Disclaimer : aucun des personnages de Supernatural ne m'appartient.


Après un café, elle se sentit vraiment réveillée et prête à passer à l'action. Les deux hommes avaient décidé de partir dans les bois, puisque c'était visiblement là que vivait la créature. Ils avaient préparé des sacs avec tout un arsenal, pour parer à toute éventualité. Ils prirent la route de la National Boise Forest, se garèrent à l'entrée des bois, et s'engagèrent sur un sentier peu fréquenté. Rapidement, ils le quittèrent pour essayer de trouver l'endroit où la dernière disparition avait eu lieu. Sam raisonna ses compagnons, leur rappelant de s'arrêter pour boire plusieurs fois dans la journée. Ils errèrent sans succès jusqu'à ce que le soir tombe. Fatigués et agacés de n'avoir rien trouvé, ils s'assirent à même le sol. Ils décidèrent de camper là où ils se trouvaient, car avec la nuit, ils seraient bien en peine de retrouver le chemin qu'ils avaient empruntés. L'humidité remontait de la terre, refroidissant encore l'atmosphère déjà fraiche dûe aux hautes frondaisons qui empêchaient le soleil d'atteindre les sols couverts d'humus. Dean alluma un feu grâce au petit bois qu'ils avaient collecté et ils se restaurèrent succintement des provisions que Déborah avait eu la présence d'esprit d'emporter. La nuit avait envahi la nature, les oiseaux s'étaient tus, seuls quelques rapaces nocturnes faisaient vibrer l'air de leurs vocalises. Une chauve-souris passa en rase-motte près du feu de camp, ses ailes claquant sèchement.

La tête posée sur sa veste roulée en boule, la jeune femme commençait à se demander s'il était vraiment sage de rester ainsi à attendre le petit jour. Elle frissonna, la température lui parût avoir encore perdu quelques degrés. Dean vint se blottir contre elle, autant pour le plaisir de son contact que pour générer un peu de chaleur. Sam assura le premier tour de garde, même s'il pensait que ce n'était pas vraiment une nécessité. Dean prit le second, laissant la jeune femme profiter de son sommeil, collée à son frère.

Dean vient me réveiller d'une caresse sur la joue pour prendre mon tour de garde, certains animaux seraient ravis de nous croquer pendant notre sommeil, même s'ils s'en fichent. Je ne tiens pas à me réveiller face à un puma et encore moins à lui servir de petit-déjeuner. Il va s'allonger, pendant que j'entretiens le feu. Je m'installe, fusil sur les genoux. La nuit est fraîche. Je me dégourdis un peu les jambes en marchant. Je tends l'oreille. Le feu crépite, mais ce n'est pas ce qui m'inquiète. La nuit ne devrait pas être aussi silencieuse. Les oiseaux nocturnes se sont tus, les grillons ne chantent plus, c'est tout juste si le vent ose souffler. Il y a un problème et pas un petit. Une branche craque un peu plus loin. J'avance dans cette direction, l'arme à la main, prête à m'en servir. Un froissement de feuilles me fait tourner la tête. Il me semble que la chose que nous traquons se tapit dans un coin, qu'elle va me sauter dessus et me bouffer sans que j'ai le temps de prévenir Sam et Dean.
Je suis à quelques mètres de notre feu quand un chuintement sifflant me parvient d'en haut. J'ai à peine le temps d'apercevoir deux points d'un orange flamboyant tomber sur moi quand je lève la tête, une fraction de seconde avant d'être percutée par…

Quand Sam et Dean se réveillèrent, le feu était mort. Le soleil commençait à percer et une brume légère les entourait. Ils s'étirèrent, surpris que Déborah ait laissé la flambée s'éteindre et ne la virent pas. Ils firent un tour rapide et à quelques mètres de là, ils eurent un instant d'hésitation en voyant son fusil abandonné sur le sol, à côté de sa veste. Sam saisît le vêtement et blêmît en voyant un longue trace de sang sur le devant. Il tourna la tête vers son frère, la gorge nouée. Ce dernier lui rendit un regard tout aussi inquiet. Ils n'avaient pas besoin de mots pour savoir à quoi pensait l'autre. Déborah était en danger, Dieu savait où, avec une créature dont ils ne savaient presque rien à en juger par les traces en forme de sabots qui couvraient une belle portion de terre. Dean jura tout bas. Ils rassemblèrent leurs affaires avec une rapidité et une efficacité nées de l'habitude, et se lancèrent à la recherche de traces qui pourraient les mener droit à leur compagne.

Dean et Sam gardaient les yeux rivés sur le sol, à l'affût de la moindre trace qui pourrait trahir le passage de la jeune femme ou de ce qui l'avait enlevée. De cela, ils étaient sûrs : Déborah ne serait pas partie sans les prévenir, sans armes, et si elle ne les avait pas réveillés, c'est que son assaillant l'avait eue par surprise et qu'il était extrêmement silencieux. Ils cherchaient au sol quand Sam leva la tête pour s'adresser à son frère. Il avisa un morceau de tissu accroché dans les branches d'un arbre, à un peu plus de trois mètres cinquante. Pas vraiment le genre d'endroit où on pense à regarder. Il contourna Dean sans quitter l'étoffe des yeux, laissant son frère perplexe chercher à son tour ce qu'il avait vu. Il tendit le bras pour attraper le bout de textile, sur la pointe des pieds avant de sauter pour l'attraper. Le cadet regarda sa trouvaille et la tendit à son frère :
- Souviens-toi de ce qu'a dit Dèb : les gargouilles chassent en hauteur. Si c'est bien elle qui l'a enlevée, elle l'a portée pour ne pas laisser de traces au sol. Et elles vivent dans des endroits sombres. Il y a des grottes, dans le coin ?
Dean sortit la boussole et la carte de la région qu'il avait aperçues dans le sac de la jeune femme. Il s'orienta et posa un doigt triomphant sur le papier.
- Ouais, là, à environ trois kilomètres au nord-est. Il y a un ensemble géologique, avec des cavernes et des souterrains, apparemment.
- Alors, on fonce.
- Oui, on fonce.

J'ai mal à la tête. Une douleur lancinante pareille à une gueule de bois, couplée à un violent élancement dans le flanc droit. Il fait froid, humide, noir. Pas de lumière, nulle part. Un courant d'air glacé frôle ma peau nue, s'insinue sous mon t-shirt déchiré pour caresser la plaie qui court le long de mes côtes. Je suis frigorifiée, mon t-shirt est en lambeaux. Je tente de bouger mais le mouvement me donne la nausée. Je reste allongée un moment, à écouter les battements désordonnés de mon cœur pour essayer de les calmer. Je bascule pour se mettre à quatre pattes, avec d'infinies précautions, j'attends que la douleur passe pour me mettre à genoux. Les mains sur les cuisses, je souffle en levant le yeux vers un ciel que je ne voie pas. A genoux sur le sol rugueux et humide, je tâte mes pieds, mes jambes, remonte ainsi jusqu'à mon flanc pour m'assurer que je n'ai rien de vraiment grave. Je serre les dents en sentant ma chair à vif, mais apparemment, pas de côte cassée. Un bon point pour moi. Je continue mon exploration. Mes doigts rencontrent une plaie à l'arrière du crâne. Ce simple contact me fait vaciller. J'ai les oreilles qui bourdonnent et je n'ai aucun souvenir de mon arrivée dans ce lieu. Nausée… Et merde ! Je jure, tout bas pour ne pas me signaler, mais avec beaucoup de conviction parce que je suis vraiment furax. J'suis bonne pour une commotion cérébrale…

Dean et Sam couraient presque, impatients de trouver les grottes. Le plus jeune priait intérieurement pour que rien ne soit arrivé à la jeune femme. Ils couvrirent la distance en un peu plus de quarante-cinq minutes, gênés dans leur progression par la végétation qui se faisait plus dense à mesure qu'ils avançaient vers le cœur de la forêt. Ils touchèrent enfin au but. Dean sortît les lampes torches pendant que Sam commençait à s'équiper de différentes armes. Sitôt que les deux frères fûrent prêts, ils s'engagèrent dans la pénombre de la caverne avec la sensation désagréable de s'enfoncer dans la gueule du loup.

Je reste assise un moment, à lutter pour ne pas pleurer. Cette fois, la colère ne me sauvera pas… J'ai froid, j'ai mal, j'ai soif. Mais plus que tout, j'ai peur. Peur de ce noir d'encre, dans lequel mes repères n'ont plus cours. Peur que Dean et Sam ne me trouvent pas. Peur que la chose qui m'a amenée ici ne m'abandonne à son sort. Ou pire, qu'elle revienne. J'ai la bouche sèche, la gorge nouée. J'ai envie de pleurer. Je reste prostrée, la tête sur les genoux, les bras entourant mes jambes pendant un temps indéterminé, plongée dans l'obscurité. Finalement, je bouge. La douleur fuse, irradiant tout mon corps. Je serre les dents. Surtout, ne pas signaler ma présence, et encore moins que je suis réveillée. Je tatônne le sol, les murs, pour trouver une issue à ce cauchemar. A ras du sol, je trouve une sorte de tunnel au bout duquel semble briller la lueur vacillante d'une bougie. Mais pour voir la lumière, il faut que je me mette à plat ventre sur le sol… Je m'introduis dans le goulet étroit, en rampant dans une rigole d'eau glacée qui avive ma blessure au flanc.

Je dois faire plusieurs pauses pour reprendre mon souffle au cours de ma reptation. Mes côtes me font un mal de chien. Je serre les dents, pas question de laisser la douleur gagner, je suis plus forte que ça. Cette phrase, je la répète, encore, et encore, pour me rassurer. Je parviens à sortir du boyau de pierre pour arriver dans une sorte de pièce taillée à même la roche. Des stalagmites, des stalactites, de lourdes tentures, des statues… C'est véritablement digne d'un décor de film fantastique, où une princesse enlevée par un dragon aurait du être étendue en attendant son prince charmant. Ou une église… Partout, des chandelles maintiennent une température douce et une lumière tamisée. On dirait vraiment une église, avec toutes ces lumières…

Un bruit de griffe sur la roche résonne douloureusement dans le silence. Sans même lever la tête, je me pétrifie, le danger est bien réel. Je tente de rejoindre le passage que je viens d'emprunter aussi vite que possible, je me glisse dedans sans prêter attention à mon corps qui se rebelle sous la violence de mes mouvements. Une froide pression entoure brusquement ma cheville et me tire violemment en arrière. Je hurle. Un hurlement de pure terreur, avec pour épicentre un noyau glacé au creux de mon estomac. Et bien sûr, mon démon décide de ne pas bouger…

Aux aguets, les deux hommes suivaient la galerie principale. Ils arrivèrent à un premier croisement et se séparèrent pour couvrir plus de terrain. Dean prit à gauche, son frère à droite. Ils s'engouffrèrent dans le noir, arme au poing et torche braquée vers le sol pour ne pas risquer de trébucher et de tirer pour rien. Dans la caverne, les sons résonnaient et l'écho d'une détonation aurait alerté la créature qu'ils traquaient, sans compter qu'un ricochet aurait pu les atteindre. Ils suivirent un long souterrain, chacun de son côté, dans un silence de mort.

Dean tomba sur un second embranchement, d'où partaient deux boyaux. Il hésita un long moment, puis décida de prendre encore à gauche, pour ne pas se perdre au retour. Il avançait lentement, attentif à tous les bruits, depuis les gouttes d'eau qui tombaient en froufroutant sur le sol moussu au battement des ailes des chauves-souris qu'il sentait au dessus de sa tête. Il pensa à son frère, seul de son côté. Oh, Sam était un grand garçon, capable de se débrouiller seul, mais il ne pouvait pas se départir de cette sensation de malaise qui lui serrait l'estomac. Le savoir seul dans le noir avec cette chose… Même s'il savait tirer et se battre, face à un monstre pareil, il ne savait pas s'il ferait le poids. Il eut un frémissement de colère en pensant que c'était à cause de Déborah s'ils se trouvaient dans cette situation. Ils n'auraient pas du l'emmener, c'était dangereux, ils le savaient, et pourtant, ils l'avaient prise avec eux. La pire bourde qu'ils pouvaient commettre. Non, la pire bourde, c'était que Sam en soit tombé amoureux et que maintenant, il allait tout faire pour la retrouver et la protéger, quitte à se mettre en danger. Il se sentît penaud à cette idée. Lui aussi s'inquiétait, plus même qu'il ne voulait le reconnaître. Mais il se préféra se concentrer sur la colère. Elle l'aidait à rester en alerte.

Sam tatônnait le sol, à demi courbé pour ne pas toucher le plafond. L'eau ruisselait sur les parois, gouttait lentement sur la voûte, l'enveloppant d'humidité. Il frissonna. Il faisait froid, et sa lampe formait un petit halo à ses pieds, tout juste suffisant pour lui permettre de ne pas glisser dans le petit caniveau creusé par l'érosion. Il progressait lentement, concentré sur les sons qui lui parvenaient. Ici, la plainte d'une chauve-souris dérangée par son passage, là, la coulure du liquide sur la paroi pierreuse, un peu plus loin, l'écho des propres pas qui lui revenait. Ses pensées étaient toutes entières tournées vers la jeune femme disparue. Pourvu qu'ils arrivent à la trouver à temps ! Son cœur se serra un instant en imaginant ne pas la trouver vivante. Il survivrait certainement, mais ce serait dur. Il avait déjà perdu Jessica. Puis il avait connu Madison, une lycanthrope et il avait dû l'aider à mettre fin à ses jours d'une balle en plein cœur. Jessica, Madison… Deux femmes qu'il avait aimé, deux femmes qu'il avait perdu. Une vilaine petite voix lui souffla : « Jamais deux sans trois ». Il secoua la tête, refusant de se laisser aller à des pensées aussi négatives. Ils allaient retrouver Déborah, et la retrouver vivante.

Les deux hommes continuaient de suivre leurs voies respectives quand ils aperçurent une lumière. Ils avancèrent encore, prêts à tirer… et tombèrent nez à nez. Ils sursautèrent presque, le doigt sur la gâchette. Soupirant, ils se trouvèrent rassurés de s'être retrouvés quand ils entendirent un son étouffé. Ils se tournèrent d'un même mouvement dans la direction d'où il leur avait semblé qu'il provenait. Ils se consultèrent du regard et Sam passa devant, l'arme levée, guettant le moindre bruit quand un cri leur parvint. Ils accélérèrent.

Allongée sur le dos, je hurle à s'en rompre les cordes vocales. La bête se tient au dessus de moi, ses yeux rougeoyants me dévisagent. Elle se demande très clairement quel goût peut avoir ma chair. Elle feule à ras de mon visage. Son haleine est si nauséabonde qu'elle me soulève le cœur. Je suis totalement paniquée, je n'arrive plus à réfléchir. Mon cerveau est comme bloqué, à part hurler, encore et encore, je ne peux rien faire, parce que mon corps refuse de m'obéir. Et mon démon ne bouge toujours pas. Quel enfoiré ! La gargouille ne l'intéresse pas, elle n'a rien d'humain, rien qui l'attire… Aucun pouvoir, rien à en retirer… Le monstre qui me plaque au sol lève sa main griffue. Je vois ma fin arriver. Il la pose avec une indécente délicatesse sur mon flanc blessé. Il appuie, lentement, mais assez fort pour que j'entende craquer mes côtes pendant que le sang se met à couler. Puis il la porte à sa large gueule pourvue de plusieurs rangées de dents d'où dépassent de gigantesques canines qui me rappelent le groin d'un sanglier. Un sanglier monstrueux, qui aurait eu des canines d'hippopotame dépassant de sa mâchoire. Et comme si son énorme museau et ses pattes garnies de griffes longues de quinze centimètres n'avaient pas été suffisants, elle déploie d'extraordinaires ailes de chauve-souris, d'une envergure phénoménale. Un battement d'ailes éteint une bonne partie des bougies et fait voler les tentures dans un nuage de poussière.

Je me sens trop faible, trop mal en point, pour continuer à crier. Sam et Dean ne me retrouveront pas. Pas à temps, du moins. Et ça vaut sans doute mieux pour tout le monde. Les dents de la chose se rapprochent dangereusement de mon visage. Je ferme les yeux, résignée, en priant pour que tout se passe vite et si possible sans douleur. Moi qui voulait partir comme j'ai vécu, droite dans mes bottes et debout sur mes deux pieds…

Les chasseurs avaient suivi les cris. Ils les avaient entendus décroître et ils surgirent au moment où la gargouille se penchait sur un corps qu'ils devinèrent être celui de Déborah. Ils firent feu. Le monstre se retourna, furieux d'avoir été interrompu et se dressa sur ses pattes arrières, les dominant de toute sa taille. Même Sam, du haut de son mètre quatre-vingt treize, dût lever les yeux pour voir la tête de la créature. Un monstre de plus de trois mètres, tout en dents et en griffes, doté d'ailes. Les deux frères baissèrent leurs armes un instant, déboussolés, puis l'instinct et les années d'entraînement avec leur père reprirent le dessus. Ils vidèrent leurs chargeurs dans le corps de la créature, l'obligeant à reculer. Coincée dans le fond de la pièce, elle tenta de se protéger de ses ailes en s'en enveloppant comme d'un gilet pare-balles. Mais les chasseurs avaient prévu des balles explosives. Lesquelles balles firent voler des éclats du corps de la gargouille qui poussa un hululement lugubre en battant des ailes pour achever d'éteindre les éclairages sans pour autant être blessée. Sam braqua sa lampe dans sa direction. La bête hurla quand le petit cercle de lumière entra en contact avec sa peau vert-de-gris.

Les hommes comprirent immédiatement. Ils sortirent deux Maglites qu'ils dirigèrent sur la créature qui poussa une vocifération stridente en s'enflammant brusquement. Elle essaya d'éteindre l'incendie qui la consumait en roulant sur elle-même, au sol , le long des murs. En vain, elle ne réussît qu'à propager le feu qui embrasa les lourds rideaux. Dean courut vers le corps inerte de la jeune femme et l'attrapa sous les bras pour la tirer du brasier qui commençait à les menacer.

Dans un grognement de douleur et de rage, la gargouille se releva et avança vers eux, bien décidée à leur couper toute retraite pour les faire brûler avec elle. Sam ouvrit à nouveau le feu, l'obligeant à reculer pour laisser à son frère le temps de sortir Déborah et continua de tirer en partant à reculons. Ils atteignirent la large ouverture qui les avait menés jusqu'à la pièce qui, à présent, s'illuminait de tons orange et rouge flamboyants. Dean avançait aussi vite que possible, le corps inanimé serré dans ses bras. Il devait à la fois regarder devant lui et sous ses pieds pour ne pas perdre l'équilibre ni glisser. Le bruit sourd d'un corps qui heurta le sol résonna longuement. Son frère resta un instant à contempler le spectacle de la gargouille étendue, mourante, qui tendait sa patte pour continuer à avancer avant de rejoindre son aîné.

L'air frais leur fît l'effet d'une douche froide. Revigorante, qui les débarrassait de la peur qu'ils avaient ressentie face au monstre dans la grotte. Dean déposa la jeune femme au sol. Sam arriva presque aussitôt. Il était rassuré d'avoir éliminé le monstre, mais son visage se ferma en voyant son frère chercher le pouls de la chasseuse, qui avait laissé sur sa chemise une large tache de sang provenant de son flanc blessé. Elle reprit un peu de couleurs à l'air, elle respira lentement, gonflant ses poumons autant que ses côtes meurtries lui permettait et elle cligna des yeux. Elle croisa deux regards inquiets penchés sur elle. Les deux chasseurs lâchèrent un soupir de soulagement qu'ils n'avaient pas eu conscience de retenir jusque là. La jeune femme respirait par elle-même, bien que laborieusement, elle était éveillée. Sam sentit monter des larmes qu'il refoula aussitôt. Elle essaya de tendre la main vers lui, mais le geste lui arracha un grognement de douleur qui révulsa ses yeux. Le chasseur s'agenouilla près d'elle et lui prit la main en lui parlant doucement pour la garder éveillée. Il savait aussi bien que son frère que l'état de choc consécutif autant à la peur qu'à la blessure risquait d'aggraver son état, voire de lui coûter la vie. La ville était à plusieurs kilomètres, ils ne pouvaient pas la laisser là, et appeler les rangers serait trop risqué, si près de la créature qu'ils venaient de tuer. Ils décidèrent de la déplacer avec d'infinies précautions jusqu'à un endroit plus éloigné, qui permettrait de ne pas dévoiler la vérité sur ce qui s'était passé.

Dean se chargea des sacs à dos et des armes, tandis que son frère soulevait délicatement la jeune femme, qui lâcha un cri de douleur quand elle se trouva pressée contre son torse. Il murmura un « Désolé, bébé » qui serra le cœur de sa compagne, tant sa voix était tendue. Ils avancèrent lentement, soucieux de ménager la chasseuse, mais assez vite pour appeler les secours. Le sang suintait de la blessure, imbibant peu à peu la chemise du jeune homme. Déborah serra l'épaule de son porteur, tentant de le prévenir que quelque chose n'allait pas. Mais il ne comprît pas le message. Les yeux de la jeune femme se fermèrent alors qu'elle basculait dans un monde de ténèbres.

Je respire. Et ce n'est pas l'air humide et vicié de la grotte. J'inspire tant que je peux, mes côtes me signalent leur mécontentement. Je suis vivante… J'ouvre les yeux, Dean et Sam sont penchés sur moi. Finalement, ils m'ont retrouvée à temps… Le cadet a les larmes aux yeux. Mon réflexe est d'essayer de le rassurer en lui posant la main sur la joue, mais je ne peux même pas lever le bras. La douleur fuse dans mon corps, la tête me tourne.
Sam passe ses bras sous mes jambes et mes épaules pour me porter. Il me serre. La douleur est intenable et je ne peux retenir un cri. Sam me répond « Désolé » aussitôt. Il est sincère, sa voix est blanche de trouille.
Ils se mettent à avancer, j'aperçois le dos de Dean devant nous. Le corps de Sam est chaud, son cœur bat, lent et régulier comme son pas. Je me sens légère, le sang qui battait à mes oreilles reflue lentement. Les carreaux sur la chemise de Dean se troublent… Quelque chose cloche, ça ne va pas. J'essaie de serrer mes doigts sur l'épaule de Sam, mais je suis trop faible. Tout bien réfléchi, ils ne sont peut-être pas arrivés à temps…

Les deux hommes et leur précieux chargement arrivèrent finalement près d'un escarpement rocheux qui pourrait justifier l'état de la chasseuse lorsque les secours arriveraient. Ils l'installèrent le plus confortablement possible en même temps que Sam sortait son téléphone pour appeler les rangers du parc. La ligne grésilla un instant et une voix féminine répondit. Il indiqua leur position approximative ainsi que l'état général de leur compagne quand la main de Dean sur son bras lui fit tourner la tête vers le corps allongé sur le sol.
- Son pouls est faible, elle est gelée, dis-leur de se grouiller ou elle risque d'y rester !
Le chasseur avait l'air réellement inquiet. Son frère ne l'avait vu comme ça que rarement et c'était toujours dans des situations désespérées, ou presque. Il l'avait recouverte de sa veste pour essayer de la réchauffer, calé sa tête avec celle de Sam, mais la jeune femme grelottait, la pâleur crayeuse de son visage accentuée par le sang qui l'avait éclaboussé et les traînées verdâtres dûes à sa tentative d'évasion dans la caverne. Il passa le message à son interlocutrice qui lui assura que les secours étaient en route et lui donna quelques conseils destinés à aider la jeune femme à supporter l'attente.

Dean, à genoux, serrait la main de la chasseuse, lui ordonnant de se réveiller et de rester avec eux. Sam se tenait en face de son frère, l'autre main de Déborah dans la sienne. Il se sentait impuissant et il détestait ça. L'aîné leva la tête, les yeux pleins d'une colère tout juste contenue. C'était sa façon à lui de gérer ses émotions. Il préfèrait se foutre en rogne que de reconnaitre que le sort de la jeune femme lui importait autant que celui de son frère…
- La prochaine fois, s'il y en a une, on n'emmène personne avec nous. Tu te rends compte qu'on aurait pu se faire tuer ? Et là, c'est elle qui est probablement en train de mourir. Alors oui, ça sera douloureux, mais les options sont plus que limitées. Soit tu arrêtes la chasse, et tu me laisses tomber pour vivre heureux jusqu'à la fin des temps avec elle et vos « beaucoup d'enfants », soit tu te ressaisis et tu fais le nécessaire pour que Papa soit fier de nous.
Sam leva la tête, stupéfait. Il savait bien que son frère avait raison, mais ce n'était pas une raison pour lui cracher une vérité pareille au visage, surtout dans un tel moment. Baissant les yeux, il se concentra sur la main qu'il tenait. La peau devenait froide et ses ongles bleuissaient. Il posa sa main libre sur le front de la jeune femme qui gémît doucement à ce contact, et se pencha pour murmurer à son oreille qu'elle devait tenir le coup, que les secours allaient arriver et que tout irait bien.

Les rangers du parc arrivèrent enfin, au grand soulagement des chasseurs qui purent enfin la laisser entre les mains expertes des ambulanciers. Ils reculèrent devant l'empressement des sauveteurs à s'affairer autour d'elle, la déposer dans une civière pour l'évacuer après l'avoir ausculté brièvement et déclaré qu'il fallait l'emmener « de toute urgence ». Sam et Dean montèrent à l'arrière du véhicule des rangers, qui précédait l'ambulance fonçant toutes sirènes hurlantes vers l'hôpital. Arrivés à l'entrée du parc, le SUV déposa les jeunes hommes devant leur voiture, en leur demandant toutefois de se tenir à la disposition de la police suite à l'accident. De ces moments d'angoisse, Sam ne retiendrait que quelques mots : « pronostic vital engagé ». Ces quelques mots et la peur panique qui l'avait saisi en les entendant. Déborah risquait de mourir…