— Dix-Neuf —
Chine, Shanghai,
20 mars
Jour 96
Une paire de jambes interminables, un tatouage s'étendant à l'infini, un short élimé, une blouse en dentelles découvrant des épaules diaphanes. Elle reposait contre l'embrasure d'une porte, boucles rousses tombant sur un côté, bras croisés, observant l'A Oméga dans le bureau immaculé de la villa Shanghaïenne de Kalyn Keller.
Alice observait Mycroft en pleine séance de visionnage des vidéos enregistrées d'un certain ex-DI du Met. Il était immobile, à l'exception de son regard affuté et d'une main caressant un ventre qui s'arrondissait lentement.
La C Bêta était restée des heures à l'épier, inquiète et protectrice dans son rôle d'amie chère.
Elle se demandait si Mycroft avait bien conscience de l'image qu'il donnait, à fixer un écran d'ordinateur des heures durant, obnubilé par la silhouette et le visage d'un A Alpha: le père de l'enfant qu'il portait.
Etait-il devenu dépendant de Lestrade? Avait-il des tendances inquiétantes à son égard? L'individu lambda pourrait bien l'envoyer au tribunal pour harcèlement.
Mais connaissant Mycroft de si longue date, Alice savait que cette fixation avait une raison toute autre. L'amour pouvait bien rendre les hommes étranges.
Elle soupira.
Pendant ce temps, Mycroft était passé à une autre vidéo, datant de quelques années déjà. L'inspecteur d'alors criait ses ordres à une équipe d'enquêteurs, confiant, dominant. Il rayonnait dans sa capacité à diriger et à contenir un Sherlock encore jeune et peu habitué aux procédures d'une enquête. L'A Oméga s'était enfoncé dans son fauteuil, les mains jointes sous le menton. Son regard trahissait une certaine tendresse et passion qu'on ne pouvait qualifier qu'aimantes.
— Tu devrais le lâcher quelques secondes. Il faut déjeuner, Alice.
Elle se retourna et tomba sur John. Ce dernier portait sa fille chérie, les yeux rivés sur Mycroft.
— Je ne peux pas me résoudre de le voir sombrer dans une autre addiction, murmura la C Bêta avant d'admirer les décors somptueux de la villa construite sur-mesure de Kalyn.
— Viens, répondit simplement John.
Les deux individus se dirigèrent vers le salon principal. Richement drapée de pourpre et recouverte de marbre, la pièce centrale haute de plusieurs mètres étalait la richesse indécente accumulée en quelques années par sa propriétaire. Kalyn Keller, d'un naturel pourtant discret et subtil, s'était offerte une magnifique villa moderne toute en baies vitrées et matériaux neufs. Se dressant sur quatre étages et un sous-sol transformé en zone de loisirs et piscine intérieure privée, la demeure offrait sept chambres avec salles de bains privées. Trois salons dont un central où ils s'étaient installés, trois bureaux et une bibliothèque conféraient le sentiment d'appartenir à cette classe de châtelains des temps modernes. Tout respirait le luxe mais la simplicité était de mise. Sauf bien entendu dans les deux chambres destinées aux invités de marque qui étalaient leur drapés baroques et dorures faussement crâneuses. Ce n'était pas surprenant si Alice, John et Mycroft avaient choisi les chambres les plus calmes et dénudées. La simplicité leur convenait parfaitement, surtout lorsqu'on était présent par nécessité et non pas par plaisir.
— Il s'est défait de l'alcool et de la cigarette. C'est une bonne chose mais nous devons encore rester sur nos gardes, remarqua John en reposant Chiara au sol.
— Mais il n'arrête plus de visionner les vidéos de Greg lorsqu'il ne se rend pas malade à s'occuper de tous les projets et organisations en rapport ou non avec la SSA, le MI-6, le Circus. Il est resté trois heures avec sa Majesté la Reine d'Angleterre à deux heures du matin et semble avoir oublié le terme dormir. Et il évite tout ce qui est en rapport avec Greg.
— Que veux-tu qu'on y fasse? C'est mieux que de le voir trop saoul pour garder son esprit clair, lâcha le B Oméga.
Alice se passa les mains dans les cheveux. Elle croisa les jambes. John lui présenta un plateau de plats réchauffés. Ils mangeaient simplement et rapidement par manque de temps et de repères. Shanghai était si grand.
— Il n'est même pas au courant de la disparition de Sherlock, Aden et de Greg des radars de Diesbach, souffla Alice, épuisée par ses machinations informatiques destinées à garder la localisation des trois énergumènes secrète.
— Ce qui n'est pas plus mal. C'est mieux que de le voir tenter de retrouver une mystérieuse pirate informatique dans le réseau de la SSA qui a eu l'idée de dissimuler les faits et gestes de Sherlock et compagnie. Surtout qu'elle se tient en ce moment devant moi.
— Je n'ai pas eu le choix. Pour aider ces trois idiots, il m'a bien fallu tout dissimuler... Mycroft a un don pour compartimenter l'esprit. Il contrôle la SSA d'une main de fer mais semble avoir oublié que Greg, ton alpha et Aden font partis de l'organisation. Heureusement que Kalyn est plus calme avec cela. Elle le laisse tranquille, mais je la trouve étrange.
— Normal, avec l'attentat perpétré sur Diesbach et Sacha... Kalyn est en rage. Surtout qu'elle doit à présent prendre en main les affaires d'Aden qui est officiellement infiltré dans quelques gangs rattachés à ce qui reste du Circus de Dimitrov... Avec les percées de la Roseraie dans l'opinion public et la perte d'influence du Circus depuis l'apparition télévisée d'Anna, la SSA est constamment sur le qui-vive. Merci Alice pour ce que tu fais. Les trois énergumènes comme tu les appelles ont vraiment besoin de temps pour agir et tes prouesses informatiques les aident vraiment à se cacher de tous. On fait peut-être une énorme erreur en les aidant, mais qui sait?
Alice se ralliait entièrement aux idées de Watson. On ne pouvait que faire confiance à Sherlock et ses plans.
— Mycroft m'inquiète tellement... Il se languit de Greg.
— J'ai fait venir des vêtements lui appartenant pour tenter de calmer les instincts omégas de Mycroft. Espérons que ce qui reste de ses senteurs A Alphas pourront l'apaiser. Franchement, il a vraiment fait le pire choix possible! maugréa John en se frottant les yeux.
— C'est du Holmes tout craché... Le contraire m'aurait étonné.
— Il ne pourra pas garder cela secret. Des rumeurs vont bon train au sein de la SSA et Greg l'apprendra un jour. Il vaudrait mieux pour lui de se mettre dans la tête qu'il est possible d'aimer et d'être aimé en retour sans risquer sa liberté ou je ne sais quoi d'autres!
— C'est Mycroft. Laissons-lui le temps, John. On verra les conséquences en temps voulu. Kalyn et Bai Long ne le laisseront pas s'échapper sans intervenir.
— Je déteste devoir faire confiance au jugement des autres. Surtout lorsqu'un ami qui est aussi mon patient se rend misérable.
— C'est ce qui te rend si unique et compatible avec Sherlock.
*xXx*
Thaïlande, quelque part,
30 mars
Jour 106
— Ok les gars! On doit encore réussir une épreuve et c'est la plus dure du lot! encouragea Aden Banaart, ou plutôt Greenfield — Green en plus court — en hommage à ses sourcils teintés en vert.
Il lança un grand sourire aux deux A Alphas épuisés par les épreuves auxquelles ils avaient dû faire face dans l'espoir d'intégrer les rangs mercenaires de la Roseraie. L'organisation traditionaliste imposait une quantité innombrables d'épreuves aux candidats.
— Les épreuves physiques ont été plus aisées que prévu. Mais le pire est à venir. Je suis d'accord avec Green. Prouver que nous ne sommes pas des idiots sent vraiment le roussi. Il suffit que Mordoc se laisse aller à un monologue intellectuel sur la question pour qu'on soit découvert, acquiesça Greg Lestrade a.k.a Amber désormais.
Il fixa d'un air moqueur le dit Mordoc, nouveau nom attribué à un Sherlock une nouvelle fois boudeur. Ce dernier croisa les bras et détourna le regard, jouant au sourd.
— C'est la cata les gars! Il faut un plan d'action!
— Le mieux serait de faire comme si on n'a rien compris et commencer à taper les autres candidats, suggéra l'incorrigible Sherlock.
— MORDOC! crièrent les deux autres hommes désespérés par les piques du détective génie qui devenait insupportable de jours en jours. Il portait une énorme balafre sur la joue gauche, souvenir d'un duel à l'arme blanche assez chaotique.
Greg leva les yeux aux cieux et remercia The Sex Pistols de lui avoir appris à gérer autrement son stress.
— On répondra aux questions à tour de rôle. Il faut juste jouer les imbéciles avec assez de cervelles pour appliquer des ordres et rester dociles. C'est ce qu'ils recherchent.
Aden termina de citer sa solution rapide et simple sur un hochement de la tête, toisant les deux A Alphas encore sous le coup de la colère. Des trois, il était le seul à garder la tête froide. Sherlock et Greg n'avaient jamais été aussi A Alphas que depuis le début des épreuves d'admission. Cela leur était bien entendu favorable. En contrepartie, l'A Bêta déguisé en B Alpha devait sur-jouer ses instincts dominants primitifs. Tout lui était bien plus difficile.
— Ok. Et maintenant, nous devons nous battre pour dormir sur un lit! Nous sommes vingt au total encore dans la course et il n'y a que quinze lits d'une place. Il faut encore jouer des coudes. Alors Mordoc, tu t'occuperas de créer une mini-émeute dans le dortoir. En attendant, je me charge de rassembler trois lits. Green, tu fais le guet et lorsque la place est libre, tu t'allongeras au travers de deux lits. Mordoc nous rejoindra en dernier et on pourra enfin dormir en paix.
Greg appuya l'exposé de leur plan de couchage de quelques dessins gravés dans la terre humide sous leur pieds. Les deux autres hommes acceptèrent le plan sans broncher. En quelques épreuves, Lestrade s'était illustré comme étant un excellent stratège.
— C'est plus facile de se retrouver à dormir debout ou à même le sol que d'être privé de cantine. On l'a échappé belle la dernière fois, hein? commenta Aden en donnant un coup de coude amical à Sherlock.
— Bataille sanglante pour quelques morceaux de steaks et de pain. Qu'est-ce que les hommes ne feraient pas pour survivre. Fortement intéressant le changement de comportement dans les espèces dénuées d'intelligence, ruminait Sherlock.
— Bon. Au moins, on est encore en vie, en relative bonne santé, moins sales que prévu et surtout encore dans la course. Il reste trois épreuves dont une qui commence dans trente-trois minutes. C'est la plus difficile. Après, il ne nous restera que des épreuves physiques. Rien de bien excitant à ce niveau-là!
— Merci pour ton discours... Amber.
— Mordoc, sois moins morbide s'il te plaît! On n'a pas besoin de cela, hein? plaisanta Aden en s'agenouillant dans la boue.
La Roseraie leur avait imposé des tenues vestimentaires réglementaires pour éviter toute forme de tricherie ou avantages liés aux vêtements. L'A Bêta grimaça à la vue de l'état de son t-shirt qu'il abhorrait. Loin était le temps où il avait le choix dans une garde-robe de la taille d'un appartement de cent mètres carrés. Le milliardaire était celui qui avait le plus de mal avec ces... uniformes. Pour Greg, cela avait été de se mélanger à toute une population qu'il avait pour habitude de boucler derrière des verrous.
Sherlock ressentait de jours en jours l'absence de son oméga lié. Leur lien était toujours aussi fort et il ressentait encore les émotions de John. Malheureusement, sa fille commençait à se dérober de lui. Ce n'était jamais bon pour des jeunes parents de quitter aussi longtemps leur progéniture.
John avait décidé de rester en Orient avec leur fille pour la protéger. Aux yeux de la société, c'était comme un retour à la normalité pour le médecin soldat et B Oméga déviant de son rôle traditionnel. Un oméga se devait de rester avec sa progéniture tandis que son alpha s'occupait de leur procurer un toit et une vie confortable.
A l'exception près que John Watson avait pris sa décision pour une toute autre raison: protéger leur fille mais aussi se rendre utile d'une autre manière en aidant le cerveau principal de la SSA à surmonter ses démons. Ce cerveau n'étant autre que Mycroft.
Sherlock était bien obligé de s'avouer vaincu par la ténacité de son oméga et la validité de ses arguments. John avait fait le bon choix. A trois, ils étaient bien suffisant et discrets pour se faufiler au sein de la Roseraie.
— Mordoc! On y va!
La voix d'Aden le tira de ses rêveries pour le moins existentielles — quelle ironie! —.
— Nous avons besoin d'être en forme pour demain. Allons donc récupérer trois lits. N'oubliez pas d'être plus malins que les autres, encouragea Greg Lestrade en l'aidant à se relever.
Sherlock grogna dans sa barbe.
— Ils vont bien. Ils sont entourés des meilleurs. Tu n'as pas à t'en faire pour cela, Mordoc. Dans quelques mois, avec un peu de chance, nous serons de retour au bercail, dit Aden Banaart tourné vers leur camp de fortune.
*xXx*
Vatican,
30 mars
Jour 106
— Si Dieu t'accorde sa bénédiction, que ferais-tu avec? demanda Diesbach sous ses lunettes en demi-lune, tenue de pape abandonnée pour une simple chemise et un gilet en laine vierge. Il défiait la jeune femme assise en face de lui.
Sacha s'agitait d'heures en heures dans son fauteuil, peu habituée à subir les sermons de Hans Van Diesbach. Le vieil homme s'amusait à la torturer par des questions sur son éthique de vie plutôt... mouvementée.
— Je... Je ne pense pas qu'il m'accordera sa bénédiction, maugréa finalement la présidente suisse avant d'expirer longuement, tête baissée.
Diesbach éclata de rire.
— Peut-être bien que si. Tu es en train de faire une bien jolie chose avec Ethan Miller. Cela va à l'encontre des plans initiaux...
— Co... Comment êtes-vous au courant de cela? s'écria la brune incendiaire.
— Les temps sont durs et je dois bien rentabiliser les investissements du Saint-Siège dans ses satellites! répondit avec malice l'éternel farceur.
— Bai Long...
— Tu ne penses quand même pas que je vais informer ce vieillard buveur de thé des frasques de ses protégés! Un peu d'esprit, Sacha, voyons! Ceci dit, j'ai bien aimé la séquence de cache-cache effectuée sur Internet par Alice. Elle se dérobe plutôt bien des radars de Kalyn et d'Alexander.
— John est également au courant?
— Nos chers troublefaiseurs Sherlock, Aden et Gregory ont décidé d'infiltrer la Roseraie... Sachant que d'autres de nos agents envoyés par Mycroft y sont également, s'extasiait Diesbach en applaudissant légèrement.
Sacha le regardait bouche bée, abandonnant son masque de nonchalance arrogante pour celui de la jeune femme anciennement formée par le pape en personne. Quoique tout à fait agnostique, elle respectait ce dernier qui le lui rendait bien. Il avait toujours eu de l'affection pour les brebis égarées têtues. Alexander Holmes et Sacha en faisaient bien partis. Ainsi qu'un certain Gregory Lestrade qui avait récemment envoyé une anthologie des Sex Pistols au pape.
— Le spectacle va bientôt commencer. Décides-tu pour une fois d'agir plutôt que de rester spectatrice comme d'habitude?
— Heu...
— Je pense que tu vas agir cette fois-ci. Ta position actuelle te met déjà dans de sérieux problèmes. Ta tête est également mise à prix comme celle d'Ethan. Je suis néanmoins sidéré de voir que par deux fois j'ai été témoin d'attentats contre vous et que ma tête est toujours intacte! Quel monde aujourd'hui. Ils ne savent plus qui choisir...
— Diesbach... Ethan et moi sommes tous deux au courant pour Fil. Est-ce que cela a un rapport avec les mises à prix?
— Dans ce cas, Kalyn, Alex et ce truand de punk Lestrade devraient également partager la même affiche. Sauf si...
— K et Alex ne sont pas au courant de l'implication d'Ethan dans la confidence. Pareil pour Gregory par conséquent, interrompit Sacha en se penchant en avant. Son décolleté dévoilait une splendide lingerie fine.
— Ce Fil restera filou jusqu'à la fin de sa vie. Pourquoi a-t-il besoin de se rendre aussi intéressant?
— Je pense que mon implication et celle d'Ethan ont rendu les choses plus compliquées pour nos ennemis, quels qu'ils soient. Je ne sais pas qui est derrière tout ceci. Est-ce Dimitrov?
— Les chances sont grandes, oui, acquiesça Diesbach.
— Ethan s'occupe de transmettre des éléments de recherche et d'informations de la SSA à Fil par téléphone ou autres. Je fais exactement la même chose à la différence que Kalyn, Alex et Greg sont au courant. Greg sert de pare-feu. Il doit empêcher les autres de trop s'interroger sur ce mystérieux Fil. Et je parle surtout de Sherlock Holmes et Raf Sullivan. Ces deux-là sont trop curieux. Alex a eu le coup de génie d'envoyer Raf en Angleterre s'occuper des recherches abandonnées du Circus. Comme ça, toute son attention est focalisée sur la science et ses conséquences. Mais Sherlock...
— Apprendre qu'il vient d'infiltrer la Roseraie est la pire nouvelle de ces derniers mois, concéda le pape.
— Heureusement que Greg est là. Il va dévier leur attention. Mais c'est un rôle difficile.
— Ne t'en fais pas pour lui, Sacha. Il est aussi filou que Fil et entièrement dévoué à Alex!
— Tu oublies qu'il a suivi Aden et Sherlock dans leurs plans sans mettre Alex au courant.
— Querelle d'amants! On verra combien de temps les trois vont tenir. Raf, Alice et John sont doués pour les dissimuler mais retiens bien que c'est parce que Kalyn et Alex sont trop occupés par d'autres soucis.
— Je devrais faire quelque chose... marmonna la jeune femme.
— Et comme prédit, tu ne seras pas qu'une simple spectatrice cette fois-ci! J'attends le second acte à présent. Espérons bien qu'il sera tout aussi palpitant.
— Heu...
— Qui est donc derrière les mises à prix de ta tête et celle d'Ethan Miller? Quand Alex et Kalyn apprendront-ils les plans secrets de Sherlock, Aden et Greg? Combien de temps Greg va-t-il tenir avant de commettre l'erreur et se retrouver dévoilé au grand jour? Quand est-ce que Fil va-t-il également se révéler? Et comment John, Raf et Alice vont-ils gérer leur secret au sujet de Greg, Sherlock et Aden? Et... Que vas-tu faire? Que de belles histoires à raconter en perspective!
Diesbach s'était levé pour faire les cents pas dans son bureau. Il avait croisé les mains derrière son dos et se plaisait à accompagner le rythme d'un air de Liszt à l'aide de ses pas.
— Ce que j'aime chez cette rock-star du piano, c'est sa fougue joyeuse. Elle me fait tellement penser à Daiyu Li dans sa jeunesse. A la fois espiègle et follement sentimentale. Tout le contraire du timide et érudit Mycroft. Elle est Liszt, il est Bach. Tout les oppose mais ils possédaient une telle technique de jeu: l'un au piano, l'autre à l'orgue, qu'ils devaient bien s'entendre s'ils avaient vécu dans une même période.
— Les contraires s'attirent, commenta Sacha.
— On l'a bien vu. Sherlock est le fou Beethoven, Gregory le calme bouillonnant de Chopin. Un vrai romantique d'ailleurs.
— Et... moi?
— Tu es Mozart par ton enfance dorée et flamboyante comme la sienne, avant de devenir une jolie Vivaldi arrogante et vaine. La suite... espérons que Vivaldi ne te collera pas à la peau. Ce serait trop triste sinon.
*xXx*
Thaïlande, quelque part,
10 avril
Jour 117
— Une des nombreuses et bien étranges raisons expliquant pourquoi mon frère est si attaché mais aussi traumatisé par Greg est le goût qu'il partage avec Merry pour la musique, remarqua Sherlock Holmes a.k.a Mordoc en fixant Gregory Lestrade, tête penchée sur le côté.
Aden Banaart acquiesça en silence. Il jouait avec un verre de gin qu'il tenait entre ses doigts noires de poussières. Les deux hommes étaient assis côtes à côtes sur un tronc d'arbre mort, se reposant un peu après quelques heures passées à rassembler le bois nécessaire à leur survie dans la jungle.
Ils avaient réussi le difficile test d'entrée de la Roseraie et comptaient à présent grimper au plus vite les échelons pour enfin avoir accès à des personnalités de l'organisation. Pour ce faire, rien de plus simple. Une bonne dose de travail acharné et un talent inné pour la flatterie leur avait déjà permis de profiter de leurs propres quartiers. Cependant, l'eau n'était pas chaude et l'électricité demeurait rare.
— Il doit faire gaffe à ne pas gaspiller notre quota d'électricité avec son baladeur, maugréa Aden en s'essuyant le visage d'un revers de manche.
Sherlock et Banaart observaient Gregory Lestrade perdu dans son propre monde.
— Les Good Shoes, Arctic Monkeys, Muse... Ils ont vraiment les mêmes goûts, marmonna Aden en entonnant un air des Red Hot Chili Peppers.
Sherlock le toisait du coin de l'oeil.
— Arcade Fire... Red Hot Chili Peppers... The Sex Pistols.
Aden leva un sourcil amusé, surpris par les connaissances musicales hétéroclites du détective génie.
— Ha! The Who, et surtout une fascination malsaine pour Jack White. Je les ai entendu tous deux chanter ses refrains préférés.
— Merry jouait de la batterie et Greg joue de la guitare.
— Tu aurais dû la voir avec Myc, K et Will. Ils étaient bons. Très bons ensemble. Mais Greg aurait eu sa place.
— ...
— Tu as raison. Myc a trouvé la perle rare. Un A Alpha puissant au tempérament calme, beau gosse, bel âge, intelligent, accepté sans rancune voire avec plaisir par K et Merry. Je pense que Will aussi l'aurait aimé. Et je pense que c'est cela qui effraye autant ton frère.
— Mon frère est un idiot convaincu que vivre en personnage de roman pseudo-intellectuel héroïque constitue une classe divine en tout point supérieure à une existence morose et... normale. Mais il oublie que la sienne est toute aussi morose voire plus.
— Sherlock, tu m'épates à devenir le psy de Myc. Nan... Il est juste incapable de mettre son égo envahissant de côté, le bougre. Je me demande comment il fait Greg pour l'aimer comme ça sans broncher. Ils sont faits l'un pour l'autre. Le destin l'a voulu ainsi!
Sherlock le fustigea du regard, désapprouvant l'analyse d'Aden. Ce dernier avait ignoré le côté Oméga de son frère qui l'attristait plus que tout.
— Mais ne voies-tu pas qu'ils perdent du temps et des neurones à se languir l'un de l'autre? Parfois, je me dit qu'il faut faire tomber Myc en cloque avec Greg comme père. Comme ça, c'est basta mains dans les poches.
Sherlock plissa les yeux et engloutit son verre de vodka bon marché d'une traite.
*xXx*
Gregory avait emprunté tous les CDs qu'il pouvait et les enchaînait les uns à la suite des autres dans l'espoir vain de ne plus penser qu'à sa mission.
Il était pourtant bien parti. Les premiers jours de leur mission avaient été passées à réussir le test d'entrée, rester incognito et prendre leurs marques au sein de la Roseraie.
Sauf qu'à présent, tout était plus simple, voire ennuyant. Alors il s'occupait comme il le pouvait. Il évitait juste la cigarette et de trop tomber dans l'alcool. Un Sherlock curieux était déjà insupportable. Un Sherlock curieux affublé d'un Aden coriace et d'alcool constituerait le pire combo.
Il ne pouvait pas se risquer à dévoiler ses missions de pare-feu humain vis-à-vis de l'extrême secrète mission concernant un certain Filibert.
L'autre raison était bien évidemment et toujours inlassablement Mycroft Holmes.
Greg sauta quelques morceaux pour tomber sur une perle d'Hôtel Costes. Quelque chose dans ces mélodies d'ambiance feutrées et bourgeoises lui rappelaient l'A Oméga aux yeux océans et charme fou.
A tête reposée et après plusieurs semaines sans le voir, il se rendait bien compte de son attachement plus que problématique pour l'aîné Holmes. Il avait tenté de se soustraire de son champ de vision lors de ses derniers jours passés dans la résidence de Bai Long. Ils ne s'étaient croisés que rarement — Mycroft demeurant à présent à plein temps à Shanghai — et chaque occasion était bonne pour s'éviter. Il avait bien remarqué les changements de tenues chez Mycroft, ses nouvelles habitudes imposées par l'empereur entre deux avions et réunions d'importance vitale. Jamais ils ne s'adressaient la parole, juste quelques regards.
Il se rappelait encore de la dernière qu'il avait entraperçu l'A Oméga, au détour d'une alcôve entre deux poteaux de pierre blanche. Il se remémorait devoir rendre un rapport téléphonique à Fil sur l'avancement du côté de la SSA et récolter quelques infos du sien... Ce que Fil pouvait dévoiler du moins. Ce dernier reprenait peu à peu un contact régulier avec ses amis restés dans la SSA de la lumière, en totale rupture avec les derniers longs mois passés sans aucune nouvelle. C'était signe que tout allait mieux. Du moins, Greg l'espérait alors. Il se demandait à présent si Fil était toujours en sécurité. Avec un peu de chance, son escapade au sein du siège de la Roseraie avec Sherlock et Aden pourrait les éclaircir davantage sur les aspirations de l'organisation traditionaliste et de Dimitrov Ostrovski.
"Il le gardait dans son champ de vision du coin de l'oeil. L'homme voguait entre les allées ombragées dans un froufroutement de tissus presque transparents. Ses mouvements fluides dévoilaient les formes délicieuses de son corps. Un pas en avant, et Greg ne voyait que la jambe qui se dégageait, un autre pas en avant, et c'était l'autre. Mycroft fit volte-face, saluant discrètement Eva. Greg ne vit qu'un bout de cheville nue. L'A Oméga était vêtu d'un costume traditionnel, si fin qu'il en paraissait presque transparent.
Et il était nu sous ces deux couches de tissus.
Greg grogna, se cachant la face mais incapable de chasser les images qui lui hantaient l'esprit. Mycroft était... nu... sous son costume traditionnel... qui était si blanc... que c'en était indécent... mais tout lui allait si bien...
Il ne rêvait plus que d'une chose. Attraper délicatement la ceinture en soie bleu marine et tirer. Elle était nouée avec précision mais il connaissait bien ces maudites traditions. Mycroft ne portait pas n'importe quel genre de costume. Le sien était généralement réservé aux courtisans A Omégas. Chaque détail était destiné à séduire les alphas. Donc, il lui suffisait de tirer pour faire tomber la première couche en organza bleu ciel. La seconde couche, si fine, si blanche, ne demandait qu'un deuxième tir de ceinture dissimulée. Et enfin, il pourrait admirer le magnifique corps nu de Mycroft.
Pourquoi se promène-t-il dans ce genre d'attributs?
Mycroft reprenait son chemin, accompagné d'Eva cette fois-ci. Il pencha la tête vers l'avant, lui soufflant quelques paroles qu'on devinait secrètes. Ce geste dévoila sa nuque habituellement toujours cachée sous un col de chemise ou de veste. Encore une fois, Greg avait envie de jeter le costume dans les orties et prendre ici-même le bel oméga.
Mais il avait décidé de terminer leur arrangement, aussi froid et fiévreux que ce dernier l'était pourtant.
Il aurait tout donné pour effleurer la tendre chair parsemée de tâches de rousseurs. Embrasser ce point de jointure entre la naissance de ses cheveux et son dos, caressant la peau diaphane et léchant ces satanées tâches de rousseur. Mycroft avait relevé la tête mais gesticulait, enthousiaste, balayant ses bras en l'air dans des mouvements théâtraux. Greg l'observait, le maudissant d'être si beau, si... sexuel. Et puis ces envolées de bras révélaient des poignets nues... — pourquoi fallait-il que tout soit nu ? — et un bracelet en cuir rouge vif gravé de symboles divers. S'il ne connaissait pas aussi bien toujours et encore ces fichus traditions, il aurait pensé à un simple bijou décoratif. Mais non, ce bracelet en cuir particulier était révélateur de son statut de célibataire disponible.
Greg avait envie de se précipiter vers lui et le lui arracher, le déchirer en morceaux non reconnaissables pour clamer Mycroft comme sien, et uniquement sien."
Sa mémoire lui jouait de mauvais tours avec une précision et clarté inédite.
Mycroft le rendait bien fou. Il regrettait leur ancienne complicité, amitié naissante même s'il savait pertinemment bien que leur séparation était pour le mieux. Ce n'était pas l'aspect... charnel qui lui manquait le plus, mais leur connexion naturelle. Ce... clic qui faisait que tout marchait parfaitement. Il baissa le regard se sachant scruté par Sherlock et Aden tous deux assis sur un tronc d'arbre, feignant d'être concentré sur sa musique alors que son esprit tournait, tournoyait, se battait avec une tempête de sentiments tous plus confus les uns que les autres.
*xXx*
Chine, Shanghai,
10 avril
Jour 117
Mycroft Holmes se surprit à marmonner les paroles de quelques comptines d'une enfance lointaine et pour le moins heureuse. Il ferma les yeux. Il soupira.
Et il sourit timidement.
Sa main caressait la curve naissante de son ventre, s'extasiant sur les courbes si omégas qu'il haïssait d'habitude.
La gestation était une chose bien étrange qui le surprenait encore tous les jours, heures, secondes mêmes. Il se demandait parfois ce que cela faisait de sentir l'enfant bouger, le voir naître, grandir.
John lui avait confié son expérience avec la gestation, détaillant ses réactions avec passion, demeurant plus évasif sur celles de Sherlock.
Courtoisie inutile.
Mycroft se savait agir en original en choisissant de garder l'enfant seul, sans mettre au courant son géniteur Alpha. C'était difficile mais pas impossible et finalement très sensé. Il ne pouvait pas se permettre la moindre faiblesse avec un Alpha. C'était une décision mûrement réfléchie et honorable dans sa fonction et celle qu'il aura dans le futur.
Bai Long désirait le voir enfanter. Très bien, il l'avait fait.
La société désirait le voir se lier avec un Alpha pour lui rappeler son rôle d'oméga. Ce n'était pas une obligation, juste une des nombreuses contraintes superflues imposées. Un Alpha l'empêcherait de travailler, de se comporter comme tel, d'agir convenablement pour les bonnes fins de la civilisation moderne. Mycroft était trop doué pour se heurter aux problèmes de bienséances.
Il se savait commettre la plus grande erreur de sa vie en refusant les avances, bien visibles pourtant, de Gregory, parfait Gregory. Mais c'était un luxe dont il ne pouvait pas en profiter.
En même temps, il était soulagé et se sentait en sécurité. Aden, Greg et tant d'autres avaient tenté par leur passion et dominance de lui imposer un style de vie qu'il refusait.
L'accès de colère... Mycroft frissonna au souvenir douloureux de sa rupture avec Gregory. Il avait eu peur. Il avait sincèrement été terrorisé par l'attitude de l'A Alpha à son égard malgré tout son amour pour le bel homme.
Il ne regrettait pas son choix malgré une alternative bien plus heureuse mais aussi risquée.
— Je pense bien qu'on s'engage dans une dure existence, petit. N'est-ce pas?
Il avait soufflé ces quelques mots avec la tendresse réservée à Sherlock et Merry lors de leurs moments difficiles. Un jour, son enfant sera à même de lui répondre.
Il avait hâte.
Peut-être bien qu'il commençait enfin à faire le deuil de son amour pour Lestrade.
Un peu de retards, désolée! La vie est parfois pleine de surprises! :)
Merci pour tout!
