Acte 21 : La traversée du Seireitei

Suite à la prise de conscience qu'il n'a pas à se sentir déprécié alors que ce qui lui arrive n'est que la conséquence de l'accomplissement de son devoir – quel que soit la nature de ce devoir – Byakuya marche à présent le pas vif et fier. Son rythme est toujours rapide, car ce n'est pas parce qu'il a retrouvé son orgueil de capitaine et noble Kuchiki qu'il lui plaît pour autant de paraître ainsi en public. Pourtant, quelque chose le turlupine. Et plus il y pense, plus son pas ralentit.

« Renji...
— Quoi ? interroge Renji, une fois parvenu à son niveau.
— Qu'est-ce qui te plaît en moi, maquillé et coiffé de la sorte ?
— Eh bien, c'est différent. Nouveau... Ça pimente les choses.
— Ça pimente les choses ? Mon véritable visage t'ennuierait-il que tu lui préfères cet aspect féminin ? constate Byakuya, amèrement.
— Quoi ?! Mais non ! Raah, je... je sais plus comment te parler. Tu pervertis tout ce que je dis. C'est... c'est comme quand je relâche mes cheveux. Tu vois ? Tu dis que je ne le fais pas assez souvent, mais c'est pas bien pratique, même pour dormir. Alors, les rares fois où ça arrive, tu me regardes, et il y a cette lueur dans tes yeux, comme si tu voulais m'attraper... Tu comprends ?
— Oui, dit Byakuya, avec un brin d'amusement, "ça pimente les choses".
— Voilà ! »

En s'exclamant, Renji regarde Byakuya. Égal à lui-même, le noble capitaine ne tourne pas la tête vers lui, mais Renji est saisi par la vue de son visage. Cette façon de fixer le regard droit devant, comme si rien ne pouvait le perturber, est familière et contribue à sa majesté. Néanmoins, une expression sincère se dessine sur son profil, une expression qui répond de l'intérieur à ses traits artificiellement adoucis. Renji est certain qu'il n'est pas conscient de l'effet du maquillage sur lui.
Byakuya, apaisé, réagit comme si derrière les fards et la poudre de riz, il pouvait se permettre de montrer au grand jour une délicatesse qui se refusait à paraître jusqu'ici... Le cœur de Renji se met à palpiter d'émotion. Non seulement Byakuya va faire sensation sur scène, mais ce rôle est peut-être une aubaine pour guérir son amant de sa froideur affichée.

x-x-x

Toujours à vive allure, Renji et Byakuya cheminent. Ils sont côte à côte à présent. Les rues désertées se remplissent au fur et à mesure que le service des Shinigamis s'achève dans leurs divisions. Tous les regards convergent vers Byakuya. Comme d'habitude, pourrait se dire Renji. Mais il y a quelque chose de différent. Les yeux des passants reflètent d'abord l'admiration, ce qui ne serait pas nouveau si cette impression n'était accompagnée d'une question, brûlante dans leurs regards : Qui est cette beauté avec le vice-capitaine de la sixième division ? Puis l'étonnement rejoint l'admiration lorsque les curieux prennent en compte le haori blanc et songent qu'une nouvelle femme capitaine a peut-être rejoint les rangs du Gotei ; juste avant qu'ils ne reconnaissent enfin l'identité de ce capitaine et ne s'exclament de stupéfaction.
Bientôt, les plus courageux des badauds s'enhardissent, oubliant sous les traits féminins le caractère inabordable du célèbre capitaine de la sixième division. Et rapidement, quelques uns vont jusqu'à l'interpeller, au point qu'ils se voient obligés de s'arrêter.

Amusé, Renji observe les nouvelles dispositions de son amant l'influencer dans sa manière de gérer la situation. Les premiers à venir lui parler sans détour, remarque-t-il, sont des connaissances éloignées, Shinigamis de familles nobles, proches des Kuchiki, ou anciennes connaissances, du temps où Byakuya n'était qu'un simple officier dans la treizième division.

« Capitaine Kuchiki, félicitation pour votre rôle !
— Vous sortez de la séance de maquillage ? C'est plutôt réussi. Vous allez faire un tabac !
— Si j'osais...
— Vas-y donc, Sachiko ! Le capitaine Kuchiki n'aurait pas gardé son maquillage si ça le dérangeait, n'est-ce-pas ?
— Alors... me feriez-vous la faveur de me laisser vous prendre en photo ? déclare la jeune femme rougissante.
— Et vous feriez de moi la plus fière des femmes si j'étais la première à obtenir votre autographe », assure une autre, avec toute l'aplomb qu'apporte l'âge et l'expérience.

Bientôt, suivant leur exemple, un petit groupe se forme. Tous acclament et réclament, et dans le chahut, Renji se retrouve insensiblement éloigné de la vedette du moment, jusqu'à être repoussé hors de l'attroupement.
Il n'a donc pas l'occasion d'admirer plus longtemps la réaction de son capitaine, ni à cette célébrité d'un autre genre, ni à cette façon de l'approcher que personne, en temps normal, n'oserait se permettre, d'autant plus qu'il est soudain apostrophé par Shûhei, qui surgit du coin de la rue d'un pas pressé.
Le jeune officier est encombré d'un appareil photo et d'une sacoche, panoplie inhabituelle chez un Shinigami mais qui ne le quitte plus guère ces derniers jours...

« Renji ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Je croyais que tu étais de corvée dans l'entre-deux-mondes.
— J'y étais mais je suis revenu pour aider le capitaine. Là, je le raccompagne chez lui.
— Oh non, la séance de maquillage est terminée ? Je reviens du nouveau théâtre, j'ai mis plus de temps que prévu et j'ai raté aussi celle du capitaine Zaraki !
— Y a rien de perdu. Regarde, Byakuya est là, maquillage et tout... Enfin, si tu peux l'atteindre, parce que...
— C'est à cause de lui tout ce monde ? J'ai entendu du bruit et je suis venu voir.
— Tu t'es complètement fait à ton rôle de journaliste, on dirait, se marre Renji.
— Par la force des choses, crois-moi... Mais, on devrait peut-être... »

Comme une traînée de poudre, la rumeur s'est répandue dans les rues avoisinantes. En l'espace de leur court échange, d'autres Shinigamis se sont assemblés autour de Byakuya, de plus en plus nombreux.
Depuis quelques jours, la pièce est sur toutes les lèvres dans les divisions, et bien avant la distribution des premières actes, le rôle d'Anne d'Autriche était celui qui attisait la curiosité de tous. L'apparition du capitaine Kuchiki dans son maquillage est une aubaine qu'aucun ne veut manquer.

Alarmé par l'ampleur du rassemblement, Renji confie sans crier gare la corbeille de produits démaquillants à son ami, avant d'entreprendre de franchir la foule, en poussant des « laissez passer ! » et en jouant des coudes. Shûhei, un instant interloqué par le contenu du colis, hausse les épaules et range le tout dans sa sacoche, remettant les questions à plus tard. Puis il se fait fort de rejoindre Renji. À eux deux, ils parviennent jusqu'à Byakuya, pris au piège par l'excitation des plus jeunes et la curiosité des plus anciens.

« Renji, souffle le capitaine de la sixième division, soulagé, il s'en faut de peu que je ne perde mon calme. »

Les fluctuations de l'énergie spirituelle de Byakuya commencent à peine à se montrer. Il se maîtrise remarquablement bien. Cependant, la situation est précaire, s'avise Renji. Byakuya est gêné par la proximité et ne sait pas de quelle façon réagir autrement que dans un coup d'éclat qui causerait de sévères dommages parmi les plus inexpérimentés. Or il en est conscient et se contrôle. Que de progrès, se réjouit Renji.

« Je n'ose les repousser avec plus de véhémence, explique Byakuya. Ils n'ont aucune mauvaise intention...
— Tout va bien, Byakuya, Hisagi-san et moi, on va te sortir de là. N'est-ce pas, Hisagi-san ? »

Étonné par le manque de réaction de son camarade, Renji se tourne vers lui. Shûhei, les yeux fixés sur le visage aristocratique, s'est fait attraper par la beauté féminine du capitaine. Il reste bouche bée, l'incrédulité inscrite sur chacun de ses traits. Ce que voyant, Renji lui donne un bon coup de coude dans les côtes.

« N'est-ce-pas, Hisagi-san ?!
— Hein ? Euh... Oui, bouger d'ici. Ça va être moins facile à faire qu'à dire. »

Tous les deux évaluent l'obstacle à franchir, tandis que Byakuya essaie avec persévérance d'inciter les plus proches à se reculer : « Votre intérêt est flatteur, quoi qu'il en soit, il est temps... ». Ses manières polies sont vaines. La foule se presse, compacte, autour d'eux.

« Shunpo ? fait Shûhei.
— Dans cette foule ?! riposte Renji.
— Je ne me risquerai point à un exercice aussi délicat. Je suis affligé de l'avouer, mais je peine déjà à conserver la stabilité de ma pression spirituelle », seconde Byakuya.

Renji ne se sent pas du tout capable d'exécuter un shunpo si parfait qu'il puisse se mouvoir à une vitesse pareille dans un espace aussi peuplé, sans traverser le corps d'une pauvre âme à cause d'un mouvement mal calculé. Byakuya est clairement perturbé ce qui l'empêche d'envisager un résultat différent à une manœuvre aussi risquée. Mais Shûhei est un génie dans son genre.

« Je guide ; vous suivez », déclare-t-il avec assurance à ses deux compagnons éberlués.

D'un geste preste, il enlace la taille du lieutenant et du capitaine, et s'élance. Affolé, Renji se démène pour ne pas contrarier les brusques changements de direction, exécutés au quart de tour et de main de maître. Les têtes floues alternent dans un brouillard à donner le tournis. Mais Shûhei a le pas sûr. Enveloppant ses deux charges d'une énergie solide et fiable, il file comme le vent en profitant des vides aléatoires qui surgissent parfois entre les gens. Il stoppe devant l'un, pivote et repart dans le sens inverse ; se détourne de l'autre, bifurque et glisse vers le prochain... comme s'ils étaient un seul homme. Byakuya a fermé les yeux et se laisse emporter.
En quelques zigzags, ils s'éloignent du cœur de la foule. La tension environnante se dissipe. Shûhei gagne la liberté du ciel et s'envole dans les hauteurs. Les toitures et les nuages défilent à leur tour, leurs images fuyantes s'accommodant un bref instant lorsqu'il reprend son élan d'un pied léger, pour disparaître aussitôt dans une traînée fugace. Et ils arrivent ainsi devant le porche de la propriété des Kuchiki.

« Woooaah ! » s'écrie Renji, sitôt que Shûhei le dépose en sécurité sur le sol.

Byakuya est le moins marqué par cette expérience grisante. En temps normal, il y aurait excellé également, mais ces jours derniers il apprend l'humilité, semble-t-il.

« Je ne sais comment te remercier de m'avoir tiré de ce mauvais pas, vice-capitaine Hisagi », fait-il, avec la sincérité la plus grande.

Et Shûhei de profiter de suite de l'exceptionnelle humeur reconnaissante du noble Kuchiki.

« Justement, je peux vous prendre en photo ? C'est pour La Gazette », demande-t-il, en montrant l'appareil photographique suspendu à son cou.

x-x-x

La photo prise à l'endroit le plus romantique du parc de la résidence – sur le pont enjambant l'étang devant la façade ouest du manoir – Renji et Byakuya gagnent enfin la demeure. Ils n'ont pas fait un pas sous la galerie menant aux chambres qu'ils croisent le seigneur Ginrei, dont les visites se font très fréquentes, ces jours-ci.

« Birei ?! », appelle l'auguste vieillard, d'une voix déconcertée très inhabituelle.

Renji tourne la tête, s'attendant à voir venir une femme derrière eux. N'en voyant aucune, il interroge Byakuya :

« Qui est Birei ?
— Byakuya ?! réalise Ginrei. Mon dieu, mon garçon, tu ressembles tellement à Birei au même âge !
— Mais qui est Birei ? insiste Renji.
— Ma grand-tante », répond Byakuya, avec résignation.

Ginrei regarde son petit-fils avec un air nostalgique. Son apparence actuelle lui rappelle des jours anciens, souvenirs heureux d'un autre temps et d'une jeunesse perdue.

« Ma sœur était belle comme un astre à cet âge, de cette beauté froide qui ensorcelle le cœur des hommes... Me croirais-tu si je te disais qu'elle faisait tourner les têtes ?
— Grand-père, soupire Byakuya, pris au dépourvu par l'incidence imprévue de son rôle.
— Mon garçon, nous nous devons de l'inviter à la première de cette pièce. Il faut qu'elle te voit ainsi.
— Grand-père ! », s'écrie Byakuya, excédé.

Face à cette nouvelle calamité, il salue son aïeul, tourne les talons et le laisse à ses souvenirs, avant qu'un autre membre de sa famille ne l'intercepte sans qu'il ait eu une chance d'ôter son maquillage. Renji va pour le suivre lorsque Ginrei le retient.

« Abarai !
— Seigneur Kuchiki ?
— Byakuya a l'air... troublé.
— Revenir ici ne s'est pas fait sans mal. »

Renji raconte leur mésaventure.

« Je vois. Tu fais honneur à ta mission, Abarai. Je compte sur toi pour veiller sur Byakuya.
— Merci, seigneur Kuchiki. Je fais de mon mieux ! »

Ainsi invité par un représentant du haut-conseil du clan Kuchiki à rester près de leur chef, Renji court le rejoindre, le sourire aux lèvres. Il a une séance de démaquillage à s'occuper...

Acte 21 : fin


Pour la suite, je n'aurais de prêt que le début d'un chapitre, que je pourrais appeler "Intermède nocturne". C'est une petite scène entre Renji et Byakuya, et personnellement, je trouve la scène mimi tout plein mais, c'est court... (de l'ordre du prologue).
Pourtant, je peux la mettre en ligne dès demain si vous le désirez. Ou bien j'attends d'avoir fini la suite et je livre le tout dimanche, dans "École buissonnière".

Si vous avez une préférence, n'hésitez pas à me le faire savoir. Sinon, je saute la publication de demain et vous dis à dimanche !