21.

Le second du Pharaon tournait fréquemment la tête vers l'aire surélevée où se trouvait son capitaine, et qui paraissait particulièrement fébrile – bien que nul souci de vol ne justifie ce comportement.

Voyant le jeune homme se lever d'un bond, il l'imita. Mais avant d'avoir pu faire un geste, une comète familière traversa la passerelle pour s'immobiliser devant Alguérande.

- Pouchy !

Alguérande aida son cadet, tremblant et décomposé, à se remettre sur ses pieds.

- Que t'arrive-t-il ?

- Balkendorf s'est emparé de Terra IV ! Il a exécuté Sandromange, et Torien n'a eu que le temps d'allier son énergie à la mienne pour m'envoyer ici.

- Et Torien ?

- Il a réintégré l'Arbre de Vie afin de le protéger. A l'intérieur, il ne risque rien… Sauf si Balkendorf se concentre sur lui durant trop de temps… Torien s'est dit que je serais en sécurité auprès de toi.

- Mauvais calcul, grimaça Alguérande. Je suis le suivant sur la liste des personnes à abattre du Seigneur des Carsinoés. Et à double titre puisque Talmaïdès m'a rejoint. Mais ne t'inquiète pas, Pouch', tu peux rester.

L'adolescent se serra contre son frère.

- Je t'aime, Algie, fit-il, d'une toute petite voix.

- Lieutenant Oxymonth, pouvez-vous indiquer dans le livre de bord que je prends mon cadet en charge ?

- Tout de suite, capitaine.

- Ensuite, rejoignez-moi à mon bureau.


A l'entrée de son lieutenant, Alguérande lui désigna un siège.

- Votre petit frère s'est-il bien installé ?

- Le synthétiseur de vêtements va lui composer une garde-robe d'ici à notre prochaine halte. Pour le reste, il devrait trouver ses marques. Je voulais vous parler de lui.

- Je m'en doutais.

- N'est-ce pas contraire au règlement qu'il soit à bord ?

- Ça vous aurait empêché de le garder ?

- Bien sûr que non ! Mais disons que je ne voudrais être éjecté de la Flotte avant même d'y avoir vraiment débuté ! Et j'ai déjà commis de sacrés impairs…

Le jeune homme se mordit les lèvres en voyant Gander opiner du chef.

- Vous aviez donc deviné, Gander ? !

- Que vous avez laissé filer le chef de la bande des Pirates : oui. Maintenant, je comprends pourquoi, vu son visage. Mais il est hors de question que cela se reproduise, à la prochaine fois où vous croiserez quelqu'un du passé ! Mon rapport est prêt…

- Je vous sais gré de ne pas l'avoir envoyé.

- Je voulais d'abord savoir, capitaine, fit le lhorois. J'aurais cependant apprécié que vous vous confiez à moi.

- Je ne vous connais pas assez… Et vous n'auriez malgré tout pas toléré ma faiblesse. En fait, vous auriez dû faire suivre le rapport à l'Etat-Major, je devrais vous sanctionner pour cela ! En revanche, je vais attendre que vous ayez répondu à ma question !

Gander reposa sa tasse de thé.

- Vous deviez recueillir votre frère ! Il est mineur, et le lieu où il résidait n'était plus sûr semble-t-il. Et, à ce bord, vous êtes son parent le plus proche. Par contre, il demeure en effet un enfant et un civil. Il ne peut pas rester bien longtemps… Son arrivée, cependant a été plutôt… surprenante. Et s'il peut voyager ainsi, la menace doit être vraiment spéciale pour qu'il la redoute, et vous aussi pour le garder à portée du regard et de la main ! Me parlerez-vous, capitaine ?

Alguérande soupira.

- Un adversaire que je pensais avoir battu est revenu d'entre les morts… Et vu le fil à retordre qu'il m'avait donné, je ne vois vraiment pas comment le surpasser. Il a envahi Terra IV, il dispose désormais de mon cœur d'énergie et de celui de Pouchy d'où sa fuite.

- Je connais un tel ennemi ? J'aurais forcément dû en entendre parler !

Alguérande laissa un long moment son regard perdu dans les étoiles qu'il apercevait par le grand hublot de la pièce.

- Où étiez-vous quand les Carsinoés et leur Empereur régnaient ?

- Je crains d'avoir été leur petit soldat bien docile, avec ma capitaine de l'époque. J'ai des flashes de combats, mais c'est à peu près tout ce que j'ai comme souvenirs de ces années. Heureusement, quelque part, que je n'ai pas eu de famille, je n'aurais pas retrouvé que ruines et cadavres en reprenant mes esprits. Ma capitaine n'y a pas résisté et s'est grillé la cervelle…

- Désolé. Mes condoléances.

- Merci. Elle était formidable, vous savez !

- Oui, nombre de valeureux guerriers ont été utilisés et sont tombés sous les manipulations des Carsinoés, commenta Alguérande. Quelque part, je vous envie de ne pas vous rappeler de ces années sordides…

- Votre opposant était l'Empereur ou son âme damnée de Gordan ?

- Vous visez haut, Gander, ricana Alguérande.

- Je dirais plutôt que je ne connais que ces deux tristes individus ! s'excusa le lhorois. Vous étiez encore si jeune à cette époque, capitaine, je suppose que votre père vous avait mis en sûreté, ainsi que vos frères et votre sœur ?

- Il avait d'autres culs de papillons à fouetter. Nous avons tous payé le prix le plus élevé qui soit… Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour son amnésie de Pirate débutant !

Le jeune homme respira profondément à plusieurs reprises.

- Oubliez mes propos, Gander. Ce n'étaient que des états d'âmes personnels que j'aurais à jamais dû garder pour moi. Et, contre cet ennemi, personne ne peut rien, ne vous tracassez donc pas.

- Si, bien sûr ! Vous êtes mon capitaine ! J'ai à prendre soin du Pharaon et de vous ! Et si vous êtes menacé…

- Aucune protection, normale, ne pourrait garantir mon intégrité physique, assura Alguérande. Je me battrai, le moment venu. Je dois m'assurer que mon petit frère s'est bien installé, retournez sur la passerelle et chargez-vous de la supervision du cuirassé jusqu'à mon retour.

- A vos ordres, capitaine.

Un bip indiqua qu'Ark l'Ordinatrice Centrale, allait s'adresser à eux via l'interphone de la salle.

- J'ai une navette intergalactique en approche, capitaine Waldenheim, informa-t-elle. Son indicatif la rattache à l'Arcadia. Son pilote, un certain Khell Lhuronde demande la permission d'atterrir sur un de nos ponts. Que dois-je lui répondre ?

- Autorisation accordée… Je ne peux plus me dérober…