20 Décembre – Futuriste

Sur une idée originale de Mimi Kitsune


Sherlock écoutait les recommandations d'un air distrait, s'ennuyant profondément. Il connaissait déjà tout cela par cœur. Il avait subi la procédure plusieurs fois, mais c'était le protocole et il n'aurait pas le droit d'aller s'allonger sur la table d'opération tant qu'il n'aurait pas écouté tout le blabla précédent, aussi l'endurait-il en silence. Ses parents l'attendaient dans la salle d'attente, avec Mycroft, qui n'avait que six ans et ne comprenait pas tout. On le lui expliquerait quand il aurait une dizaine d'années, comme on l'avait déjà fait les fois précédentes, comme pour Sherlock.

L'avantage d'être vieux comme Sherlock aujourd'hui, c'était qu'il pouvait faire semblant d'écouter sans que personne ne se rende compte de rien. Il ne s'en privait pas.

– Vous avez des questions sur la procédure ? demanda d'une voix morne l'infirmière qui l'avait reçu.

Sherlock songea que la seule préoccupation qui le tenaillait aujourd'hui était la réussite de son plan, de leur plan, si minutieusement étudié. Et dont il allait bientôt oublier jusqu'au moindre détail.

– Aucune, répondit-il. Je suis prêt.

Elle hocha la tête et lui tendit sa tablette pour qu'il y appose ses empreintes digitales en tant que signature. Il s'exécuta, et se releva péniblement de sa chaise, souffrant de ses articulations. Il avait hâte d'en finir. Quatre-vingt-quatre ans était un bon âge pour la Procédure.

L'infirmière l'accompagna, l'aida à se déshabiller, revêtir une blouse blanche et passer à la douche de désinfection. Ses effets personnels seraient rendus à sa famille.

Ils entrèrent dans la salle d'opération, Sherlock s'appuyant sur le bras de la jeune femme, n'ayant malheureusement plus sa canne. Fichues articulations. Il avait hâte d'en finir.

Elle l'aida également à s'installer sur la table d'opération, s'allonger et s'habituer à la lumière crue qui lui tombait dans les yeux.

On lui plaça un masque sur le visage.

– Détendez-vous monsieur. Vous allez vous endormir. Vous pouvez compter jusqu'à dix.

Sherlock ne voulait pas compter jusqu'à dix. Il voulait penser à son visage avant qu'il ne s'efface a jamais de sa mémoire. Il voulait réciter son nom avant qu'il ne s'en souvienne plus.

Alors il murmura, à voix basse, mais n'atteint jamais la fin du décompte :

– J-O-H-N-W-A...

Il s'endormit. Pour toujours.


Le premier souvenir conscient de Sherlock datait de ses deux ans. C'était un peu plus tôt que les enfants normaux, mais c'était un cas classique, vu et revu chez ceux qui avaient suivi la Procédure, et personne ne s'en inquiéta plus que ça.

À trois ans et demi, il savait lire couramment, et à quatre, il écrivait sans faute d'orthographe. Ses parents le félicitèrent chaudement, les spécialistes du suivi de la Procédure le consignèrent dans leurs cahiers, on lui expliqua qu'il était un génie, et cela s'arrêta là. Il était un génie, soit. Il l'avait toujours été. Toute sa famille l'était.

À peu près à cette époque-là, Mycroft, son frère aîné, eut dix ans, et à l'occasion d'une cérémonie rituelle et un peu pompeuse, ses parents lui expliquèrent la Procédure. Il ne comprit pas tout, bien sûr, parce qu'aussi intelligent soit-il il n'en restait pas moins qu'il avait dix ans. Mais il en comprit suffisamment pour narguer son frère pendant les six années qui suivirent, lui assurant qu'il savait le Grand Secret et pas lui.

Sherlock et Mycroft jouèrent aux pirates dans le jardin de leur luxueux manoir anglais, Sherlock et Mycroft apprirent à parler l'allemand (langue maternelle de leur père), le français (langue maternelle de leur mère), le russe, l'espagnol, l'italien et le finnois (enfin, seulement Sherlock qui faisait une fixette sur cette langue, Mycroft préférait le chinois, langue des échanges commerciaux internationaux).

Mycroft et Sherlock apprirent la musique et les arts.

Mycroft et Sherlock suivirent les meilleures classes des meilleurs lycées, et suivirent les parcours qui leur plaisaient, programmés par avance par leur subconscient : l'aîné choisit la politique, les finances publiques, le management, l'économie.

Le cadet opta pour les sciences, la chimie, la médecine, le criminologue et les sciences sociales appliquées pour déduire le monde.

Quand il eut vingt ans, Sherlock vivait entre le manoir familial, en bordure de Londres, et la mégalopole qu'était devenu la capitale anglaise.

Il y avait trois choses à savoir à propos de Sherlock Holmes : Il était beau. Intelligent. Arrogant. Et migraineux. Ce qui en faisait quatre, mais la dernière était une caractéristique que Sherlock abhorrait. Depuis sa toute petite enfance, depuis son premier souvenir conscient, à l'âge de deux ans (il cueillait des framboises avec son père dans le jardin, c'est à dire que son père les cueillait et que lui enfournait dans sa bouche à peu près aussi rapidement que son père les ramassait sur l'arbuste), il avait des migraines terribles.

Et puis bien sûr, il y avait les rêves.

Sherlock savait que les deux étaient liés. Il le sentait. Il n'en avait jamais parlé à personne.

Dans sa famille, la maladie n'existait pas. C'était une conséquence de la Procédure : ils étaient immunisés contre à peu près tout et n'importe quoi. Mycroft et lui n'avaient jamais eu la varicelle ou aucune maladie infantile. Ses parents ne risquaient pas d'avoir un cancer ou de faire une crise cardiaque. La fatigue physique était une possibilité. Mais les violentes migraines dont il souffrait étaient impossibles dans son monde. Tellement improbable qu'il n'y avait, dans l'armoire à pharmacie de leur maison, que très peu de comprimés antidouleur. Et qu'une baisse drastique des quantités alerterait ses parents.

Enfant, il avait trouvé la parade en s'écorchant volontairement les mains et les genoux. Il allait ensuite boitiller et pleurnicher auprès de sa mère, qui lavait et soignait les plaies (la Procédure ne protégeait pas des lésions physiques), et il suffisait qu'il rajoute un lancinant « mais j'ai mal Maman ! » en mouillant ses yeux de fausses larmes pour gagner le précieux sésame au creux de sa main. Qu'il prenait ou détournait pour un usage ultérieur si besoin. Il avait ainsi créé un stock, et s'en servait pour ses plus gros épisodes migraineux. Les médecins de la Procédure, qui les suivaient toute leur vie durant, n'étaient pas au courant, et jamais il ne serait venu à l'esprit de Sherlock de leur dire, au contraire.

Une fois adolescent, le marché noir lui avait ouvert ses portes, et il avait pu se procurer ses précieux cachets. Il en avait au passage profité pour découvrir des principes actifs plus puissants et il gobait désormais comme des bonbons ses pilules bien aimées de ViCoMorph. (Vicodin, Codéine, Morphine)

Mais cela, à part le rendre dépendant, n'avait jamais eu une grande utilité. Il avait toujours mal au crâne, bien trop souvent. Et comme il ne pouvait et ne devait en parler à personne, il s'était habitué à garder son visage neutre même quand, intérieurement, son crâne était à l'agonie et tambourinait violemment.

Les rêves, malheureusement, étaient plus durs à dissimuler.

– Encore mal dormi ?

La voix qui venait de parler et de transpercer son état de brouillard était celle de Lestrade, son coloc. Enfin, l'aimable propriétaire de l'appartement dans lequel il vivait, et qui avait la gentillesse de le laisser squatter son canapé tous les soirs depuis plusieurs mois.

– Mauvais rêves, grommela Sherlock en se servant du canapé, avec trois pilules de ViCoMorph.

Lestrade soupira. Mycroft et ses parents ne risquaient pas d'approuver son régime à base de comprimés antidouleur s'ils le savaient, mais Lestrade était le seul à le lui dire en face. Sherlock connaissait d'ailleurs la règle : s'il voulait aider l'homme dans son travail de policier, il devait être à jeun. Comme la stimulation intellectuelle était la seule chose qui restait dans ce monde dévasté où la technologie pensait à la place des gens, Sherlock suivait la plupart du temps ses recommandations et se désintoxiquait volontairement de sa drogue... Mais pas ce matin.

Les rêves avaient été trop violent, trop douloureux. Un pivert tambourinait sous son crâne.

– Et si j'ai besoin de toi dans la journée ? demanda le flic en buvant également son café.

– Tu feras sans, grinça Sherlock. Je ne suis pas en état.

Lestrade soupira derechef. Il était DI à Interpol, puisque la police locale n'existait plus. Dans leur monde globalisé, où les déplacements ne posaient plus aucun problème, et où les informations étaient obtenues en temps réel, la police de proximité n'avait plus aucun intérêt.

Aujourd'hui, les machines faisaient à peu près tout à la place des hommes : la Bourse, la médecine, les travaux, les courses, la cuisine... Pour les plus aisés de la population, qui avait accès à la Procédure, la vie était une succession de plaisirs, apprendre une nouvelle langue pour le simple plaisir d'apprendre, parcourir la planète pour voir de visu les paysages, faire des collections d'art, l'une des rares choses que la technologie ne pouvait pas imiter.

Pour les gens normaux, la vie était nettement plus compliquée. Soit ils devenaient artistes, soit ils avaient suffisamment de temps et d'intelligence pour faire les études nécessaires pour programmer et maîtriser les machines qui vivaient à leur place. Soit, bien sûr, ils plongeaient sur le marché noir. Lequel recelait tout ce que la Terre a connu de pire depuis que le monde est monde : drogue, prostitution infantile ou non, meurtre en tout genre.

L'un des derniers métiers qu'on ne pouvait donc vraiment pas remplacer par les machines, c'était bien les flics et la lutte de la criminalité en tout genre, qui n'avait jamais été aussi haute depuis plusieurs centaines d'années. Greg était donc DI à Interpol, en charge de toute la section « Mégalopole Londonienne ». Et très régulièrement, il faisait appel au génie de Sherlock.

Sherlock n'en avait rien à faire de la lutte contre la criminalité. Il était même le premier à se satisfaire de l'existence du Marché Noir, puisque cela lui fournissait sa dope, mais il était intelligent. Il avait besoin de faire quelque chose de cette intelligence. Son frère avait choisi les Nations Unies et occupait un poste occulte qui lui permettait de diriger à peu près l'ensemble des 197 anciens pays du monde, aujourd'hui regroupé en Zone. Mycroft était notamment en charge de la Zone Septentrionale Centre, qui correspondait environ à l'ancienne Europe. Sherlock, lui, avait choisi de vouer sa vie à trouver des intelligences contre laquelle rivaliser.

Et les plus beaux spécimens étaient souvent les pires des criminels. Ceux qui étaient intelligents et n'avaient pas la chance de bénéficier de la Procédure, ni n'avaient le temps et l'argent pour faire des études longues et compliquées se tournaient souvent vers la criminalité : rendement maximum pour risque maximum.

C'était comme ça que Sherlock les préférait : prêt à tout pour assassiner, corrompre, manipuler, enlever, et imprudent autant qu'intelligent. Ils faisaient des erreurs. C'était ainsi qu'Interpol parvenait à les arrêter.

Avec le concours de Sherlock, plus intelligent qu'eux, et jamais imprudent. C'était la raison pour laquelle il gagnait toujours et pourquoi il était si précieux pour la police, qui le consultait régulièrement.

En échange de quoi, Lestrade le laissait squatter son canapé et vider épisodiquement son frigo.

– T'es sûr que tu ne veux pas devenir officiellement flic ? Tu aurais un vrai salaire, un vrai boulot.

– Et un patron, grinça Sherlock.

– Certes.

– Je ne veux pas.

Ils avaient déjà eu cette conversation des douzaines de fois. Bien sûr, Lestrade ignorait parfaitement que Sherlock était un « Process ». Une personne qui avait subi la Procédure. Lestrade ne l'était pas. Il était flic, pas milliardaire. La Procédure était réservée à une élite dont la famille de Sherlock faisait partie... parce que sa mère avait, plusieurs centaines d'années plus tôt, trouvé les calculs mathématiques qui permettaient aux scientifiques d'appliquer la Procédure. Elle travaillait encore aujourd'hui à améliorer le modèle pour mieux conserver la mémoire, qu'ils perdaient à chaque fois. Elle était trop précieuse au gouvernement mondial et au laboratoire de recherches et de développement de « Process » pour être perdue, expliquant pourquoi elle et sa famille avait le droit d'en bénéficier. Pour le reste des clients, au vu du coût indécent qu'il fallait débourser, il s'agissait exclusivement de princes, rois, et très très riches propriétaires terriens. Un homme normal ne pouvait espérer, dans une vie, gagner même un dixième de la somme nécessaire pour se payer ce luxe.

Mais Sherlock, bien sûr, y avait accès. Pas Lestrade. Et s'il savait que Sherlock n'était pas un Lambda... il le rejetterait certainement.

Le monde ne tournait pas selon les mêmes règles pour les Process et les Lambda. Parce que les Process vivaient éternellement. Ils prenaient une place dans le monde qui leur était assuré pour l'éternité, et les Lambdas étaient, depuis toujours, régulés. De fait, ils ne se mélangeaient pas. Les Process n'aimaient pas les Lambdas parce qu'ils ne partageaient pas le même courant de pensée. Les Lambdas haïssaient les Process parce qu'à cause de la technologie dont ils disposaient et qu'ils gardaient jalousement pour leur bénéfice personnel et qui les contraignaient à vivre dans la misère et à devoir maîtriser leur contraception. Le renouvellement de la population devait être maîtrisé du fait de la Procédure.

– Bon, raconte-moi ton rêve, proposa Lestrade en s'asseyant à table avec Sherlock qui se frottait les tempes.

– Comme d'habitude, marmonna-t-il en réponse.

Cette fois, son ami leva les yeux au ciel.

– Sherlock, tu te souviens du proprio du canapé sur lequel tu crèches ?

– Toi.

Sherlock pouvait être si rhétorique quand il s'y mettait ! Le second degré n'était pas son fort.

– Bien. Et donc, pour continuer à y crécher, et ne pas te retrouver à la rue, avec qui dois-tu être aimable, mmh ?

Sherlock se redressa de sa position affalée sur la table en comprenant enfin où voulait en venir son coloc.

– Je ne peux pas vraiment te raconter. C'est très flou...

– Sherlock... Je te connais depuis maintenant deux ans. Depuis que j'ai cru que t'étais un de ces ado à moitié mort de faim.

Sherlock haussa les sourcils. Il était en train de planer à cause d'un trop plein de ViCoMorph, mais certainement pas mort de faim ce jour-là. Mycroft n'était peut-être pas le plus gentil des grands frères depuis qu'il dirigeait le monde, mais on ne pouvait dire qu'il ne s'occupait pas de son cadet, à son grand désarroi. Il le fliquait, et s'assurait en permanence de s'il allait bien, selon ses critères en tout cas, et jamais il n'aurait laissé son frère mourir de faim.

– Et depuis le premier jour ou presque que tu squattes mon canapé, tu fais des cauchemars. Tu es la seule personne que je connaisse qui en fasse autant ! Je sais bien que le monde n'est pas idéal, mais la médecine a quand même fait de gros progrès ! Tu ne devrais pas consulter ?

– Consulter qui ?

– Oh, je ne sais pas, au hasard, un médecin ?

– La médecine ne peut rien pour moi.

– Et qui a dit ça ?

– Moi.

– Sherlock... Va voir un médecin.

Sherlock soupira profondément. Il ne pouvait pas dire à son ami que la moindre visite chez le médecin, avec son statut de Process, compliquerait sensiblement les choses.

– Je ne peux pas.

– C'est l'argent qui te préoccupe ?

– L'argent ? hallucina Sherlock.

Parfois, il oubliait à quel point Lestrade était peu perspicace et ne savait rien de Sherlock, à l'exception des deux années qu'ils avaient passées ensemble, Sherlock sur le canapé, Lestrade à son boulot, et le deuxième consultant le premier dès que les enquêtes devenaient un peu trop compliquées. Il ignorait totalement que l'argent n'était PAS un problème pour Sherlock.

– Pas l'argent, corrigea-t-il. Plutôt la... confidentialité ? proposa-t-il.

Lestrade fronça les sourcils. Regarda sa montre, et constata qu'il était en retard. Mais pour une fois que Sherlock disait quelque chose d'intéressant...

– Si je te trouve un toubib discret qui ne te demandera rien, que tu n'auras de compte à rendre à personne, tu irais consulter ?

Sherlock grommela.

– Si ce n'est pas reporté au Fichier Central, oui, pourquoi pas, marmonna-t-il.

Le Fichier Central était le fichier qui retraçait les faits et gestes de chacun à travers le monde. Géré pour la Zone Septentrionale Centre par Mycroft, bien sûr. Via la puce que chacun portait à compter de sa naissance. Les médecins, notamment, avaient l'obligation d'enregistrer leurs patients selon leur nom, prénom, âge de naissance et numéro de puce, afin que chacun soit suivi. Et que la natalité soit maîtrisée.

– Je vais voir ce que je peux faire ! décréta Lestrade.

Sherlock laissa échapper un gémissement plaintif. Dans quelle galère s'était-il encore fourré ? Il n'avait aucune envie de voir un fichu toubib ! Bien sûr, c'était mieux si le Fichier Central, Mycroft et le Programme n'étaient pas au courant, mais quand même.

– Je m'occupe de ça ! promit le DI, en s'enfuyant de l'appartement, désormais complètement en retard, tandis que Sherlock rejoignait le canapé pour s'y affaler.


Quand Lestrade revint le soir, Sherlock n'avait pas bougé d'un poil. Il avait passé sa journée dans le canapé, à tenter de faire fuir ses migraines à coup de cachets de plus en plus dosés, se frottant les tempes, planant à chaque prise, et essayant de faire taire ses rêves.

– J'ai une excellente nouvelle pour toi Sherlock !

– Tu vas te taire définitivement ? proposa le jeune homme, acide, un bras sur ses yeux pour ne pas voir la lumière.

Il ne vit évidemment pas Lestrade lever les yeux au ciel, mais il pouvait le dire rien qu'à son soupir exaspéré.

– Tu vas voir un médecin non enregistré, décréta le DI.

– Et tu appelles ça une bonne nouvelle ?

– Tu vas peut-être enfin en cesser avec les migraines et les mauvais rêves !

Sherlock ne répondit rien. Il n'y croyait pas une seule seconde. C'était une part intégrante de sa vie, au même titre que sa famille, son grand frère : L'homme flou qui hantait son esprit chaque nuit était aussi important pour lui que Mycroft. Voire plus. Sherlock le voyait en rêve toutes les nuits, et il était sûr d'une chose : il devait le voir, le trouver, le rencontrer. Seul problème, il n'avait aucune idée de qui il était, ou même s'il existait, et il ne pouvait en parler à personne sans risquer de passer pour un fou dangereux et/ou dangereusement malade.

– Tu ne veux pas essayer de m'en parler ? reproposa Greg.

– À quoi bon ? Je ne saurais même pas quoi te dire.

Il s'apprêtait à reprendre un cachet de ViCoMorph quand soudain, la boîte bleue s'envola de ses mains.

– Hé ! s'insurgea-t-il en rouvrant les yeux et en se redressant, comme un serpent en colère.

Greg tenait le pilulier et contempla son coloc forcé d'un air sévère.

– Plus de pilules. Jusqu'à demain. Je veux que tu voies le toubib à jeun. Sans aucune de tes substances dans le sang.

– C'est juste...

– Juste des trucs que tu te fais toi-même. Tu crois que ton matériel de chimie avancé, je ne sais pas à quoi il sert ? Tu te fais des mélanges de Dieu sait quoi, et je refuse que tu les prennes jusqu'à demain soir.

Sherlock fit la grimace. Lestrade avait raison : il avait été chimiste durant toute une vie et n'avait mis que six mois de fac en cours supérieur pour retrouver son ancien niveau. Il était parfaitement capable d'extraire les principes actifs des cachets achetés une fortune au marché noir, les coupler, les mélanger, et créer sa propre drogue, qui ressemblait à ce qu'ils appelaient dans le temps de la cocaïne pure à 7%.

– Et comment tu veux que je tienne jusqu'à demain soir ? grinça-t-il, amer.

– Tu pourrais me raconter tes rêves, par exemple ? Tu n'as jamais envisagé que ça puisse être lié à ta Puce ?

Il obligea Sherlock à se rétracter d'un côté du canapé pour s'installer à côté de lui. Perplexe, Sherlock regarda son petit doigt gauche. Comme pour tous les êtres humains de la planète se trouvait implantée sous sa peau sa puce électronique, son code d'identification unique, son traceur, son livret médical et tout le reste. Elle était directement liée au Fichier Central, bien sûr, et à son cerveau, pour permettre toutes les communications.

Bien sûr, il y avait des connexions complexes entre leur cerveau et la puce, et jamais Sherlock n'avait remis en cause la puce.

– La Puce ? La Puce ne connaît aucun dysfonctionnement.

Il n'avait jamais entendu parler de ça. En même temps, il avait connu l'homme qui l'avait inventée, et le respectait beaucoup. C'était un véritable génie scientifique.

À sa grande surprise, Lestrade explosa cependant de rire.

– Aucun dysfonctionnement ? Parfois, je me demande de quel monde tu viens !

Sherlock ne répondit rien. Il était un Process. Lestrade était un Lambda. Ils ne venaient pas du même monde.

– Je connais des tas de gens qui ont eu des problèmes avec leur Puce ! Bon souvent, ils sont derrière les barreaux et c'est parce qu'ils avaient essayé de la modifier mais bon...

– La puce ne doit pas être modifiée, retirée, manipulée, récita machinalement Sherlock.

Cela faisait partie des choses que tout enfant apprenait dès la naissance ou presque. Et cela faisait partie des rares préceptes qu'il respectait. Il avait haï des années durant la puce, qui permettait à Mycroft de savoir où il se trouvait à chaque seconde, mais jamais il n'avait songé à la retirer ou à essayer de la modifier, quand bien même il aurait pu en obtenir la technicité suffisante, à la fois en informatique, électronique et médecine pour la toucher. Les conséquences étaient trop grave. La moindre altération risquait de provoquer des migraines, déficiences neuronales, rupture des nerfs optiques, etc.

– Je n'ai jamais touché à ma puce, affirma-t-il d'un ton las.

– Ça ne change rien. Tu pourrais quand même avoir un problème...

– Ma Puce fonctionne très bien. Elle est révisée tous les trois ans. Il n'y a pas de problème.

Le DI haussa les épaules.

– Ok. Pas ta puce. Reste des mauvais rêves et des migraines. Raconte-moi les rêves.

– Pour que tu me prennes pour un fou ?

– Honnêtement, Sherlock, tu ne peux pas faire pire. Je ne sais pas exactement d'où tu sors, tu manges un jour sur trois, te bourres de ViCoMorph, ne t'amuses que lorsque je te soumets des crimes bien glauques issus d'Interpol, et squatte mon canapé le reste du temps. Et tu es en outre la seule personne que je connaisse qui as des migraines à répétition et tu rêves toutes les nuits ou presque de la même chose. Tu es déjà cinglé pour moi. Alors un peu plus, un peu moins...

Il n'avait pas entièrement tort. La puce générait dans plus de quatre-vingt-dix pour cent des cas des rêves aléatoires toutes les nuits. Les dix pour cent restant étant les gens qui, pour des problèmes de mauvaise compatibilité neuronale avec la puce dans leur sommeil, ne rêvaient pas. Sherlock n'entrait dans aucune catégorie.

– Je me vois, à l'âge de quarante ans, voire plus. Je cherche quelqu'un. Un homme. Je le vois, toutes les nuits, je le rattrape. Et je me réveille. Parfois je ne le rattrape pas, et je me réveille. Parfois il est là, mais je n'arrive pas à le voir, à le saisir. J'entends parfois sa voix. Mais je ne connais pas son visage. C'est une image floue et... permanente.

Sherlock ne précisa pas qu'il se voyait à de très nombreux âges de la vie avec cet homme. Et qu'a priori, il l'avait connu dans sa vie précédente. Dire cela reviendrait à avouer son statut de Process.

– On serait dans un film, j'appellerais ça une âme sœur, sourit Lestrade. Dans la vraie vie, je pense que ta puce a un problème et t'envoies toujours le même rêve au lieu de l'aléatoire.

Sherlock soupira. Il le savait. Il ne pouvait pas comprendre.

– Et si c'était un rêve naturel ?

Lestrade le regarda, halluciné.

– Les rêves naturels n'existent plus depuis quatre cents ans, Sherlock. Depuis qu'on a la puce.

– Si ma puce n'est pas défaillante, et que je suis simplement un Non-Rêveur... et que je fais des rêves naturels ? Ça pourrait être possible non ?

Il défiait bêtement Lestrade pour lui montrer qu'il était plus intelligent qu'il y avait déjà pensé à tout ça. La solution était absurde parce qu'elle n'expliquait absolument pas les migraines, seulement les cauchemars. Être un Non-Rêveur ne faisait pas mal au crâne. Et d'après les archives, les rêves naturels n'étaient pas non plus douloureux.

Manifestement, le DI était perplexe. Il était habitué au cynisme du jeune homme et à son intelligence supérieure, mais pas à ce point-là.

– Laisse tomber. On verra le médecin demain, conclut Sherlock en soupirant.


Le lendemain soir, après la tombée de la nuit (ce qui n'était pas franchement recommandable dans quartiers qu'ils traversèrent, mais Lestrade était flic. Et son holster était bien visible. C'était drôle de voir que des décennies plus tard, on n'avait encore jamais rien inventé de mieux pour tenir quelqu'un à distance que la menace d'un flingue et de la mort), le DI entraîna un Sherlock à la fois apathique par l'ennui et surexcité par le manque de pilules derrière lui jusqu'à un bâtiment décrépi, probablement désaffecté depuis longtemps. Il y en avait des comme ça seulement dans les quartiers des plus pauvres Lambdas, dans la mégalopole. Juste avant de basculer dans le marché noir.

Pourtant, une fois passé le hall sombre et insalubre, Lestrade les mena à une pièce parfaitement propre et aseptisée, bien éclairée, et muni du strict minimum du matériel médical, dont une table d'opération. Sherlock déduisit immédiatement qu'il y avait ici un médecin qui exerçait. Un bon médecin. Un qui n'avait pas toutes les machines modernes et faisait encore tout à la main, mais qui le faisait dans la clandestinité, dans ces quartiers pauvres où parfois, soigner un enfant demandait un mois de privation alimentaire. Pas étonnant que la pièce soit aussi rutilante et qu'ils n'aient croisé aucun voyou sur le chemin : même les pires de malfrats respectaient ceux qui venaient les aider et les soigner. Voire les protégeaient, bien souvent.

Lestrade avait probablement dû avoir vent de cet endroit dans son job. Un flic plus zélé aurait fait appliquer la loi, fermer l'endroit et arrêter le praticien illégal, mais Lestrade n'avait pas mauvais fond, et il était hélas que trop conscient des vicissitudes de leur monde.

– Bonjour.

Sherlock se retourna si vite en direction de la voix qui venait de parler qu'il sentit ses cervicales craquer et son cou lui faire mal. Mais il n'en tint pas compte. De la sueur perlait de son front, et une violente douleur lui vrilla le crâne.

Cette voix...

– Qui êtes-vous ? demanda aussitôt Lestrade, une main posée instinctivement sur son arme.

L'homme qui venait de parler et d'entrer dans la pièce était petit, blond, il avait l'air aussi jeune que Sherlock voire plus mais plus que tout ça, ce furent ses yeux bleus foncés et la douceur infinie de son visage qui firent murmurer à Sherlock la phrase suivante, en plantant ses prunelles dans les siennes :

– On se connaît... non ?

Il ne savait pas pourquoi il disait ça, mais il le ressentait instinctivement, quelque part dans son cerveau, ses tripes, sa cage thoracique, même ses orteils semblaient se rétracter de douleur quand il parlait. Le corps de Sherlock était à l'agonie.

– Euh, non. Je ne crois pas. Je ne vous connais pas.

Il avait l'air franchement perplexe, sourcils froncés. Il était entièrement sincère en disant ne pas connaître Sherlock, pourtant ce dernier pouvait ressentir sa frustration. Lui aussi ressentait quelque chose, cette drôle de connexion entre eux, ce truc qui se produisait.

– Qui êtes-vous ? aboya de nouveau Lestrade, coupant court à leur échange.

– Le docteur Hudson m'a envoyé, répondit l'inconnu blond en levant obligeamment les mains pour prouver qu'il n'était pas dangereux. Je m'appelle John, je suis médecin, je suis là pour vous.

– Gamin, tu n'as même pas vingt ans ! renifla le DI, vaguement méprisant.

– En fait si. Il se trouve que j'ai vingt ans. Je suis médecin. Pas encore entièrement formé, je vous l'accorde, mais je travaille avec le Pr Hudson depuis toujours. Elle m'a envoyé ici.

Il y avait une certaine défiance dans sa voix, comme s'il refusait d'être jugé sur le seul critère de son âge. Sherlock était on ne peut plus d'accord avec lui.

– Je lui fais confiance, décréta Sherlock.

Il ne savait pas d'où lui venait cette certitude, mais c'était un fait.

Lestrade ôta lentement la main de son arme.

– Ok. Allons-y.

Le médecin ordonna à Sherlock de s'allonger, le déshabilla partiellement, et fit toutes les vérifications générales : tension, rythme cardiaque, pulmonaire, activité de la puce, analyse de sang préliminaire par piqûre du doigt. Bien sûr, Sherlock était en parfaite santé, même si le docteur John fronça les sourcils face aux résidus de ViCoMorph dans son sang. Sherlock grimaça face au regard victorieux de Lestrade, comme s'il avait eu parfaitement raison de le faire arrêter les pilules pendant vingt-quatre heures.

– Vous êtes en parfaite santé, décréta le médecin.

– Ça je sais, s'agaça Sherlock.

– Alors pourquoi demander une consultation non référencée ? Vous n'avez pas le profil des couples qu'on voit passer ici.

Lestrade eut un rougissement gêné, tandis que Sherlock explosa d'un rire franc et cristallin.

– Nous ne sommes en couple, corrigea le DI à un John parfaitement indifférent à l'information.

– J'ai des migraines, reprit Sherlock. Permanentes. Depuis ma naissance ou presque. Et extrêmement violentes. Et je rêve.

– Comme tout le monde.

– Je rêve toujours de la même chose. Et ma Puce...

– Va parfaitement bien, termina John à sa place.

Il avait les sourcils froncés de concentration mais ne paraissait pas surpris.

– Vous avez mal, actuellement ? demanda-t-il.

– Ce n'est rien de le dire, grimaça le génie.

Son crâne le lançait terriblement depuis qu'ils étaient entrés ici.

– Et là ?

Le médecin venait de poser ses mains fraîches sur le front de Sherlock et il appuyait avec deux doigts en un point précis. La douleur s'était aussitôt envolée.

– Non, répondit Sherlock, incrédule et émerveillé.

John continua sa palpation du crâne de son patient, ordonnant au passage :

– De quoi parlent les rêves ?

Sherlock haussa les épaules.

– Moi, plus vieux. J'essaye vainement de retrouver un homme, toujours le même. Je n'y parviens jamais. Il est une silhouette floue et indistincte. Il m'échappe toujours.

– Vous connaissez son nom ?

La question avait de quoi surprendre. Sherlock venait de dire qu'il ne l'atteignait jamais, qu'il n'était qu'une silhouette. La logique voulait qu'il ne le connaisse pas. C'était d'ailleurs ce qu'avait présumé Lestrade la veille.

– Je ne sais pas. Je crois. Mais je ne suis pas sûr. J'ai la sensation qu'il s'appelle James... James Wilson.

– Mmh. Quel âge a-t-il ?

– Ça dépend du mien. J'ai l'impression qu'il suit mon âge, environ.

– Et vous le voyez à tous les âges ?

– À peu près. De l'âge adulte en tout cas. Pas d'enfance. Ce qui exclut des souvenirs de jeunesse refoulés.

– Le décor ?

– Le décor ? répéta Sherlock.

Le médecin n'avait pas arrêté de palper son crâne durant toute la conversation et les migraines n'étaient pas revenues. Un vrai miracle. Sherlock avait l'impression de penser, penser réellement pour la première fois depuis des années, sans psychotropes pour l'y aider.

– Oui, le décor. Vous voyez un homme, mais autour de lui, de vous, est-ce toujours la même chose? Vous pourriez situer si vous êtes dans une salle, une pièce, une maison, une ville, à l'extérieur ?

Sherlock réfléchit un instant, s'autorisant ce luxe tout en continuant de sentir la pression des doigts du toubib. Il n'avait jamais été très tactile mais en cet instant précis, il aurait pu rester éternellement entre ces mains là l'apaisant.

– Je ne crois pas qu'il y ait le moindre décor. C'est plutôt... vide ?

– Mmm. Vous êtes également dans ces rêves n'est-ce pas ?

Sherlock acquiesça.

– En tant que spectateur ou acteur ?

De toute évidence, Lestrade ne comprit pas la question, mais Sherlock oui. C'était quelque chose qui l'avait déjà frappé.

– Acteur. Je ne surplombe pas la scène et je ne me vois pas moi-même en train de chercher. Je suis moi, dans mon corps, et je ne vois que lui.

– Alors comment savez-vous votre âge, si vous ne vous voyez pas ?

La question le désarçonna. Il ne s'était jamais demandé cela.

– Je ne sais pas. Je le sais, je... je le sens.

Bizarrement, la réponse ne parut pas l'étonner.

– Vous n'avez pas l'air surpris, nota Lestrade.

– J'ai déjà vu ça, marmonna le médecin.

Ils n'eurent pas le temps de s'extasier de cet état de fait. John venait de soulever les cheveux de Sherlock pour observer sa tempe. Ce dernier paniqua et voulut se dérober, mais l'autre main du toubib maintenait sa nuque fermement en place. C'était trop tard.

– Qu'est-ce qu...

Sherlock se dégagea d'un coup sec et ses cheveux retombèrent sur la peau juste derrière son oreille.

– Qu'est-ce qui se passe ? interrogea le DI, surpris par leur échange de regard glaciaux.

– C'est un Process, répondit John immédiatement, sans trembler.

Sherlock le regarda droit dans les yeux. Il ne cillait pas.

– QUOI ?

Lestrade, en revanche, était à proprement parler abasourdi.

– Il a la cicatrice caractéristique de l'opération. Juste derrière l'oreille.

– Sherlock, dis-moi que ce n'est pas vrai.

– Ce n'est pas vrai.

L'air bêtement soulagé de Lestrade fit lever les yeux au ciel du médecin et de son patient dans un bel ensemble.

– Évidemment que si, c'est vrai ! râla John. Il ment !

– Évidemment que c'est vrai, confirma Sherlock. C'est toi qui m'a dit de te dire que ce n'était pas vrai !

Rien que pour l'air de poisson rouge de Lestrade, finalement, ça valait le coup.

– Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?

– Tu ne l'as jamais demandé.

Lestrade eut l'air excédé quant à la réponse de son ami mais le plus intéressant fut la réaction du toubib. Sa manière de lever les yeux au ciel tout en ayant un léger sourire. C'était à proprement parler fascinant. Sherlock n'avait jamais vu ça.

– Mais sérieusement... Ton nom... Je...

– Holmes. Sherlock Holmes.

Finalement, Sherlock était plutôt content qu'il y ait un médecin dans la pièce. Lestrade avait l'air au bord de la syncope, et la présence de John ne serait pas négligeable s'il s'évanouissait.

– Pas... Scott ?

– Scott est mon troisième prénom. Et l'identité que j'utilise quand j'ai besoin.

– Mais... Pourquoi ?

– Pourquoi une fausse identité ? Parce que mon patronyme est un peu trop reconnaissable et que les Process sont ennuyeux à mourir. L'identité de Sherlock Scott me permet de vivre comme je l'entends.

Lestrade fronça les sourcils.

– Parce que tu as dit que ton vrai nom était Sherlock... Holmes ? Holmes comme...

– Holmes, comme le professeur Holmes ? La médecin mathématicienne la plus brillante de notre planète, qui a inventé la Procédure ?

– Holmes, comme Mike... Mycroft... Le dirigeant de la zone septentrionale centre ?

Lestrade et John avaient parlé exactement au même moment, et se regardèrent tous les deux, surpris de voir que l'autre aussi connaissait le nom bien connu de Sherlock, mais pour des raisons très différentes. Si ce dernier n'était pas vraiment surpris de la réplique de John (sa mère était vraiment connue et elle avait vraiment inventé la Procédure ou presque), celle de Lestrade le laissait complètement perplexe.

– Oui, c'est ma mère, répondit-il pour évacuer le premier sujet. Comment connais-tu Mycroft ?

Sherlock était toujours à moitié allongé sur la table d'examen, John debout à côté de lui, Lestrade un peu plus loin. Qui prit une délicate teinte écarlate en détournant le regard face à la question de Sherlock.

– Ben... ça fait des années que je le connais. Je... euh...

– Réponds, ordonna Sherlock, la voix glaciale, n'imaginant que trop bien la réponse.

– Il a débarqué genre trois jours après que tu aies participé à une de mes scènes de crime. Il m'a proposé de l'argent... pas mal d'argent... en échange de quoi je devais t'héberger, te nourrir, et te laisser m'aider à résoudre des enquêtes.

Sherlock ferma les yeux, humilié. C'était pire que ce à quoi il pensait. La mainmise de son frère sur sa vie était vraiment totale. Même le canapé qu'il squattait n'était pas offert de bon cœur, mais payé par son aîné. Ils avaient plusieurs générations à leur actif, avaient élevé leurs parents à tour de rôle quand ils subissaient la Procédure et que leurs enfants étaient adultes, et pourtant les habitudes de Mycroft avaient la vie dure.

Et Sherlock n'avait même pas idée de la suite.

– Je le revois régulièrement. Pour lui... donner des nouvelles. Je n'aurais jamais cru que c'était ton frangin... Je pensais que t'étais un repris de justice quelconque qu'il voulait surveiller et préférerait employer tes talents officieusement pour le compte du gouvernement plutôt que devenir un malfrat !

– Par pitié, gémit Sherlock, ne me dis pas que tu entretiens une relation de quelque nature que ce soit avec mon frère.

Il avait les yeux toujours clos et les joues rouges de honte, mais il avait correctement entendu le ton de la voix de Lestrade quand il avait dit qu'il continuait de voir Mycroft.

– Euh...

John laissa échapper un petit rire. Sherlock rouvrit les yeux. Écarlate n'était plus un mot suffisamment fort pour décrire la couleur des joues de Lestrade. Il était cramoisi.

– Non !

– On a peut-être couché ensemble une fois ou deux, marmonna le DI.

– Une fois ou deux, vraiment ? PAS sur MON canapé quand même ?

– Euh...

– Laisse tomber. Je ne veux pas savoir.

Lestrade détourna le regard, John sourit narquoisement et Sherlock se laissa tomber dramatiquement sur la couchette.

Il y eut un instant de flottement. Sherlock essayait de digérer le fait que son coloc était l'amant de son frère, Lestrade que Sherlock était un Process et le frère de son amant, et John attendait. Sans trop savoir quoi. Ils n'avaient absolument pas réglé le problème des rêves et des migraines de Sherlock. À part mettre à jour son secret, cet entretien n'avait eu pour l'instant aucun intérêt.

John s'apprêtait à dire quelque chose quand un bruit se fit entendre à l'extérieur de l'immeuble.

– On doit filer ! ordonna Lestrade, retrouvant ses réflexes de flics.

John et Sherlock ne se le firent pas dire deux fois. En deux trois mouvements, ils avaient tous les trois disparu dans des directions différentes. Avec plus de questions qu'ils n'en avaient en arrivant, et aucune réponse.


Sherlock retourna chez Lestrade au milieu de la nuit, dans le plus grand silence. Un léger ronflement s'échappait de la chambre, preuve que le DI avait réintégré ses pénates après leur séparation. Sherlock n'avait pas trop osé revenir plus tôt. Au final, Lestrade et lui n'avaient pas vraiment discuté de son statut de Process et il ne savait pas comment l'autre se situait pas rapport à ça... bien sûr, il couchait avec Mycroft et ne pouvait donc pas nier qu'il en fréquentait, de là à continuer de laisser dormir Sherlock sur son canapé...

Essayant précisément de ne pas penser à ce qui avait pu se produire sur le canapé, Sherlock se coucha discrètement. Les migraines étaient revenues. Il était épuisé. Il s'endormit aussitôt.

Quand il se réveilla, Lestrade était parti bosser. Un message sur la table indiquait que Sherlock avait intérêt à être là ce soir quand il rentrerait, qu'ils puissent discuter, ce qui fit sérieusement envisager à Sherlock de rentrer chez ses parents, au Manoir, pendant quelques jours.

Puis soudain son petit doigt vibra. Sa Puce lui indiquait qu'il avait un message. D'un numéro inconnu. Avec un soupir, il décida de le lire et le texte s'afficha immédiatement sur sa rétine :

Aujourd'hui - 17h - Hôtel de la plage - chambre 221.

On doit parler.

J.

Sherlock ne connaissait pas de personne en J à part le toubib d'hier. Bien sûr. Il avait lu la puce de Sherlock, et ainsi gagné le moyen de le contacter. Sherlock était curieux. Le message avait un drôle de ton. Le point de rendez-vous également. Sherlock aimait le danger et les choses qui sortaient de l'ordinaire. Et puis il avait de nouveau la migraine, et le médecin avait réussi à très efficacement stopper sa douleur la veille.

Souriant tout seul, Sherlock ordonna à sa puce de lui donner l'heure et regarda la réponse s'inscrire sur sa pupille. Il avait dormi une grande partie de la matinée et du début de l'après-midi, mais il avait encore du temps.

Ragaillardi par l'idée de cette entrevue, il se leva et entreprit de fouiller dans les placards de Lestrade pour trouver de quoi faire du thé.


L'hôtel de la plage tirait son nom du fait qu'il était en bord de la Tamise, et qu'il y avait très longtemps, la baignade y était possible et une plage avait été aménagée pour cela. Il n'y avait plus grand chose qui subsistait de cette époque et la façade défraîchie du bâtiment renseigna aussitôt Sherlock sur le pourquoi de ce point de rendez-vous : l'enseigne, discrète, mentionnait qu'il s'agissait d'un hôtel de courte durée. Ou love hôtel, comme ils étaient appelés dans le temps, pour les couples adultères et les autres.

L'avantage de ce genre d'établissement était que souvent, il était demandé à l'accueil des justificatifs d'identité sous format papier. Les hôtels habituels lisaient les puces, et transmettaient les informations au fichier central. C'était rarement le cas des love hôtels, qui veillaient à la discrétion de leurs clients... et accueillaient ainsi une population grandissante de malfrats et fraudeurs en tout genre. C'était le genre d'endroits, devenus si rares, où il était difficile de tracer la puce. Un lieu idéal pour une rencontre discrète. Très intéressant.

Sherlock entra, et eut la surprise de croiser un réceptionniste en chair et en os en lieu et place des automates habituels.

– Chambre 221, annonça-t-il sans hésiter.

– Pièce d'identité, lui répondit l'autre.

Sherlock lui tendit la fausse, fabriquée par ses soins, et qui mentionnait son identité de Sherlock Scott. Le réceptionniste ne sourcilla pas une seule seconde. Il la regarda pendant une poignée de secondes sans exprimer la moindre émotion, ne l'enregistra pas ni ne la scanna. Puis tendit une clé magnétique à Sherlock, procédé ancestral à l'ère où leurs puces ouvraient toutes les portes paramétrées pour chacun.

– Deuxième étage, aile B, sur votre gauche. Bonne après-midi monsieur.

Sherlock récupéra la clé et partit sans un mot.

La chambre était étrangement spacieuse, et plus confortable que ce à quoi s'était attendu le jeune homme. Des boîtes de préservatifs et de lubrifiant étaient disponibles. Sherlock trouvait drôle qu'après des siècles et des siècles, des vaccins disponibles pour toutes les maladies sexuellement transmissibles et une natalité maîtrisée, la seule protection réellement efficace à 100% contre les enfants fut un morceau de plastique ajustable, une véritable protection physique.

Un catalogue holographique précisait tous les sextoys et autres accessoires disponibles sur demande, et moyennant un supplément à régler à la sortie, alors que la chambre était bien souvent payée dès l'entrée.

Sherlock était un peu en avance mais il n'eut pas à patienter longtemps : l'homme qu'il attendait, et qui s'avéra bien être John, arriva peu de temps après. Il avait à peine eu le temps de s'allonger sur le lit et de frotter ses tempes douloureuses.

– Bonjour.

Le ton de sa voix était parfaitement amical. Il était habillé de manière moins formelle que la veille (où il avait manifestement voulu se faire passer pour plus âgé que ce qu'il était et mieux asseoir sa position de médecin), et Sherlock nota en son for intérieur que même s'il était petit pour un homme, il dégageait une impression de sérénité et d'assurance qui donnait envie de lui faire confiance pour se faire protéger.

Il n'avait dit qu'un seul mot et pourtant de nouveau sa voix évoqua en Sherlock quelque chose, provoquant une réaction épidermique.

– Bonjour. Tu as demandé à me voir ? Joli choix de lieu.

Le médecin était clairement mal à l'aise, ça se voyait à la délicate couleur rosissant de ses joues et son dandinement d'un pied sur l'autre. Sherlock, pourtant physiquement en position d'infériorité assis sur le lit, dominait la conversation avec un sourire narquois. Manifestement, voir son interlocuteur ainsi confortablement installé sur un lit à pur but sexuel (et résolument immense) le gênait.

– Mm. Oui. Tu m'as demandé hier si on se connaissait.

Sherlock acquiesça. Il ne savait pas pourquoi mais il avait ressenti la nécessité de poser la question.

– Je ne te connais pas. Je ne sais pas si tu me connais...

– Je ne crois pas.

– ... mais je fais toujours les mêmes rêves, moi aussi, depuis toujours. Je cherche quelqu'un dans mes rêves.

Sherlock était soufflé. À son humble connaissance (et sa mère travaillait sur la Procédure, son frère au gouvernement, ce qui en faisaient deux personnes excellemment bien placées pour connaître toutes les anomalies de leur monde), personne ne souffrait du même phénomène que Sherlock. Et le premier médecin qu'il consultait illégalement avait les mêmes symptômes que lui ? C'était presque trop beau pour être vrai. Et Sherlock était d'un naturel méfiant.

– C'est vrai ?

– C'est moins précis que ce que tu m'as raconté. Peut-être moins fréquent également. Mais ça ressemble à ce que tu m'as décrit. Et il n'y a pas que ça...

Il se rapprocha du lit, toute gêne envolée, suffisamment proche pour que Sherlock puisse le voir dans les moindres détails : la pureté de ses yeux bleus, l'or de ses cheveux blonds, la douceur de ses traits. Il fit un quart de tour et tendit le cou, repoussant ses courts cheveux. Juste derrière son oreille, parfaitement identifiable, la cicatrice était là.

– Je ne suis pas un Process. Je suis orphelin. La professeure Hudson m'a recueilli et élevé depuis que je suis tout bébé. Elle m'a tout appris. Mais ce n'est pas une Process, elle non plus. Je ne lui ai jamais montré. Je n'ai jamais osé. Je ne sais pas si elle sait mais... je voudrais juste comprendre et... tu as mal à la tête ?

La révélation était du genre suffisamment énorme pour faire fonctionner le cerveau de Sherlock à plein régime et effectivement lui donner la migraine. Son geste instinctif de se masser les tempes n'avait pas échappé à son interlocuteur.

– Laisse-moi faire, proposa-t-il en avançant les mains.

Il s'assit à côté de Sherlock sur le lit et sans même l'avoir prémédité, le génie tendait déjà sa tête en direction des mains bienfaitrices qui l'avaient tant apaisées la veille.

L'effet fut aussi rapide et efficace que la dernière fois et Sherlock laissa échapper un soupir de soulagement.

Il perçut plus qu'il ne vit le sourire satisfait de John et ferma les yeux, sous l'effet du massage qu'il lui prodiguait.

Quand il les rouvrit, sa migraine était un vieux souvenir et le corps de John était désormais si proche du sien qu'il ressentait la chaleur qu'il émettait.

Ses yeux tombèrent dans les pupilles qui lui faisaient face, illuminées et brillantes, animée par une lueur que Sherlock n'avait jamais vu chez quiconque. Dans son ventre brûlait un feu jamais ressenti.

Sur son crâne, les mains de John étaient toujours là et migraient doucement. Pour venir se poser sur ses joues, dessiner le contour des pommettes, doucement, tendrement. Sherlock ne savait même plus dire si c'était lui qui tremblait sous la caresse ou si c'était les doigts posés sur lui. Sans doute les deux. Il n'avait jamais ressenti quelque chose de similaire. Il n'avait jamais, au cours d'aucune de ses vies, eut envie de se lier à quelqu'un, n'avait jamais éprouvé d'attirance pour quiconque. Mais cette fois-ci, tout était différent. La pensée lui paraissait sale et contre nature, mais il avait le sentiment que s'il arrêtait de toucher cet homme, s'il ne le caressait pas de partout, il allait en mourir.

Ce fut totalement instinctivement et expérimentalement qu'il pencha son visage et effleura, de ses lèvres, celles de John. À peine l'effleurement d'un papillon. Et pourtant le monde explosa dans leurs veines.

On ne pouvait même pas qualifier cela de baiser, tellement ce fut furtif... Mais la deuxième tentative, assurément, l'était. Les lèvres de John se pressèrent contre celles de Sherlock, intensément et passionnément, les épousant parfaitement, mordillant et caressant de la pointe de sa langue, quémandant l'entrée.

Dans un souffle, haletant, Sherlock l'autorisa. Et oublia jusqu'à son nom, tandis que la langue de John venait chercher et caresser la sienne. Ils s'embrassèrent encore et encore, jusqu'à ce que le souffle vienne à leur manquer, et qu'ils se détachent, haletant, front contre front. Leurs joues étaient rouges, leurs yeux brillants, et Sherlock, à sa grande surprise, se rendit compte que ses mains avaient crocheté le cou de John.

Ils auraient pu encore s'arrêter là. Mais ils n'en étaient pas capables. Le regard qu'ils se lançaient était trop brûlant pour ça. Sherlock fut le premier à recommencer à bouger, pour mieux se pencher sur le visage de son l'autre, et l'embrasser de nouveau, s'appuyant de tout son poids sur son corps.

John obéit immédiatement. Complaisamment, il se laissa tomber dos sur le matelas, tendant son corps vers celui de son futur amant, extrêmement conscients tous les deux des aspérités du corps de l'autre.

Une fois John couché sous lui, Sherlock recommença à l'embrasser passionnément, dessinant de ses lèvres et de sa langue le moindre recoin du visage émerveillé et exhalant des soupirs concupiscents, mordillant l'oreille, embrassant les tempes, soufflant sur la pomme d'Adam, caressant la cicatrice derrière l'oreille.

John gémissait désormais sans retenue, emplissant la pièce de sons hautement érotiques. Il n'était pas non plus en reste de leurs indécentes activités, puisque tout en se laissant embrasser avec ferveur, il avait envoyé ses mains à l'aveuglette à la conquête du corps de Sherlock et cartographiait lentement le résultat. Il avait ainsi touché son amant dans des endroits parfaitement innocents dont ce dernier ne soupçonnait même pas l'intimité, partagé avec une telle passion qui les submergeait.

Sherlock arrêta soudain ses baisers pour mieux regarder le corps en sueur et en feu sous lui, braquant ses yeux clairs dans ceux qui lui faisait face. Sa bouche souffrait de mots étranges qu'il voulait dire, qui se bousculaient et qui ne franchissaient pas ses lèvres. Une petite part de son cerveau l'informait que ce n'était pas normal. On n'embrassait pas ainsi un parfait inconnu. On ne se jetait pas ainsi sur un parfait inconnu. On ne brûlait pas de dire je t'aimais je t'aime je t'aimerai à un parfait inconnu. On ne connaissait pas par cœur les points sensibles du corps d'un parfait inconnu.

Et pourtant Sherlock lisait dans les prunelles qui lui faisaient face le même désir ardent, la même révérence. Ce n'était pas un acte de sexe bestial entre deux hommes en manque dans un hôtel, sans trop savoir qui était l'autre mais souhaitant simplement une bonne baise. C'était bien plus que ça, c'était gouverné par quelque chose qu'ils ne maîtrisaient pas, qui les dépassaient totalement, et les consumaient.

Et ils sautèrent à deux pieds dans cet inconnu, ce feu ardent.


Mais ils le firent lentement, avec tendresse. John se redressa sur les coudes, puis en position assise, et fit glisser une main sur les boutons de la chemise de Sherlock, les ouvrant un à un. En temps normal, les vêtements des deux hommes incluaient les fibres intelligentes, qui permettaient de récolter un nombre infini de données, du taux de salinité de leur sueur au pic de leur température corporelle et s'ajustaient en conséquence pour offrir un confort optimum. Ils avaient également la fonctionnalité de s'ouvrir automatiquement pour déshabiller leur propriétaire quasi immédiatement quand celui-ci le désirait. La tentative de John pour ouvrir les boutons aurait donc dû avoir comme effet de tous les ouvrir, commandés par le tissu intelligent, mais ce ne fut pas le cas. Sherlock ne savait pas si c'était à cause des brouilleurs de puce de l'hôtel qui parasitaient également les signaux des vêtements, ou bien si c'était tout simplement la fascination émerveillée qu'il ressentait à voir cette main brunie dessiner son torse qui bloquait inconsciemment les fibres intelligentes.

Toujours était-il qu'un par un, les boutons s'ouvraient et John écartait un peu plus se chemise, caressant de la pulpe de ses doigts le torse pâle. La peau de Sherlock était brûlante et frissonnait de plaisir. Quand John eut entièrement fini, et parcourut doucement le chemin de poils qui menait a son pantalon, avant de revenir s'intéresser au mamelon droit et le titiller lentement, Sherlock se sentait déjà au bord du gouffre. Ce fut pire encore quand son amant rajouta sa bouche, et s'amusa à mordiller et suçoter les tétons durcis, l'un après l'autre, ne laissant jamais l'autre sans stimulation grâce à sa main. Sherlock gémissait sans retenue, paupières closes, tête rejetée en arrière, et la sensation que l'intégralité de son sang se trouvait à un seul et même endroit.

Il sentit à peine qu'il tombait en arrière sur le matelas, vaincu par les sensations qu'il ressentait. En revanche, ce qu'il perçut très bien, ce fut le mouvement des mains qui dégrafa l'attache de son pantalon, engloba ses fesses, fit glisser vêtements et sous-vêtements plus bas.

En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, Sherlock était presque entièrement nu, avec seulement sa chemise ouverte flottant sur ses hanches, et John, encore parfaitement habillé, le contemplait avec un air de pure luxure qui n'aurait pas dû exister en ce monde. Sherlock tendit vaguement les mains dans sa direction pour le déshabiller à son tour, mais avant même qu'il puisse l'atteindre, une onde de plaisir traversa son corps et ses bras retombèrent sur le matelas comme un pantin désarticulé : l'orifice buccal de John venait de se refermer sur sa verge et il suçait comme s'il avait fait ça toute sa vie, avec une dextérité telle que Sherlock faillit en jouir sur le champ. Son vît était dur comme la pierre, lui faisait presque mal, et la langue tourbillonnant de la base au gland en laissant de longues traînées humides lui apportait une sensation incroyable.

– Je... je...

Il était incapable de faire une phrase.

– John ! hurla-t-il soudain.

La langue câline venait de trouver ses bourses pleines et les lèvres jouaient avec. Ce fut un miracle s'il ne jouit pas à cette seconde précise.

– Je veux te... réussit-il à amorcer.

– Oh oui, ronronna John en réponse. Je le veux aussi. Et tu vas le faire.

Il avait relâché Sherlock de sa bouche, mais continuait de le masturber doucement de sa main, tout en rivant ses yeux aux siens. Et commença lentement à se déshabiller. Sherlock l'aurait volontiers fait lui-même, mais il trouvait le strip-tease lent et aguicheur bien plus érotique.

À chaque centimètre de la peau dévoilée, Sherlock le dévorait des yeux. Il était magnifique. Là où le jeune génie se savait objectivement maigre, John était tout en chair et en muscles, une nuée de poils blonds sur le torse et des abdominaux bien dessiné. Quand il se retourna pour enlever son pantalon, et que Sherlock put à loisir admirer ses fesses, il se sentit même baver.

Ce qui n'était rien en comparaison à ce qu'il ressentit quand finalement, John revint vers lui dans toute sa glorieuse nudité, verge dressée et tendue, sourire timide et doux aux lèvres, et la plus belle chose que Sherlock avait vue au monde.

Il se redressa aussitôt pour aller capturer ses lèvres, le poussant à s'allonger contre lui, imbriquant leurs deux corps l'un contre l'autre, sans jamais cesser de s'embrasser. Et de les masturber tous les deux, d'une main experte. La sensation de leurs deux sexes joints qui suintaient et se frottaient l'un contre l'autre était extraordinaire.

– Il faut qu'on se dépêche, murmura John.

Sherlock acquiesça. Ils avaient peut-être vingt ans et la capacité de recommencer à bander facilement, mais ils sentaient de manière confuse, l'un et l'autre, qu'ils devaient jouir ensemble, l'un dans l'autre.

L'avantage d'être dans ce type d'hôtel fut que Sherlock n'eut qu'à tendre la main pour attraper le lubrifiant, n'importe lequel qui traînait là. John le contempla d'un air indescriptible de pur désir quand Sherlock l'obligea d'une douce pression sur les épaules à se coucher sur le dos, et caressa pour la première fois l'intégralité de son corps avec révérence, et finalement en arriva à sa verge, ses bourses, sur lesquelles il ne s'attarda pas. Il avait bien mieux à faire plus bas.

– Je suis prêt, lui affirma John alors que Sherlock caressait sans oser pénétrer de son doigt lubrifié. Vas-y.

Sherlock n'avait pas beaucoup de points de comparaison pour les relations sexuelles, et les rares qu'ils avaient connu avaient été sous ViCoMorph, mais jamais il n'avait connu cette communication facile et naturelle, qui n'ôtait rien à l'intensité et la luxure du moment.

– Ok, acquiesça-t-il en poussant expérimentalement son index.

John, à sa grande surprise, ne se tendit pas, mais au contraire se détendit et accueillit un peu plus profondément le doigt de Sherlock dans son fondement. Ce qui encouragea celui-ci à aller encore plus loin, et, bientôt, un deuxième doigt rejoignit le premier, glissant doucement grâce au lubrifiant.

Et quand Sherlock, par pur hasard, découvrit ce point merveilleux et masculin, John laissa échapper un long gémissement sonore, accompagné d'un halètement.

– Oh Dieu, viens, viens plus vite, supplia John.

Sherlock ne se fit pas prier, et rapidement, ajouta un troisième doigt, des mouvements de ciseau et John fut prêt, haletant, suppliant, yeux clos et larmes de plaisir au coin des yeux, que Sherlock cueillait de sa bouche et embrassait avec passion.

– Tes vaccins sont à jour ? murmura Sherlock en se plaçant entre les jambes de John, allongé sur le dos, jambes repliées sur la poitrine.

– Oui. Je suis élevé par un toubib. Toi aussi ?

– Oui. Toujours. Je suis un Process.

C'était de la folie que de se faire confiance simplement sur la base d'une affirmation, mais aucun des deux n'avaient envie d'un préservatif pour s'éviter une infection sexuellement transmissible, alors que leurs vaccins à jour les protégeaient de cela.

Sherlock hocha la tête en signe d'acquiescement, et John lui répondit de même. Il aurait voulu ajouter quelque chose, lui demander de lui dire s'il avait mal, mais il n'osa pas. Son amant avait l'impression de lire tellement de choses dans ses yeux.

Lentement, Sherlock posa une des jambes de John sur son épaule, et l'autre au niveau de sa taille, re-lubrifia son sexe, et s'aligna.

– Vas-y, souffla John, mi-ordre, mi-supplique.

Et Sherlock obéit, lentement. Centimètre par centimètre, il s'inséra dans le corps de John, guidé par ses soupirs et ses gémissements, laissant échapper son plaisir en miroir, lui aussi, jusqu'au moment où ils ne firent plus qu'un, et qu'ils se regardèrent. Et qu'ils partagèrent. Quoi, ils étaient incapables de le dire, mais ils pouvaient le ressentir jusqu'au fin fond de leurs os, de leurs veines, de leurs muscles, de leur sang.

Doucement, puis plus intensément quand il vit que John accompagnait ses mouvements, Sherlock bougea, et rapidement, la sueur baigna leurs corps et la pièce se fit l'écrin de leurs murmures, leurs gémissements et leurs grognements, d'autant plus intense quand Sherlock se saisit de la verge de son amant et le masturba au même rythme que ses coups de butoirs.

Puis leurs gémissements se transformèrent en cris, qui se transformèrent en le nom de l'autre, les pupilles dilatées rivées dans celles de l'autre, et Sherlock se sentit au bord de la rupture.

– Je... exhala John, à bout de souffle, et Sherlock comprit.

Dans un dernier mouvement, un dernier cri, une dernière torsion de la main, il sentit son orgasme déferler dans son corps, et jouit, entraînant avec lui John sur l'autre rive, traversant le voile du plaisir, leurs peaux frissonnant.

Mais en même temps que le plaisir, ils sentirent une vague de douleur s'abattre sur leurs crânes, et le gémissement que laissa échapper John n'avait plus rien du bonheur : c'était de la pure douleur, et Sherlock le comprenait. Un voile obscur était tombé sur ses yeux et lui vrillait les tempes.

Il sentit John partir. Il n'eut que le temps de se retirer et venir s'allonger à côté de lui qu'il s'évanouit à son tour.


Sherlock fut le premier à se réveiller, l'esprit embrumé, la tête lourde et la bouche pâteuse. Pour un peu, il aurait pu croire qu'ils avaient été drogués, mais à part via le lubrifiant, l'hypothèse n'était pas crédible. Et comme ils n'avaient pas bougé, ni de la chambre, ni de position, cela manquait de logique.

– John, murmura-t-il en voyant le corps toujours couché à côté de lui, inanimé.

Les yeux clos, la respiration sifflante, le teint pâle et crayeux, l'homme ne paraissait pas en grande forme et Sherlock paniqua.

– John, non John, ne m'abandonne pas, pas encore, John ne meurs pas, je t'aime, je t'aime, ne pars pas, ne m'abandonne pas, je t'aime, je t'aime !

Oubliant ses membres gourds et la nausée de son estomac, il s'était précipité sur le corps sans réaction de son amant et le pressait contre lui, le secouant un peu trop violemment, paniqué à l'idée de n'en obtenir aucune réaction.

– Sh... Sher... lock ? marmonna soudain une voix. Amour ?

Le soulagement du génie fut total et immédiat : il était vivant. Peut-être un peu sonné et malade, mais vivant.

– Je suis là, Amour, répondit-il.

John ouvrit alors les yeux, lentement et péniblement, et sur son visage toute la souffrance s'envola lorsqu'il vit le faciès souriant de Sherlock. Sa bouche se fendit d'un large sourire, et ses yeux s'illuminèrent.

– Je suis là, répéta Sherlock.

– Je suis là, lui fit écho John.

L'instant d'après, ils s'embrassaient comme s'ils étaient les derniers hommes sur terre.

– Il faut qu'on parle, souffla John.

Ils s'étaient confortablement installés sous les draps, l'un contre l'autre, sans jamais vraiment cesser de s'embrasser et dévorer l'autre du regard comme ne croyant pas qu'il puisse être réel.

– Si tu as fait à moitié autant de rêves étranges que moi durant notre évanouissement, je pense que oui, reconnut Sherlock.

– J'avoue ne pas comprendre. Pas tout. Je... je croyais que les Process ne conservaient pas leur mémoire.

– C'est le cas. On garde une mémoire de mémoire, qui nous permet de réactiver plus facilement nos connaissances et compétences, mais les détails de nos vies antérieures disparaissent complètement lors de la Procédure.

– Alors POURQUOI on se souvient ? Parce que c'est bien de cela dont il s'agit, n'est-ce pas ? Tu étais un Process. Nous nous sommes connus dans ta vie précédente, et j'ai bénéficié de la Procédure moi aussi. Mais les rêves... tes migraines...

– Étaient des symptômes de notre inconscient qui essayait de se rappeler.

– Mais c'est impossible !

Sherlock était entièrement d'accord avec lui : il avait vécu la Procédure plusieurs fois, était officiellement âgé de vingt ans, mais avait réellement commencé son existence des décennies auparavant, même s'il n'en conservait aucun souvenir, à part les lettres, mots et notes internes que les Process s'auto adressaient d'une vie à l'autre. Parce que conserver le coffre à la banque et la maison ne servaient à rien si on perdait dans l'entreprise les codes de déverrouillage, programmé sur la Puce.

– Oui... c'est impossible. Et pourtant le fait est là. Je te connais. Tu me connais. Et...

– Et tu m'aimes. Et je t'aime, déclama tranquillement John d'un ton tranquille.

Sherlock rougit. Il n'avait pas l'habitude de cela. Même si son cerveau lui disait tout l'inverse, lui rappelant des images d'eux, à quarante, cinquante, soixante ans, ensemble, aimant, aimés. Cachés.

– Mon Dieu, murmura John. Tu es encore plus beau quand tu rougis à vingt ans qu'à cinquante. Et pourtant Dieu seul sait que je t'aimais déjà.

Ce qui ne fit que faire rougir Sherlock un peu plus. Il aurait aimé rendre les mots doux, y répondre, mais il ne savait pas faire et se sentait gauche et maladroit. Mais le plus beau était que John semblait ne rien attendre en retour, comme parfaitement conscient de qui était son amant. Ce qui n'avait aucun sens. Ils s'étaient réellement rencontrés la veille seulement ! Et pourtant Sherlock savait, au plus profond de lui, qu'il le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même.

– Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda John.

Une partie de Sherlock était tentée de répondre « rien », et recommencer à faire l'amour, à vivre ensemble, cachés, parce que les Process et les Lambdas n'étaient pas fait pour se mélanger, et que leur relation avait été, était encore, contre nature. Mais il savait que ce n'était pas une solution. Ils en arriveraient de nouveau à plus de quatre-vingt ans, John avec le risque de mourir à tout instant, Sherlock se préparant à la Procédure, pour recommencer un nouveau pan de son existence... sans John. Et même s'il oubliait tout, encore une fois, il ne voulait pas d'une vie où il survirait après avoir abandonné son compagnon.

Alors soit ils pouvaient espérer que la Procédure deviendrait accessible à tous, soit parvenir à faire inscrire John sur le registre et de nouveau en faire un simili-Process, mais ils ne savaient même pas comment ils avaient fait la première fois.

Ou bien, ils affrontaient la situation.

– Commençons par le Pr Hudson. C'est elle qui t'a élevé. Elle qui t'a envoyé vers moi. Et, je ne sais pas pour toi, mais elle est présente dans mes souvenirs.

John hocha la tête.

– Dans ma mémoire, elle a quarante-cinq ou cinquante ans. Ce qui est compatible avec les soixante-dix ans qu'elle a aujourd'hui, puisqu'on a vingt ans.

Sherlock hocha la tête.

– Et bien sûr, le fait qu'elle soit médecin spécialisée dans la Procédure est un bonus, poursuivit John.

– Quoi ?

– C'est elle qui me l'a dit. Aujourd'hui elle est à la retraite, elle bosse bénévolement pour les plus modeste ou illégalement, comme je t'ai rencontré, mais y'a dix ans, elle était l'un de médecins les plus réputés de la Procédure.

– C'est évident... murmura Sherlock. Si, comme je le pense, tu as subi la Procédure illégalement...

– Il nous fallait une complicité interne, compléta John. Je suis d'accord. J'y ai pensé aussi.

Ils se sourirent. Il y avait quelque chose de fantastique et merveilleux dans le fait d'essayer de résoudre un puzzle, une enquête, un mystère, dont ils étaient le centre. Sherlock se sentait exalté, plus vivant que jamais, et il réalisa soudain que cela faisait des heures et des heures qu'il n'avait pas pris de pilules. Depuis qu'il avait su qu'il partait rencontrer John.

Mieux encore, il n'avait pas la moindre migraine. Étaient-elles définitivement parties parce qu'ils avaient libéré sa mémoire, ou bien était-ce lié à la présence de John, blotti contre lui, Sherlock n'en savait rien, mais c'était fantastique de pouvoir réfléchir sans souffrir.

– Allons-y, décréta-t-il en se levant du lit et en tendant sa main, paume offerte.

Il était nu comme au premier jour, et pourtant il s'en fichait. Et quand John prit sa main avec un doux sourire, ils réalisèrent à quel point ce simple geste leur était familier. Il ne se souvenait pas exactement de tout, mais ce genre de choses avait dû être leur quotidien.


Ils mirent un certain temps à se préparer. La douche, commune, pour se rafraîchir et se laver des traces de semence séchées, fut loin d'être aussi efficace que lorsqu'ils étaient seuls, puisqu'ils ne pouvaient pas s'empêcher d'embrasser et caresser l'autre à chaque occasion.

S'habiller fut à peu près aussi dur, puisque John insista pour aider Sherlock, mais qu'au lieu de boutonner la chemise, il faisait le travail inverse en lui tirant la langue et en riant. Quand enfin, ils furent décents, Sherlock avait mal aux zygomatiques tant il avait souri bêtement, et John se plaignait de douleurs abdominales à force de rire, et ils étaient stupidement heureux.

– L'heure ? demanda Sherlock à sa Puce, qui resta bêtement muette.

– Brouilleur, rappela John. Je ne sais pas combien de temps on est restés là, mais à mon avis, on doit nous attendre.

Il n'avait pas tort. Une fois sortis de l'hôtel et du champ d'action du brouilleur, ils constatèrent que non seulement la nuit était en train de tomber, mais que leur Puce débordait de messages. Enfin, John en avait deux, du Pr Hudson, qui lui demandait à quelle heure il rentrait, et s'il serait là pour dîner. Sherlock en avait une douzaine, Lestrade de plus en plus désespéré qui voulait lui demander de l'aide sur une enquête puis qui, constatant que le génie ne répondait pas, s'inquiétait qu'il soit dans un squat en overdose. Mycroft venait ensuite, probablement contacté par Lestrade, annonçant à son frère que s'il ne donnait pas signe de vie, il retournerait Londres, la Zone Septentrionale Centre, et la Terre entière s'il le fallait pour le retrouver. Sa mère enfin, parfaitement détendue, lui demandait s'il venait toujours dîner demain soir.

– Tu ne réponds pas ? demanda John en voyant Sherlock souffler d'un air exaspéré à chaque nouveau message, dont il lui exposait brièvement la teneur au fur et à mesure qu'il le lisait sur sa rétine.

– Non. Si je le fais, Mycroft va immédiatement détecter la localisation de ma Puce et on va le voir débouler dans les dix secondes. En ne disant rien, on peut espérer qu'il soit en réunion et ne verra sur ses radars que ma puce est revenue que dans longtemps...

– Si mes souvenirs de ton frère sont bons, cette hypothèse est parfaitement irréalisable non ? sourit narquoisement John.

Sherlock eut un demi-sourire.

– Exactement.


Ils firent le trajet jusqu'à chez John dans un silence confortable, leurs mains liées les protégeant bizarrement des migraines, et le corps réchauffé par la proximité de l'autre. C'était une sensation étrange que ce sentiment d'avoir toujours connu quelqu'un qu'on avait rencontré la veille, mais c'était ce qu'ils ressentaient, et ils en étaient heureux.

Quand enfin, ils arrivèrent chez John et qu'il scanna sa puce pour déverrouiller le logement, ils prirent du même mouvement une grande inspiration, avant de se jeter à l'eau et franchir le seuil.

– Martha ? Tu es la ? Je suis rentré ! annonça John d'une voix forte.

Il y eut d'abord un silence, puis du bruit dans la cuisine, et une voix.

– John mon garçon, enfin ! J'ai fait des scon...

Une petite dame toute ridée, en crinoline violette, un tablier autour des hanches et les mains pleines de farine (elle devait cuisiner comme dans l'ancien temps, à la main) venait d'apparaître en provenance du fond de la maison et s'immobiliser en les voyant tous les deux, main dans la main.

– Oh Sherlock ! John ! Mes garçons !

Et elle fondit en larmes, les entraînant dans une étreinte à trois, à laquelle ils ne comprenaient pas grand-chose. Au moins étaient-ils sûrs d'une chose : elle les connaissait, et depuis longtemps. Ils avaient eu entièrement raison de venir la voir.


Quand enfin, elle les lâcha, ils avaient à peine eu le temps de lui dire que oui, ils se souvenaient... à peu près de leur vie passée. Mais la plupart des détails échappaient encore à leur mémoire, et même s'ils avaient compris le puzzle dans sa globalité, ils avaient besoin d'informations sur le schéma précis.

– Bien sûr, bien sûr ! Je vais vous chercher vos lettres !

Et elle fila au fond de la maison en les laissant encore plus perplexe.

– Viens, murmura John en tirant sur la main de son amant qu'il n'avait pas lâché.

Il l'emmena au salon, où ils s'installèrent sur le canapé confortable (bien plus que celui que Sherlock squattait chez Lestrade) et patientèrent.

– Tu as grandi ici ? demanda Sherlock.

– Oui. Martha m'a adopté quand j'étais bébé. Et elle n'avait jamais voulu me dire qui étaient mes parents. Je comprends maintenant pourquoi. J'imagine que si j'avais tapé leurs noms dans le Fichier Central pour les identifier et que j'avais vu qu'ils étaient morts depuis plus de quarante ans...

Sherlock eut un pauvre sourire.

– Te faire bénéficier de la Procédure ne t'a pas apporté que des avantages, s'excusa-t-il.

John haussa les épaules.

– Je l'ai fait en connaissance de cause, Sherlock. Nous l'avons fait en connaissance de cause.

Le docteur Hudson revint à ce moment-là avec deux enveloppes, cachetées à la cire noire.

– Du papier ? s'étonna John.

Le papier était une matière parfaitement archaïque, à l'ère des hologrammes et de la Puce.

– Je ne m'en souviens pas, répondit aussitôt Sherlock, mais si je ne me connais pas trop mal, c'est moi qui ait dû exiger ce procédé. Parce qu'à notre ère, l'écriture manuelle, la signature manuscrite et le cachet à la cire avec nos empreintes digitales est probablement la seule chose qu'on ne peut pas imiter.

Et pour parfaire ses dires, il plaça son majeur sur le cachet de cire, là où son doigt s'était brûlé vingt ans auparavant pour sceller définitivement la lettre et former son empreinte digitale. La cire, digitale et connectée, émit un bip de contentement et se brisa.

– Je suis heureuse de voir que tu es toujours aussi brillant, mon garçon ! le félicita Mrs Hudson, les yeux toujours aussi humides d'émotions.

John apposa son doigt lui aussi, et avec la même facilité, déverrouilla le système archaïque.

– Avant que vous ne lisiez, je dois quand même vous dire quelque chose. Vous savez ce que sont les Process n'est-ce pas ?

– Bien sûr. Les gens qui ont subi la Procédure, répondit John de son air de bon élève.

– Et ce qu'est la Procédure, donc ?

– C'est le nom commun pour désigner les deux opérations chirurgicales, la première de clonage de cellules pour générer un embryon et un bébé parfaitement conforme au corps précédent, identique jusqu'aux empreintes digitale et longueur d'onde de la Puce. La deuxième étant le transfert de l'âme de la personne ayant atteint l'âge de fin de vie par le biais de la capture des signaux de son cerveau, copiés et réimplantés dans le corps de l'embryon devenu bébé. Une nouvelle vie, suite de la première, commence alors, à ceci près que le sujet n'a plus sa mémoire, mais seulement la mémoire de sa mémoire.

– Exactement, approuva la vieille dame. Vous savez donc que vous n'êtes, ni l'un ni l'autre, des vrais Process ?

Il y eut d'abord un silence, avant que Sherlock, après un regard à John, ne reprenne la parole.

– Je suis un Process. Je l'ai toujours été. Ma mère a inventé la Procédure ou presque. J'ai subi plus de cycles que je ne pourrais en compter. Mycroft et moi renaissons à six ans d'écart tous les cycles depuis toujours, et nous élevons nos parents à tour de rôle quand leur cycle les fait redevenir enfant. J'ai parfait mes connaissances en chimie. J'ai inventé des composants et des formules par dizaines, certaines qui ont aidé des milliers de personnes. D'autres qui n'ont servis qu'aux junkies dans les squats. J'ai inventé mon métier de détective consultant. Je parle couramment douze langues. Et puis il y a eu John.

– Je suis un Lambda. Mes parents exerçaient le métier d'ingénieur, tout comme ma sœur, qui a trouvé le moyen de fâcher toute la famille en devenant alcoolique. J'ai été médecin toute ma vie durant. J'ai toujours vécu à Londres, sans jamais faire de vagues. Et puis il y a eu Sherlock.

La vieille dame les regarda en souriant.

– Exactement. C'est ce que vous étiez. Et puis vous avez subi la Procédure à l'issue de votre dernière vie, et les choses ont changé. Ayez bien ça à l'esprit. Vous n'êtes plus un Process ou un Lambda. Vous êtes devenus des Immortels. Vous avez votre mémoire. Techniquement, vous pourriez désormais vivre réellement éternellement. Des Immortels.

Et sur ce, elle les laissa à leurs lettres. Ils ouvrirent alors leurs enveloppes respectives, et, après un regard échangé, en sortirent la petite liasse de papier qu'elles contenaient et attaquèrent leur lecture.

– Je vais faire du thé ! annonça la vieille dame.


Quand ils eurent achevé leur lecture, malgré la présence de l'autre, ils avaient tous les deux une sacrée migraine. Ce dont ils s'étaient souvenus était certes le plus important, l'autre, mais bien peu face à une vie entière de souvenirs communs consignée dans les grandes lignes par écrit, et leurs têtes bourdonnaient des mots qu'ils avaient écrits dans leur vie précédente. Ils acceptèrent avec soulagement la tasse de thé relaxante que leur proposait la vieille dame, avant de faire le point. Ils avaient besoin d'être en phase avec eux-mêmes.

– Tu avais quarante ans, commença Sherlock.

– Toi trente-six.

– Tu étais médecin.

– Toi détective consultant.

– Tu t'étais engagé dans une drôle d'histoire avec une femme qui était elle-même engagée dans une drôle d'histoire avec un parrain du crime. Ça s'est mal passé pour ton épaule.

– Tu étais là pour m'interroger à la sortie de mon opération chirurgicale.

– Que j'avais brillamment menée, ajouta le docteur Hudson.

– Tu étais innocent.

– Tu étais un sacré enculé.

– Tu avais besoin d'adrénaline.

– Tu étais magnifique.

– Tu étais un Lambda.

– Tu étais un Process.

– On s'est beaucoup engueulés.

– On s'est beaucoup aimés.

– Jusqu'au jour où il devenu évident que j'allais continuer à vivre sans toi...

– Et que ta famille réfutait complètement notre relation et qu'il n'y avait absolument aucun moyen pour moi d'obtenir la Procédure sans agrément et sans argent.

– Nous avons trafiqué nos Puces.

– Vécu cachés dans le mensonge en travaillant sur notre projet.

– Et six ans avant de subir de nouveau la Procédure...

– Tu as fait amende honorable auprès de Mycroft, qui n'a été que trop ravi de te voir revenir dans les bonnes grâces de ta famille.

– Je ne t'ai pas vu pendant six ans, murmura Sherlock, le cœur douloureux.

– L'inverse étant vrai également, lui répondit John sur le même ton. Mais nous avons réussi.

– Sans qu'on s'en souvienne. Jusqu'à aujourd'hui. Nous sommes là tous les deux aujourd'hui.

Un toussotement les interrompit.

– C'est à peu près ce qui s'est passé oui. A ceci près que vous ne mentionnez pas mon rôle pourtant déterminant, puisque c'est moi qui ait falsifié tous les documents permettant à John de passer la Procédure. Ainsi sur le rôle de cette pauvre Molly.

– Molly ? s'interrogea Sherlock.

John leva les yeux au ciel.

– Seigneur, je t'ai aimé pendant quarante ans, et je t'aime encore de manière totalement incompréhensible et totalement folle, mais Dieu que tu peux être un sale con quand tu t'y mets ! Molly était l'assistante de ta mère, une généticienne brillante ! Elle avait à peine vingt ans quand elle nous a aidés ! Un génie, presque autant que toi.

– Aucun souvenir.

John leva les yeux au ciel derechef, accompagné dans son mouvement par Martha Hudson. Cet homme pouvait être un tel enfoiré quand il s'y mettait, et il avait l'excuse parfaite !

– Bien, reprit John. Et maintenant, on fait quoi ?

– Vous rentrez chez vous, proposa le Pr Hudson.

– Chez nous ?

Elle les regarda, franchement incrédule. De toute évidence les manipulations de la Procédure leur ayant permis de conserver leur mémoire n'était pas tout à fait au point... Ce qui n'excusait en rien leur manque de logique.

– Dans vos enveloppes, il y a les badges d'accès de votre appartement, que vous allez pouvoir reparamétrer selon vos Puces. Qu'est-ce que vous imaginiez ? Que vous avez passé presque quarante ans ensemble à vivre cachés sous les ponts ? Vous avez un appartement, tous les deux, dont je n'ose pas imaginer l'état. Déjà qu'à l'époque, ce n'était pas brillant...

Dans un bel ensemble, les deux garçons se mirent à faire la grimace, Sherlock pour signifier que son rangement était parfaitement cohérent et logique, merci bien, John pour faire comprendre que ce n'était vraiment pas de sa faute et qu'il faisait de son mieux.

– Et demain, vous devez aller voir Violet.

– Ma mère ? Pourquoi ?

– Sherlock, mon garçon, as-tu oublié à ce point les détails ? N'as-tu pas lu ta lettre ? le gronda la vieille dame.

Le jeune homme eut la décence de rougir et marmonner en baissant les yeux.

– Mes garçons, que cela soit bien clair : il y a vingt ans, j'ai misé toute ma carrière, j'ai joué très gros pour vous permettre de vous retrouver dans cette vie, j'ai élevé John vingt ans durant, et il a beau avoir été un enfant adorable, ce n'était pas une sinécure à mon âge ! Mais je ne l'ai pas fait seulement pour vos beaux yeux, même si votre combat me touchait. Je l'ai fait parce que je croyais à la validité de votre modèle, élaboré à partir des calculs chimiques de Sherlock et de la spécialité de médecin en neurologie de John, je l'ai fait parce que j'y croyais. Et vous l'avez fait. Vous n'êtes plus des Lambda ou des Process. Vous êtes des Immortels.


Leur appartement avait été inviolé durant plus de vingt ans, et pourtant leurs badges fonctionnèrent parfaitement. Tout était recouvert d'une épaisse couche de poussière, sous les draps blancs qu'ils avaient tendus sur tous leurs meubles. Sans grande surprise, chaque nouvelle découverte leur ramenait à la surface de nouveaux souvenirs, chaque drap soulevé révélait un pan de leur vie passée.

La chambre, bien sûr, fut le concentré du plus grand nombre de souvenirs. Pour toutes les fois où ils avaient tâché les draps. Pour toutes les fois où ils s'étaient disputés également. Et pour toutes les fois où ils s'étaient réconciliés sous les draps après une dispute.

– Tu crois que le lubrifiant est périmé ? demanda John en ouvrant le tiroir de la table de nuit, un sourire pervers clairement affiché.

– Oh, je ne pense pas que ça puisse devenir dangereux pour la santé... répondit Sherlock sur le même ton.

Ils avaient toujours fonctionné ainsi : la journée avait été intense en émotions, ils avaient besoin d'oublier, de dormir, et ils ne connaissaient pas de meilleure manière que le sexe pour ça. Sherlock se rapprocha de John, le prit par la taille dans un geste retrouvé, et l'embrassa. Trois minutes plus tard, le jeune médecin était plaqué contre le mur, ses jambes enroulées autour de la taille de son amant, perdus dans un baiser effréné. Ils n'allaient pas beaucoup dormir de la nuit.


Le lendemain, ils se retrouvaient devant les immenses laboratoires de la Procédure, aux alentours de midi. Sherlock avait fini par appeler Greg pour l'informer qu'il allait bien, et qu'il ne rentrerait pas, et qu'il lui expliquerait plus tard, ainsi que son frère en lui demandant de cesser de le harceler, ou sinon il en parlerait à Greg. Mycroft n'avait pas vraiment répondu, ce qui était bien plus inquiétant que s'il les avait menacés, mais au moins avaient-ils la paix.

Puis Sherlock avait appelé sa mère, et lui avait proposé de déjeuner avec elle en venant la chercher à son laboratoire, plutôt qu'aller au Manoir ce soir, et elle avait accepté, parfaitement inconsciente que ce n'était pas un déjeuner que venait partager son fils.

Habitué du lieu, Sherlock franchit absolument tous les portiques de sécurité sans aucune difficulté, John dans son sillage, ne doutant absolument pas d'où il allait.

La seule chose qui l'arrêta fut un bruit de verre brisé, venant d'une porte sur sa droite, alors qu'il s'apprêtait à pénétrer en conquérant dans l'espace dévolu à sa mère.

– Oh... Oh mon Dieu, bégaya une voix. Sherlock, c'est bien toi ? Avec John ?

Une femme aux longs cheveux bruns, rassemblés en une queue de cheval sur le haut de son crâne, avait laissé tomber ce qui devaient être autrefois des béchers et des boîtes de pétri et les regardait, pétrifiée.

– Molly ? s'ahurit John.

– Oh mon Dieu ! C'est bien vous ! Alors... la Procédure a fonctionné ! Et vous savez !

– Ne parle pas si fort, siffla Sherlock. Je viens voir ma mère.

– Bien sûr ! Évidemment ! Entre ! Je suis si contente de vous voir !

Sherlock pénétra dans la pièce juste à côté, John le suivit, et Molly se précipita sur leurs talons, et tant pis pour ce qu'elle avait cassé.

Si Sherlock traversa la pièce en conquérant, comme à son habitude, et si Molly parut totalement désintéressée du décor qu'elle connaissait, John resta complètement bouche-bée face à la pièce, résolument immense. Des paillasses de chimistes s'étalaient sur toute une rangée, un mur entier était réservé à une réserve de produits chimiques et médicaux, un deuxième mur était recouvert d'écrans et de machines destinées à suivre les constantes des patients. Enfin, sur les deux derniers murs blancs, il y avait des centaines ou des milliers de lettres et de chiffres, de formules, de ratures, d'essais griffonnés au feutre noir. John réalisa que ce n'était pas des murs : C'était des écrans. Deux murs entiers d'écrans tactiles où Mrs Holmes notait ses idées, parfaisait ses formules mathématiques, faisait progresser la Procédure.

– Sherlock, mon Poussin !

Une dame un peu plus âgée que Molly, cheveux qui blanchissaient et lunettes sur le nez venait de se rendre compte de la présence de son fils dans la pièce et se levait pour le saluer chaleureusement. John, resté légèrement en arrière, obligea son cerveau à faire les calculs d'âge qu'il trouvait si compliqués avec cette fichue Procédure. Sherlock était rôdé à l'exercice, sa famille également, ils subissaient l'opération depuis tellement longtemps qu'ils savaient toujours les âges des autres à n'importe quel stade, mais John devait le calculer.

Si Molly avait vingt ans quand elle les avait aidés, elle en avait aujourd'hui quarante. Mrs Holmes, selon le modèle mathématique de la Procédure qu'elle avait établi, obligeait ses fils et son mari à arrêter une vie et en recommencer une autre quand ils avaient quatre-vingt-quatre ans. Donc, en toute logique, elle devait avoir un peu plus d'une cinquantaine d'années.

– John !

Et si elle avait cinquante ans, cela signifiait qu'elle avait plus de trente ans quand son fils avait subi la Procédure pour retrouver son apparence de bébé. Cela signifiait qu'elle se souvenait parfaitement de l'amant de son fils. À voir son cri en le voyant apparaître, et le regard choqué, furibond et incrédule qu'elle posa presque immédiatement sur son fils, elle avait parfaitement compris ce qu'impliquait la présence de John à l'âge de vingt ans dans la même pièce que son garçon.

Elle était beaucoup plus petite que Sherlock, grand et dégingandé, mais elle n'hésita pas un instant, et sans prévenir, asséna une gifle magistrale à son enfant. La mâchoire de Sherlock, n'étant manifestement pas préparé à une telle déferlante de violence, se décrocha sous le choc, qui fut si violent que sa Puce émit un long bip, avertisseur sonore en cas de violences. Si Sherlock se prenait un deuxième coup, la Puce avertirait les autorités et traquerait l'agresseur. Leur sécurité était à ce prix et avait éradiqué la violence domestique, à défaut de celles des rues, puisque les malfrats utilisaient des brouilleurs toujours plus perfectionnés.

– COMMENT AS-TU OSÉ ? COMMENT, SHERLOCK ? NE TE L'AVIONS-NOUS PAS INTERDIT ? ES-TU DEVENU FOU ? RÉALISES-TU LES CONSÉQUENCES DE TON ACTE ?

Elle essaya de le gifler de nouveau, mais il évita cette fois son geste et se dressa de toute sa hauteur, furieux à son tour. L'un des plus gros avantages d'avoir subi plusieurs fois la Procédure, avoir recommencé plusieurs vies était le fait que la maturité n'attendait plus les années. L'enfance et l'innocence duraient une dizaine d'années, puis on expliquait tout à l'enfant, et les choses commençaient à reprendre leurs droits. Sherlock avait peut-être vingt dans sa vie et appelait toujours sa mère « Maman », elle avait peut-être cinquante-quatre et il s'agissait de son fils, mais ils étaient surtout deux adultes parfaitement matures et capables de prendre leurs propres décisions.

– VOUS N'AVIEZ RIEN À M'INTERDIRE ! JE FAIS CE QUE JE VEUX !

– TU AS BRAVÉ TOUTES NOS LOIS ! TU SAIS CE QUE ÇA VEUT DIRE ? TU POURRAIS ÊTRE DÉCHU DE TON DROIT À BÉNÉFICIER DE LA PROCÉDURE GRATUITEMENT !

– Et alors ? répliqua Sherlock. Quelle importance ? Je mourrais, et alors ? Je mourrais avec John. Je mourrais comme des millions de gens meurent chaque jour, des gens qui n'ont pas accès à cette fichue technologie.

Sa mère ricana.

– Depuis quand es-tu devenu un tel altruiste, mon poussin ? Depuis quand le sort des autres t'intéresse-t-il ?

Il n'y eut aucune réponse mais les joues brûlantes de Sherlock et sa main cherchant instinctivement celle de John parlaient pour lui.

– Toute ma vie durant... Toutes mes vies durant... J'ai essayé de te faire utiliser ton cerveau pour œuvrer pour le bien-être de l'humanité, et tu n'en as toujours fait qu'à ta tête... Il a finalement suffi d'un Lambda pour réussir là j'ai échoué. Quelle ironie.

Molly et John échangèrent un regard gêné, se sentant clairement de trop dans cet affrontement familial qui les dépassait. Sherlock, lui, fronça les sourcils.

– Œuvrer pour l'humanité ? Maman, tu travailles pour Process' Corporation. Tu œuvres à diviser l'humanité et les faire - il désigna John et Molly de la main - nous haïr. Tu as inventé ce qui a divisé l'humanité. La Procédure.

Mrs Holmes se rassit soudain sur sa chaise, l'air très las.

– Tu n'as aucune idée de ce que tu dis, Sherlock. Ce n'est pas ça. Ce n'était pas ça. J'ai perdu le contrôle il y a très longtemps...

De toute évidence, Sherlock était extrêmement méfiant, mais John, lui, trouvait la sincérité de la mère de son ami relativement touchante.

– C'est ma faute, Violet, intervint subitement Molly. C'est moi. Moi qui les ai aidés.

Elle s'attendait de toute évidence à être vivement réprimandée par sa supérieure pour avoir bafoué la loi, mais à sa grande surprise, Violet Holmes eut un sourire triste.

– Pourquoi ne suis-je même pas étonnée ? Nous avons gâché ton talent Molly, depuis vingt ans que tu n'as toujours pas de responsabilité à la hauteur de ton intellect.

La jeune femme devenait écarlate de gêne, et John dût donner un violent coup de coude peu discret dans les côtes de son amant pour l'empêcher de critiquer tout haut la pauvre Molly.

– Je, euh, merci, mais je, ce n'est pas l'important, Violet, je... Ils se souviennent. Ce sont des...

– Des Immortels, compléta Sherlock.

Violet Holmes ouvrit des grands yeux surpris.

– Vraiment ? De tout ?

John grimaça.

– Tout serait un peu exagéré.

Sherlock s'apprêtait à répondre de manière plus détaillée, mais sa mère l'arrêta d'un geste.

– Pas ici. Nous rentrons au Manoir. Molly, tu viens avec nous. Et il faudrait trouver le médecin en charge de la Procédure il y a vingt ans, Martha Hudson, si mes souvenirs sont bons. Il faut la retrouver et lui parler...

– Oh, ça, ça ne devrait pas être trop compliqué, s'amusa John. Elle m'a élevée.

La mère de Sherlock s'était déjà relevée et avait commencé à rassembler ses affaires, et les mots de John l'arrêtèrent en plein geste.

– Bien sûr. J'aurais dû m'en douter ! Contactez-la... et faites-la venir au Manoir. Il faut qu'on parle.


Quelques heures plus tard, une troupe hétéroclite se tenait dans le salon principal de l'immense maison des Holmes, à quelques encablures de la mégalopole londonienne. John, intimidé, se tenait assis près de Sherlock, incapable de lui lâcher la main ou de s'éloigner de lui. Son compagnon, le visage fermé, échangeaient une bataille de regard avec son frère aîné, venu sur ordre de sa mère, et qui avait eu le mauvais goût de ne pas être seul au moment de l'appel : Greg n'avait pas supporté d'être laissé de côté par son amant, et l'avait accompagné, se retrouvant donc complètement paumé.

Martha Hudson avait ramené des scones au citron pour tout le monde, et discutait à bâtons rompus avec Molly, trop heureuse de retrouver la jeune femme qu'elle avait été obligée de perdre de vue pour leur sécurité, après avoir enfreint la loi et récupéré bébé John.

Violet et Sieger Holmes complétaient le tableau.

– Poussin, Canard, vous finirez ça plus tard, ordonna Violet.

Ses deux enfants s'arrachèrent à leur bataille en grommelant, mais obéissant.

– Nous sommes tous ici réunis pour parler de l'avenir de la Procédure, attaqua la maîtresse de maison en s'installant à son tour dans un fauteuil, face à son auditoire. Si vous n'êtes pas prêt à ça, à changer le monde, il n'appartient qu'à vous de partir maintenant.

Elle adressa notamment un regard à Greg, qui endura, stoïque. Ses fils avaient le chic pour s'enticher de Lambdas !

– Ne sois pas si grandiloquente, Maman, intervint Sherlock, acerbe.

– Sais-tu pourquoi la Procédure a été inventée, Sherlock ? lui répliqua-t-elle.

– Pour permettre à de riches nantis de ne pas voir leur héritage partir en fumée après leur mort et vivre éternellement ? proposa son fils cadet.

– En leur permettant de s'enrichir chaque vie un peu plus en laissant s'appauvrir un peu plus les Lambdas ? rajouta John.

Elle leva les yeux au ciel. Ces deux-là faisaient la paire.

– Non. Vous savez que nous pouvons désormais guérir la plupart des maladies neurologiques, la trisomie, la cécité, la surdité, la tétraplégie...

– Sur des bébés, précisa Molly.

– Et ce depuis des centaines d'années, compléta le docteur Hudson, en bonnes scientifiques qu'elles étaient.

Violet les remercia de leur intervention d'un signe de tête.

– Exactement. Uniquement sur les embryons. On peut guérir un dysfonctionnement chromosomique au stade fœtal, mais dès la naissance, toutes nos tentatives se sont soldées par des échecs.

– Et alors ?

– Nous avons aussi la possibilité de cloner un individu à la perfection, physiquement parlant. Et nous savons faire vieillir artificiellement un corps en cuve jusqu'à un âge donné.

– Et alors ? redemanda Sherlock.

– Alors je n'ai pas inventé la Procédure et son modèle mathématique et neurologique pour permettre à une riche élite de vivre éternellement au détriment du reste du monde. Je l'ai inventée dans l'espoir de pouvoir transférer l'âme et la vie de quelqu'un qui viendrait d'être touché par un accident et dont le corps serait inutilisable, mettons tétraplégique, dans un nouveau corps, cloné et vieilli jusqu'à son âge au moment de l'accident. Pour ainsi lui permettre de continuer à vivre. Je n'avais jamais envisagé qu'on puisse s'en servir pour transférer l'âme de personnes âgées qui auraient dû mourir ! Je ne voulais pas bafouer le cycle naturel de la vie, mais offrir des deuxièmes chances à des gens encore vivants dont le corps ne pouvait plus fonctionner comme avant !

La révélation fit planer un lourd silence sur l'assemblée. De toute évidence, personne, à l'exception de son époux, n'était au courant de la réalité des travaux de Violet Holmes. Sherlock comprit soudainement pourquoi sa mère refusait d'avoir cette conversation au laboratoire, où elle travaillait sous le contrôle de l'État et de la loi des Process.

– Mais pourquoi... commença à demander John.

– Parce que je n'ai pas travaillé seule. J'ai travaillé avec mon collègue et associé de longue date Jim Moriarty, qui a vu dans notre découverte des possibilités bien plus lucratives. Je détestais les réunions politiques avec nos supérieurs qui discutaient de nos enveloppes budgétaires. J'ai laissé Jim s'en charger, à l'époque, et ce fut ma plus grande erreur. Avant même que je ne réalise que le temps avait passé et que j'arrivais au bout de ma vie, je n'avais mis au point qu'une partie de la Procédure : je n'arrivais pas à conserver les souvenirs. Quel intérêt de passer d'un corps tétraplégique à celui d'un homme adulte et fonctionnel, si l'esprit redevenait aussi vierge que celui d'un bébé ? Jim n'y a vu aucun problème. C'est lui qui a établi la Procédure, les différents cycles et les règles strictes qui l'encadrent, tels que nous les connaissons. Je me suis retrouvée au bout de ma vie en ayant échoué, et mon œuvre m'avait complètement échappée, générant un profit bien plus immense que ce que Moriarty lui-même n'avait envisagé. Je n'ai pas eu le choix...

– Et tu as subi la Procédure, pour que tu puisses continuer à travailler sur la question, termina Sherlock.

– Et surveiller les agissements de Moriarty, compléta Mycroft.

Leur mère hocha la tête.

– Mais pourquoi tu ne nous l'as pas dit plus tôt ? s'étonna le cadet.

– Oh, on l'a fait. Dans notre première vie, quand votre mère a inventé la Procédure, qu'on vous a expliqués qu'on allait s'y soumettre, que vous alliez devoir nous élever parce que nous redeviendrions enfants, intervint Sieger. Mais par la suite, comme vous l'oubliez autant que nous, et que la Procédure était devenue un rituel obligatoire dans la famille, nous avons préféré nous taire, et garder ce secret sur des carnets personnels.

Il y eut un silence.

– Jusqu'à aujourd'hui. Parce que Sherlock et John se souviennent. Parce qu'à cause de ce qu'ils sont devenus illégalement, ce que nous les avons aidés à devenir illégalement, tout peut changer de nouveau, comprit Martha Hudson.

– Parce que j'ai besoin de ce que tu as fait, Sherlock. De ce que vous avez fait. Toi, John, Molly, le professeur Hudson. De ce que vous avez fait pour garder votre mémoire.

– Ce n'est pas si simple, marmonna John.

Il se souvenait peut-être de sa vie passée à aimer et vivre avec Sherlock, mais pas forcément de tous les détails de leur fraude.

– C'est la raison pour laquelle nous t'avons interdit de fréquenter un Lambda, Sherlock, reprit son père. Pourquoi la loi interdit les mariages entre Lambda et Process, même si elle n'interdit pas les relations. Parce qu'à la fin, le Process vit et le Lambda meurt, et nous savions que toi, entre tous les autres, serais incapable d'accepter une telle situation, et défierais le gouvernement et la Procédure.

– Tu imagines les risques que tu as pris ? Que vous avez pris ? Bafouer les lois les plus importantes de notre monde, risquer vos esprits dans une Procédure expérimentale jamais reconnue ni testée qui aurait pu vous détruire !

Sherlock déglutit difficilement. Des migraines et une addiction à la ViCoMorph n'étaient pas un prix si cher payé pour avoir retrouvé son John et pouvoir recommencer une vie avec lui.

– Ce n'est pas l'important. Maintenant c'est fait. Ils sont là. Il faut en tirer profit, et agir, argua Mycroft.

La main du politicien s'était refermée sur celle de Greg. Avec les cobayes qu'étaient Sherlock et John, leur monde pouvait entièrement changer, et sa relation avec le DI pouvait prendre une tout autre dimension. L'enjeu pour lui n'était pas anodin. Pour Violet, Molly et Martha Hudson, c'était une découverte mondiale qui s'offrait à elles. Pour Sherlock et John, c'était l'avenir de leur couple. Pour Sieger, c'était l'avenir de sa famille. Ils avaient tous, ici, intérêt à faire changer les choses.

Alors John et Sherlock racontèrent, les migraines, les rêves qui étaient des souvenirs flous. Ils avaient caché les formules et les modèles dans différents lieux, chez eux, dans la chambre de Sherlock à Holmes' Manor, chez Martha.

Les trois scientifiques les étudieraient. Sherlock et John se soumettraient à leurs tests.

Mycroft allait devoir s'élever plus haut que jamais dans la hiérarchie de leur monde, pour court-circuiter Moriarty, désormais bien trop puissant pour être laissé en liberté.

John et Sherlock voulaient seulement s'aimer. Mais ils étaient désormais l'aube d'un nouveau monde, et ils prendraient leurs responsabilités. Ils seraient deux, ils seraient eux, ils seraient ensemble, et ils seraient le renouveau de l'humanité.


Prochain chapitre - Ballet

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