Celle qui renonce
Personnage: Eva
Rating: T
Genre: OS sérieux, cette fois. Angst
Note: Post-série. Petite entorse à un détail du dernier épisode.
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Tapie à distance respectueuse de la maison, Eva observe la femme à l'épaisse crinière rousse (la mère de Jordan), et celle, plus jeune, qui arbore la même teinte bicolore improbable que son petit frère, à ceci près que le roux de ses cheveux courts ondulés est réparti sur le brun en rayures de tigre.
La mère, le capitaine de corvette Katharine B. Wilde est sanglée dans un uniforme bleu foncé, strict et chic, une arme de service à sa hanche, qui révèle son appartenance aux forces aéro-spatiales, tandis que la fille, le lieutenant Cecilia J. Wilde, arbore un treillis, des rangers et un T-shirt sans manches à l'effigie d'une équipe de handball féminine, qui découvre des épaules aussi développées que celles de son frère. Elle tient une casquette kaki à la main, qu'elle enfonce sur sa coiffure sauvage – décidément, leur nom de famille est approprié.
Si la sœur est imposante, marche les jambes arquées et rit très fort, la mère, elle, est plus discrète en apparence, fine comme une tige de fer. Elle arbore un début d'âge avec élégance, quelques rides et des lunettes, et l'on sent dans ses mains étroites et rudes quelque chose de posé et de calme, une fermeté à toute épreuve, une autorité indiscutable de chef.
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À voir la façon d'être de Jordan, ses fanfaronnades, ses tentatives désespérées pour avoir l'air viril – nan, j'ai pas peur, nan, j'ai pas mal, nan, j'ai pas la trouille, j'suis un bonhomme, un vrai –, et sa combativité pas toujours réglo envers ses adversaires, Eva ne pouvait parfois se défendre d'un petit soupir las et le soupçonnait d'avoir vécu dans une famille de mecs machos, sous l'égide d'un père autoritaire et d'une fratrie testostéronée, avec une maman toute douce, souveraine adulée et pourtant marginalisée de cette petite famille.
Quelle idiote. Préjugés stupides que tout cela. Elle comprend son erreur, maintenant qu'elle a observé suffisamment longtemps ces deux femmes: il n'y a qu'elles. Pas de père, pas de frère, pas même le souvenir d'une présence masculine à la maison, juste la photo du grand-père dont elles vont fleurir la tombe régulièrement.
Avec ça, on devine une éducation au carré, rigide, peut-être même un peu dure. La mère a du galon, la sœur en a aussi. Toutes deux sont des femmes d'acier, visiblement peu enclines à la sensiblerie. Elles ont des voix puissantes qui savent se faire entendre sans jamais s'élever très haut: des voix de commandantes. Elles sont sportives, se tapent dans les côtes, boivent des bières tous les soirs, font claquer les portes, conduisent vite et bien et vivent pour leurs boulots et les matchs de hand dont elles sont fans. Leur intérieur est joyeux, chaleureux, mais on y est peu démonstratif. Eva se demande si Jordan n'a pas un peu manqué de câlins quand il était petit. Ça expliquerait ce qu'il disait dans son sommeil agité, quand ils étaient sur Ôban.
Quoi qu'il en soit, si elle est bourrue et silencieuse, la tendresse entre ces deux femmes est aussi réelle et tangible. C'est un amour qui s'exprime davantage par des regards croisés et des sourires en coin que par des gestes ou par des mots mais il existe. Et la gorge d'Eva se serre lorsqu'elle songe que c'est entièrement sa faute si elles et Jordan sont séparés.
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Le pire, c'est qu'elles ne sauront jamais la vérité: officiellement, l'aspirant Jordan C. Wilde est décédé dans l'accident qui a coûté sa première place à l'équipe terrienne, lors de la dernière course. Oui, car, toujours officiellement, on raconte que c'est Sul qui a gagné le prix ultime. Ce pauvre Sul! La plaisanterie ne manque pas de sel. Bien pratique qu'il ait disparu et que personne ne sache où le chercher! Les autorités ont choisi cette version comme probablement tous les autres gouvernements des planètes participant aux dernières manches, histoire de ne pas avoir à expliquer en quoi consistait ce fameux prix. Malin.
Du coup, Jordan a eu droit à des funérailles militaires avec tous les honneurs, les médailles, les fleurs, le canon, etc. On a même envisagé de le faire capitaine à titre posthume. Eva aurait presque pu trouver ça drôle, si elle n'avait pas vu les visages durs de la famille de son ami à l'enterrement: deux faces inexpressives, farouchement déterminées à ne pas verser une larme.
Elle-même n'avait pas tenu jusqu'au bout. Peur de fondre en pleurs ou d'éclater de rire, au choix. Les camarades de promotion de Jordan entouraient le cercueil vide avec des mines de circonstance et parfois quelques yeux humides. La photo protocolaire de son partenaire la fixait, plantée devant la fosse béante, et son regard brun profond, si jeune, empli d'une détermination sérieuse ponctuée d'un brin de malice, lui creusait l'estomac. Les gerbes de fleurs, trop nombreuses, répandaient une odeur fade qui lui piquait le nez. Comme une veuve de héros de guerre qui craque, Eva s'était esquivée avant la salve d'honneur.
Après ça, elle s'était cachée, espérant échapper à l'inévitable poignée de main qu'il faudrait donner à la famille. L'idée de les rencontrer, de croiser leurs regards, elle qui, aux yeux de presque tous, était plus ou moins responsable de sa mort, lui était insupportable. Elle était bien placée pour le savoir: l'"accident matériel", pour les proches d'une victime, était souvent inconcevable. Elle avait haï Spirit de toute ses forces pour cette même raison, parce qu'il lui fallait un coupable. Et maintenant que c'était à son tour de jouer ce rôle, Eva s'était sentie incapable de le tenir jusqu'au bout. D'autant que contrairement à l'ambassadeur des Phils, elle ne pourrait jamais rétablir la vérité.
Elle imaginait encore la scène de leur rencontre. Il n'y aurait eu aucun mot de reproche, elle en était sûre. Juste une bonne dose de froideur. Un signe de tête de la sœur, et la main puissante de la mère, refermée sur la sienne, qui lui aurait broyé les doigts, en guise de test. Puis un vague sourire triste (la mère) et un autre de dédain (la sœur) – c'est donc ça, la pilote pour qui il est mort, la fille qui est allée si loin dans la compétition: une pauvre gamine. Des mots se seraient pressés dans sa gorge sans pouvoir sortir, secret défense oblige, tandis que ceux qu'elle aurait prononcés auraient résonné, maladroits, vains et impersonnels, insultants même, pour les deux femmes éplorées. Il y aurait eu du mépris outragé, quoique discret, pour ses yeux pleins de larmes, un éclair d'agacement de la part des deux Wilde, face à ce petit mulot qui avait tué leur Jordan et qui maintenant osait pleurnicher devant elles, puis sans doute quelques mots de réconfort, teintés d'optimisme militaire, toujours polis, mais assortis d'une bonne pointe d'ironie, et enfin, un au revoir parfaitement indifférent.
Rien que d'y repenser, Eva en avait la nausée.
Bref, elle avait prétexté un vague malaise et avait réussi à obtenir de son père qu'il la ramène. Don avait obtempéré sans poser de question.
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C'était depuis ce jour qu'elle s'était mise à les espionner – car il fallait bien appeler les choses par leur nom, n'est-ce pas. Toujours de très, très loin, en prenant des précautions infinies pour éviter de se faire repérer. D'ailleurs, elle n'était pas sûre qu'on ne l'ait pas déjà grillée, franchement. Mais quoi qu'il en soit, les deux femmes faisaient comme si de rien n'était.
Et tandis qu'elle observait, Eva jouait avec les deux rectangles métalliques, pendus à la chaîne qu'elle gardait dans sa poche.
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Avant que le nouvel avatar l'embrasse, d'un baiser si furtif qu'elle croyait parfois l'avoir rêvé, sa main avait glissé quelque chose dans la sienne. Un souvenir, ou un message, peut-être. Après tout ce temps, Eva doutait encore d'avoir bien compris ce qu'il voulait.
Quand elle s'était réveillée dans l'herbe haute, elle serrait fermement entre ses doigts les plaques d'identité militaires de Jordan.
Ces fichues petites choses! La nuit, il jouait avec en un cliquetis infernal qui lui mettait parfois les nerfs en boule. Avant chaque course, il les embrassait en guise de porte-bonheur. Elle l'avait vu faire plusieurs fois à travers l'écran de communication. Il y tenait visiblement.
La première était la sienne, et elle ne pouvait la regarder sans un pincement de cœur douloureux. Y figuraient son nom, sa date et sa ville de naissance, son groupe sanguin, ainsi que la mention "Sans préférence", indiquant son absence de confession – détail sacrément ironique, étant donné sa situation actuelle. Il y en avait une deuxième, attachée sur la chaîne, et qui portait le nom "William J. Wilde", une date, le même groupe sanguin et une petite ligne presque effacée qui avait dû être le nom de la religion du propriétaire. Son père? Son grand-père, plutôt, vu la date. Elle en était réduite à supposer puisqu'elle n'avait jamais eu la curiosité de l'interroger sur son passé!
Eva avait déduit de cet ultime cadeau que Jordan voulait qu'elle rapporte les plaques à sa famille. C'était ce qui se faisait pour les soldats tombés, pas vrai? À moins qu'il n'ait tenu à lui laisser quelque chose de lui. Un souvenir tangible, qu'elle pourrait garder où qu'elle aille, et qui lui porterait chance. Un bout de sa tendresse et de sa protection, tandis qu'il tissait la toile de l'univers, là-bas, très loin, sur Ôban.
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Elle aurait bien aimé garder la chaîne. Pourtant, une partie d'elle ne s'en sentait pas le droit. Une petite voix désagréable qui lui soufflait que ce geste lui était défendu, un peu comme de le pleurer: parce qu'il s'était sacrifié pour elle, et aussi parce qu'elle n'avait pas su voir qu'il l'aimait, et qu'elle ne lui avait pas vraiment rendu ses sentiments.
À ce sujet, elle restait perplexe, incapable de démêler l'écheveau de ses émotions. L'affection qu'elle avait pour Jordan n'était pas claire. Elle ne savait pas si elle avait été amoureuse de lui, ou non, ni si elle aurait pu le devenir en d'autres circonstances. Il lui arrivait parfois de se demander ce qui se serait passé entre eux si quelqu'un d'autre, Aikka, par exemple, était devenu l'avatar et qu'ils avaient pu rentrer tous deux sur Terre. Seraient-ils restés tels qu'ils étaient ou bien leur relation aurait-elle pris un nouveau départ? Au fond, Eva était partagée. Avec le recul, elle voyait que son faible pour Aikka était bien plus superficiel que le complexe sentiment qu'elle avait nourri pour son coéquipier. Mais si celui-ci était profond et plus mûr, elle ne savait toutefois pas mettre de nom dessus. Et parce qu'elle n'était pas sûre de ses sentiments, actuels ou passés, elle se sentait coupable de ces gestes de deuil qu'elle avait: fuir l'enterrement, pleurer en silence, garder ses derniers effets. Elle n'avait pas été une bonne amie pour lui. Sinon, elle aurait vu. Elle aurait vu, et elle lui aurait donné une réponse, quelle qu'elle soit. Elle ne serait pas partie en le laissant douter.
Malgré cela, il y avait une autre petite voix en elle. Une qui, elle, voulait conserver les plaques et s'y accrochait férocement, comme à un grigri précieux. Car après tout, qu'est-ce que ça pouvait faire? D'une manière ou d'une autre, elle l'avait aimé: que ça soit comme une sœur, une partenaire, une amie ou une amoureuse n'y changeait rien, on s'en foutait, c'était quand même de l'amour. Et cette certitude l'empêchait de rendre leur dû aux Wilde, la faisait se cramponner à cette dernière petite poussière de lui, de ce qu'avait été leur aventure.
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Finalement, depuis quelques jours, Eva avait choisi de se fier à la volonté de Jordan. Optant pour la première solution, la plus logique, elle avait écrasé son égoïsme et décidé de rendre la chaîne à sa famille. Car elle-même n'avait pas besoin de petits morceaux de métal pour se souvenir, pour se sentir proche de lui. Il vivait, il vivrait même indéfiniment, il était hors de danger, et elle était l'une des rares personnes à le savoir. Elle pouvait même essayer de retourner sur Ôban pour le voir, après tout! Et quand bien même elle ne le ferait pas, n'était-ce pas suffisant? N'était-ce pas mille fois mieux que de le croire mort? Sa mère et sa sœur avaient davantage besoin de ces plaques qu'elle. Elle n'avait qu'à descendre, sonner, et leur donner. Oui, c'était le mieux, c'était plus juste, c'était ce qu'il fallait faire.
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Les poings serrés, Eva porte les plaques à sa bouche et les embrasse, comme Jordan le faisait avant chaque course. Le métal froid contre ses lèvres l'attendrit.
Malgré le stress qui lui mange férocement les entrailles, elle s'efforce de juguler ses émotions. Peut-être que tout se passera bien, que les Wilde lui seront gré de ce petit geste? Elle veut se lever, sortir de son buisson, faire ce qu'elle doit. C'est facile, elle n'a qu'à mettre un pied devant l'autre, se jeter à l'eau, dire qu'elle a été malade à l'enterrement, qu'elle n'a pas pu leur rapporter avant. Elle pourra s'excuser aussi, car si elle n'est pas responsable de la mort de Jordan, ça n'enlève rien à sa culpabilité, en ce qui concerne sa disparition: c'est sa faute, entièrement sa faute, s'il n'est plus là, s'il ne reviendra pas et si sa mère et sa sœur ne le revoient jamais.
Elle leur doit ces excuses. Ce n'était pas un accident: tout s'est déroulé ainsi à cause de lâcheté, parce qu'elle a renoncé par deux fois à sa couronne d'avatar.
Mais malgré ces exhortations brutales, elle n'y parvient pas. Au bout de quelques minutes, dents serrées, perles salées au coin des yeux, elle jure intérieurement et remet la chaîne à son cou, sous son T-shirt, contre sa peau. Puis, tournant le dos à la maison des Wilde, elle s'en va, tête basse, une boule dans la gorge et furieuse contre elle-même.
Elle se sent vaincue. Incapable de se séparer des plaques. Incapable d'affronter les deux femmes. Laquelle de ces épreuves aurait été la plus pénible ? Impossible à dire.
Quoi qu'il en soit, une fois de plus, elle s'est défilée.
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