rendue difficile par ma bouche pâteuse.

A l'autre bout du fil, il y a eu un hoquet de surprise. Craignant que l'appel soit coupé net, j'ai immédiatement ajouté ;

-C'est Harry. Qu'est-ce que tu as ?…

J'avais les entrailles comme comprimées. Il s'était passé quelque chose. Je le savais. Il s'était volatilisé quand les filles et moi étions encore dans ce magasin et, même venant de lui, ce n'était pas normal. J'aurais dû céder à mon idée première et aller voir chez lui. Au lieu de ça, j'avais choisi de le laisser tranquille… Ce genre de décision ne me ressemblait pas mais je m'étais dit que peut-être ça lui plairait que je lui laisse un peu d'air. J'aurais dû écouter mon instinct plutôt que ma tête. J'avais toujours été mauvais pour réfléchir, et ça n'allait pas miraculeusement changer. Je m'en serais giflé.

-… Je… Je veux p-parler à… à L-Luna…, a essayé d'éluder mon grand amour.

-Tu aurais eu plus de chance que ce soit elle qui réponde si tu n'avais pas fait mon numéro…, ai-je raisonné.

-Mais c'est elle q-qui… Quand… C'est elle qui m-m'a…

Aaah. Elle avait récidivé. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait ce coup de donner mon numéro sans dire à qui il appartenait réellement et, évidemment, lorsque les gens appelaient, ils estimaient bien logiquement que c'était à elle qu'ils allaient s'adresser. J'ai expliqué à mon Apollon le piège dans lequel il était tombé puis suis retourné au principal problème. C'est-à-dire au fait que j'entendais l'amour de ma vie renifler, tousser et pleurer.

-Qu'est-ce qui t'arrive ?

-R-rien…

« Mais oui. Appelle-moi gland tant que tu y es. »

-Où est-ce que tu es ?

-Chez m-moi…

-Attends-moi à la grille, alors.

-C-Comment ? S'est-il inquiété, ne devant pas comprendre où je voulais en venir.

-Attends-moi à la grille, ai-je répété. Je viens te chercher.

-Quoi ? N-non ! S'y est-il opposé.

Ayant coincé mon téléphone entre mon épaule et mon oreille, je m'étais déjà levé pour attraper le premier pantalon qui passait par là.

-Ce n'était pas une question, ai-je rétorqué. Je viens te chercher. Avance jusqu'à la grille des Paons. Je fais aussi vite que je peux.

J'ai mis un terme à l'appel et soufflé. A part le nœud dans mes tripes, j'arrivais à garder mon calme et à donner le change. J'étais assez fier de moi. Je n'aurais pas réussi à venir en aide à Draco en paniquant. Je suis sorti de ma chambre et ai rejoint celle de mon père en allumant toutes les lumières sur mon passage. Mes yeux, du fait de mon réveil dorénavant complet, se sont très vite habitués au changement. A peine avais-je allumé la lampe principale de la chambre de mon père qu'il était debout, les globes éclatés, mais prêt à intervenir. La classe de la police.

-Faut que tu m'emmènes aux Paons, ai-je signalé.

Il a fait les yeux ronds en attrapant ses lunettes.

-A cette heure-ci ? M'a-t-il interrogé, après un regard à sa montre.

-Oui.

Mon père, derrière l'air un peu nigaud qu'il pouvait arborer parfois (et dont on disait que j'avais hérité), était loin d'être un homme stupide. Il savait que je ne l'aurais pas sorti de son lit à une heure pareille ni n'aurais sollicité un tel déplacement sans une bonne raison. Aussi s'est-il contenté d'enfiler une chemise et un pantalon avant de saisir ses clés de voiture. Tandis que nous roulions, j'avais la main droite sur le clippe de ma ceinture de sécurité, la gauche sur la poignée de la portière, et l'une de mes jambes était agitée par un tic nerveux. Lorsque le véhicule a atteint le Basilic (nom de la route qui traversait Serpentard), il s'est mis à cahoter sur le chemin irrégulier. Mon impatience ne faisait que grandir et j'étais reconnaissant à mon père de ne rien dire.

Quand enfin nous sommes arrivés devant les Paons, j'ai jailli hors de la voiture et me suis retenu in extremis de courir vers les grilles qui s'ouvraient sur mon futur mari. Je me suis forcé à marcher tranquillement vers lui. Lorsque nous avons été face à face, je me suis probablement décomposé en voyant ses yeux injectés de sang, son teint blafard et ses joues trempées. Mais j'ai souri.

-Ce serait une « démonstration intempestive d'affection » si je t'étreignais, là tout de suite ?

Il aurait fallu qu'il dise oui. Qu'il me rejette encore. Ç'aurait été la preuve qu'il allait mieux que dans le film que je m'étais fait. Mais il a juste hoché négativement la tête et m'a ainsi donné l'autorisation de le prendre dans mes bras. Ce que j'ai fait. Et j'avais mal de le sentir trembler contre moi. De l'entendre pleurer sans cette distance émotionnelle apportée, même inconsciemment, par un portable. D'avoir ses larmes qui s'écrasaient dans mon cou… De le voir souffrir sans savoir quoi lui dire pour qu'il aille mieux. Alors mon père a baissé sa vitre.

-Allez, les garçons. Personne ne passera sa nuit dehors.

Et même si c'est compliqué à imaginer, Draco s'est laissé entraîner sans lutter jusqu'à la voiture, puis jusqu'à chez moi, et enfin jusqu'à ma chambre. Mais il n'a pas cessé un seul moment de sangloter. En d'autres circonstances, ç'aurait été un rêve éveillé que de l'avoir dans mon lit avec moi, mais cette nuit-là, c'était plus un cauchemar qu'autre chose. Et ce n'était même pas dû au fait que je n'aimais pas le bruit. Je savais que tout ça devait avoir un rapport avec Narcissa, mais j'ignorais ce qui avait pu le pousser ainsi à bout. Et j'étais incapable de me représenter ce qu'il pouvait ressentir. Je ne pouvais pas non plus l'obliger à me parler. La seule chose qui était en mon pouvoir, c'était d'être là. D'apporter une présence. Et d'attendre.

Au matin, lorsque j'ai ouvert les yeux sans me souvenir de quand je m'étais endormi, il était toujours là et n'avait pas pris la moindre distance d'avec moi. Ç'aurait été érotique si on n'avait pas été tous les deux habillés. Non, là, si je transpirais, c'était uniquement parce que je crevais de chaud à cause du climat d'une belle matinée bien entamée et d'un soleil cognant durement sur ma fenêtre (j'avais encore oublié de fermer mes volets). Et bien sûr, avec toute la subtilité dont j'étais capable, j'ai réveillé mon Apollon en tentant de me dégager. Il s'est relevé légèrement. Son regard est tombé dans le mien. Sa bouche était littéralement à une dizaine de centimètres de la mienne. Je louchais même certainement un peu dessus. J'aurais pu l'embrasser. Il n'aurait jamais réagi assez vite pour m'éviter. J'aurais pu. Je l'ai envisagé mais…

« Non. Si je fais ça, il me bute. »

Du coup, j'ai été sage. Je n'ai pas bougé. Pas parlé. Je l'ai laissé choisir. Et il a piqué un fard avant de reculer vivement. Il a arrêté de respirer. Est devenu encore plus rouge parce qu'il suffoquait. A presque hyperventilé. Puis s'est mis debout.

-Je suis désolé ! Je-… Je-… Pour hier, c'était… J'ai honte, je… Pardon !

J'ai levé le pouce.

-Je ne te jetterai pas aux lions pour ça, rassure-toi.

J'ai récupéré mon téléphone et l'ai agité comme un trophée.

-Maintenant, j'ai ton numéro.

Il a encore manqué d'air. J'étais de nouveau plutôt fier. Hedwige a hululé. Deux dixièmes de seconde plus tard, Draco avait les mains dans la volière de ma chouette. Je me suis laissé retomber mollement sur mon oreiller. Mon grand amour avait plus d'affinité avec mon oiseau qu'avec moi. Que Cupidon croise ma route et j'irais en enfer pour déicide.

[... ... ...]

Note de l'auteur : Cette fois c'était tendu de mêler humour et drame ; j'espère que le résultat est correct. J'ai bien galéré à écrire ce chapitre ; je ne voulais pas que ça vire au truc super romantique mais quand même mettre une grosse baffe dans la nonchalance habituelle d'Harry.