La géante de glace
Mon coeur battait la chamade, je n'arrivais pas à penser correctement. Je regardais simplement mes mains bleues sans réfléchir, mon cerveau semblant s'être éteint. Je regardais mes paumes, puis le dos de mes mains, puis les paumes. Je n'arrivais pas, je me refusais de comprendre. Tout autour de moi s'était stoppé, le monde semblait avoir arrêté de tourner. Je vis la vapeur qui s'échappait d'habitude de mes lèvres disparaître, la sensation de froid s'estomper.
Je tentais de respirer normalement, mais un poids pesait sur ma poitrine. Une sensation de dégoût profond et d'admiration sans faille qui se répandait en moi.
Je parvins tant bien sur mal à connecter quelques neurones afin de retrouver mes esprits.
Mes pensées s'entrechoquèrent violemment. J'étais une géante des glaces. Une géante des glaces, comme Loki, comme ces hommes que les Avengers combattaient, comme les Asgardiens massacraient depuis des siècles, comme j'en avais tué i peine quelques minutes.
Des êtres semblables à moi, de la même race que moi, qui auraient pu être de ma famille.
Le goût de la bile envahit ma gorge mais je ne vomis pas. Le choc était encore trop grand.
Ma vision jusque là noircie sur les côtés s'élargit rapidement, me permettant d'avoir une large vue sur les alentours.
J'avais l'impression que mes sens étaient exaltés, grâce au Tesseract ou à ma nature bleue soudainement dévoilée, je ne savais.
Je voyais mes amis au loin trembler de froid car la température devait bien être tombée à -20°C, mais je ne sentais rien, pas le moindre frisson. L'air piquant me plaisait, je me sentais vivante, fraîche. Je me sentais moi et en même temps une étrangère. Comment cette nature était-elle possible? Comment ne m'en étais-je pas rendue compte avant, au Canada par exemple?
Loki avait-il les réponses à toutes ces questions?
Son odeur de cuir et de givre me parvenait parfaitement bien malgré que le vent ne soufflait pas dans ma direction.
Il baissa la tête du haut de son building et croisa mon regard. Nos yeux rouge sang s'accrochèrent, se lièrent un instant, puis un fin sourire s'étira sur son visage.
J'eus aussitôt l'envie irrépressible de le frapper, de lui faire du mal. Il savait. Oh, cela faisait longtemps qu'il savait, et il se délectait de ma surprise et de mon désarroi.
Mon visage se durcit, ma mâchoire se contracta, mes poings se serrèrent et la magie de glace coula entre mes doigts. Oui, c'était sûrement cette nature Jotün qui l'avait poussé à me choisir pour être le réceptacle du Tesseract. Sans cela je serais morte.
Mais le cube de glace originel créé par Odin ne répond qu'à l'appel de ses semblables. C'est pourquoi Loki ne craignait pas de le toucher directement dans son projet de le mettre en sécurité.
Il était désormais en mon pouvoir de remettre à sa place ce sale gosse qui se moquait de moi du haut de son immeuble. J'avais la magie de glace et le Tesseract palpitant dans ma poitrine. J'étais invincible, intouchable. J'avais une pure confiance en moi qui coulait dans mes veines battant follement.
Je me mis en marche, d'abord mécaniquement puis avec une démarche plus sûre et assurée. Je voyais vaguement mes amis, les Avengers, s'écarter sur mon passage, murmurer mon nom, me regarder avec surprise et incompréhension.
Une main douce que je connaissais bien se posa délicatement sur mon épaule gauche. Je m'arrêtais un instant, tournant imperceptiblement la tête:
"Laisse le moi, Steve. Il n'appartient qu'à moi.
-... Fais attention à toi.
-Ne t'en fais pas."
J'eus un instant d'hésitation, puis murmurais: "Je t'aime."
Je repartis en soulevant des nuages de neige derrière moi. La poudreuse fraîchement tombée collait à mes bottes mais ne me ralentissait pas.
J'éclatais d'un coup de poing la porte de verre de l'immeuble et y entrais. La température n'y était pas plus élevée, mais cela ne m'atteignait pas.
Je gravis les marches givrées deux par deux, la rage au ventre. Cet enfoiré riait de moi là-haut, pensant sans doute être en sécurité et hors d'atteinte. J'allais lui faire ravaler son assurance, son sourire et son rang de prince. Il allait enfin parler. Le moment qu'il me demandait d'attendre était enfin venu et je n'allais plus me gêner.
Non, sa tête d'ange n'allait plus me stopper, sa voix ne m'envoûterait plus, son sourire ne dévierait plus mon attention et ses belles paroles ne contrarieraient pas mon objectif.
J'ouvris violemment la porte menant sur le toit. La neige y était épaisse et j'eus du mal à me hisser dessus. Loki était face à moi, il m'attendait avec un petit sourire triste, mais je m'en fichais bien. J'allais lui coller mon poing dans la figure une bonne fois pour toutes, comme j'aurais du le faire il y a bien longtemps.
Je fondis sur lui comme un rapace et le saisi entre mes serres - mes doigts -. Sa gorge au creux de ma paume palpitait rapidement. Je crachais, en furie:
"Ça y est? Tu t'es bien foutu de ma gueule? Je peux t'éclater maintenant? Tiens, on va pas attendre!"
Je lui collais une droite magistrale qui l'envoya dans la neige. Dommage qu'elle ait amortit sa chute, j'aurais aimé qu'il se cogne contre le béton.
Il s'assit comme si de rien n'était, se frottant la joue et rigolant doucement: "Hehehe... Je me doutais que tu ferais quelque chose comme ça...
-Ah ouai?! Et ça, tu t'en doutais?!"
Je lui assénais un coup de pied dans l'estomac. Cela ne sembla pas l'affecter outre mesure parce qu'il continua à rire. Cela eut le don de m'exaspérer d'autant plus. Je lui hurlais au visage:
"Dis moi! Dis moi si tu trouves ça si drôle! Depuis combien de temps sais tu?"
Il se frotta la nuque: "Depuis très longtemps, Nihal. Te rappelles tu? Je suivais tes moindre déplacements sur Midgard...
-Pourquoi ne t'es tu jamais montré? Pourquoi ne m'as tu jamais aidé, pourquoi ne m'as tu jamais révélé ma vraie nature?
-Ton père me l'avait interdit. J'ai essayé de t'aider, je t'assure, mais je ne voulais pas t'effrayer avec mon apparence bleue et la tienne... Une jeune enfant sur Terre n'a pas besoin de penser qu'elle est un monstre...
-Si tu m'en avais parlé je ne me considérerais peut être pas comme un monstre!
-Je ne pouvais pas... Ton père...
-D'ailleurs! Qui est-il, cet enfoiré? Un géant de glace? Pourquoi m'a-t-il laissé sur Terre?"
Loki se releva en soupirant: " C'est compliqué...
-Ne t'enfuis pas!"
Il avait déjà sauté dans le vide. Sans hésiter, je plongeais à sa suite. Pendant ma chute je le vis se relever et se diriger vers les décombres de la Stark Tower.
Mon atterrissage fut beaucoup plus doux que ce à quoi je m'attendais en ayant sauté d'une vingtaine d'étages. Le Tesseract, sans doute. Ou ma nature bleue.
D'un mouvement de la tête je fis comprendre à mes amis que je souhaitais m'en occuper seule. Je n'allais pas le laisser partir ainsi et s'en sortir aussi facilement.
Je grimpais sur la montagne de gravas, tanguant légèrement mais tenant bon en voyant mon objectif au sommet. Je m'arrêtais à cinq mètres de lui et je lui criais:
"Alors! Dis moi!"
Il eut un bref rire un peu triste: "Si tu es restée sur Midgard c'est parce que ta mère est d'ici, Nihal. Sans le vouloir tu es née bâtarde. Ton père ne pouvait te garder à Jotünheim, alors il t'a laissée ici. Il savait que tu serais mieux accueillie chez les mortels dont tu te rapproches plus.
-En quel point?
-Tu ne vis pas aussi longtemps qu'un Jotün ou qu'un Asgardien. Tu as hérité de la nature terrienne de ta génitrice morte en couches.
-Pourquoi mon père n'a-t-il jamais cherché à me contacter?!
-J'aimerai te dire que c'est parce qu'il n'en a pas eu le temps ou parce que tu es une bâtarde, mais il n'en est rien. À vrai dire, il avait envisagé de te rencontrer, de t'expliquer. Mais..."
Je n'étais pas sûre de vouloir entendre la suite. Je me doutais au fond de moi de ce qu'il en était, et je ne voulais pas l'entendre dire, je ne voulais pas qu'il confirme cette idée. Mais évidemment il le fit, indifférent à mes états d'âme:
"Il n'a pas pu. Parce que je l'ai tué avant."
Mon coeur se serra douloureusement. Perdre son père nouvellement annoncé me faisait mal bien que je ne l'avais jamais connu. J'ignorais les raisons qui avaient poussées Loki à tuer mon père, mais il allait le regretter. Il murmura, plus pour lui même: "Je le regrette déjà, tu sais."
Je m'en fichais. La haine aveugla les yeux couleur sang et je brandis mon épée, la lame au clair. Je gravis les derniers décombres me séparant de lui, bondissant comme si la rage m'avait donné des ailes.
Je lui assénais le premier coup d'une longue série.
