21.

- Une carrière, véritable champ de mines, vu que tout est prêt à faire sauter pour permettre les fondations des constructions à venir, papa… !

- Quoi, mauvais choix ? Je n'ai pas trouvé d'endroit plus désert ! J'ai bien cherché, je t'assure !

- Tu n'aurais pu faire meilleur choix, assura Alguérande avec un clin d'œil complice à l'adresse de son père, puisque nous ne pouvons plus repousser le moment de la confrontation !

- Tu es prêt ?

- Impossible, comme tu t'en doutes ! J'ai fait la paix avec mon passé de sévices, pas avec ma tortionnaire !

- Et elle doit disparaître, définitivement, sans cela tu ne t'en sortiras pas, et il te faut absolument apaiser la détresse qui a donné naissance au Monarque. Sans cela, une récidive serait toujours possible, et nous ne pouvons le permettre !

- Je sais, papa… Je suis censé être le défenseur des univers, et j'en suis la pire menace !

- Une vieille rengaine, avec les Mâles Alphas de notre lignée, remarqua le grand Pirate balafré. Tu ne changeras rien à cette constante !

- Mais pourquoi ? se récria Alguérande alors qu'ils cheminaient sur le chantier fermé pour les traditionnels congés du bâtiment. Je n'ai pas demandé ces pouvoirs, ils me sont tombés dessus, avec le positif et le négatif… Et je ne comprends toujours pas grand-chose à toutes ces démêlées !

- Tu ne pourras rien contre cette malédiction, ou cette bénédiction, selon l'antique adage.

- Comment le sais-tu ?

- Aldéran et moi avons eu par le passé de très longues conversations. Il m'a parlé de ses expériences, de ses doutes, de ses fiertés.

- Je suppose qu'il n'a pas omis le passage sur le cortège de souffrances de ces talents ?

- Il a eu plus que son compte de douleurs, je peux te l'assurer !

- Je n'en doutais pas… Mais j'aurais aimé que ça ne me tombe pas dessus !

- Je sais, mon garçon. Je n'y puis rien. Pour le peu que j'ai eu à approcher ce monde, il est aussi terrible que merveilleux… Je suis désolé d'avoir ajouté ce poids à ta destinée, mon pauvre chéri !

- Tu n'y es pour rien… Tu ne m'as même pas désiré ! jeta le jeune homme, acerbe, en fureurs, ses sentiments violents exacerbés comme jamais, et même – voire surtout – contre ses proches.

- Oui, Algie, personne n'a souhaité ta venue au monde. Sauf peut-être celle qui t'y a mis, mais pas dans un but d'amour, pour ses intérêts, répondit son père, sans se démonter ou se mettre en colère sous la gratuite et meurtrissante accusation. Tu avais le cœur des Waldenheim, bien plus encore, tu étais un être unique, elle n'a pu que te haïr pour cela… Parce que justement tu n'avais aucune haine au cœur !

- Là, tu fonds dans le mélo, mon petit papa !

- Un peu d'ironie, c'est tout ce qu'il nous reste avant l'entrevue… Tu vas tenir bon ?

- Non, je ne crois pas…

Alguérande se mit à trembler de tous ses membres.

- Je crois… Je crois que je sens son parfum, c'est insupportable !

Son père fronça le sourcil.

- Léllanya n'a jamais porté d'eau de toilette, surtout à fortes effluves. C'est une règle de base de tout Pirate, ou tout guerrier, pour ne pas se faire repérer lors d'un assaut ! Si tu la perçois, c'est qu'elle l'a voulu.

Albator s'assombrit.

- Evidemment, elle veut que nous sachions qu'elle est bien présente ! Elle nous attend, elle s'est préparée… Et, sincèrement, Algie, je ne vois vraiment pas ce que nous allons pouvoir lui opposer !

- Si seulement on pouvait ne pas faiblir, soupira le jeune homme. Mais je n'en peux déjà plus, papa ! Mes jambes ne me portent plus et tout tourne… En fait, c'est bien elle qui avait raison : il n'y aura aucun affrontement, j'en suis totalement incapable !

- Elle l'espère…

Albator prit son fils par les épaules.

- Ne lui donne pas raison, je t'en supplie ! ? Il n'y a que nous deux pour empêcher cette folle furieuse de reprendre ses exactions, le cortège de malheurs qu'elle traîne avec fierté dans son sillage de prédatrice ! Il faut en finir avec cette horreur sur jambes, Alguérande !

- Je suis désolé… Je comprends tout ce que tu m'as dit, je sais que tu as raison, mais tout mon corps se révulse, me lâche !

- Bien, c'est tout ce que j'espérais, se réjouit Léllanya qui les attendait effectivement sur un monticule de terre et de métal. Je n'ai été créée que pour cela. Et aujourd'hui, je vais accomplir cette antique prédiction : je vais libérer les univers des Mâles Alphas balafrés !

Avec un couinement de terreur pure, submergé par tous les souvenirs de ses tortures, Alguérande se recroquevilla au sol, gémissant, sans plus aucune force.

- Comme prévu, constata Léllanya avec un ricanement de mépris intense. C'est tout ce dont cette inutilité a toujours été capable. Une loque, une merde même pas humaine.

- N'insulte pas mon fils à la chevelure fauve ! siffla Albator en s'interposant entre la revenante et Alguérande. C'est moi qui suis face à toi. Et je ne suis pas un jeune garçon terrorisé, battu et affamé depuis sa naissance ! Je suis là, Léllanya, et je vais te renvoyer dans les Tourments Eternels dont tu n'aurais jamais dû revenir ! jeta encore le grand Pirate balafré en sortant ses armes pour faire face à la fossoyeuse des siens.

- Et je suis là aussi ! fit remarquer Phernelmonde en se matérialisant.

« Là, c'est mal barré au possible… », songea le grand Pirate balafré.