En reprenant ce chapitre, perdu dans mon carnet de note pour cette fanfic, j'ai honteusement remarqué la date de décembre 2012 dans la marge… et ça a été le déclic pour me sortir les doigts du задница.

Ce chapitre fait suite au chapitre 17 (publié en l'an de grâce 1548), dans lequel j'ai dû faire quelques modifications. S'il vous vient l'idée de le relire pour vous rafraichir la mémoire (ce que j'ai dû faire aussi), voici la liste des changements :

L'âge des deux frères passe de 15 à 11 ans pour Abel, et de 12 à 8 ans pour Arawn.

La ville dans laquelle le vieux maître d'alchimie et les deux garçons arrivent a perdu son nom (dézoulay pour ceux qui l'ont lu à sa première publication, même si ça ne change pas grand chose)

Pas beaucoup de fun dans ce chapitre, mais beaucoup d'info, particulièrement dans la partie 2 qui suivra d'ici quelques jours.

Promis, le chapitre d'après sera plus épicé !


Chapitre 21 :

Domicile du colonel Mustang, Lundi 3 Avril

Alphonse regarda le vieil homme en face de lui avec une moue perplexe – Alan ? – non... Avrell ? Ou bien était-ce Abel. Oui ! Abel – leur racontait des salades, ou bien il ne s'y connaissait pas en menteur.

Premier indice, ce qu'il racontait faisait autant de sens qu'un bodybuilder unijambiste jouant du violon sur une bicyclette rose. Deuxième indice : son timing et sa présence même dans le salon étaient tout aussi absurdes qu'un spectacle de marionnettes écrit sous acide. Pour être honnête, sans la tasse de chocolat chaud qui lui brulait presque les mains, le cadet Elric aurait pu douter de ne s'être jamais réveillé. Ses rêves ne l'avaient pas habitué à autant d'extravagance, mais il fallait bien un début à tout.

Éreinté par la course-poursuite de la veille, et dépassé par les discussions houleuses en cours après l'annonce de la disparition du Colonel, Alphonse n'avait pas tardé à sombrer dans les bras de Morphée – à vrai dire, dès qu'on l'eut installé sur la surface accueillante du canapé.

Un sommeil agité l'avait accueilli comme une veuve noire accueille sa proie, et des images empreintes d'adrénaline ne lui avaient laissé que très peu de répit. A son réveil, ses yeux asséchés et ses jambes engourdies l'avaient laissé avec l'impression de n'avoir dormi qu'une quinzaine de minutes seulement. Mais au lieu du salon et des silhouettes de ses amis, voutées sur des fauteuils et autres surfaces propices à y laisser trainer une hanche ou une épaule, Alphonse avait ouvert les yeux sur une chambre aux rideaux à moitié fermés sur un ciel déjà clair, seul, sous une couette qui tomba mollement sur ses genoux alors qu'il s'était redressé, désorienté l'espace d'un instant.

La confusion spatiotemporelle lui avait laissé un gout amer, même après les quelques secondes qu'il lui avait fallu pour remettre de l'ordre dans sa chronologie personnelle et faire une hypothèse simple sur la personne responsable de sa relocalisation – Armstrong certainement – mais rien ne pouvait être pire que le goût acre de la défaite qu'ils venaient de subir.

D'abord son frère, et maintenant Le Colonel… tous les deux coincés dans une forteresse – une forteresse imprenable d'après les dires du vieil homme assis en face de lui.

Un peu plus tôt ce midi, après avoir fait un bref crochet pour changer de vêtements et vérifier son courrier, Riza était revenue avec une lettre des plus étranges. Un homme souhaitait les rencontrer, Alphonse en particulier, pour discuter du problème qui les accablait actuellement. Riza avait fixé un rendez-vous pour le soir même, donnant pour instruction à Alphonse de n'ouvrir à personne tant qu'un d'entre eux ne serait rentré – de préférence elle-même ou le major Armstrong.

À la place du demandeur de rançon odieux que tout le monde attendait, un vieillard s'installa dans le salon et commença à parler en charades – comme une personne sénile le ferait.

D'après ce dernier, un homme seul était derrière la disparition de son frère, du Colonel et des dizaines d'autres encore, mais il ne leur avait toujours pas expliqué la raison de toute cette entreprise.

Agacé, Alphonse s'avança sur son siège.

_ « Pardon de vous interrompre monsieur, commença-t-il aussi poliment que possible, mais pourquoi votre frère s'amuse-t-il à kidnapper des gens ?

_ Deux choses, répondit le vieillard, loin de s'offusquer du ton un peu sec du jeune alchimiste : Le savoir universel, et la tranquillité.

_ Le kidnapping à échelle industrielle n'est pas le premier moyen auquel on pense pour s'offrir la paix, s'exclama Havoc. Et qui connait Edward sait qu'il s'attend à tout sauf une partie de plaisir.

_ Pas si vous pouvez acheter votre tranquillité avec ceux que vous kidnappez, lui répondit le vieil homme. La police serait sur l'affaire depuis des années mais les hommes de pouvoir sont tous beaucoup plus conciliants avec ce que vous faites de votre temps libre une fois que vous avez rempli leurs coffres forts de quelques tonnes d'or.

_ Attendez, interrompit Falman. Comment votre frère arrive à tirer de l'or des personnes qu'il kidnappe ? Il les revend au marché noir ? »

Falman n'avait pas fini sa question que l'horrible vérité s'abattit sur le jeune alchimiste. Le vieil homme observa la réalisation se dépeindre sur son visage juvénile avant de lui faire un signe de tête pour l'inviter à répondre lui-même.

_ « L'or est un matériau plutôt simple à créer pour un alchimiste, déclara Alphonse d'une voix morte. En revanche, sans une source d'énergie suffisante, l'atome créé n'est pas stable et retrouve sa forme originelle au bout de quelques heures.

_ Mais avec une source d'énergie assez importante, un alchimiste peut fabriquer autant d'or stable qu'il le souhaite, confirma le vieil homme.

_ On parle en quoi ? Demanda Havoc. En tonne de charbon ?

_ On parle en centaines de personnes, souffla Alphonse. Ce taré utilise les gens qu'il kidnappe pour fabriquer de l'or. »

Il dévisagea le vieillard, l'implorant de le contredire. Il ne pouvait pas – ça ne pouvait pas être possible. Les dirigeants du pays ne laisseraient pas faire quelque chose d'aussi immonde !

_ « Si c'est une blague d'alchimiste, remarqua Havoc, elle n'est pas drôle.

_ Ce n'est hélas pas une blague. C'est le moyen le plus efficace de garder le gouvernement et la police sous son pouce. Une fois qu'il estime ne plus rien pouvoir tirer de ces pauvres gens, il les recycle en énergie et fabrique son or ou les utilise pour d'autres transmutations expérimentales et tout aussi illégales qu'immorales.

_ C'est ignoble ! s'exclama Armstrong comment pouvez-vous -

_ Qu'est-ce qu'il essaye de tirer de ces gens au juste ? interrompit Alphonse. Si l'or n'est pas sa motivation première, qu'est-ce que ces gens peuvent bien avoir qui l'intéresse ? »

Le vieillard le regarda avec mesure, plongeant la pièce dans un silence lourd. Finalement, après une gorgée que seuls les vieillards peuvent rendre aussi bruyante, le vieil homme répondit.

_ « Arawn veut en général beaucoup de choses des autres en l'occurrence, mon petit frère garde tous ces gens sous son pouce pour en absorber les connaissances.

_ Comment ?

_ C'est un peu complexe.

_ Expliquez quand même ! »

Riza posa une main sur son épaule pour rasseoir Alphonse dans un fauteuil qu'il ne se souvenait pas avoir quitté.

_ « Pour ne pas totalement larguer vos amis non-alchimistes, je vais le présenter ainsi : mon frère Arawn a mis au point un environnement alchimique qui lui permet de venir écouter les pensées de ses sujets. Il va garder ces derniers nourris, divertis, occupés, les faire travailler sur des projets et suivre leurs pensées pour en prendre des notes. »

Deux trois idées et des milliers de questions sur le comment réaliser un tel exploit se pressèrent aux bords de ses lèvres, mais il leur préféra une question plus personnelle.

_ « Pourquoi ? »

Le vieil homme ouvrit plusieurs fois la bouche avant de se résigner.

_ « Il vous sera peut-être plus simple de comprendre si je vous raconte l'histoire depuis le début. »

ø-¤-Ø-¤-ø

Quelque part au milieu du désert, il y a fort longtemps.

Malgré leurs courtes jambes, leur voyage au travers de dunes et plateaux arides ne dura, au final, que quelques jours.

Et pourtant, en arrivant dans cette grande cité aux pierres polies, Abel eu l'impression que toute sa jeune vie n'avait été qu'une immense traversée du désert : une vie austère, peu stimulante, une ville terne et poisseuse, une maison poussiéreuse et sans vie – et un père aigri, tonitruant et d'une violence qui l'avait accompagné jusque dans son dernier souffle. Toute surface luisante qui lui renvoyait le soleil dans les yeux était comme une peau neuve sous une carapace desséchée et inutile. Fébrile, Abel inspira une bouffée de liberté et suivi son maître et petit frère dans les méandres de la cité. Leur vie prenait un nouveau départ, loin des cris et des pleurs.

Il n'aurait pas pu se tromper plus grossièrement.

En effet, une fois installés avec leur maître d'alchimie – et tuteur plus ou moins légal – dans ce qui allait être leur foyer pour les prochaines années à venir, les deux jeunes frères n'eurent cesse de se chamailler. Chaque minute était prétexte à plus de cris, plus de pleurs et de crises de colère comme seuls les enfants savent en faire. La raison de tant de discorde ? Une dispute pour avoir la meilleur chambre ? Meilleur jouet ? Rien de tout ça !

Le jeune Arawn, du haut de ses huit ans, avait été tout à fait conquis par cette grande citée aux pierres blanches. Leur arrivée en ville avait été le point d'orgue de leur traversée du désert – et marquait surtout la fin pour lui de huit années d'insultes et de coups. Une seule idée le possédait : sortir et arpenter les rues jusqu'à ce que la nuit le repousse vers leur nouvelle maison.

Une envie tout à fait légitime à vrai dire, mais c'était sans compter sur son grand frère.

Amer, déçu par le genre humain et soucieux de garder en sécurité le peu de famille qu'il lui restait, Abel s'opposa immédiatement à cette idée. Qui savait quel cinglé pouvait lui tomber dessus, lui offrir un bonbon et un aller simple pour une cave poisseuse avec séance de torture en prime. Non. Son frère ne mettrait pas un pied dehors avant d'avoir au moins seize ans !

Finalement, sous les encouragements de leur maître qui devait sans doute commencer à regretter de les avoir recueillis, les deux garçons arrivèrent au seul compromis viable : Arawn pourrait se promener en ville, à la seule condition de ne jamais lâcher la main de son grand frère.

Il serait certainement plus difficile de lui tenir la main lorsqu'il approcherait seize ans, mais Abel trouverait bien une solution d'ici là – de la colle ou bien des liens en métal…

Dès lors, chaque matin, sous les supplications de son petit frère, les deux compères s'en allaient faire un tour en ville. Abel dirigeait la marche d'un pas mesuré, comme un chat catapulté sur un nouveau territoire. L'homme à la cave et aux bonbons ne devait pas se cacher loin, si ce n'était pas lui, alors un charcutier en manque de viande bovine ou bien une sorcière en mal de farce. Scrutant les hommes voutés, les enfants courant dans les rues et les mères aux voix perçantes, Abel était absolument certain de retrouver cette flamme poisseuse qui avait habité leur père - cette même flamme qui l'avait effleuré lorsqu'il avait planté le tisonnier sur le dessus du crane de leur géniteur.

Une ville à la population si dense aurait dû lui rendre la tâche facile mais, en plus de trois jours de marche, Abel ne trouva que des gens normaux, bienveillants et pour la plupart, heureux de vivre entre eux. Pas une fois en ces quelques jours il ne se sentit menacé par qui que ce soit, pas une fois on ne lui adressa la parole de façon sèche ou désagréable. Pas une fois non plus on ne le traita comme un étranger – avec du sang sur les mains qui plus est. Aux yeux de tous, ils n'étaient que d'adorables petites bouilles d'enfants, sillonnant les rues comme des milliers d'autres.

Cette réalité aurait dû le rassurer, ou du moins mettre un terme à ce picotement permanent à l'arrière de sa nuque, comme s'il s'attendait à tout moment que leur destin ne les rattrape. Mais rien n'y fit. Le vieil alchimiste avait parlé d'échange équivalent. Certainement, un jour, il devrait payer pour son crime il avait tué – bon sang ! Son père lui avait décrit l'endroit où les tueurs étaient retenus quand ils n'étaient pas exécutés en place publique. Et voilà où lui allait vivre, Paradize-City ? Non, il devait y avoir erreur. Quelqu'un viendrait le pointer du doigt un jour et il finirait dans l'enfer qu'on lui avait dépeint.

Ça n'était qu'une question de temps.

Le vieil homme remarqua rapidement son trouble et le prit à part un soir où Abel ne pouvait trouver le sommeil. Tout autre adulte lui aurait certainement menti en lui assurant que la vie lui laisserait toujours le choix, mais son maître préféra plutôt la dure vérité : non, parfois il ne pourrait que subir, encaisser les coups durs de la vie et s'efforcer de se relever une fois la tempête passée – même quand ne s'offraient à lui que désespoir et désolation.

Il n'existait pas de remède miracle, pas de totem magique pour l'immuniser et le mettre à l'abri d'un monde sans pitié mais, à défaut, son maître s'engagea ce soir-là à lui donner toutes les connaissances nécessaires pour savoir se relever le jour venu. Dans cette ville, dans leur contexte social, et à leur époque, il ne pouvait leur offrir qu'un seul moyen: l'alchimie. Bien sûr, il ne pouvait pas transmuter des montagnes, pas sans se tuer ou déclencher une catastrophe planétaire, mais le plus beau palais construit sur des fondations en papier ne valait pas mieux que la plus misérable des cahuttes, pour le peu que celle-ci se trouve sur de solides bases.

Ainsi, ce soir-là, alors que son petit frère dormait avec insouciance, Abel écouta son maître lui enseigner l'essence même de l'alchimie.

Avant de fermer les yeux sur le premier chapitre de sa leçon, Abel réalisa avec frénésie que les quelques bribes que leur maître avait pu leur expliquer avant leur départ précipité de leur ville natale n'étaient que la préface d'un livre monstrueusement épais, une montagne de savoir brillant de mille feux au petit matin, le sommet perdu dans les nuages et la base s'étendant de part et d'autre de l'horizon. L'idée de pouvoir en parcourir les vallées, et pourquoi pas, y laisser sa marque, le remplît d'une frénésie toute nouvelle qui l'empêcha de s'endormir avant les premières lueurs du jour.

Lors de leur balade quotidienne le lendemain, cette promesse de savoir le laissa si exalté que même son petit frère le lui fit remarquer et insista pour rentrer – parce qu'il avait une tête à faire peur. Abel avait ri, embrassé son frère et fait demi-tour.

Leur maître venait tout juste de finir avec un couple de clients lorsque les deux frères rejoignirent la villa en fin de matinée. Il encaissa son paiement avant de raccompagner à l'extérieur les deux citadins et leur vase tout juste réparé. L'alchimie était encore peu répandue et peu connue du grand public, mais la pancarte "réparation en tout genre" et le bouche à oreille suffisaient à faire venir assez de clients pour vivre correctement.

Un feu brulait dans la pièce principale pour palier à la chute de température qui accompagnait chaque transmutation, mais l'air était encore glacial lorsqu'ils s'installèrent pour écouter leur maître.

Arawn était encore un peu jeune pour ce genre de leçons et accusa un certain retard pendant les premières semaines. Néanmoins, quelques petits mois leur furent suffisants pour maitriser des transmutations à faible gradient d'énergie, comme le modelage d'éléments simples ou encore des changements d'états… Après cinq ans de pratique intensive ils purent rejoindre leur maître dans ses travaux de réparation et certaines de ses recherches. Arawn ne comprenait pas toutes leurs théories les plus expérimentales, mais c'était un bosseur acharné et son aide était toujours appréciée – surtout pour des travaux rébarbatifs dont Abel ne loupait jamais une occasion de se débarrasser.

Les années suivantes se déroulèrent dans une monotonie chaleureuse et rassurante dans sa familiarité. Les clients venaient et s'en allaient au gré du vent, ponctuant des périodes de réflexion académique intenses comme des repas animés ou de rares moments de détente à l'ombre de l'olivier centenaire autour duquel leur bâtisse avait été construite. L'odeur du bureau parfumé par les fioles à moitié pleines et abandonnées dans le coin de la pièce, le chuchotement de la plume glissant sur le papier, le sifflement des pages sous les doigts de leurs tortionnaires ; tout ça était devenu son standard sensoriel et il se trouvait pris de vertiges à chaque fois qu'il quittait le silence parfumé de cette pièce pour affronter la vie au dehors.

Comment avait-il pu un jour qualifier la ville de calme ? C'était le tohu-bohu dehors !

Leur vie pouvait paraitre bien étrange pour certains, mais il ne l'aurait échangée pour tout l'or du royaume. Plus les années passaient et plus l'alchimie renforçait en lui la plus puissante des armes : son esprit. Chaque jour l'enrichissait et c'est avec la même exaltation du premier soir qu'il s'émerveillait de voir la quantité de connaissances à acquérir grandir à mesure qu'il avançait. C'était bien la plus belle facette de cette science : tout restait à découvrir ! Son frère le suivait, évidemment, parfois agacé de sa position en retrait, mais toujours là pour contester ses théories les plus folles.

Jusqu'à ce qu'une théorie résiste à ses critiques.

Intrigué par leur débat houleux, leur maître se pencha sur ses schémas et, d'une main sur l'épaule, et un regard plein de fierté, l'encouragea à continuer. S'il parvenait au bout de sa théorie, il allait changer la face du monde pour les siècles à venir.

Son maître exagérait rarement.

Ils partaient pourtant d'un problème des plus simples : s'affranchir du besoin d'alimenter toute transmutation par une source d'énergie locale - la chaleur ambiante ou encore l'énergie vitale de l'alchimiste en action. L'alchimie sur le papier offrait une infinité de possibilité d'interagir avec la matière, mais le besoin en énergie de chaque transmutation les restreignait à des transmutations à la limite du tour de passe-passe de seconde zone. Certains s'y essayaient pourtant, lançant une réaction si énergivore que toute énergie alentours se retrouvait happée par le cercle. La dépression créée si soudainement déchirait le ciel, soulevait le vent et fracturait le sol. Les êtres vivants qui n'avaient pas été drainés par la transmutation finissaient par périr dans un des cataclysmes cités plus haut.

C'est pour ça qu'ils se contentaient de tours de passe-passe – pour le moment.

Un jour qu'il lézardait au soleil pour se réchauffer après une transmutation qui l'avait presque congelé sur place, Abel s'était mis à rêver et s'ils pouvaient utiliser directement l'énergie du soleil pour nourrir le cercle de transmutation ? Il écarta l'idée en même temps qu'une mouche qui lui tournoyait autour ; les retours de transmutation pouvaient déclencher des cataclysmes sur terre, dieu seul savait ce qui pouvait se produire en jouant avec leur soleil. Il ne préférait pas s'y essayer.

En revanche – oui en revanche ! Un soleil, plus gros et non indispensable à la survie de milliards d'êtres vivants devait bien exister quelque part dans l'univers, et si quelques alchimistes venaient à lui pomper son énergie, personne ne le remarquerait, non ?

De vieux écrits affirmaient que, quand elles n'étaient pas des planètes voisines réfléchissant la lumière de notre soleil, les étoiles qui brillaient la nuit n'étaient autres que des soleils, loin, très loin dans l'immensité de l'univers. Un vieux tome dans leur bibliothèque les décrivait en long et en large. Grâce à des expériences dignes du pire pyromane de tous les temps, l'auteur – un certain Aristarque de Samos – avait classé leur émission de chaleur par couleur et avait commencé à traiter avec précision l'influence de leur taille et de leur mouvement dans le ciel. Malheureusement les dernières pages de l'ouvrage étaient désespérément vierges.

Qu'à cela ne tienne ! Abel campa en dehors de la ville un soir, repéra la plus brillante d'entre toute et lui envoya une douce promesse : un jour, oui un jour il la toucherait du doigt, caresserait ses panaches de feu et irait tremper son alchimie dans son énergie, et rien que son énergie.

Son petit frère Arawn partagea son euphorie, continua un temps à échanger quelques avis alchimiques – du moins jusqu'à ce qu'il atteigne l'apogée de l'âge rebelle quelques années plus tard.

Agacé d'être toujours considéré en second, frustré par les tâches moins nobles que son manque de maturité les forçait à lui confier, le jeune adulte devint très vite difficile à contrôler. Il quittait de plus souvent la villa et participait de moins en moins à leur recherche pour finalement leur annoncer un jour qu'il avait décidé de quitter la ville un temps pour mener ses propres études.

La dispute qui déchira le silence ce soir-là fut sans précédent mais ne fit rien pour changer la décision de son frère cadet. Abel le regarda partir avec amertume, sans lui adresser le moindre mot – sa colère était telle qu'il ne pouvait garantir la civilité de ses propos. Dans ce contexte, le silence lui était apparu comme le plus sage des choix. Leur maître n'aborda pas le sujet après ce matin noir, ni plus tard dans la journée, ni aucun jour après celui-là et Abel lui en fût étrangement reconnaissant. Il voulait se concentrer sur leur recherche et rien de plus. Sa famille ne cessait de le décevoir, il s'était fait une raison.

Abel ferma la porte sur ses sentiments et se concentra sur son étoile. Accéder à son énergie était désormais son plus grand défi. Il lui fallait en effet ouvrir un canal entre la Terre et cette étoile – qu'il nomma Sirius en l'honneur du maître de son maître – sans pour autant permettre à toute sa chaleur de déferler sur la Terre comme un torrent de lave. Un filtre, un robinet, c'est ce qu'on utilisait pour canaliser l'eau dans les fontaines, pourquoi pas l'énergie de Sirius ?

Plus facile à dire qu'à faire hélas. Mettre en place le canal et tous les dispositifs de sécurité nécessitait beaucoup d'énergie, bien avant même d'avoir établi le contact avec Sirius. Le reste de la transmutation pouvait fonctionner à partir de l'énergie de l'étoile, mais avant ça, il leur fallait trouver une source sur Terre ou plus proche de la Terre afin de lancer le processus. Il leur fallait également trouver un moyen de protéger l'environnement immédiat contre toute bavure de leur part. Leur problème posait donc ses challenges dans le principe – relier chaque alchimiste à Sirius tout en ayant la possibilité de moduler, filtrer l'énergie en contact direct – mais aussi dans la mise en œuvre - amorcer le lien entre Sirius et la Terre sans énergie à disposition et prévoir une enceinte de travail isolée afin d'éviter les victimes collatérales.

En somme, de quoi occuper leurs longues soirées d'hiver… pour les dix prochains hivers à venir.

En effet, l'avancée fut longue. Même avec l'aide de son maître qui avait récupéré le problème d'alimentation initial et de direction dans l'espace, les deux alchimistes ne cessaient de se heurter à de nouveaux obstacles. Chaque solution soulevait de nouvelles questions et ils persévéraient comme le randonneur égaré en montagne qui prie pour que chaque enjambée soit celle qui l'amène à apercevoir le sommet.

Abel en était à ébaucher l'idée du robinet – à savoir un hub universel auquel chaque alchimiste se connecterait en performant une transmutation – lorsque son petit frère réapparut.

Quatre années avaient suffi à lui faire lui faire oublier ses ressentiments et il enlaça Arawn pendant de longues minutes. Cet imbécile était devenu un homme durant son absence et il le dépassait désormais presque – mais pas encore !

Les boucles blanchâtres qui couvraient d'antan sa tête de garçon avaient pris plus de contraste, les racines avaient foncé avec l'âge et les pointes doré sous le soleil tandis que les boucles s'étaient dépliées sous la longueur de ses mèches. Sa peau claire avait désormais un teint de travailleur du sol, ce qui lui donnait tout sauf l'air d'un érudit.

Tout en l'invitant vers le patio en commentant ses cheveux aussi longs qu'une fille, Abel se garda bien en revanche de lui faire remarquer qu'il ressemblait de plus en plus à leur père.

Autour d'une bouteille de grappa et un bol d'olives, Arawn leur raconta son périple vers l'Est, ses étapes et ses rencontres ainsi que sa découverte de la fin du désert et du début des plaines luxuriantes. Quand il eut finalement eu assez de ce vert à outrance, il avait finalement fait demi-tour pour retrouver sa famille.

De ses découvertes alchimiques, Arawn n'en toucha pas un mot. Abel supposa qu'il n'avait pas cherché à en faire ou bien qu'il n'avait rien appris de nouveau et laissa passer cette omission. S'il avait découvert quelque chose d'utile à leur projet, il leur en ferait part le moment venu, pour le moment, se remettre au travail était sa seule priorité. Ils avaient tellement de fondations à poser avant de commencer à dessiner leur premier cercle, c'en était presque désespérant.

Ils intégrèrent Arawn à leur équipe mais quelques jours suffirent à mettre en évidence le fait que l'autorité de son propre frère agaçait toujours autant le jeune alchimiste. Six mois de travail en équipe plus tard, pas un jour ne se passait sans que les voisins n'aient à subir les disputes des deux orphelins outragés. Jamais personne ne vint se plaindre, mais il n'y avait pas de doute sur le fait qu'on pouvait profiter de leur dispute à deux pâtés de maison à la ronde. À minima.

À bout patience, Abel finit par exclure son frère de leur équipe de recherches.

S'il avait eu souvenir d'avoir déjà été en colère contre Arawn, rien, absolument rien n'égala la rage qu'il ressentit ce jour-là. C'était comme si une porte avait été ouverte en lui et que son monstre personnel, qu'il avait enfermé là le jour où son père était mort, s'était échappé. Celui-ci lui hurlait désormais de mettre ses mains autour de la gorge de ce petit pendard et de serrer serrer jusqu'à ce que ce sourire narquois quitte enfin son visage.

Effrayé par la certitude qu'il pourrait très bien céder à ce monstre en lui, Abel sortit prendre l'air en ville. La vie paisible de leur ville adoptive ne suffit pas à l'apaiser mais il s'en retourna chez eux de nouveau maître de lui et de ses pulsions. Quand il rejoignit enfin leur villa, Arawn avait fichu le camp – définitivement à en croire son mentor.

Bon débarras ! Songea Abel en se replongeant dans ses notes. Ils n'avaient pas besoin de son aide de toute façon.

Malgré tous ses efforts pour rendre cette affirmation vraie, Abel dû admettre que son départ les ralentit grandement. Pas parce qu'Arawn apportait une valeur ajoutée indispensable en termes de théorie, mais plutôt à cause du vide stérile qu'il avait laissé dans le cœur de son grand frère. Abel se trouvait distrait beaucoup plus facilement et fréquemment. Au bout de trois jours improductifs, il prit son sac à dos, et promit à son maître de rentrer avant la prochaine lune.

Il avait juste besoin de marcher un peu.

ø-¤-Ø-¤-ø

Mâchouillant un bout de pain rassis, assis sur une souche, Abel regardait passer les ouvriers sans grand intérêt. Après avoir passé deux jours à sillonner la ville, ce dernier s'était posé en bordure d'un quartier en pleine expansion dans lequel maisons et bâtiments publiques sortaient de terre comme les fleurs au printemps. Quelques heures plus tôt alors qu'il venait juste de trouver l'endroit idéal pour s'asseoir, une vieille femme lui avait parlé d'une nouvelle source d'eau potable que la ville voulait exploiter. L'imposant bâtiment en construction en face de lui devait alors être un autre complexe de bains publics. Tant mieux, il aimait bien ce genre de bâtiments ; la décoration y était toujours faite sans concession et dans l'exubérance la plus totale tandis que les architectes semblaient vouloir faire monter la pierre toujours plus haut.

Leur volonté de faire toujours plus coloré et toujours plus grandiose ravissait l'œil à coup sûr ; elle ravissait beaucoup moins le pauvre larron qui allait devoir porter la pierre à trente mètres du sol.

Une brouette chargée de mortier qui manqua de peu de lui rouler sur les pieds le tira de sa rêverie. Il envoya un regard noir à son conducteur qui le lui renvoya avec un ronchonnement tout à fait classique. On n'aimait pas les gens oisifs sur un chantier. L'immobilité était mère de tous les vices pour les ouvriers et la brouette sur les orteils était un premier avertissement avant une action corrective plus sévère.

Pour sauver ses sandales d'une prochaine attaque, Abel croisa les jambes sur la souche et y posa son carnet de notes. Peut-être qu'on ne le confondrait plus avec un apprenti maçon dans cette position.

Sous le doux chant des marteaux sur les burins et du va et viens des scies sur les étais de bois, le jeune alchimiste se replongea dans ses recherches.

Robinet. Penser robinet.

Bien vite, le chant clair des marteaux fut rejoint par le tapotis régulier de son crayon sur la tranche de ses incisives. Robinet.

C'était pourtant simple. Il suffisait de moduler l'ouverture en fonction du besoin de la transmutation et de pouvoir refermer une fois le besoin en énergie nul. Il ferma les yeux sur les pages éblouissantes de son carnet. C'était pourtant simple...

Un robinet dans l'espace.

Mouais, tout de suite beaucoup moins simple.

Peut-être se concentrait-il sur le mauvais objet, songea-t-il. Après tout, ils philosophaient là sur une entité purement alchimique – ils n'allaient pas envoyer des atomes de métal dans l'espace pour forger un robinet.

Ou bien autre chose.

Tournant la page, Abel commença une liste d'objets pouvant gérer un flux. Les vannes d'irrigations, ces planches verticales que l'on soulève pour inonder les canaux ; les iris qui se contractent sous une lumière trop intense ; des paupières que l'on plisse pour la même raison ; des volets que l'on ferme ; des stores qu'on ajuste ; une simple porte que l'on ferme sur un vent trop mordant, un bruit trop gênant ou une pluie trop violente.

Une porte.

Justement, ses amis les maçons s'employaient à mettre en place la structure destinée à guider et supporter la réalisation du cadre de la porte principale, une arche immense encadrée de colonnes massives. Si la terre venait à trembler, la porte serait certainement le dernier élément à s'écrouler au sol. La profondeur du cadre promettait une porte épaisse d'au moins trente centimètres – imprenable en cas de siège. Et pourtant, ce n'était que deux panneaux de bois sur un cadre. C'est sa taille qui lui donnait toute sa force. Un homme seul ne pourrait certainement pas l'actionner sans se faire un tour de rein.

Une Porte.

Ruminant son choix, cherchant à lui opposer des objections invalidantes – en vain – Abel ferma finalement son carnet, termina son morceau de pain et s'en retourna à la villa.

Oui, une Porte ferait tout à fait l'affaire.

ø-¤-Ø-¤-ø

Changer de concept s'avéra être un choix très judicieux pour leurs recherches. L'idée de la porte débloqua une vue de l'esprit qui leur permit de résoudre plusieurs de leurs problèmes. Au bout de seize mois de recherche, les deux alchimistes parvinrent à coucher sur le papier le cercle qui allait changer le monde.

Enfin, une première pierre vers le changement.

En effet, face à la complexité de la tâche, son maître et lui décidèrent de procéder en deux étapes, construire leur portail alchimique sur l'axe Terre-Soleil, puis utiliser l'énergie disponible pour déplacer la Porte et placer Sirius juste de l'autre côté. Par mesure de précaution, il ne leur faudrait pas tarder avant de réaliser la deuxième partie. Si tous les alchimistes du pays se mettaient à tester leurs nouveaux pouvoirs débridés, les conséquences sur leur Soleil pourraient être catastrophiques.

_ « Je n'arrive pas à y croire, souffla Abel, ça y est. »

Son maître lui offrit un sourire chaleureux avant d'essuyer la sueur de son front et de coincer une boucle de cheveux argentés sous son kéfié.

_ « Oui, répondit-il. Tu es prêt ? »

Afin de débuter leur transmutation avec le maximum d'énergie possible, son maître et lui avaient choisi le jour le plus chaud de l'été. Ils s'étaient également placés à plusieurs kilomètres de la ville, en plein milieu du désert. Là, tracé sur un sol de sable transmuté, leur cercle monstrueux ne pouvait que les blesser eux – et rien qu'eux. Ils le qualifiaient tous deux de monstrueux, et c'était autant par son caractère potentiellement destructeur que pour la complexité de son design. C'est en grande partie pour cela qu'il leur fallait deux paires de mains et deux cerveaux d'alchimistes pour mener la transmutation à bien. Son maître se chargerait de construire la Porte tandis qu'Abel les dirigerait vers le soleil pour profiter pleinement de son énergie.

Il ne restait plus qu'à...

_ « Oui, souffla le jeune alchimiste. Allons-y. »

Abel était effectivement prêt à démarrer, il ne s'était en revanche pas attendu à se faire happer par la transmutation aussi rapidement. Comme une sangsue sur une peau tiède, leur création était avide d'énergie et prompte à se nourrir de l'air chaud autour d'eux. Jurant de sa naïveté, Abel concentra tous ses efforts afin d'étrangler la transmutation et de la ralentir un peu. Il ne pouvait pas lui lâcher la bride tant que celle-ci se nourrissait de leur environnement direct. Si le froid ne les tuait pas, une tempête de sable s'occuperait bien de les faire disparaitre.

Et il n'allait pas tout faire foirer aussi proche du but !

Comme une incarnation de cette transmutation fougueuse qu'il tentait de maîtriser, le vent se leva autour d'eux, emportant le sable fin et brouillant l'horizon d'un nuage menaçant. Les yeux clos, Abel repris sa lutte avec plus d'ardeur. Il fallait qu'il déplace leur plan de transmutation au-delà du ciel bleu, dans un vide où la source d'énergie la plus puissante serait évidente comme le phare au milieu d'une nuit sans étoiles. Une fois à cette hauteur, leur transmutation ne devrait pouvoir se nourrir que des rayonnements du soleil et naturellement chercher à s'en approcher.

Comme si ce qu'ils faisaient était naturel.

Il retint un rire nerveux. Ce qu'il pouvait être naïvement optimiste parfois.

Pourtant, la transmutation suivit ses prédictions et délaissa les dernières strates de leur atmosphère pour tourner toute son attention vers cette boule de feu immense qui lui caressait la peau. Après plusieurs minutes de méfiance mesurée, Abel lâcha finalement la bride et donna le signal à son maître de commencer la seconde étape de leur œuvre. Comme dissout dans la fibre même de leur transmutation, le jeune alchimiste ne pouvait plus discerner les contours de son ainé, mais celui-ci lui approuva le passage à l'étape suivante d'un murmure approbateur.

Désormais spectateur, Abel observa la masse rayonnante de pure alchimie continuer de grouiller tout autour de lui pendant encore quelques secondes avant que ses yeux fermés ne commencent à distinguer des vagues bougeant avec dessein. Telles des limaces monstrueuses, deux vagues se dressèrent à la verticale et commencèrent à s'élever du sol – du moins ce qu'il considérait comme un sol, c'est-à-dire la brume laiteuse et impalpable située en bas, selon sa perception de la gravité à cet instant.

Comme assis sur un ballot de paille emporté par le courant, le jeune alchimiste sentit son être se faire entrainer vers les deux sangsues au centre du cercle. Celles-ci ondulaient sans rythme, formant peu à peu un cadre luisant dont les mouvements presque organiques lui donnèrent froid dans le dos. Il s'agrippa au bord du cercle, déviant cette énergie vers la soupape qu'ils avaient ajouté à la dernière minute – lors d'un éclair de pessimisme. Lorsqu'il reporta son attention sur le cœur de la scène, le cadre de la porte avait commencé à cristalliser en de larges écailles rugueuses et l'espace intérieur s'opacifiait lentement, à mesure que les battants de la porte prenaient en épaisseur.

La vue était grandiose et effrayante à la fois, la matière en mouvement s'organisant autour d'elle-même et se déployant le long des colonnes comme une fleur en pleine éclosion. Son maître avait toujours été sensible à l'architecture néo-Xinnoise et son modelage de la Porte le prouvait bien. Deux paires de colonnes à base carrée s'élevaient désormais comme quatre rocs imperturbables, leurs blocs épais scellés les uns sur les autres pour l'éternité. L'espace entre chaque paire de colonne avait pris en épaisseur afin de combler le vide et donner encore plus de stabilité à l'ensemble qui supportait un entablement massif et simplement décoré d'une frise géométrique. L'arche imposante ainsi formée respirait la solidité et la durabilité.

Le double battant de la Porte, qui commençait à prendre une couleur caramel sous la chaleur du soleil, était, lui, beaucoup plus travaillé. Tels des rubans passés dans la colle, les lignes droites sculptées sur les deux battants s'entrelaçaient en une fresque verticale hypnotique, se déformant seulement sur la partie haute de la Porte pour décrire un motif plus circulaire – celui d'un soleil tout puissant.

Désormais méconnaissable et ô combien plus majestueuse, la peau transparente des deux limaces s'opacifia pour donner à l'ensemble un aspect de pierre lisse. Comme soufflée par cette soudaine immobilité, la brume laiteuse tout autour s'aplanit pour donner à leur environnement un air dégagé, lumineux et s'étendant à l'infini.

Du moins, c'est-ce qu'il crut apercevoir – avant de se faire violemment projeter en arrière.

Roulant sur quelques mètres, les yeux et la bouche pleine de sable et un air hagard collé au visage, Abel se releva péniblement avant de chercher son maître du regard. Un accès de panique lui serra la gorge lorsqu'il ne trouva devant lui que du sable immobile. Il se releva aussi vite que ses jambes tremblantes lui permirent.

_ « Maître ?! »

Rien.

_ « MAITRE ? »

Finalement, au bout de quelques secondes supplémentaires, une petite dune se mit à bouger et s'effondrer autour des épaules du vieil homme. Si la transmutation l'avait expulsé de son plan d'existence aussi violemment qu'avec lui, son maître pouvait très bien s'être fracturé quelque chose. Soulevé par l'inquiétude, Abel courut en titubant vers son ainé avant de s'agenouiller à ses côtés.

_ « Tout va bien ? »

Le vieil homme ne lui répondit pas.

_ « Maître ? Demanda Abel avec une voix désormais sincèrement paniquée, est-ce que tout va bien ?

_ Chuuut ! »

Surpris par cette sommation, le jeune alchimiste se redressa jusqu'à venir s'asseoir sur ses talons. Le vieil homme avait-il perdu la tête ?

_ « Abel, lui demanda son maître avec insistance, ferme les yeux et écoute !

_ Quoi ?

_ Écoute. La Porte, elle est. »

Abel regarda avec un air perplexe la main noueuse posée sur sa poitrine. Il allait émettre ses doutes à voix haute mais, sous le regard intense de son maître, finit par s'exécuter.

Pour rouvrir les yeux immédiatement.

Oui ! Oui, il pouvait sentir le lien avec leur soleil, sentir cette douce chaleur comme si la Porte avait été miniaturisée dans sa poitrine !

D'un geste fébrile, Abel traça un cercle à même le sable et posa ses doigts sur son bord. Impatient mais toujours prudent, il lança cependant la transmutation en se concentrant intensément sur cette étincelle qu'il sentait en lui. Préparé au pire, Abel ne voulait pas ouvrir la Porte en grand et se retrouver débordé par un trop plein d'énergie pressant contre les battants et n'attendant que d'être libérée.

À la place, le jeune alchimiste se retrouva presque déçu de ne récolter qu'un mince filet, tout juste suffisant pour nourrir sa transmutation – puis il se rappela de la sécurité qu'ils avaient intégrée des mois plus tôt, justement pour éviter ce genre de débordement. Comme la lourde porte des nouveaux bains publics en périphérie de la ville, il fallait user de force pour l'ouvrir. La refermer était en revanche quasi automatique.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, un mur incurvé d'au moins cinq mètres de haut leur faisait désormais de l'ombre – comme il l'avait imaginé.

_ « C'est remarquable, souffla Abel en observant la paume de ses mains. Tout a marché à merveille.

_ Il nous reste juste à confirmer que la Porte est accessible à tout alchimiste, et alors oui, confirma le vieil homme en souriant, nous aurons réussi. »

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Paradoxalement, les deux alchimistes ne se mirent pas immédiatement à la recherche de collègues capables de leur confirmer leur réussite – tout simplement parce que ces derniers pouvaient tout aussi bien leur annoncer leur échec. Soulagés d'être envie et d'avoir créé un chef d'œuvre alchimique leur ouvrant des portes à l'infini sur cette science jeune et ô combien prometteuse, Abel et son maître n'avaient pas la force de faire face à la déception de devoir ajuster leur première étape si aucun autre alchimiste n'avait accès à la Porte.

Trois jours plus tard, un messager habillé pompeusement vint frapper à leur porte. Le Roi demandait à les voir.

Perplexe les deux alchimistes hésitèrent un instant avant de céder à leur curiosité commune. Qu'est-ce que le Roi pouvait bien vouloir d'eux ?

La réponse aurait dû être évidente avant même d'avoir mis un pied dans le palais royal qui suintait l'or, l'encens et les pierres précieuses à des kilomètres. La ville profitait d'un passage régulier de riches marchands, d'une agriculture pérenne et d'artisans de talent, mais les taxes ne pouvaient avoir suffi à payer cet étalage obscène de richesse. Le Roi voulait quelque chose d'eux, et le lui refuser ne serait pas une option.

Méfiants et quelque peu sur la défensive, les deux alchimistes patientèrent une vingtaine de minutes dans le grand salon des tapisseries. Une femme d'une trentaine d'années finit par rompre le silence pesant par son entrée, les plis lourds de sa robe oscillant avec son pas cadencé. Elle s'arrêta en face d'eux et les salua d'un bref mouvement de tête.

_ « Vous êtes les alchimistes de la rue des ferronniers ?

_ Oui, répondit Abel. Pourquoi cette question ?

_ Bienvenue au palais, je suis Dante, l'alchimiste personnelle de sa majesté. On raconte que vous travaillez depuis des années sur une grande avancée alchimique, commença la jeune femme, c'est bien vrai ?

_ Encore une fois, répondit Abel, pourquoi cette question ? »

Le sourire aimable de la jeune femme s'effaça pour laisser place à une moue contrariée.

_ « Le Roi a des yeux et des oreilles partout, c'est inutile ne nier quoi que ce soit, déclara-t-elle sèchement. Il y a quatre jours, vous êtes partis en expédition au milieu du désert, depuis tous les alchimistes du palais rapportent qu'ils peuvent réaliser des transmutations sans utiliser d'énergie directement autours d'eux. »

Elle fit une pause, sondant leurs visages fermés à la recherche d'indices. Abel de son côté se retint de lâcher un soupir soulagé – si tous les alchimistes pouvaient utiliser la Porte, alors ça voulait dire qu'ils avaient parfaitement réussi leur première étape. Dans d'autres circonstances, il aurait embrassé cette porteuse de bonnes nouvelles, mais, toujours méfiant, Abel veilla à garder son expression la plus neutre possible.

_ « Le Roi exige de savoir ce que vous avez fait exactement.

_ J'ignorais que le Roi était lui aussi un alchimiste, remarqua son maître.

_ Il ne l'est pas lui-même, mais il porte un très grand intérêt à toute avancée scientifique qui pourrait rendre sa cité plus prospère – l'alchimie en fait partie évidemment.

_ Pour sûr, la prospérité l'intéresse, lâcha Abel. Mais je ne suis pas sûr qu'il ait une once de scrupule à ce que la prospérité ne dépasse pas la limite de son palais.

_ Notre Roi est un homme très généreux, défendit la jeune alchimiste, si vous le connaissiez un tant soit peu, vous ne vous permettriez pas de telles insultes !

_ Mais je vous en prie ! Introduisez-nous que nous puissions connaitre le fond de son âme - et de sa pensée. Il pourra alors nous expliquer ô combien il est vertueux et ne cherche pas à profiter de-

_ Nous sommes bien responsables, le coupa son maître. L'énergie que chaque alchimiste utilise provient désormais de notre Soleil. »

Les deux jeunes alchimistes se retournèrent brusquement vers le vieil homme, son disciple surpris de le voir tout avouer quand il avait cru bon de ne rien divulguer à des gens si peu honnêtes et Dante, surprise de le voir tout avouer aussi facilement. Cette dernière reprit plus vite ses esprits, profitant de cette inclination favorable avant que le vieil alchimiste ne relève sa garde.

_ « Comment ?

_ Avec un portail, placé à proximité du soleil et auquel chaque alchimiste peut avoir accès pour alimenter leur transmutation. Les détails sont assez compliqués mais si vous ne devez retenir qu'une chose, retenez ceci : ce n'était que la première étape. Afin d'éviter toute dégradation de notre Soleil au cours du temps, expliqua son maître, il nous faut déplacer la Porte vers une étoile plus éloignée de nous. Et jusqu'à ce que cette étape soit complète, je conseille vivement de limiter toute transmutation. On ne connait pas les conséquences sur le Soleil, ni quand elles pourraient frapper. »

La jeune femme assimila ces informations en silence, réfléchissant à tout ce que cela impliquait pour leurs activités en cours.

_ « Le problème est que nous travaillions aussi sur nos propres recherches, expliqua Dante. Cesser toute activité alchimique est tout bonnement impossible. Quand pensez-vous pouvoir passer à cette dernière étape ?

_ C'est difficile à dire, quelques mois peut-être, estima le vieil homme. Il nous faut le temps de confirmer la bonne mise en place de la Porte et adapter le second cercle en fonction de ses réponses.

_ N'y a-t-il pas un moyen de réduire ce délai ? demanda Dante d'une voix presque innocente.

_ Je crains que réduire ce délai ne mette en péril la réussite de tout notre projet. Une petite erreur et ce serait des années de travail passés à la trappe – si ce n'est notre vie.

_ Une optimisation de votre planning journalier peut-être ? Vous devez bien perdre du temps chaque jour, songea la jeune femme. Il serait facile pour nous d'y remédier.

_ Si vous parlez de répondre aux besoins de la nature humaine, nous vivons déjà avec des repas pris sur le pouce et des nuits courtes, lui répondit Abel. Je ne vois ici aucune optimisation possible sans risquer de nous tuer à petit feu.

_ Je parle de cette activité que vous exercez pour gagner votre croûte. Nous pourrions vous délester de- »

Une dispute dans une salle voisine l'interrompit dans sa proposition. Les trois alchimistes se retournèrent pour voir entrer le Roi et une suite de valets dont un muni d'un calepin avec qui il partageait un semi monologue enflammé. Il n'avait jamais vu leur monarque mais si le Roi devait s'habiller d'une façon, Abel l'imaginait porter une parure identique à celui de l'homme en face de lui. Son drapé estival, négligemment passé en travers de son torse, semblait avoir été coupé dans la peau du plus soyeux des nuages, trempé dans une encre de seiche et passé sous une presse en marbre. Le tissu bleu-nuit, aux reflets irisés, était cerné de frises en fil doré, le tout maintenu à l'épaule par une broche en or finement sculpté. Sa tunique était si blanche qu'elle éblouissait presque, malgré la distance et l'éclairage tamisé de la pièce.

Bien sûr la couronne en or sur sa tête poivre et sel présentait un indice encore plus flagrant de son titre royal – même si celle-ci était étonnamment discrète.

_ « Ah ! S'exclama le Roi. Mes deux citoyens préférés !

_ Votre majesté, s'étrangla presque Dante en s'inclinant. Je ne vous pensais pas disponible avant ce soir.

_ Au diable mon emploi du temps. Ces hommes sont des héros !

_ Votre altesse est trop bonne, murmura son vieux maître. Nous ne sommes que de simples alchimistes.

_ Des hommes dédiés à leur science, et qui ont fait manger leur chapeau à tous les alchimistes de ce palais. Je trouve ça remarquable.

_ Comme je j'expliquais à votre aimable servante, notre création ne sera exploitable à cent pourcents qu'une fois la prochaine étape complète.

_ C'est-à-dire ?

_ Leur portail alchimique donne directement sur notre soleil c'est cette énergie que tout alchimiste exploite désormais, expliqua Dante. Mais ils nous déconseillent vivement d'exploiter quoi que ce soit tant que leur portail n'est pas déplacé à côté d'un soleil plus éloigné. »

Le Roi plongea les doigts dans son épaisse barbe noire – à la recherche sans doute de son menton sans doute – avant de leur offrir un sourire faussement aimable.

_ « Je suis sûr que nous trouverons un compromis satisfaisant avant que nos amis ne nous quittent. »


La suite très bientôt !

Merci infiniment à celles et ceux qui suivent encore la fic malgré les longues périodes de disette et plein de gros poutoux pour vos reviews. :3