Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XXI
Deux semaines ? Trois semaines ? Un mois ? Combien de temps s'était-il écoulé depuis qu'il avait passé la nuit avec Rika Taniguchi, l'amie de Sakura ? Pas un coup de fil ; pas de SMS non plus, elle ne possédait pas de téléphone portable. Qui de nos jours n'avait pas de portable ? Il fronça les sourcils.
Portable ou pas, elle m'a utilisé ! songea-t-il. Vu ses discours, j'aurais dû m'en douter.
Même si ses mœurs étaient légères et qu'il excellait dans les relations éphémères, il ne se souvenait pas d'avoir ignoré un partenaire de cette façon.
« Votre cigarette… elle est finie », l'interrompit Suguru.
Hiroshi leva les yeux vers sa cigarette qui n'était plus qu'un bâtonnet de cendre sur le point de s'effriter. Il l'écrasa, agacé, et sortit son paquet qu'il fripa aussitôt.
« C'était la dernière, maugréa-t-il en jouant avec son briquet désormais inutile.
- Vous… vous avez un souci ? demanda Suguru, presque à son corps défendant.
- Une fille. Elle ne me rappelle pas. Je pensais qu'on avait accroché, il faut croire que non. »
Cette fois, le claviériste ne trouva rien à dire. Hiroshi non plus.
C'était vraiment bizarre de côtoyer Fujisaki après leur histoire. Nakano n'avait pas pour habitude de fréquenter ses anciennes relations, hormis Sobi, mais son aîné avait toujours été décalé et de toute façon il n'aurait pas pu faire autrement. Yuji ignorait tout de ce qu'il s'était passé (et arrivait encore sporadiquement) entre son meilleur ami et son frère, et il n'aurait pas compris pourquoi les deux garçons ne voulaient plus se voir. Shuichi aussi n'avait pas su. Hiroshi l'adorait mais lui dire quelque chose revenait à faire une annonce publique et cette histoire ne devait parvenir aux oreilles de Yuji sous aucun prétexte. Seule Sakura se doutait de quelque chose mais ne lui en avait jamais parlé non plus. À l'époque, Yuji et Sobi étaient avec eux au lycée et elle avait bien remarqué comment Hiroshi se comportait avec son sempai. Il n'avait pas des étoiles dans les yeux mais il était sous le charme de son camarade plus âgé qui usait et abusait de ses atouts sur son entourage ; puis un jour tout avait cessé, il ne le regardait plus, la flamme s'était éteinte. Sobi avait déjà les cheveux longs et des manières rétro. Qu'on l'aimât ou qu'on le détestât, il laissait rarement indifférent, il attirait les gens comme un aimant. Sans le détester réellement, Sakura ne l'appréciait pas beaucoup, elle le trouvait néfaste. Se servir des gens comme il le faisait était incorrect. Il ne s'impliquait jamais dans quoi que se soit : quand il n'aimait pas quelqu'un ou qu'on lui avait fait une crasse, il se cherchait une âme damnée pour accomplir sa vengeance à sa place. Aucun ennui ni blâme pour lui, il était parfaitement hors de cause à chaque fois. Oui, Sobi était un serpent sournois et il avait forcément fait quelque chose à Hiroshi.
« Je vais m'acheter des clopes ! »
En y regardant de plus près, Hirohi estimait que Suguru passait beaucoup de temps en leur compagnie. Noriko n'avait jamais assisté aux shootings avec eux. Devaient-ils être bientôt trois officiellement ? Cela ne le dérangeait pas vraiment ; il s'était excusé plusieurs fois auprès de son ancien petit ami, cependant quelque chose clochait. Il se sentait toujours gêné en sa présence. Il avait fait amende honorable et le jeune Kyotoïte filait le parfait amour avec sa copine, non ?
Et moi, j'attends qu'on me rappelle…
Oui, ça le contrariait, songeait-il en ouvrant son nouveau paquet acheté au coin de la rue. Rien que l'odeur du tabac suffisait à le réconforter. Il n'allait pas fumer tout de suite car la pause se terminait mais dès qu'il sortirait, il irait dans un café et en grillerait une.
Quand il poussa la porte, un mélodrame se jouait dans la salle de répétitions ; Shuichi pleurait en balbutiant quelque chose qui ressemblait à « pas… ête… oureux… Yukiiiiii » et Fujisaki… eh bien, égal à lui-même, ne laissait rien transparaître mais il semblait irrité. Une énième querelle entre eux, sans doute.
« Nakano, hurry up !
- J'ai une grande nouvelle à vous annoncer ! Nous partons en Hokkaido la semaine prochaine pour participer à l'émission How do you like Wednesday ! exulta Sakano.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi je dois venir, bougonna Suguru. Moi, j'ai un important récital le 27.
- Mais nous serons de retour le 25 ! No problem !
- J'ai donc un jour de battement ? C'est plus que je n'aurais osé espérer.
- Tu n'as qu'à dégager si tu n'es pas content, cracha Shuichi.
- Keep quiet ! ordonna le manager, secondé par son ami Magnum. Personne n'a le choix. Si vous êtes mécontents, vous savez qui aller voir. »
Ils le savaient et aucun des trois ne songeait à y aller, bien entendu. La répétition s'acheva dans un silence résigné, seul Hiroshi s'en moquait, il devait juste demander à son amie Sakura si elle pouvait s'occuper de son chat.
Quelques heures plus tard, tous se séparèrent. Suguru monta deux étages plus haut, dans une salle où il y avait un piano. Au moins pouvait-il répéter tranquillement les trois morceaux qu'il devait présenter. Il s'agissait de trois des Études d'exécution transcendantales de Liszt dont la n° 4 : Mazeppa, la n° 6 : Vision et la n° 11 : Harmonies du soir. Tout allait bien avec Mazeppa et Harmonie du soir mais les arpèges à la main droite puis aux deux mains de Vision étaient retors. C'était accessible mais il manquait de temps. Tout en se massant les poignets, il jeta un coup d'œil par la fenêtre, qui donnait sur une petite cour à l'arrière du bâtiment. Il y vit une personne revêtue d'un grand manteau rouge vif. Sûrement quelqu'un de la maison de disque, peu de gens passaient par cette sortie. On leur avait recommandé de l'utiliser car ils commençaient à être connus. Il fronça les sourcils : Shindo et Nakano (avec leurs chevelures, difficile de ne pas les reconnaître) venaient de sortir et ils se séparèrent sur un petit geste amical. Son ancien petit ami se dirigea vers la personne en rouge ; la fille qui ne l'avait pas rappelé peut-être. Il les vit discuter un moment puis ils partirent ensemble. Deux amis n'auraient pas marché aussi proches l'un de l'autre. À présent, son humeur était vraiment propice à Vision mais si celle-ci allait de l'obscurité à quelque chose de lumineux, Suguru se demandait ce qui pourrait l'éclairer, lui.
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Le départ arriva plus vite que prévu.
Hiroshi effleura la peau dénudée de sa maîtresse. Sakura allait être hors d'elle lorsqu'elle apprendrait qu'il avait couché avec une de ses amies. Rika n'avait pas cédé tout de suite. Ils avaient certes passé la nuit ensemble après le karaoké mais pas de sexe. Ils étaient allés dans un café et avaient longuement discuté, un peu flirté aussi. Il l'avait raccompagnée chez elle mais elle ne l'avait pas invité à monter ; à peine une promesse de le rappeler. Ce qui lui avait paru une éternité n'avait duré à peine qu'une semaine. Un soir elle l'avait attendu comme le lui avait dit Sakura, derrière les studios et ils avaient juste dîné. Le lendemain ils étaient allés voir un film et cette fois, elle lui avait proposé de venir chez elle.
Il la secoua doucement et n'eut pour toute réponse qu'un grognement. Il insista jusqu'à ce qu'elle ouvre les yeux :
« Je dois passer me changer chez moi.
- Et tu me réveilles pour ça ?
- Je ne veux pas que tu croies que je me suis éclipsé comme un malpropre. »
Il déposa un léger baiser sur sa joue et partit. Il ne la verrait pas avant une bonne semaine. Les Bad Luck partaient pour Hokkaido le jour même et ils y restaient sept jours. Ils profitaient du voyage pour faire une mini-tournée dans plusieurs villes et terminaient par le tournage de l'émission à Sapporo.
Quand K conduisait, un trajet de douze heures se réduisait à sept ou huit, ce qui ne les empêcha pas de passer une demi-journée sur la route.
« Je veux aller aux toilettes ! gémit Shuichi.
- On est bientôt arrivés !
- Tu dis ça depuis deux heures. »
Fatigué par les jérémiades du chanteur, le manager sortit son arme et la pointa vers lui :
« Tu te plains encore une fois… bam. »
Suguru s'agrippa à son siège : l'Américain avait complètement lâché le volant pour se retourner.
« Easy, Fujisaki. J'ai des yeux dans le dos. »
Yeux dans le dos ou pas, les mains elles, n'étaient pas le dos. K reprit la conduite et mit son clignotant pour entrer dans une aire. Après tout, depuis combien de temps n'avait-il pas fumé ?
Shuichi jaillit du minivan et courut aux sanitaires, imité plus posément par les trois autres.
Hiroshi se réjouit d'avoir mis des mitaines et un manteau épais : loin de la chaleur urbaine de la capitale, le froid était mordant. Lui aussi manquait de nicotine. Il sortit une cigarette et en savoura lentement la saveur familière. Inconsciemment, son regard se porta sur Fujisaki. Ce dernier s'étira et marcha un peu. Les flocons commençaient à tourbillonner ; certains s'égaraient dans sa chevelure sombre.
« Quelque chose ne va pas, monsieur Nakano ? demanda le pianiste, conscient et gêné du regard sur lui.
- La neige… dans tes cheveux. Tu me fais penser à un personnage dans une boule de neige. »
Hiroshi tira une bouffée sur sa cigarette et s'approcha. Il ébouriffa son ancien petit ami pour l'en débarrasser :
« Tu devrais rentrer… ou mettre un bonnet. »
C'était ce genre de réflexions qui déstabilisaient immanquablement Suguru. C'était aussi ce genre de réflexions qui l'avaient séduit, aussi déroutantes soient-elles. Shuichi revint, l'air soulagé, et ils remontèrent dans leur véhicule.
Outre le fait qu'ils passaient beaucoup de temps ensemble, Suguru expérimentait sa première tournée : séances d'autographes, concerts, répétitions, le tout à un rythme effrayant. Chaque jour il étaient dans une nouvelle ville, dormaient dans un nouvel hôtel. Il avait apporté ses partitions de Liszt dans l'espoir de les travailler, aussi luttait-il chaque soir, accumulant la fatigue, pour pouvoir répéter pendant deux bonnes heures.
C'est privés de Sakano qu'ils arrivèrent à Kushiro, dernière étape avant Sapporo : le producteur avait glissé sur une plaque de verglas à Shibetsu et s'était cassé une jambe ; le déplacement en minivan étant proscrit, il devait être rapatrié quelques jours plus tard à Tokyo, abandonnant le groupe aux soins de K. La salle où ils se produisirent était petite mais l'ambiance vraiment festive. Hiroshi et Shuichi s'endormirent presque immédiatement de retour à l'hôtel, quant à Suguru, il passa plus de temps que d'ordinaire sur les trémolos pernicieux de Vision. Plus que courroucé, il éteignit son instrument et débrancha le casque qu'il rangea soigneusement dans un étui. Cette situation ne pouvait plus durer. Bad Luck était un divertissement agréable mais qui commençait à empiéter sérieusement sur sa véritable carrière. Les deux autres ne le voyaient pas mais il était à bout et se contenait de plus en plus difficilement.
Le lendemain, il n'y avait qu'une répétition le matin et une séance d'autographes dans un magasin de disque l'après-midi. Ensuite, ils partaient directement pour Sapporo.
Tout se déroula normalement, sauf qu'au moment de quitter le disquaire, Shuichi avait disparu. Il avait parlé d'aller aux toilettes et n'était toujours pas revenu au bout de trente minutes. Après une fouille des locaux, K ordonna à tout le monde de rester sur place et contacta la police.
« Il s'est peut-être noyé dans la cuvette, hasarda Fujisaki.
- Toi, tu ne sais rien ? demanda K à Hiroshi.
- Non, non. Il voulait passer la journée avec Yuki mais s'était fait une raison, il faut croire. »
Quelques instants plus tard, cependant, le manager reçut un coup de fil. Il libéra les employés et clients présents – qui l'avaient pris pour un terroriste lorsqu'il avait sorti son arme et leur avait défendu de sortir – et prit Hiroshi et Suguru à part :
« Vous allez seuls à Sapporo et je reviens avec Shindo dans la nuit. Okay guys ?
- Mais… qui va conduire ? s'affola Suguru.
- Nakano, tu sais conduire ?
- Oui m…
- See you ! »
Il lui jeta les clefs et disparut dans la foule.
« Hé bien… en route, Fujisaki. »
Bien qu'il soit à peine 17 heures, la nuit était tombée et une épaisse couche de neige recouvrait les routes. Avant de partir, Hiroshi essaya d'en savoir plus et appela son ami mais il tomba sur la messagerie. Avec un soupir, il mit le contact et démarra. Le trajet n'était pas long, quatre heures tout au plus. Cependant, le ciel jusque-là dégagé se couvrit très rapidement et des nuages opaques engloutirent les étoiles. Une neige drue commença à tomber.
« On ne voit rien ! s'exclama Suguru qui venait de se réveiller.
- C'est comme ça depuis une heure, répondit Hiroshi.
- Je dors depuis si longtemps ?
- Depuis qu'on est parti. »
Le jeune pianiste se tut : il avait feint l'endormissement pour ne pas avoir à faire la conversation mais s'était véritablement endormi.
« Des nouvelles de monsieur K ou de Shindo ? demanda-t-il en se frottant les yeux.
- Non. J'ai laissé un message à Sakano mais comme les portables sont interdits dans les hôpitaux il n'aura son message que demain. Quant à joindre quelqu'un de N-G, c'est plutôt mort vu l'heure qu'il est.
- Sommes-nous loin de Kushiro ?
- Non, on a dû faire à peine une cinquantaine de kilomètres.
- Mais on va arriver à quelle heure ? s'enquit Suguru, une pointe d'inquiétude dans la voix.
- Je n'en sais rien, je ne peux pas aller plus vite.
- Je le savais, que ça finirait mal !
- Ne t'inquiète pas. Dors, moi je conduis », dit Hiroshi, tentant d'adopter un ton convaincant.
Suguru referma les yeux et s'assoupit, exténué par ses répétitions tardives et l'enchaînement des concerts. Quand il les rouvrit, il espéra de tout cœur se trouver dans les rues d'une ville éclairée et bruyante. Au lieu de ça, ils étaient toujours plongés dans des ténèbres plus denses que la poix et il avait l'impression qu'à pied, il irait plus vite. Un élan de panique le submergea.
« Qu'est-ce qu'il va nous arriver ? Nous allons mourir de froid, en panne d'essence au milieu de nulle part ? s'écria-t-il.
- Je te réchaufferai si ça devait se produire. Rien de tel que la chaleur humaine, non ? » plaisanta Nakano. Peu réceptif, étant données les circonstances, à la plaisanterie, le garçon se hérissa.
« Vous n'êtes qu'une créature lubrique. Je crois que depuis le début vous n'avez toujours pensé qu'à une seule chose : me… sauter. »
Le conducteur tressaillit à ce mot mais ne releva pas, toute sa concentration et son sang-froid mobilisés sur la route.
« Toujours aucune nouvelle ? interrogea Fujisaki après un silence long et pesant.
- Non.
- Ce fichu imbécile nous a encore mis dans la panade. Comment acceptez-vous tout ça ? Nous devrions être à l'hôtel à cette heure !
- Je peux te laisser conduire si tu veux.
- Je n'ai pas le permis.
- Mais moi non plus. »
Une bouffée de colère embrasa tout entier le pianiste. Il ne supportait plus la désinvolture de son ex-petit ami.
« Pourquoi ça ne me surprend pas ? Vous ne respectez rien ni personne. Vous vous croyez au-dessus des lois. Qu'est-ce que vous respectez ? La drogue que vous fumez ? Votre ami Mizutani ? Quelles jolies valeurs !
- Pour qui tu te prends pour dire ça ?
- Je me prends pour quelqu'un qui respecte ses amis, qui ne les largue pas sous de faux prétextes. Mademoiselle Usami a bien vu ce que vous étiez. Ah si j'avais été plus malin !
- Ne mêle pas à Ayaka à ça, s'impatienta le guitariste.
- Je vous déteste, monsieur Nakano. Je vous exècre du plus profond de mon âme pour vous être conduit comme ça avec moi. Il n'y a jamais que vous qui comptez, les autres vous vous en fichez. Vous n'êtes qu'un égocentrique. »
Hiroshi ne détachait pas le regard de la route, impassible.
« Vous ne dites rien ?
- Je ne préfère pas. Je manque de nicotine, je pourrais être désagréable, répondit-il d'un ton qu'il voulait neutre mais qui lui coûta néanmoins un net effort.
- C'est bien votre style de ne rien dire. De ne rien faire non plus. Avec mademoiselle Usami, ça ne vous a pas gêné la distance, à moins que d'autres aient satisfait vos besoins charnels ? persifla le garçon.
- Ne mêle plus Ayaka à cette conversation, je t'ai dit. Et elle, elle me retournait mes sentiments.
- Parce que moi non ? rugit Suguru. Je vous ai presque supplié d'entretenir une relation à distance !
- Tu ne connaissais rien de l'amour. Tu étais trop jeune.
- Et vous qu'en connaissez-vous ? Dix minutes par-ci par-là avec des partenaires sans nom et sans visage. C'est ça l'amour dont vous êtes capable ? »
Piqué au vif, Hiroshi détourna brièvement les yeux de la route. Les flocons qui dansaient fugitivement dans la lumière des phares avant de disparaître dans l'obscurité d'encre troublaient sa vision, à la longue.
« Je vais te dire… J'ai haï cette année à Kyoto. J'ai été coupé de mes amis, de ma vie, de mes rêves, et au nom de quoi ? D'un examen d'entrée où j'ai échoué. J'ai haï cet uniforme ridicule et les cheveux courts, ces petits bourgeois endimanchés autour de moi me collaient la gerbe. Il fallait que j'oublie tout. Puis il a y eu toi ; une bouffée d'oxygène mais… je ne pouvais pas te ramener à Tokyo. Tu incarnais malgré toi tout ce qui m'avait blessé pendant un an. Je crois sincèrement que si nous nous étions connus à un autre moment et à un autre endroit ça aurait pu marcher. »
Cette explication aussi aurait pu aboutir à une trêve, si elle avait eu lieu ailleurs et dans d'autres circonstances ; les nerfs usés par la fatigue et l'anxiété, Suguru rétorqua sèchement :
« C'est facile de dire ça. Moi je crois que vous avez rompu parce que je ne m'allongeais pas.
- Entre autres choses aussi. Ça voulait dire que tu ne voulais pas plus de moi que ça. Réveille-toi, le sexe compte aussi dans une relation… sentimentale. Tu as bien franchi le pas avec ta copine, non ?
- Vous me fatiguez avec cette histoire, soupira Fujisaki d'un ton las. Je n'ai pas de copine. À cause de vous peut-être et du mal que vous m'avez fait. »
Ainsi, aucune page ne s'était tournée. Hiroshi souhaita de tout son cœur que la tempête s'arrête et qu'il puisse rouler à vive allure pour vite arriver mais la neige continuait de tomber dru.
Que devait-il penser ? Que Suguru l'aimait encore ?
« Et ne croyez pas que j'ai toujours des sentiments pour vous », s'empressa de rajouter le jeune Kyotoïte.
Au moins il avait la réponse.
« Je vous trouve répugnant et je me demande vraiment comment j'ai pu m'intéresser à quelqu'un comme vous. Votre ami Mizutani est en plein fantasme quand il dit que…
- Arrête de mêler les autres à tout ça, bon sang ! Ce que tu as dit sur moi est… est peut-être vrai mais qui es-tu pour juger les autres, que tu connais à peine ? siffla Hiroshi, les doigts crispés sur le volant.
- Lui ne s'est pas privé pour le faire. Qu'il se vautre dans ses délires opiacés mais ne discrédite pas ses interlocuteurs.
- Tu as un problème avec la drogue ?
- Sûrement moins que vous ou votre ami, rétorqua Suguru.
- Détends-toi un peu ! Tu es vraiment coincé. Franchement, moi non plus je ne comprends pas ce qui m'a attiré chez toi.
- Je ne suis pas coincé. Je respecte les lois, fit Suguru, pincé.
- Arrête, tu vas me dire que tu traverses au piéton rouge ? Tu t'encanailles, dis-moi. Tu n'as jamais rien transgressé. C'est minable. Tu as quoi ? Dix-huit ans ? Dix-neuf et tu es déjà un petit vieux. Tu n'as rien vécu et tu ne veux rien vivre. Même ta musique est sclérosée. »
Deux ans auparavant, Suguru n'avait rien dit mais cette fois, il n'entendait pas subir à nouveau.
« Vos insultes aussi sont sclérosées. Renouvelez-vous de temps en temps. Je suis un des meilleurs espoirs du Japon et vous qu'êtes-vous ? En dehors de faire mouiller les culottes des adolescentes, vous ne valez pas grand-chose musicalement. Ce sont les frasques de monsieur Shindo qui alimentent votre notoriété. »
Un long silence, chargé de tension, s'abattit entre eux.
« … One ever told me that love would hurt so much, oooh yes it hurts, and pain is so close to pleasure And all I can do is surrender to your love, just surrender to… »
Dans le minivan résonnait la voix de Freddie Mercury. Un coin de ciel bleu incongru dans la tempête qui ne sévissait pas qu'à l'extérieur.
« Il n'y a qu'une solution : quitte le groupe, ça ne souillera pas ta prodigieuse carrière. »
Ce furent les dernières paroles échangées au cours du trajet. Suguru sombra peu à peu dans un sommeil profond et Hiroshi ne pipa plus un mot. Même la musique pourtant entraînante fut impuissante à le détendre, aussi profita-t-il d'une accalmie pour s'arrêter pour fumer : il écoula d'un seul coup son paquet en fumant cigarette sur cigarette. Ni K ni Shuichi ne l'avaient rappelé et ils restaient injoignables.
Vers Hidaka, la tempête cessa subitement, comme s'il s'était agi d'un cauchemar ; il put adopter une allure plus soutenue pour arriver vers 3 heures du matin à Sapporo. À nouveau, un problème se posa car il ne savait pas à quel hôtel il devait aller. Les deux premiers qu'il essaya étaient complets quant au troisième… il ne restait qu'une chambre avec un lit double. C'était mieux que rien. À contre-cœur il réveilla Suguru.
« Nous sommes arrivés. Il ne reste qu'une chambre, je dormirai par terre. »
Il contacta une dernière fois K pour l'informer de l'endroit où ils étaient. Il prit son sac, attendit que son camarade en fasse autant et referma le véhicule. Une bonne douche, un joint puis un long sommeil lui feraient le plus grand bien. Le jeune homme titubait presque de fatigue quand il se laissa enfin tomber sur le seul lit que comportait la chambre. Ce trajet interminable, en pleine nuit et sous la neige l'avait rudement éprouvé, sans parler de la conversation en forme de règlement de comptes avec Suguru qui avait usé ses nerfs. Face à lui, les yeux bouffis par le sommeil, son jeune collègue paraissait sur le point de s'effondrer. En temps normal, le guitariste aurait plaisanté sur leur mésaventure mais là, il n'avait absolument pas le cœur à rire. Suguru demeurait planté devant la porte, serrant les brides de son sac comme si sa vie en dépendait.
« Tu… veux aller prendre une douche en premier ? » proposa-t-il en dépit de l'envie furieuse qu'il avait de se ruer sous le jet d'eau chaude. Le pianiste se frotta le visage et sa première impulsion fut de répondre par l'affirmative mais la vue des traits las de son ex-petit ami le fit se raviser ; il avait conduit une bonne partie de la nuit dans des conditions difficiles et avait besoin, plus que lui, de se détendre.
« Non, allez-y. Vous devez être épuisé », dit-il en déposant enfin son sac sur une chaise. Pour sa part, il ne rêvait que d'une seule chose : se laisser tomber dans le lit et dormir.
Hiroshi le remercia d'un hochement de tête, récupéra sa trousse de toilette et passa dans la salle de bains. Demeuré seul, Suguru lança un regard à la chambre, correcte sans plus et vraiment peu spacieuse. En l'absence de Sakano et de K, toujours injoignables, et dans l'ignorance du nom et de la localisation de l'hôtel dans lequel ils avaient réservé, Nakano avait fait ce qu'il pouvait pour trouver un hébergement pour la nuit et en cette période de l'année ils pouvaient s'estimer heureux d'avoir réussi à dénicher une chambre libre car, autrement, ils auraient été contraints de passer la nuit dans la camionnette.
Avec un profond soupir, il déballa ses affaires et consulta la messagerie de son téléphone portable. Il commençait à piquer du nez lorsqu'Hiroshi sortit de la salle de bains et il passa aussitôt dans la petite pièce envahie de buée. Une bonne douche lui permit de quelque peu se décontracter mais quand il repassa dans la chambre il manqua buter sur son camarade, agenouillé à côté du lit.
« Que faites-vous ? s'enquit-il avec une pointe d'agacement dans la voix.
- Comme tu peux le constater, je fais mon lit, répondit le guitariste en étendant une couverture sur le sol. Je suppose que tu ne veux pas d'une créature lubrique et égocentrique comme moi à tes côtés.
- Cessez de dire n'importe quoi. Vous êtes épuisé, vous n'allez pas dormir par terre.
- Quoi ? Tu as peur que les futures performances de Bad Luck en pâtissent ?
- Si ça vous fait plaisir de le croire alors dormez où ça vous chante, même dans la baignoire, ça m'est égal, lança le pianiste d'un ton acide en se glissant sous les couvertures. Mais après, ne venez surtout pas me dire que c'est ma faute si vous avez des courbatures partout parce que vous aurez voulu jouer les martyrs. Bonne nuit et pensez à éteindre la lumière. »
Il rabattit le drap sur sa tête et disparut à la vue d'Hiroshi qui demeura un instant sans bouger, toujours agenouillé, puis se remit debout avec un soupir et replaça l'oreiller sur le lit dans lequel il prit place à son tour. Si on lui avait dit, après tout ce temps, qu'il finirait par faire lit commun avec Suguru il aurait ri, d'autant que vu les rapports qu'entretenaient les deux garçons en cet instant, la situation était loin d'être agréable ; l'idée ne lui en traversa pas moins l'esprit.
« T'en fais pas, je garderai mes distances. Bonne nuit. »
Suguru ne répondit pas.
À suivre…
How do you like Wednesday ? : émission réelle diffusée sur Hokkaido TV et présentée par Takayuki Suzui et Yō Ōizumi.
24 décembre : à l'instar de la Saint-Valentin, le 24 décembre est considéré comme une fête des amoureux au Japon.
La chanson citée dans ce chapitres est un extrait de One year of love de Queen.
HTB : Hokkaido Television Broadcasting Co.
