du 4 au 22 octobre 516


- Je ne comprends pas, dit Domino.
Slenderman acquiesce de la tête.
« C'est effectivement difficile à croire » approuve-t-il, par l'intermédiaire d'un traducteur. « Si c'est malheureusement vrai… »
- Je ne comprends quand même pas comment des gens pourtant civilisés peuvent soudain se laisser séduire par une idéologie aussi barbare !
- Il faut croire que n'importe qui peut accepter n'importe quoi pourvu que ça soit présenté correctement, soupire le Ministre de la Santé. Nous avons le même problème avec certains aliments faits à partir de carcasses broyées mais dont l'aspect final est plus appétissant qu'un bon morceau de viande.

- Tout de même, insiste Domino. Nous faisons de la contre-propagande ! En grande quantité ! Pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Comment se fait-il que l'ennemi puisse à ce point convaincre d'honnêtes citoyens que les pokémons doivent être exterminés, en commençant par leurs propres créatures domestiques ?
- Nous devons redoubler d'efforts, assure la Ministre de la Propagande Positive, dernière nommée du gouvernement. Nous pouvons y arriver ! Si nous redoublons d'efforts, nous allons forcément y arriver !
- Faire à nouveau changer d'avis ces gens qui viennent de retourner leur veste ? insiste Domino. Alors que nous ne comprenons pas comment l'ennemi a pu les séduire ?

- Nous allons mener une enquête, s'enflamme le Ministre de l'Intérieur. Nous allons analyser leurs outils de communication et de persuasion, afin de les retourner contre eux.
« Est-ce bien raisonnable ? » s'inquiète Slenderman. « Je veux dire, cela nous ferait perdre encore plus de temps. Continuons les efforts de contre-propagande, certes, mais ne nous dispersons pas. »
- Mon opinion est similaire, approuve la Ministre de la Guerre. Agissons. Réagissons. Passons à l'attaque. Et surtout, assurons l'emprise de notre contre-propagande sur la population qui y est encore sensible.
- Quel budget pouvons-nous encore y allouer ? demande la Présidente au Ministre de l'Économie.

- Les caisses se vident à grande vitesse… élude l'intéressé.
- Nous sommes en guerre, je vous fais remarquer ! s'exclame la Présidente. S'il faut lever un impôt supplémentaire ou instaurer du temps de travail communautaire, faites-le !
- Le peuple ne va pas bien réagir, grogne le Ministre de l'Intérieur. Déjà que la moitié d'entre eux ne nous reconnaissent plus comme étant le siège du pouvoir central…
- Trouvez quelque chose ! Promettez des médailles, des décorations, des remerciements publiques, n'importe quoi !
- Tout sauf une prime monétaire ou une exemption d'impôts, grogne le Ministre de l'Économie. Nous n'en aurions pas les moyens.

- Organisons notre stratégie, rappelle la Présidente en recentrant la conversation. Nous allons donc renforcer notre contre-propagande sur les zones qui nous sont encore fidèles, tout en promettant des récompenses quelconques, non monétaires, à ceux qui agiront le mieux et le plus dans l'effort de guerre.
- La promesse de punir tous ceux qui, au contraire, ne nous sont pas fidèles est-ce que ça pourrait être pertinent ? suggère le Ministre de la Justice.
- J'en doute, intervient le Ministre de l'Éducation. Mener les gens par le bâton n'est pas efficace, au contraire de la carotte.
- Sans oublier qu'en fonction de la zone géographique, la culture et donc, les motivations les plus efficaces, varient, indique le Ministre de la Culture, de la Musique et des Sports.

Les discussions se poursuivent jusque tard dans la nuit.


Shym retire ses lunettes de protection et se masse le contour des yeux. La blouse de laboratoire qu'elle porte lui donne un air très étrange. Le professeur Sapin, à ses côtés, fait de même il se laisse tomber sur une chaise et tend la main vers une tasse de café malheureusement vide. Dehors, le vent d'octobre siffle lugubrement.
Le bout de la queue de la pokémone gigote nerveusement. Sa frustration finit par éclater.
- C'est impossible ! Les résultats sont faussés d'une façon ou d'une autre !
- Les tests d'étalonnage indiquent que les appareils de mesure fonctionnent parfaitement, explique Sapin. Ce n'est pas un problème d'appareils de mesure.

- Ce n'est pas ce que j'impliquais, coupe Shym. Je voulais dire que quelque chose que nous faisons mal fausse les résultats.
- Je dois manquer de café je ne saisis pas bien ce que tu souhaites exprimer.
- Gulliver fusionne parfaitement avec Reshiram. Et aussi avec Zekrom. Il n'y a aucune raison pour qu'il ne puisse pas le faire à moitié avec chacune de ces entités.
- J'en vois une, pourtant, explique Sapin.
Shym tourne la tête, bougeant une oreille.
- Laquelle ? S'enquiert-elle.
- Le pointeau ADN que nous utilisons n'est pas parfaitement développé.

Shym plisse les yeux.
- Vous pensez donc qu'il faudrait en revoir le design ?
- Je pense qu'il faudrait essayer de comprendre comment il fonctionne, explique Sapin. Jusqu'à présent, nous nous sommes contentés d'essayer de nombreux artefacts empruntés à des musées à travers le monde, jusqu'à en trouver un qui marche.
Il agite la main en direction des dossiers suspendus qui remplissent les armoires tapissant les murs du laboratoire de recherche dans lequel ils se trouvent tous les deux.

Shym acquiesce doucement. Son instinct de pokémone l'attire vers ces objets étranges et précieux, qui font résonner la moindre des fibres de son être. De nombreux gardes surveillent ces prêts, ordonnés par le gouvernement européen. Il y a là des fossiles de créatures terrestres ressemblant à des pokémons rares découverts récemment sur une île lointaine, des plumes d'oiseaux-pokémons légendaires, une gracidée séchée (dommage qu'elle ne puisse la conserver pour la donner à Hibiscus), un miroir qui aurait été utilisé par certains pokémons légendaires pour changer leur forme, toutes sortes de pierres rares liées à l'observation de pokémons légendaires, des grelots et des cloches au tintement particulier – dont une qui ne sonne pas pour tout le monde –, des orbes de cristal, des instruments de musique, une chaîne rouge, des morceaux de météorites… il y en a pour tous les goûts.

- Peut-être existe-t-il d'autres artefacts ? suggère-t-elle. Peut-être n'avons-nous pas le bon ?
- Pourtant, le pointeau est le seul qui ait fait réagir les dragons, rappelle Sapin.
- Nous n'avons pas essayé de le combiner à autre chose, remarque Shym. Il y a comme des cavités sur les côtés… peut-être y avait-il des perles ou quelque chose d'incrusté dedans ? Ou des poignées ?
- Remarque pertinente, approuve Sapin. Mais nous en revenons au même point : afin d'essayer de comprendre ce qui pourrait bien compléter le pointeau, il faut d'abord l'analyser.
- Expliqué comme ça, je suis d'accord avec vous. Mais on fait ça demain. J'ai besoin de faire une pause pour aujourd'hui.

Sapin acquiesce. Lui aussi a besoin de se détendre un peu.
- Ça te dit de venir dîner avec moi ? propose Sapin.
Shym agite celle de ses oreilles qui porte un anneau.
- Vous ne dînez pas avec votre femme ? s'enquiert-elle.
Il secoue la tête en se détournant. Elle sent son malaise.
- Je… ça ne va pas fort avec ma femme en ce moment. J'ai tellement de responsabilités que ma vie privée passe un peu à la trappe et elle m'en veut pour ça.
- Je suis désolée, compatit Shym.
Silencieusement, ils retirent leurs équipements de protection et les rangent.

Shym ressent une profonde compassion pour cet humain qui lui dévoue tout son temps libre, plutôt que de rester auprès de son épouse et de ses enfants. Kami fait ça aussi avec elle, s'en aller à cause de son travail. Parce qu'il y a des choses plus importantes que la vie personnelle. Parce que, pour le bien du plus grand nombre, il est nécessaire que certains individus se sacrifient, acceptent de ne survivre que dans les mémoires. C'est difficile, cela demande beaucoup d'abnégation, et cela fait souffrir les autres autour.
Et elle, elle sait ce que c'est de souffrir d'aimer un être qui ne peut avoir une vie normale. Elle sait ce que peut ressentir la famille de Sapin. Et elle se rend compte que lui aussi en a conscience. Cela l'amène à penser que Kami est certainement conscient de la souffrance qu'il lui inflige sans le vouloir.
Une larme coule le long de sa joue.

Ils marchent côte à côte dans les couloirs, en silence, perdus dans leurs pensées respectives. Imperceptiblement, ils se rapprochent l'un de l'autre, jusqu'à ce que leurs bras se touchent.
- On va manger dans le mess ? demande Shym.
- Je pensais plutôt à mon salon personnel, répond Sapin. On pourrait se faire livrer des sushis ?
Shym cligne des yeux. Elle n'est pas certaine de savoir ce que c'est, des sushis, mais ça a l'air absolument délicieux.
Quelque chose au fond de son être lui dit que c'est une nourriture avec laquelle elle est censée être familiarisée.

- Je n'ai pas souvenir d'en avoir mangé un jour, mais ça a l'air délicieux, répond la pokémone. C'est une bonne idée. Et puis comme ça, nous ne serons pas dans le bruit. Ça sera plus agréable.
- Oui, et mes appartements seront moins vides, murmure Sapin pour lui-même.
Sapin passe commande en attendant que les Rockets de garde leur apportent les plats, ils s'installent sur le canapé dans le grand appartement silencieux et vide. Il y a plusieurs placards vides et des chambres en trop. Shym comprend que femme et enfants sont partis, laissant derrière eux un grand vide et un horrible silence qu'elle ne sait pas comment briser.

- Je peux mettre la télé, si tu veux, offre Sapin.
L'humain est visiblement aussi mal à l'aise que la pokémone.
- Si c'est l'heure des infos, je veux bien, approuve Shym. Sinon, une ambiance sonore, ça suffira…
Elle est un peu tendue. Elle a lu dans des livres empruntés ça et là que lorsqu'un homme et une femme se retrouvent seuls ensemble pour la première fois, sur la canapé, l'homme met de la musique « romantique » et entame sa cour – ce à quoi la femme répond forcément de manière positive.
Dans les livres, tout du moins. Ici, c'est la vraie vie et elle n'est pas une femme, mais une pokémone. Sapin ne va pas lui faire la cour et elle n'aura pas à devoir choisir entre accepter ou refuser.

Une plantureuse rousse dans un tailleur serré, chemisier et cravate, apparaît à l'écran de la télévision. Elle présente les prévisions météorologiques : une tempête est annoncée pour le lendemain dans la journée. Shym rabat ses oreilles en arrière.
- Cela veut dire que nous ne pourrons pas faire de tests avec les dragons, grogne-t-elle. Et que je vais sans doute passer de longues heures à faire de mon mieux pour les maîtriser. Ça ne va être agréable pour personne.
- Autant profiter du temps de repos qu'il te reste, non ? suggère Sapin.
Shym acquiesce. Oui, autant se détendre et conserver ses forces, car la journée du lendemain va être très éprouvante.

- Je te sers un verre ? propose Sapin.
Shym a un instant d'hésitation. C'est comme dans les livres. La cour commence toujours par un verre d'alcool.
- Jus de fruits, infusion ? De l'eau peut-être ? insiste l'humain.
Du jus de baies, elle veut bien. Un bon cocktail stimulant pour l'esprit et qui fait le poil brillant. Quelque chose pour garder la tête claire.
- Tu as l'air nerveuse, remarque Sapin.
- Non, pas du tout, ment-elle.
- J'espère que tu m'excuseras de cette invitation à brûle-pourpoint. Je n'avais pas pour intention de t'acculer dans une situation inconfortable pour toi. Je me sens juste un peu seul depuis que ma femme et les enfants sont… partis en vacances.

Elle sourit doucement.
- Moi aussi je me sens seule, avoue-t-elle. J'ai Hibiscus pour me tenir compagnie, mais depuis que Megara est partie, ce n'est plus la même chose. Gulliver est trop bébête pour soulager ma solitude.
- Tu l'as remarquablement apprivoisé, admire Sapin. Ce n'est pas donné à tout le monde de réaliser un tel exploit.
Elle baisse les yeux modestement.
- Oh, vous savez, quand on a comme moi de puissants pouvoirs psychiques…
L'humain rit silencieusement.
- N'essaye pas de me faire croire que tu es capable d'entrer en contact avec un esprit aussi primitif…
Elle rougit. Il éclate franchement de rire et lui remplit un autre verre.
La soirée commence plutôt bien.


Ioannina, grande ville grecque très réputée pour son université, en particulier pour ses départements de médecine et de littérature. C'est dans les locaux de ce dernier que se rassemblent des jeunes gens de tous bords, tous sympathisants de la cause des pokémons et harangués par une jeune recrue de la Team Rocket.
Ce dernier est assis au pupitre d'un petit amphithéâtre, duquel il peut embrasser du regard la totalité des gens présents. Il est fier du petit groupe qu'il a su rassembler, malgré le discours ambiant, malgré les massacres de pokémons organisés par les autorités.

- Un peu de silence, je vous prie.
Les discussions cessent dans la salle.
- Permettez-moi s'il vous plaît de vous rappeler l'ordre du jour : la transmission de nos idées et de notre idéal.
Il pointe le tableau noir, sur lequel des phrases s'alignent, recopiées depuis ses notes. Les mots ne sont pas réguliers, il n'a pas l'habitude d'écrire sur un tableau. Les premiers mots sont immenses, beaucoup plus grands que nécessaire, et les derniers sont difficiles à déchiffrer.
- Vous arrivez tous à lire ?
Le groupe de résistants répond par l'affirmative.

- Bien. Je veux que vous le recopiez en quatre exemplaires, à distribuer autour de vous. Accompagnez cette distribution de cette même consigne, à savoir, de la recopier quatre fois pour la donner à quatre personnes différentes.
Docilement, les étudiants recopient cette courte explication de l'importance des pokémons pour l'équilibre de la planète, des perturbations observées dans les zones desquelles ils ont été chassés, de la symbiose qui s'est instaurée entre eux et les humains.

Une fois cette tâche accomplie vient le moment pour Matis, l'étudiant en chimie, de faire son intervention. Il a en effet réalisé plusieurs actions à l'encontre des groupes organisés pour capturer et abattre les rares pokémons encore présents dans les rues. Il espère pouvoir donner l'exemple à ses camarades.
- Mes très chers amis, dit Matis. Mes très chers camarades. Certains d'entre vous, tout comme moi, ont la possibilité d'accéder à des laboratoires et à des réactifs chimiques, ou à des substances aux effets divers et variés sur l'organisme.
« Et bien, qu'attendons-nous pour en remplir nos poches et nos sacs ? Qu'attendons-nous pour nous armer afin de lutter contre de mauvais dirigeants et ce, avec les moyens que ces mêmes dirigeants ont mis à notre disposition ?

« Laissez-moi vous transmettre quelques formules et « recettes » pour composer vous-mêmes des explosifs, des lacrymogènes, des fumigènes, et autres moyens de défense et d'attaque. Vous allez voir, c'est très facile. Tous ces produits sont à portée de notre main, nous en trouvons dans toutes les salles de manipulation.
Quelques toux appuyées lui rappellent qu'il n'y a pas que des étudiants en sciences appliquées dans la salle, et que certains ne sont même pas capables de faire la différence entre un acide et une base.
- Que pouvons-nous faire si nous n'avons aucun accès à des substances potentiellement nocives ? intervient une voix dans la salle.
- Avec des produits ménagers combinés de la bonne façon, il est possible d'obtenir des résultats spectaculaires, rassure Matis.

- Mes résultats sont, eux aussi, spectaculaires, intervient un inconnu.
Tous tournent la tête en direction de celui qui vient de parler. C'est une femme, malgré ce que sa voix grave aurait pu laisser supposer. Elle porte un uniforme de couleur marron-verdâtre, absolument immonde, mais réputé pour être la couleur la moins « salissante » et donc, la plus facile à entretenir.
Elle fait un geste, exhibant une sorte de télécommande de sa poche, puis elle presse le gros bouton rouge sur le dessus. Aussitôt, d'autres soldats en uniforme jaillissent, arrivant par toutes les portes de l'amphithéâtre.
Les résistants n'ont aucun moyen de fuir. Certains, déboussolés, restent à leur place, ouvrant des yeux étonnés. D'autres se précipitent en avant, prêts à en découdre.

Les étudiants, désarmés, peu habitués au combat, sont rapidement maîtrisés. Les soldats les alignent au pied du tableau noir, fusil entre les omoplates.
La capitaine qui mène l'intervention sourit d'un air sadique.
- Je vais vous donner des petits papiers, vous allez tous mettre votre nom dessus. Vu ?
Papiers et crayons circulent, dans un sens puis dans l'autre.
- Maintenant, annonce la capitaine, je vais tirer les papiers un par un et lire les noms. Lorsque vous entendrez votre nom, veuillez répondre « présent ». Vu ?

Ses talons tapent fort sur le sol.
- Laissez-moi vous préciser deux choses. La première, c'est que si personne ne répond à l'appel d'un nom, je ferai abattre l'un des membres de votre groupe au hasard. La seconde, c'est que le dixième, vingtième, trentième à se faire appeler, vont eux aussi mourir…
Un hoquet d'indignation et de protestation soulève le groupe d'étudiants.
- Silence ! ordonne la capitaine. Silence ou je vous fais tous fusiller !
« Bien, je commence. Chrysante Delenikas…


Un par un, les yakuzas sont appelés. Un par un, ils se lèvent et se rangent derrière le ou la ministre qu'ils sont chargés de protéger. Chaque membre du gouvernement se voit ainsi attribuer quatre ou cinq furieux guerriers, armés de sabres et de pokémons – et, dans le cas de trois d'entre eux, d'une poké-épée.
Sato Iria s'avance à son tour. Elle fait partie de la dizaine de personnes désignées par le sort pour escorter la Présidente. Silencieusement, pokéballs à la ceinture, katana dans le dos, raide, elle prend sa place aux côtés de la plus importante personnalité de toute l'Europe. Ça lui fait tout drôle. Dire qu'elle avait quitté la police à cause du danger auquel elle était exposée ! Mais ça, c'était avant.

Maintenant, elle est beaucoup plus forte. Maintenant, elle est parfaitement entraînée. Maintenant, elle peut compter sur ses camarades, sur sa « famille », en cas de besoin. Maintenant, elle est totalement responsable de ses actes et sera punie directement en cas d'impair. Maintenant, elle a un code de l'honneur à respecter.
Elle se sent fière de son travail, d'une fierté qu'elle ne pensait jamais ressentir un jour. Elle a vraiment le sentiment de faire partie d'un groupe et que sa participation est importante. Tout ce qu'elle fait compte.

La répartition vient à son terme. Les ministres ne sont pas à l'aise, entourés par ces criminels étrangers rompus au combat et armés jusqu'aux dents.
- Comment pouvons-nous être sûrs que vous n'allez pas retourner votre veste si jamais on vous propose une offre plus alléchante ? demande la Présidente au chef des yakuzas dont les hommes viennent d'être répartis.
- Nous avons un code de l'honneur, rétorque le bandit en costard. Cela ne vous suffit-il pas ?
- L'honneur est quelque chose qui ne fait pas partie de la culture européenne, explique doucement Domino.

Puis, s'adressant à la Présidente :
- Je peux vous affirmer qu'ils ne rompront pas leur contrat. Le client est sacré et si les clients ne peuvent plus compter sur les mercenaires, comment les mercenaires pourront-ils trouver à nouveau du travail ?
- Très juste, admet la Présidente. Je n'y avais pas songé. Bien, j'imagine que nous n'avons plus qu'à consacrer quelques jours à l'organisation des tours de garde, puis nous pourrons reprendre le cours normal de notre travail.
- Et nos familles ? s'enquiert le Ministre de la Défense. Allons-nous les laisser à la merci de l'ennemi alors que nous sommes en sécurité ?

- Si Domino accepte que la Team Rocket allonge d'autres chèques, nous pouvons faire venir des guerriers supplémentaires pour leur servir d'escorte.
L'intéressée jette un coup d'œil qu'elle espère discret en direction de la Présidente, puis du Ministre de l'Économie. Ils lui répondent d'un rapide acquiescement de la tête.
- Je pense pouvoir lever quelques fonds, annonce Domino.
- Parfait ! Je vais de ce pas demander l'envoi de nouvelles unités. Vous ne serez pas déçus.

Les ministres commencent à se diriger vers la sortie, encadrés par leurs nouveaux gardes du corps, lorsque Clio se fige et fait signe à ses voisins, humains comme pokémons, de faire silence. L'attention de tout l'hémicycle est bientôt dirigée dans sa direction.
- Nos armées se trouvent face à l'ennemi, annonce-t-elle. Non loin de la Mer Noire, près de la ville de Galati. L'ennemi tente de contourner les Carpates par l'Est. Quelles sont les instructions ?
- Combien de troupes avons-nous sur place ? interroge la Ministre de la Guerre, se précipitant en avant.
- L'ennemi disposerait de quarante-cinq mille hommes, environ, explique Clio. Du moins, ce sont les estimations que nous avons pu en faire.

- De combien de troupes disposons-nous dans la région ? s'enquière la Ministre.
Clio ferme à demi les yeux, contactant les pokémons psychiques positionnés entre la Mer Noire et les Carpates.
- Si l'ennemi reste sur ses positions, nous laissant l'initiative de l'attaque, nous pouvons rassembler dix mille soldats de plus qu'eux, annonce Clio après un moment. Cela devrait prendre une grosse journée. Par contre, si l'ennemi attaque en premier…
Elle laisse sa phrase en suspens elle n'a pas besoin de l'achever, tous ses interlocuteurs sont parfaitement conscients des conséquences qu'aurait une attaque ennemie avant que les renforts aient pu arriver.
« Ne vous inquiétez pas, » rassure Slenderman. « Nous ne laisserons pas l'ennemi passer les Carpates. »


La femme à l'allure délicate rassemble péniblement son paquetage, alors que ses camarades, autour d'elle, font de même. Par terre, couinant dans sa cage solidement fermée, un rattatac désespère après la mort qui viendra le délivrer de son tourment.
La femme délicate se relève, glisse une mèche derrière son oreille. Tout comme ses camarades, elle ne comprend pas que le général de l'armée à laquelle elle appartient soit parti. Ce n'était vraiment pas le moment, pas maintenant, pas alors qu'il y a des troupes ennemies qui campent à quelques kilomètres.

Patrizia De Massari est originaire de la vallée de Vérone. Elle n'a jamais vraiment aimé les pokémons, mais ne les détestait pas non plus. Jusqu'au jour où ses trois frères sont rentrés d'une réunion complètement bouleversés, pour lui annoncer que les pokémons sont en fait des créatures extraterrestres dont le but est d'envahir la planète Terre.
Elle a alors décidé de s'engager. Sa première action fut de se saisir du rattatac qui vivait dans la cour de l'immeuble et mangeait les détritus, pour l'enfermer dans une des cages spéciales distribuées gratuitement à la population. Ainsi maîtrisée, incapable de bouger, la créature n'est plus qu'une paire de mâchoires dépassant d'un tube métallique sur lequel s'ajuste un couvercle-muselière.

Patrizia pousse sur ses jambes, soulevant le poids impressionnant de son « arme ». Elle constate au passage que les moustaches qui dépassent par les trous d'aération ne sont plus aussi opaques qu'auparavant. Le pokémon est en train de disparaître. Ce n'est pas du tout le bon moment pour la lâcher ! Les sentinelles ont remarqué des mouvements de troupes, l'ennemi a reçu des renforts !
Elle rejoint sa brigade, tenant sa position dans les rangs malgré le poids impressionnant de son équipement. Sa volonté de fer la galvanise.
- Préparez-vous, ordonne le Brigadier. L'ennemi a envoyé trois divisions afin de tenter de chasser nos trois brigades de notre position. Le combat sera rude car nous sommes en sous-nombre, mais le relief devrait nous être utile.

Un serpent jaillit aux côtés du brigadier, sortant de terre. Deux coups de mâchoires suffisent pour que la débandade soit générale. De partout arrivent des pokémons, fondant depuis le ciel, sortant de galeries creusées silencieusement, vomissant de la brume sur leurs ennemis déroutés, tailladant tous les arbres entravant leur chemin.
Pour pouvoir courir plus vite et avoir une chance de survivre, Patrizia jette au sol son paquetage. Puis elle ouvre le couvercle-muselière, préparant ses doigts sur les commandes qui vont actionner des aiguilles et des pinces pour torturer le rattatac et déclencher le réflexe de fermeture des mâchoires.

Elle regarde autour d'elle, perdue dans le brouillard dont les pokémons ennemis ont recouvert le terrain. Elle entend les cris et les gémissements de ses camarades blessés ou mourants et le piétinement des créatures démoniaques qui l'entourent.
Une sorte de caniche lui saute à la gorge, toutes dents dehors. Son poil a été tondu et teint pour le rendre encore plus imposant et plus effrayant. Elle se débat, roule sur le côté, plonge la mâchoire du rattatac dans le flanc du chien, là où la fourrure tondue ne le protège plus.
Le chien glapit, fait un bond en arrière. Elle se relève, brandissant la cage du rattatac devant elle, se précipite vers son ennemi. Les mâchoires du rongeur broient le crâne du caniche, le tuant net.

Elle entend des voix familières, les voix de certains membres de sa division. Il y a des survivants. Elle n'est pas seule.
Le brouillard la désoriente toujours. Des feuilles tranchantes sifflent à ses oreilles, entaillant sa joue. Le sang coule le long de sa mâchoire, imbibant ses vêtements.
- Par ici ! On se replie ! Vers le sud !
Sa boussole, heureusement, n'est pas restée dans son paquetage, qu'elle a désormais perdu. Elle s'arrête un instant, plissant les yeux dans le brouillard, cherchant à identifier la direction dans laquelle elle doit se diriger. Le soleil est en train de se coucher, teintant le brouillard de couleurs chaudes, éblouissant quiconque regarde dans sa direction. Éblouissant Patrizia.

Le soleil se couche à l'ouest. Elle doit donc le garder sur sa joue droite si elle veut se diriger au sud. Un vent chargé de poussière de fée la fouette, irritant sa peau, ravivant la douleur de sa coupure à la joue. Elle gémit, se protège en repliant ses bras devant son visage. Elle ne doit pas fermer les yeux complètement, elle ne doit pas perdre le soleil sur sa droite.
Une créature se trouve dans son passage, quadrupède, grosse comme un chien normal, d'un rose bébé absolument écœurant, ornée de rubans qui ondulent dans la brume. Ses grands yeux bleu ciel n'ont pas de pupilles. Ce sont des yeux absolument démoniaques.

Une rafale de mitraillette cueille la créature de rubans dans le flanc, la faisant disparaître. Soulagée, elle ne prend néanmoins pas le temps de remercier ni même de regarder la personne à l'origine de ces tirs salutaires. Elle fonce, sent disparaître la masse du rattatac dans la cage, jette la boîte de torture dans laquelle flotte encore une impression de rattatac, qui s'éteint définitivement.
La nuit tombe, une nuit sans lune, une nuit dans laquelle elle erre en tâtonnant dans les lambeaux de brume, des larmes de rage plein les yeux, regrettant d'avoir jeté son paquetage.
Finalement, elle retrouve le campement principal des armées de la Mafia, où elle peut enfin se reposer, se restaurer et se faire soigner.

À l'aube, les couleurs du gouvernement européen flottent sur les armées ennemies, qui ont eu le temps de rassembler leurs troupes. Ce n'est pas bon, ils sont positionnés en hauteur, dans les collines au sud-est de la ville. Elle apprend que les troupes restées en retrait de sa division – laquelle était partie en éclaireur – ont aussi subi des pertes lourdes, suite à une attaque des armées des démons sur leur flanc gauche.
- On lève le camp, annonce le messager retransmettant les ordres du nouveau général. On se replie vers l'ouest, de l'autre côté du fleuve. Très peu de démons capables de nager ont été repérés dans les troupes ennemies, qui sont constituées principalement de démons du sol, de la roche et du feu, avec quelques autres types différents. L'eau nous protègera.

Patrizia attend docilement que ses bandages soient changés, puis elle se lève, aide à déplacer les autres blessés de l'infirmerie. Elle grince des dents. Elle veut retourner au combat.
Les armées de la Mafia se réfugient tant bien que mal de l'autre côté de l'eau, attendant de pied ferme les armées démoniaques de leurs ennemis. Ceux-ci se font attendre, car ils tiennent à avancer en bloc et sont ralentis par leur forte proportion de créatures sensibles à l'eau. Patrizia sourit avec satisfaction alors qu'elle choisit une nouvelle arme dans le râtelier – un poisson, dont la queue de voile déchiquetée aurait pu rappeler un papillon, et qui est paniqué de se retrouver hors de son élément.
Elle sent qu'elle va aimer ce nouveau jouet.

La sentinelle crie : une division ennemie est en train de se détacher de l'armée principale, ce sont des cavaliers. Ils laissent derrière eux les cracheurs de feu et les terrassiers, et se précipitent vers la rivière. Un vent glacé les accompagne, qui prend les armées de la Mafia par surprise, les faisant grelotter.
- Préparez-vous à les recevoir ! annonce le général. Tous en position de défense !
Des modules sont mis en place sur les premières lignes, qui contiennent des démons capables de lever des champs de force protecteurs et déflecteurs. Les deuxième et troisième lignes se préparent également. Patrizia enrage, coincée qu'elle est dans cette dernière. Elle a soif de combat, mais pour pouvoir aller à l'assaut, elle doit attendre que l'ennemi ait percé les deux premières lignes de ses camarades, ce qu'elle refuse de se surprendre à souhaiter.


Juché sur le crâne d'un mammochon, le général Thomas étudie le terrain. Si les lacs, étangs, rivières et marécages que l'ennemi a traversés pendant la nuit sont gelés, alors le reste des troupes pourra traverser. À condition de garder les pattes des créatures de feu loin de la glace, pour éviter les catastrophes.
La mission de Thomas est très simple : faire diversion, afin de permettre au reste de l'armée de se désembourber pour monter à l'assaut à son tour. Il est flatté d'avoir été choisi pour ouvrir le passage. En d'autres occasions, ses murs de glace ont été fortement appréciés car ils ont contenu bien des assauts ennemis. Voilà une occasion de montrer ce que ses troupes valent en attaque.

Ses quatre divisions lui emboîtent le pas. Vingt trois mille individus, humains et pokémons, férocement entraînés, marchent vers les triple lignes ennemies en se déployant. La ligne de front est extrêmement longue, mais il n'a peur de rien, et ses troupes non plus. Il rassemble sous ses ordres de féroces guerriers du froid, venant du nord de l'Europe, d'aussi loin que le cercle polaire.
Il y a là des aglooiks, esprits bienfaisants vivant sous les glaces. Plus effrayants, les draugrs, fantômes au souffle glacé de personnes mortes dans le blizzard. Des couards qiqirns, chiens qui n'ont de poils que sur les pieds, les oreilles, la gueule et le bout de la queue. Un couple de terribles akhluts, des loups-orques aux mâchoires immenses. Un groupe d'ahkiyyinis, squelettes-fantômes qui dansent en jouant du tambour avec un os de leur bras et l'une de leurs omoplates, invoquant des catastrophes naturelles.

La vision de cette marée de glace et de terreur fige sur place les lignes de la Mafia. Les officiers supérieurs vont et viennent dans les rangs, faisant de leur mieux pour éviter que les soldats paniquent et se replient en hurlant de terreur. Entre le froid et l'angoisse, il est difficile de garder le cœur ferme.
Les troupes démoniaques se rapprochent à grande vitesse, gelant le sol imbibé d'eau, ainsi que les lacs et les rivières. C'est l'image même de la mort qui se rapproche vers eux à toute vitesse, se précipite à leur rencontre, les bombarde d'éclats de glace tranchants comme du verre brisé, les enfouit sous une grêle drue et serrée.

La première ligne des défenses de la Mafia est balayée comme fétus de paille. Ceux qui peuvent encore réagir, parce qu'ils sont encore vivants et ont encore la capacité de réfléchir, tournent les talons en hurlant et courent se réfugier vers les deuxièmes lignes. Ils sont poursuivis par des mâchoires puissantes, des os jetés avec précision et revenant vers le lanceur, des vagues d'énergie spectrale, et la grêle, toujours la grêle, qui s'abat.
La mission est accomplie. Le sol est fermement congelé et peut permettre l'avancée du reste de l'armée. Déjà, les qiqirns hésitent entre l'attaque de ces cibles fuyantes et le repli vers un lieu plus sûr.

Le Général leur coupe la retraite, les dresseurs leur mettent des bonnets sur les oreilles ainsi que des œillères pour les faire tenir tranquilles. Ils ne peuvent pas se replier. Ça serait un désastre. Là où ils sont, les canons qui viennent d'être mis en place sur les deuxième et troisième lignes ne peuvent pas les atteindre. S'ils bougent, ils seront à découvert. Ils ne peuvent qu'avancer.
Une lippoutou fait signe au Général Thomas : son supérieur souhaite lui parler.
- Thomas ?
- Au rapport.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Vous vous foutez de ma gueule ?

Thomas reste de marbre.
- Je vous avais demandé de préparer le terrain, pas d'aller attaquer tout seul ! Bon sang, vous auriez pu y passer, et vos troupes d'élite avec !
L'interpellé reste silencieux.
- Mais enfin, répondez, quoi ! Assumez vos responsabilités ! Est-ce que c'est vous qui avez donné l'ordre de pousser plus avant ?
- Mes troupes sont inflexibles, élude le Général Thomas. Cela est dû aux particularités de leur instinct. Les retenir en plein milieu d'un assaut est impossible.
- Je vais devoir prendre des mesures, continue le Général de l'Armée. Vous en êtes bien conscient ?
- Vous ferez tout ce que vous voudrez quand la bataille sera terminée, rétorque le Général Thomas. Mais en attendant, le prochain assaut reste à donner.


Patrizia frémit. La position sur laquelle les armées de la Maffia sont installées aurait dû pouvoir être tenue par une simple ligne de tirailleurs. Et là, les premières défenses viennent de tomber comme si elles n'avaient été que du vent. C'est absolument incroyable. Intolérable. Inacceptable. Honteux.
Elle pourrait continuer la liste encore longtemps, mais elle a mieux à faire. Elle prépare son poisson, bien que l'effet d'un jet d'eau sous pression sur des murs de glace ne soit pas forcément très impressionnant. Elle sait qu'elle risque fort de mourir ici ce soir, mais elle n'en a cure. Elle emportera son ennemi avec elle.

Les troupes des secondes lignes se comportent de manière incohérente. Certains essayent de tenir leurs positions, tandis que d'autres tirent quelques salves avant de se replier. Cela n'a pas de sens. N'ont-ils dont pas reçu tous les mêmes ordres ? Pourquoi se comportent-ils de cette façon grotesque ?
L'ordre de repli général est donné. Le campement est à nouveau replié, pour de bon, cette fois. Patrizia enrage. Comment des soldats peuvent-ils se comporter d'une façon pareille ?
Elle n'a pas d'autre choix que de suivre le mouvement et emboîter le pas à ses camarades. Elle repose le poisson dans le râtelier, fâchée de n'avoir pu l'utiliser, de n'avoir pu se battre encore.

Les paquetages sont chargés à dos d'homme ou de pokémon-esclave. La retraite s'organise le plus rapidement possible, tandis que quelques soldats tiennent les dernières défenses sans grande conviction. La tempête de créatures de glace est rejointe par le reste de l'armée, augmentant la fureur des attaques ennemies.
Il n'y a plus rien à faire. L'avancée est perdue. Il n'y a aucune excuse valable qui puisse justifier la conduite des soldats de seconde ligne. Jamais elle ne pardonnera à ses camarades tombés au combat leur couardise et leur lâcheté.
Jamais.


Chapitre inspiré de la chanson « a little moment of desperation » de Lunatica