Ndla : Et voici le dernier chapitre de cette fan fiction sur Alice au pays des Merveilles AVANT l'EPILOGUE( ne partez pas encore lol - il vous reste peut-être encore des choses à découvrir ) ! Merci à vous Clairaice, Venin et Marine sans oublier mes autres lecteurs anonymes ;-)

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Chapitre XXI

Un nouvel Empire

Les Plaines du sommeil ne dormaient plus. Sa tranquillité sépulcrale était remplacée par le concert chaotique d'un champ de bataille. Les hurlements du dragon écorchaient l'atmosphère brûlée par son souffle de flammes. Une pluie fine tombait pourtant du ciel mais s'évaporait avant d'avoir touché la berge. Le lagon n'était plus qu'une fournaise attisée par le feu du Jingaofizi.

L'onde auparavant calme s'était mise à bouillonner autour de l'îlot comme si Mensing criait sa colère en déchaînant les éléments.

— Tu ne seras jamais débarrassée de moi ! rugit le dragon qui cracha de nouveau un jet ardent.

Xiang Xia esquiva la langue enflammée en s'écartant vivement. Alice l'imita et roula sur le sable sans lâcher sa précieuse épée. Mais la frénésie de la créature l'atteignit néanmoins. D'un balayement de sa queue, il frappa la jeune femme en plein abdomen qui fut projetée dans les airs et percuta violemment le sol dans un bruit mat.

— Alice ! cria Xiang Xia qui courait déjà vers elle.

Une ligne ensanglantée coulait sur la tempe du Champion couché sur le sable.

— Je te promets de l'achever une fois que je t'aurais tué ! menaça le Jingaofizi.

— Alice ? demanda la Chinoise, inquiète.

— Je vais bien ! répondit-elle d'une voix où perçait un accent de souffrance.

Par dessus l'épaule de Xiang Xia, Alice aperçut deux silhouettes étendues sur le sol. Son coeur s'arrêta de battre quand elle reconnut Yuoshen penché sur le Chapelier. A travers la fumée noire qui obscurcissait l'îlot, elle vit l'épée du tyran briller au dessus de son adversaire.

— Tarrant ! cria-t-elle en se précipitant vers eux.

Mais l'Anglaise savait déjà qu'elle ne serait pas assez rapide. Elle était bien trop loin pour empêcher Yuoshen de le tuer. Un cri de désespoir sortit de sa gorge pour faire écho à ceux du dragon. Le sabre du géant siffla alors qu'il s'apprêtait à trancher la peau du Chapelier quand une boule de fumée blanche apparut entre les deux hommes. Yuoshen plissa ses yeux bleus avant d'être brusquement repoussé par l'étrange sphère immaculée. Ce dernier atterrit lourdement plusieurs mètres plus loin, étourdi par la violence du choc.

Alice s'immobilisa, stupéfaite. Le nuage blanc se découpait nettement parmi les volutes noirs qui l'environnaient comme une lueur salvatrice à travers les ténèbres. Agité par un souffle magique, la boule devint plus opaque avant de prendre silhouette humaine et de laisser place à Ushi.

— Ne t'égare pas Champion ! dit le sage avec ce même visage bienveillant. Tu n'es pas seule dans ta quête !

Et il disparut une nouvelle fois.

Un souffle chaud gonfla le cœur de la jeune femme qui retrouva la force de combattre. Elle hocha vivement la tête avant de faire volte face, prête à honorer sa mission.

Accourant vers Xiang Xia qui tentait d'échapper au feu du dragon, elle posa sa main sur son épaule. Quand leurs yeux se rencontrèrent, chacune y vit luire une détermination sans limite. A leurs oreilles résonnait toujours la voix du monstre qui les narguait incessamment.

— Finissons-en ! dit la Chinoise avant de se précipiter vers le Jingaofizi.

Sa tunique d'or et d'argent aux motifs compliqués étincelait dans la noirceur du lagon enfumé. Son visage reflétait une noblesse et un courage infaillible alors qu'elle faisait face à son pire cauchemar.

Le dragon déploya un rire puissant qui fit trembler l'îlot.

— As-tu enfin accepté ton sort ? demanda-t-il avant d'ouvrir sa gueule sertie de dents tranchantes.

— Plus que tu ne le crois ! répondit-elle.

Alice comprit immédiatement ce qu'on attendait d'elle. Serrant ses doigts sur le manche de son épée, elle s'élança vers le démon dont l'attention était uniquement tournée vers Xiang Xia.

Ses deux langues ondulant dans l'air, le Jingaofizi se pencha pour dévorer la la Chinoise quand Alice effectua un incroyable saut. Elle courut sur son épine dorsale avant d'enfoncer son épée dans sa chair d'ébène. Suspendue au manche de son épée, elle sentit un liquide chaud s'infiltrer à travers la cote de maille protégeant son bras. Surpris, le démon hurla en cherchant à lui faire lâcher prise. Il gesticula si bien qu'il déploya ses ailes immenses comme deux montagnes sorties de terre.

— Alice ! cria le Chapelier dont le cœur battait à tout rompre.

A ses côtés, Xiang Xia tenait fermement sa dague qui rayonnait entre ses doigts.

Dents serrées, l'Anglaise retira son épée alors que le Jingaofizi refermait ses serres autour de sa taille.

— Vermine ! gronda le dragon en la portant à hauteur de sa gueule.

Elle tenta de se dégager mais la poigne du Jingaofizi était tenace. Son sang se figea dans ses veines tandis que l'haleine du dragon la recouvrait toute entière et qu'elle discernait le fond violacé de sa gorge.

Elle entendit le cri de Xiang Xia quand un éclair traversa son champ de vision.

Les griffes du dragon se desserrèrent en libérant un terrible hurlement. Une lame venait de se planter dans l'un de ses gigantesques yeux d'où s'écoulait un liquide verdâtre et visqueux.

Le Jingaofizi la relâcha pour porter ses mains monstrueuses à sa gueule. Elle émit un cri douloureux en percutant le sable mais néanmoins ravie d'être toujours en vie. Levant la tête, elle rencontra le regard du Chapelier qui ne portait plus son épée, désormais fiché dans l'iris du démon.

— Tarrant... souffla Alice, reconnaissante.

Il tendit sa main pour l'aider à se relever.

— Achève-le ! répondit-il.

Elle acquiesça avant de ramasser sa lame de jade.

Le dragon continuait de déambuler nerveusement, désorienté par la perte de son oeil.

— Prête ? lança-t-elle à Xiang Xia.

— Prête ! confirma-t-elle.

Tandis que le Jingaofizi s'affaissait plus encore, son énorme gueule touchant presque le sol, Alice courut vers lui. Dans un cri guerrier, elle trancha sa tête qui vola dans les airs et libéra une pluie de sang.

— Maintenant ! cria le Champion à la chevelure blonde.

D'un geste précis, Xiang Xia plongea la longueur de sa dague dans le Sceau incrusté dans la chair du monstre décapité. Un faisceau lumineux jaillit du cercle brisé qui les aveugla intégralement. Un tremblement venu des tréfonds de la terre secoua le monde autour d'eux et un souffle incroyable les balaya.

— Non !

La voix de Yuoshen retentit sans qu'ils ne puissent rien distinguer.

Le rayon disparut aussi vivement qu'il était sorti du Sceau pour laisser place à un monde nouveau.

Comme absorbées par le ciel, la fumée du dragon, la brume et la noirceur des montagnes se perdirent dans l'immensité céleste. Les plaines venaient de retrouver leur aspect originel, lavées du mal qui les infectait. Les pics n'étaient plus sombres mais d'un gris perlé et leurs extrémités piquantes étaient mangées par une végétation d'un vert intense.

Les terrasses arides arboraient des arbres aux feuillages vifs et une herbe haute dansant sous la brise.

L'eau du lagon n'était plus trouble mais d'un bleu pur où se reflétait un millier d'étoiles dorées. Le sol de la plage s'était paré de diamants et scintillait autant que la surface des flots. La voûte comme le reste de la nature n'était plus la même. Sa toile était d'un mauve délicat où chaque petit astre rayonnait comme des pierres précieuses.

Tout n'était que beauté en ces lieux qui sommeillaient paisiblement.

Sur l'îlot, le corps et la tête du Jingaofizi se mirent à disparaître, transformés en sable dispersé par le vent.

Ravagé par la défaite, Yuoshen tomba à genoux comme paralysé par une terrible douleur. Il hurla tandis que son visage effrayant se fissurait. Telle une statue malmenée par les âges, sa chair se craquela puis son corps tout entier avant qu'il ne soit aussi changé en petits grains que la brise emporta.

Un silence salvateur tomba sur les lieux. Les entités maléfiques venaient de s'évanouir pour toujours. Et très vite, il ne resta plus rien de leur présence comme s'ils n'avaient jamais foulé la terre de Mensing.

— Nous avons vaincu, souffla Alice comme si elle peinait à le croire. Nous avons vaincu...

— Oui, répondit Tarrant qui s'était approché d'elle.

Il esquissa ce doux et fol sourire, pareil à un rayon de soleil perçant les nuages noires.

— Plus de cauchemar... murmura Xiang Xia d'une voix fébrile.

— Ce monde a retrouvé la paix, dit Ushi en réapparaissant dans un cercle de fumée blanche.

Alice fixa l'endroit où se tenait un plus tôt le tyran en armure rouge.

— Pourquoi Yuoshen a-t-il disparu ? demanda-t-elle.

— Une seule et même entité ! expliqua Ushi. Yuoshen s'était lié au Jingaofizi par sa propre vie. Le Sceau ancré dans le corps du dragon était le lien qui les unissait. Si le Sceau se brisait, Yuoshen scellait sa perte. Il a cru à tort que rien ne pourrait terrasser le démon. Le dragon était selon lui invincible.

— Et l'Oraculum ? poursuivit-elle.

— Il ignorait son existence, répondit le sage. Du moins, il ne connaissait pas l'intégralité de ses prédictions. Nous sommes parvenus à déchirer le parchemin et à le remplacer par un autre. Ainsi, Yuoshen devait croire sa victoire acquise. Grâce à la ruse, nous sommes parvenus à le convaincre que son seul ennemi était Xiang Xia. S'il avait eu connaissance de ta venue, il aurait mis tout en oeuvre pour te capturer et te tuer Alice Kingsleigh.

— Ainsi donc, tout est terminé, conclut cette dernière en regardant son épée couverte de sang.

— Alice...

La jeune femme se retourna pour répondre à l'appel de Xiang Xia.

— Je me sens... repris la Chinoise curieusement pâle.

Elle s'interrompit brusquement puis chancela quelques secondes avant de perdre connaissance sous le regard inquiet du jeune Champion.

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Une douce musique flottait dans l'air rappelant celle qui résonnait à la cour de son père. Un parfum de pivoine et d'encens l'enveloppait comme un nuage chaud et bienfaisant.

Xiang Xia cligna des yeux avant de les ouvrir complètement. Elle découvrit alors une pièce magnifique. Chaque mur était orné de pierres précieuses où de magnifiques tableaux étaient accrochés. Elle reconnut sur l'un d'eux le lac de Mensing avec ses eaux vertes et ses roches couvertes de mousse orangée. Un autre représentait un immense arbre aux racines noueuses entre lesquelles apparaissait une petite porte.

La jeune femme se redressa et s'assit au bord du lit somptueux sur lequel on l'avait couché. Elle rencontra le regard de son amie qui se tenait près du meuble majestueux, accompagnée de l'étrange personnage aux cheveux rousse.

L'Anglaise ne portait plus d'armure mais sa robe bleue ayant souffert de son fantastique périple.

— Alice ? demanda-telle.

— Tout va bien, répondit la jolie blonde avec un grand sourire. Nous vous avons ramené au Palais d'argent.

Un éclat apeuré assombrit les yeux de la Chinoise.

— Mais les hommes de Yuoshen...

— Disparus comme leur maître, l'interrompit délicatement Alice en posant sa main sur la sienne. La paix règne sur ce royaume.

Xiang Xia sursauta brusquement en sentant les doigts chauds de son amie frôler sa peau nue.

— Mes gants ! s'écria-t-elle instinctivement.

Son souffle se coinça alors qu'elle baissait son regard sur ses mains découvertes.

Plus aucune cicatrice n'altérait sur sa peau, plus aucune brûlure ne courait sur sa chair redevenue délicate. Tremblante, Xiang Xia releva ses manches avant de défaire les petits boutons de sa tunique impériale pour dévoiler son cou. Comme le reste, les flammes du Jingaofizi semblaient ne jamais avoir marqué son corps.

Des larmes se mirent à couler sur ses joues en caressant sa gorge soyeuse.

Près d'elle, Alice la contemplait avec des yeux humides.

— Le mal est levé, Majesté... s'éleva une voix au fond de la pièce.

— Ushi ! s'exclama-t-elle.

Quand Xiang Xia fut devant lui, le sage ouvrit délicatement le coffret qu'il tenait entre ses mains.

A l'intérieur reposait une incroyable couronne d'or et d'argent. Merveilleusement ciselée, des perles de jade et d'améthyste complétaient cet atour unique.

— Je vais avoir besoin de ton aide, Chapelier ! dit malicieusement Ushi.

Esquissant un sourire amusé, Tarrant s'approcha.

— Je la laisse à tes soins, ajouta le sage.

— Puis-je Majesté ? demanda le plaisant rouquin.

Elle hocha lentement la tête, trop émue pour parler.

Avec dextérité, le Chapelier s'empara de la couronne qu'il posa habilement sur la tête de Xiang Xia.

— Vous avez retrouvé votre place. Maintenant, il temps de rencontrer votre peuple, annonça Ushi avant de s'incliner.

Un sourire incurva les lèvres d'Alice en contemplant son amie.

Elle était la digne représentation d'une Impératrice vêtue de sa tunique majestueuse et portant cette coiffure royale.

Avec délicatesse, le vieillard vint prendre la main de la superbe brune pour la conduire vers le balcon de la chambre.

Quand elle franchit la fenêtre, une clameur enthousiaste explosa dans l'air. La cour du Palais était totalement envahie par des individus fantastiques.

Elle tressaillit intensément tandis que son regard balayait une multitude de visages hors du commun et transfigurés par une joie indicible.

Certains avaient une peau dorée et des cheveux aussi bleus que le ciel de la Vallée d'Ivoire. D'autres ressemblaient à des créatures hybrides, croisées entre des hommes et quelques animaux merveilleux. Habillés d'armures blanches, les gardes de Mensing étaient remontées à la surface de la rivière, leur malédiction désormais brisée. Ils criaient le nom de Impératrice en brandissant leurs lances avec vigueur.

Chacun d'entre eux avait impatiemment attendu sa venue et elle ressentait déjà une grande tendresse à leurs égards.

De nouvelles larmes brillèrent à ses paupières quand l'agréable bourdonnement s'atténua. Mu d'un même élan, l'assemblée s'agenouilla pour lui rendre grâce. Des étendards furent en même temps déroulés et le blason de l'Impératrice ondula sous une brise triomphale.

Un sourire tremblant éclaira le visage de Xiang Xia en se tournant vers Alice qui l'avait rejointe.

— Je ne pensais pas être si heureuse et triste à la fois... dit-elle.

Le cœur de l'Anglaise se pinça douloureusement. Elle comprenait ce que son amie ressentait mieux qu'elle ne l'aurait souhaité. Xiang Xia avait enfin trouvé sa place, son rôle mais... David n'était pas là.

— Je ne sais pas si j'y parviendrais... murmura-t-elle en crispant ses doigts sur la rambarde.

En contrebas, ses sujets clamaient de nouveau leur bonheur retrouvé, ignorant quel dilemme tourmentait leur Impératrice bien aimée.

— Xiang Xia... je ne sais pas... balbutia Alice, incapable du moindre conseil.

— Je ne peux pas, continua cette dernière.

— Si tu le peux.

Elle émit un cri de surprise en se retournant vivement. Dans l'encadrement savamment sculpté du balcon se tenait son époux vêtu de son uniforme blanc. Ses mains dépourvues de gants laissaient apparaître une peau aussi lisse que la sienne désormais.

La Chinoise étouffa un sanglot en se jetant dans les bras de David.

— Xia... souffla-t-il en humant le parfum fleuri de sa chevelure.

— Comment... comment es-tu venu ? lui demanda-t-elle en riant et pleurant tout à la fois.

Il recula légèrement pour la contempler avec de l'admiration dans ses yeux gris.

— Ushi, dit-il simplement.

Toujours dans les bras de son mari, Xiang Xia tourna son visage vers le vieux sage.

— Nous ne souhaitons que ton bonheur, Majesté, répondit-il.

Elle voulut parler mais les mots se coincèrent dans sa gorge. La joie se mêlait à la tristesse en un chaos d'émotions diverses.

— Oh David... finit-elle pas dire. Tu n'aurais pas du revenir. Il faut que tu repartes... je ne...

— Comment pourrais-je te laisser ? la coupa le commodore en souriant. Je ne peux m'y résoudre.

— Mais tu ne pourras jamais plus repartir ! s'écria-t-elle.

Il la prit de nouveau dans ses bras puis libéra un petit rire qui se perdit dans son cou.

— Je ne le désire pas, avoua-t-il. Ma place est auprès de toi si tu le souhaites toujours.

Alice ferma brièvement les yeux pour chasser ses larmes. A travers sa vue brouillée, elle vit le bonheur rayonner sur le visage de Xiang Xia qui vint presser ses lèvres sur celles de son époux.

Un fin sourire s'inscrit néanmoins sur son visage, sincèrement heureuse pour son amie. Ses rêves les plus inavoués venaient de se réaliser, maintenant accompagnée de la seule personne sans laquelle Xiang Xia ne pourrait vivre.

La jeune femme sentit la présence de Tarrant derrière elle. Déglutissant difficilement, l'Anglaise s'empêcha de poser ses yeux sur lui. Elle ne pouvait pas.

— Merci chère Alice, merci... dit la Chinoise en la serrant contre son cœur.

— Vous me manquerez, avoua-t-elle en lui rendant son étreinte.

— Vous aussi. Vous m'avez sauvé...

Alice esquissa un sourire fragile avant de courber la tête en signe d'allégeance.

— Je serais toujours là pour vous aider, Majesté, déclara-t-elle.

Et c'était vrai. Elle était ce Champion malgré elle, ce chevalier que nulle frontière irréelle ne pouvait arrêter dans ses multiples quêtes.

— Vous serez toujours la bienvenue à Mensing, annonça l'Impératrice.

— Vous possédez notre reconnaissance éternelle, ajouta David Jameson en s'inclinant devant elle.

— Merci... dit-elle avant de se tourner vers Ushi.

— Aux confins du monde, as-tu enfin trouvé ce que tu cherchais Alice Kingsleigh ? demanda-t-il.

— Oui... souffla cette dernière avec conviction où transparaissait néanmoins une pointe d'amertume.

Elle ne mentait pas. La jeune femme avait bel et bien trouvé le but de son existence et celui de son coeur même si la conclusion était douloureuse. Cependant, Alice était en paix car il fallait connaitre la nature de son mal pour réussir à l'apprivoiser un jour.

— Il temps de m'en aller, acheva-t-elle.

Le vieux sage hocha la tête et sortit de sa poche blanche une petite fiole dont elle s'empara sans attendre.

Tandis qu'elle sortait de la chambre impériale, l'Anglaise remarqua que le Chapelier ne s'y trouvait déjà plus.

C'était sûrement mieux ainsi, pensa-t-elle en s'enfonçant dans les couloirs du Palais d'argent. Mais alors qu'elle avançait résolument dans l'artère précieuse, elle sentit un étau enserrer son poignet.

— Alice...

Ses jambes faiblirent mais elle trouva le courage de se tourner vers Tarrant.

— Je ne peux m'attarder, commença-t-elle pour interrompre tout discours douloureux. J'ai aussi des obligations dans cet autre monde duquel vous m'avez enlevé !

Le timbre dur de sa voix résonna dans le couloir désert. Le visage d'ordinaire si vivant du Chapelier se figea avant qu'il ne la relâche.

— Tu oublies ceci, dit-il en lui tendant sa besace de cuir.

A l'intérieur se trouvait le morceau d'Oraculum et l'éventail qu'il avait lui-même fabriqué.

— Merci...

Le silence s'éternisa comme une chape de plomb flottant au dessus de leurs têtes. Cependant, ce calme gênant fut troublé par la formation d'un curieux nuage bleu qui vint flotter entre eux. Les contours d'un haut de forme se matérialisèrent puis un chapeau reconnaissable entre tous atterrit sur le crâne de Tarrant

— C'est mieux ainsi, déclara Cheshire en apparaissant à son tour. Ravie de te revoir Alice. Je constate que tu as retrouvé notre ami disparu !

D'abord surprise, elle fixa l'étrange chat avant de répondre :

— Ce fut plutôt l'inverse mais je présume que vous étiez au courant ?

— Moi ? rebondit le félin d'un air ingénu. Peut-être... ou pas...

Elle plongea ses yeux dans ceux turquoise de Cheshire pour éviter de regarder Tarrant. La jeune femme devait néanmoins reconnaître que la présence du chat l'interrogeait grandement comme à chaque fois qu'il se manifestait devant elle.

— Oserais-je vous demander ce que vous faites ici ? l'interrogea Alice. Une promenade sans doute ?

— En effet ! J'adore l'exotisme de cet endroit !

— Et je suppose que votre présence n'a rien à voir avec mon rôle de Champion ? demanda-t-elle avec emportement. Quel est le vôtre ? Chacun d'entre nous semble avoir une mission bien définie ?

Un étrange sourire incurva les babines de l'animal.

— Je te l'ai dit ma chère, je suis à mon seul service mais... si tu souhaites me donner un rôle, un ami te conviendrait-il ?

Elle s'apprêtait à répliquer vertement mais changea d'avis. Les yeux de Cheshire renvoyaient cette éternelle tranquillité qu'elle lui avait toujours connu.

Alice exhala un soupir et regretta de s'être énervée contre le félin.

— Bien entendu, dit-elle radoucie. Un ami me convient tout à fait.

Elle l'avait finalement toujours su. Il lui avait déjà prouvé en l'aidant face à Lowell et par sa seule présence sur le navire qui la conduisait jusqu'en Chine. Peu lui importait de connaître son rôle finalement puisqu'il lui proposait la seule chose qu'elle désirait de lui.

— Qui sait, poursuivit Cheshire en flottant dans l'air. Je suis souvent de passage sur Londres, j'aime son animation, ses badauds surexcités, ses pigeons malingres et ses fiacres pressés ! Nous pourrions nous voir, qu'en dis-tu ?

Un faible sourire étira les lèvres d'Alice.

— Avec plaisir.

— En ce cas, il te suffira de prononcer mon nom et peut-être apparaîtrais-je... si je n'ai pas mieux à faire !

— Je vous préparerais un bol de lait, plaisanta tristement la jeune femme.

— Je préfère le thé ! répondit-il en adressant un clin d'œil au Chapelier avant de s'évanouir dans un nuage de volutes bleus.

Elle se retrouva de nouveau seule avec Tarrant. Désormais coiffé de son haut de forme, il avait recouvré son allure habituelle.

C'était ainsi qu'il lui apparaissait dans ses rêves, merveilleusement excentrique et totalement insaisissable. Combien de fois l'avait-elle vu dans ses songes les plus secrets et combien de fois avait-elle refusé d'admettre cette folle évidence pour mieux se protéger ? En vain...

— Je dois m'en aller, souffla-t-elle, le cœur douloureux.

— Je sais.

Le Chapelier fit un pas mais se ravisa. Son visage était fermé mais son regard brillait intensément.

— A bientôt Alice, murmura-t-il.

— Au revoir Tarrant.

Sur ces mots emplis de souffrance, la jeune femme déboucha la fiole d'Ushi et l'avala d'une traite.

Nul ne savait quand le destin les réunirait à nouveau mais... il était temps pour Alice de retrouver le monde du dessus car tout comme dans celui des merveilles, elle avait un rôle à y jouer.

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