_ … Tu te fous de moi.
Helena adressa un sourire à Edward, avec un calme et une sérénité qui lui donnèrent envie de vomir. Comment pouvait-elle rester si tranquille et leur dire d'une voix posée qu'il ne lui restait en tout et pour tout, qu'une dizaine d'années à vivre ? Un tiers de sa putain de vie.
Comment pouvait-elle accepter pareille échéance, vivre avec ce compte à rebours au-dessus de la tête en permanence et le prendre aussi bien ? Le jeune homme sentit une vague de respect grandir en lui à l'égard de sa collègue. Elle avait plus de courage et de mérite que bon nombre de personnes de sa connaissance, c'était certain. En quelques secondes, il se souvint des fois, trop nombreuses, où il n'avait fait que lui pourrir la vie, ajoutant un poids sur ses épaules déjà bien chargées, s'en sentant d'autant plus coupable désormais qu'il connaissait toute l'histoire. Il avait été injuste, ignoble même ; que pouvait pardonner son exécrable conduite envers la jeune femme ?
A ses côtés, Alphonse n'en pensait pas moins, encore ahuri et dérouté par ce qu'il venait d'apprendre. Il serra ses gros poings, faisant légèrement couiner le cuir de ses gantelets sur le métal de ses cuisses.
_ C'est injuste, souffla-t-il à voix basse, sa voix juvénile troublée par quelques sanglots retenus par égard pour leur camarade. Il savait qu'elle ne tolérerait pas qu'on la prenne en pitié ; condamnée mais fière, Helena ne laisserait personne s'apitoyer sur son sort, même avec toutes les meilleures intentions du monde.
La brune haussa les épaules, fataliste. Il y avait longtemps qu'elle s'était résignée à ne pas connaitre ses trente étés. Les drogues et autres médicaments qu'elle prenait depuis des années ne l'avaient pas aidé plus que cela, parvenant tout juste à stabiliser son état pour certains, d'autres ne visant au final qu'à la rassurer.
Helena ne souhaitait pas mourir. Pas si jeune. Trente ans, c'est bien trop tôt, elle avait encore tant de choses à accomplir, un rêve à réaliser. Mais elle s'était fait une raison depuis que le docteur Knox avait montré les radios à son père et évoqué son état. Maudite soit son ouïe un peu trop bonne. Elle était reconnaissante envers le doc pour lui consacrer ainsi autant de temps et d'énergie à trouver une solution. Mais lui-même l'avait déclaré ; à moins d'un miracle, elle n'y survivrait pas. Helena avait appris à vivre avec ses poumons encrassés et son cœur défaillant. Elle n'était pas dupe ; peu importait le nombre de mixtures, d'incantations, de médicaments, de tests qu'elle subirait et avalerait ; elle était condamnée.
_ Il faut cesser de dramatiser, j'ai encore un peu de temps devant moi après tout, lança-t-elle d'un ton qui se voulait rassurant et léger. L'Alchimiste avait largement conscience d'avoir plus que plombé l'ambiance déjà pas au beau fixe de la salle.
Edward, toujours assis au bout du lit, eut un mouvement d'humeur. Ses pommettes étaient rouges de colère difficilement maitrisée qu'il ne laisserait pas éclater pour le confort de la patiente. Mais dieu, qu'il avait envie de lui hurler au visage qu'elle n'était qu'une idiote et que merde, son cas n'était pas à prendre à la légère !
Mais protester ne servirait à rien, hélas. Helena l'avait compris et assimilé depuis des années, il faudrait juste un peu de temps aux frères Elric pour se faire à l'idée. Mais pour des enfants de 14 et 15 ans, qui n'avaient finalement jamais connu de situation semblable, Gust voulait bien admettre que c'était un peu dur à avaler. Pour sa part, elle s'était toujours dit qu'inconsciemment, elle le savait. Depuis sa première crise étant enfant, elle avait eu le pressentiment qu'elle n'aurait pas la même chance que les autres au grand loto de la vie.
D'un geste de la tête, Gust chassa une mèche de cheveux venue s'égarer sur son visage et se recala dans les oreillers. Alphonse lui offrit un verre d'eau, désormais plus silencieux qu'une tombe, qu'Helena accepta avec joie avant de poser le récipient sur la petite table basse.
_ Ne faites pas ces têtes d'enterrement, enfin. Avec un peu de chance, on aura trouvé quelque chose pouvant m'aider d'ici dix ans.
La jeune femme ricana légèrement. Elle préférait encore en rire qu'en pleurer. Ed serra les dents, lui adressant un coup d'œil presque furieux. Il lui en voulait de ne pas s'alarmer, de ne pas se montrer un minimum plus concernée par la situation. C'était de sa vie dont elle parlait, bordel ! De sa vie qui prendrait immanquablement fin d'ici dix pauvres et maigres années. Et le blond était persuadé que les symptômes ne feraient que s'aggraver au fil du temps, devenant sans cesse plus lourds, plus douloureux, jusqu'à être insupportables…
Helena poussa un soupir fatigué, se laissant retomber plus lourdement dans ses oreillers. L'après-midi touchait à sa fin et elle était épuisée. Qui aurait pu croire que parler l'épuiserait tant ? Alphonse sortit de la pièce pour aller lui chercher de quoi grignoter tandis qu'Edward lui faisait avaler des médicaments qu'il savait désormais inefficaces. Ce qui n'aidait pas à le calmer, bien au contraire. La jeune femme mangea du bout des lèvres, une nausée tenace nouant son estomac puis finit tout bêtement par s'assoupir à mi-chemin de son piètre repas, sa tête retombant légèrement sur le côté.
_ Ok, on me l'avait encore jamais faite celle-ci, se moqua doucement Edward en secouant la tête.
Alphonse eut un sourire mental, quelque part content que son frère ne soit plus si acerbe envers Gust et ôta le plateau de sur ses genoux pour le ramener dans leur petite cuisine. L'ainé resta dans la chambre un moment pour veiller leur collègue, un bouquin à la main.
Aussi morbide que cela puisse paraitre, il tardait au Fullmetal d'entendre la suite de son histoire. Qu'elle avait été sa réaction lorsqu'elle avait vu Roy pour la première fois ? Comment le militaire avait-il fait pour s'occuper tout ce temps d'une adolescente de 12 ans, ravagée par la guerre ? Lui qui avait toujours prétendu jusqu'à présent que Gust « ne pouvait pas comprendre » la détresse que son cadet et lui avaient vécu, il se voyait dans l'obligation de ravaler ses paroles. Helena avait souffert autant qu'eux, si ce n'était plus. Et si lui avait bien du mal à supporter la situation depuis que toutes les cartes étaient entre ses mains, qu'en était-il de la jeune femme ?
Edward était stupéfait et peut être vaguement écœuré par le calme et l'assurance douce dont elle faisait preuve. Ne leur en voulait-elle pas pour tout ce qui s'était passé ? Les deux côtés avaient des torts partagés sans doute mais l'armée d'Amestris avait lancé l'offensive. Comment diable Helena avait-elle pu simplement accepter de vivre aux côtés d'un des assassins de son peuple et d'aller jusqu'à faire partie de cette organisation qui avait anéanti les siens ? Si le jeune Fullmetal se servait des militaires comme d'un moyen pour retrouver le corps de son frère, qu'en était-il de Gust ? Et bon dieu, sa situation était autrement plus risquée que la leur —quoique, les comparatifs étaient idiots ; leurs crimes se valaient parfaitement— si l'armée venait à découvrir quoique ce soit à son sujet, elle serait condamnée à mort. Et Mustang suivrait, toute son équipe également, c'était à parier.
Edward se stoppa dans sa lecture, incapable de se concentrer sur les lignes qui dansaient sous ses yeux. Machinalement, il porta son regard sur Gust, à plat dos et dont la respiration sifflante marquait un tempo presque trop lent.
_ Putain de merde…
Il se rendait compte à quel point elle venait de lui faire confiance. Il avait sa vie entre ses mains.
_ J'imagine qu'on va devoir se faire un échange équivalant…
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Helena rouvrit les yeux au milieu de la nuit. Tout d'abord désorientée, elle voulut se relever et étudier un peu plus ses environs. Bien mal lui en prit lorsqu'elle sentit la pointe de douleur qui se ficha dans sa poitrine, la faisant retomber en arrière, ses forces la fuyant d'une traite. Son faible mouvement suffit cependant à attirer l'attention d'Alphonse, assis contre le mur, qui lisait à la lueur de la lampe de chevet.
Helena déglutit difficilement. Elle avait soif et se sentait affreusement poisseuse, elle aurait tué pour un bain même si son corps défendant lui intimait l'ordre de bouger le moins possible. Avec stupeur, la jeune femme constata qu'Edward s'était roulé en boule au pied du lit, comme si le fait de quitter la pièce pouvait influencer d'une quelconque manière sur son état de santé. Sa brusque sollicitude la toucha néanmoins, et elle sourit.
_ Al… appela-t-elle doucement en essayant de se redresser. Viens m'aider s'il te plait.
Elle n'avait même pas eu la force de l'interpeler par son nom, usant du diminutif sans trop sans rendre compte. Le plus jeune ne s'en formalisa pas, secrètement ravi qu'elle l'employât et s'empressa d'obéir, content de la voir reprendre quelques couleurs. Helena toussa un peu, de fines particules de sang coagulé atterrissant dans sa paume ouverte. Alphonse lui apporta un bol de soupe et lui présenta à nouveau une plaquette de cachets.
Le médecin était passé peu de temps après qu'elle se soit endormie, les frères Elric n'ayant pas jugé utile de la réveiller pour le bref examen que l'homme lui avait fait passer. A dire vrai, il avait même parut surpris qu'elle soit encore en vie ; il n'aurait certes pas parié là-dessus. Les deux jeunes gens lui avaient rapidement expliqué la situation, offrant des précisions nouvelles quant à son état de santé mais il s'était révélé incapable d'y changer quoi que ce soit, bien entendu. Comme Helena leur avait expliqué quelques temps plus tôt, il aurait fallu une transplantation pulmonaire —et pourquoi pas cardiaque, tant qu'on y était— afin de la sauver définitivement. En attendant, le vieil homme leur avait recommandé de la faire boire régulièrement, la surveiller afin qu'elle ne fasse pas tout bonnement un arrêt respiratoire ou une crise cardiaque au beau milieu de la nuit et lui donner des calmants en espérant atténuer quelque peu ses douleurs.
Helena grimaça au gout infect dudit médicament. Elle s'était habituée à boire et avaler des horreurs, depuis le temps qu'elle suivait divers traitements provenant de tous les horizons mais celui-ci venait bien dans son top dix des plus immangeables. Qu'est-ce qu'ils mettaient dans leurs préparations, sans déconner ?!
Le docteur leur avait également fourni un rapport concernant l'autopsie de leur victime. Gust avait voulu le consulter mais Alphonse s'y était fermement opposé, prétextant qu'elle devait encore se reposer. Un peu abasourdie par l'autorité soudaine du jeune homme, Helena n'avait même pas cherché à protester et s'était allongée correctement, les yeux fixés sur le plafond. La lampe de chevet jetait des lueurs mouvantes sur la peinture sale. Et en prenant une nouvelle bouffée d'air sifflante, Gust se rendit compte que pour la première fois depuis des années, elle n'était pas seule.
Les couinements discrets d'Alphonse, la respiration profonde d'Edward, le froissement de son manteau lorsqu'il se retournait en marmonnant, le bruissement des pages du livre que tenait le cadet. Les sons, les couleurs, leur présence, tout simplement, emplissaient la pièce et lui donnait vie. Et cette simple sensation, de ne pas être prisonnière entre quatre murs avec sa seule personne pour compagnie, était rassurante. Infiniment rassurante.
Avec un sourire léger, Helena se détendit sensiblement sous le regard satisfait d'Alphonse et s'endormit rapidement.
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A nouveau, ce fut l'odeur de la nourriture qui la tira de sa torpeur. Helena gémit faiblement, la gorge sèche mais clairement mieux que la veille. D'ici quelques jours, il n'y paraitrait plus rien et elle pourrait retourner à ses activités. Il lui faudrait penser à prévenir Roy, également.
'Haaaan, merde…'
_ Réveillée ?
Helena sursauta. La tête d'Edward venait brusquement d'apparaitre dans l'encadrement de la porte, un sourcil curieux alors qu'il la scrutait comme s'il la défiait de mentir. La jeune femme esquissa un sourire et désigna les couvertures froissées qu'elle avait tenté de repousser. Il fallait réellement qu'elle se rende à la salle de bains.
_ A ton avis ?
_ Oh, commences pas à être désagréable, tu veux ?!
Helena s'autorisa un léger ricanement, essayant de faire en sorte que ce ne soit pas son dernier et le jeune homme entra complètement dans la pièce. Ses traits étaient légèrement plus creusés qu'à l'ordinaire, témoins de sa fatigue autant physique qu'émotionnelle. Eh bien, qui aurait pu croire qu'Edward soit tant concerné par son pauvre sort ?
_ J'ai besoin d'une douche, lança Helena mine de rien. Sérieusement.
Le blond fronça les sourcils en plissant le nez, jugeant sans doute l'odeur de sueur et de sang qui devait persister tout autour d'elle suffisamment forte pour considérer la question avec attention. Helena se sentait véritablement crasseuse, c'était intolérable.
_ Le vieux a dit qu'il fallait que tu évites les mouvements.
_ Tu tiens vraiment à devoir changer mes draps ?
Edward Elric étant réputé pour être particulièrement vif et intelligent, il mit peu de temps à saisir la portée de l'information et laissa une grimace se dessiner sur ses traits. Avec un soupir résigné alors que sa collègue esquissait un sourire satisfait et ironique, il s'approcha du lit et entreprit de l'aider à se lever. L'opération fut laborieuse ; bien que se sentant mieux que la veille, il était clair qu'Helena était incapable de se débrouiller toute seule pour quelque tâche que ce soit, même des plus basiques. Marcher jusqu'à la salle de bain, la jeune femme lourdement appuyée sur l'épaule du plus petit, fut un véritable calvaire. Le duo vacillant dut s'arrêter une ou deux fois durant la courte distance, la plus vieille prise de vertiges nauséeux.
_ Compte pas sur moi pour t'aider à… enfin, voilà quoi !
Helena gémit de joie lorsque ses pieds nus entrèrent en contact avec le carrelage froid. La douche lui tendait littéralement les bras.
_ Je suis pas totalement handicapée, protesta-t-elle douloureusement tandis qu'Edward l'aidait à s'assoir sur le petit tabouret où ils avaient l'habitude d'entreposer des articles de toilette, bazardés depuis peu dans un coin de la pièce carrelée.
Le blond l'observa d'un air critique tandis qu'elle reprenait son souffle, les yeux fiévreux et la sueur luisant faiblement à ses tempes.
_ C'est même pas la peine que tu essayes de prendre une douche, y a pas moyen que tu puisses rester debout si longtemps.
_ Y a pas de baignoire, et j'ai vraiment besoin de me laver.
Helena ne comprit pas immédiatement pourquoi Edward la regardait avec ce petit sourire narquois et supérieur, comme s'il savait quelque chose de basique qu'elle ignorait. De ce point de vue-là, Gust se savait larguée pour encore un paquet de choses malgré sa culture générale et ses efforts pour s'intégrer le mieux possible à la société d'Amestris.
Le cadet ouvrit la porte de la salle de bains qui donnait sur la pièce à vivre, hélant son jeune frère qui devait se trouver dans les parages. Helena grimaça sous l'attaque verbale dont elle fut indirectement la victime.
_ AAAAAAAAAAAAAAAL !
Il y eut un instant de silence avant que l'escalier du couloir ne se mette à résonner. La porte de leur suite s'ouvrit en grinçant sur l'armure qui portait un ballot de nourriture directement venu des cuisines.
_ Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Tu veux pas aller voir s'ils ont pas quatre ou cinq marmites en cuisine ?
_ Des marmites ?
_ Pour Gust.
_ Depuis quand tu fais dans le cannibalisme ?
L'alchimiste éclata de rire tandis que son frère plissait ses yeux rouges, lui aussi amusé. Helena les regardait avec une douceur attendrie, sentant revenir certains souvenirs des jumeaux. Elle soupira et essaya de s'étirer du mieux qu'elle le put, jetant un rapide coup d'œil au miroir sur sa droite. Ishbala, elle avait une tête à faire peur. Les pommettes saillantes, des cernes aussi gros que des poings qui lui donnaient immanquablement l'air d'un panda de Xing, ses lèvres étaient sèches, craquelées et malgré sa peau mate son teint s'approchait plus du jaunâtre que de son ocre habituel.
'Formidable, on dirait que j'ai été croisée avec un zombie'.
Elle tourna à nouveau la tête en direction des Elric, le plus jeune repartant d'où il était venu après avoir posé ses affaires sur la table basse. Edward l'abandonna pour lui laisser un peu d'intimité et jeter un regard de goinfre dans le sac que son cadet avait rapporté. Il laissa cependant la porte légèrement entrouverte, au cas où Helena aurait eu besoin d'une aide plus qu'urgente. La jeune femme l'appela une fois ses affaires terminées.
_ 'A y eeeeest ! Brailla la brune sur un ton enfantin, un sourire aux lèvres tandis qu'Edward levait les yeux au ciel, le haut des oreilles légèrement rougi.
Helena l'attendait sagement sur le tabouret où elle avait réussi à se hisser à nouveau, légèrement voutée vers l'avant tandis que ses mains squelettiques, dont les veines saillaient atrocement, reposaient tranquillement sur ses genoux.
Elle portait un T-shirt ample et un short un peu délavé qui lui arrivait au-dessus des genoux, d'une couleur oscillant entre le gris et le marron. La changer avait été toute une épreuve ; les frères Elric s'en étaient occupés alors qu'elle était évanouie mais cela n'avait en rien enlevé au trouble et la gêne de la situation.
Edward avait déjà dû s'occuper d'une femme malade. Sa mère, lorsque le médecin ne pouvait être à ses côtés. Son frère et lui venaient alors l'aider à s'habiller, se redresser sur ses oreillers, lui apporter un bouillon et même lui faire la lecture. Edward ne comptait plus les heures angoissantes où, bravant les directives de Pinako et des médecins, il était allé en catimini border sa mère, changer ses draps et le linge qu'on avait déposé sur son front pour faire baisser sa fièvre. Autant de gestes vains qu'il avait dû remettre en pratique avec Helena. A la différence près qu'Helena n'était pas sa mère, ou bien une simple fille sans intérêt —il aurait un peu mieux pu gérer une situation pareille si cela avait été le cas— mais la fille de Mustang, une demie-Ishbal et accessoirement, une jeune femme assez agréable à l'œil.
Il y avait des choses qu'il aurait réellement voulu oublier jusqu'au restant de ses jours. Curieusement, cela ne semblait pas vraiment gêner la métisse, simplement reconnaissante pour le temps qu'ils avaient pris à l'aider et le réconfort que cela avait pu lui apporter.
Alphonse revint à cet instant dans le salon avec une superbe collection de marmites en cuivre accrochées aux bras qui brinquebalaient dans un bruit d'enfer à chacun de ses mouvements.
Désormais assise sur le canapé, Helena l'observa poser tout son attirail au sol avec un regard septique. Elle avait du mal à saisir le but de l'opération mais Edward semblait avoir une idée précise sur la question. L'adolescent se frotta les mains, un sourire de contentement au visage.
_ Tu as vraiment l'intention de me bouffer ? S'enquit narquoisement la jeune femme, bien qu'intriguée. L'alchimiste ricana en s'accroupissant près du tas de vaisselle.
_ Tu serais indigeste. Attention les yeux.
Il frappa simplement dans ses mains avant de les apposer contre le cuivre rutilant, l'illuminant d'une violente lueur bleue si puissante qu'Helena dut plisser les yeux, levant faiblement un bras pour s'en protéger.
L'instant suivant, la transmutation prenait fin et laissait sous son regard stupéfait, une baignoire rudimentaire suffisamment grande pour l'accueillir sans problème. Edward se releva, se dirigeant vers l'évier qu'il transmuta lui aussi afin d'en faire une sorte de tuyau reliant directement la large bassine qui se remplit d'eau presque instantanément. Encore un claquement de main et de la vapeur s'échappa du baquet maintenant chauffé. Il résorba le tout en un autre battement de cœur.
_ Wow… impressionnant. Pas étonnant qu'ils étaient plus que ravis de t'accueillir dans nos rangs, nota Helena, toujours aussi stupéfaite. Elle ne dit rien sur sa capacité à transmuter sans le moindre cercle, gardant la question sous le coude tout en redoutant presque la réponse.
Et elle, dont l'Alchimie était relativement spécialisée, était toujours aussi étonnée de voir ce dont cette science était capable d'accomplir entre des mains expertes.
_ Hey, je ne suis pas appelé génie pour rien, se vanta le plus jeune. Le bain de sa Majesté est avancé.
D'un geste, il désigna la baignoire et Helena sourit en le remerciant. Deux minutes plus tard, elle se glissait plus ou moins facilement dans l'eau chaude et poussa un soupir de satisfaction. Avec un drap et un morceau de sol, Alphonse avait entreprit de lui faire une sorte de paravent —à la différence de son frère, celui-ci utilisait des cercles d'Alchimie pour effectuer ses transmutations— qui lui donnait l'intimité nécessaire à son confort. Non pas que cela aurait gêné Helena ; depuis qu'elle était jeune, elle avait pris l'habitude de se laver avec son frère et sa sœur ou bien les gamins du quartier, lorsqu'ils se rendaient au lavoir par des chaudes journées d'été. Tous n'avaient pas la chance d'avoir une salle de bains privée et il était de coutume de se retrouver dans l'entrepôt qui servait, pour ainsi dire, de bains communs. Mais les Elric ne semblaient certes pas partager ce genre de mœurs, comme la plupart des Amestris. Cela la faisait doucement rigoler.
Edward avait été lui chercher de nouveaux vêtements et du savon. Helena se laissa couler avec bonheur jusqu'au nez, fermant un instant les yeux. Elle se serait volontiers rendormie ici. Se redressant le dos contre le bord du bassin de cuivre, elle entreprit néanmoins de se savonner le plus énergiquement possible, ravie de voir s'en aller la crasse moite qui la couvrait depuis des jours. Elle toussa un peu et ne put s'empêcher de cracher un peu de sang sur le parquet.
_ Ça va ? Demanda Alphonse, vaguement inquiet tandis qu'il s'escrimait à chasser Edward du plan de travail où il essayait de préparer leur repas.
_ Ouais, ouais… vous avez un peu avancé au sujet de l'enquête ?
Edward grogna lorsque la main de son frère le maintint au torse, le bloquant pour ne pas qu'il puisse piocher sans vergogne dans la nourriture et abandonna la lutte. Il se laissa tomber sur le sofa, jetant un rapide coup d'œil au paravent qui laissait filtrer la silhouette de la baignoire et de son occupante. Il détourna les yeux, les joues légèrement rougissantes.
_ Pas vraiment. Juste le légiste est venu nous apporter son rapport pour l'autopsie.
_ Ah oui, c'est vrai. Je le lirais plus tard.
_ Tu devrais surtout te reposer.
_ Lire n'est pas aussi épuisant qu'il y parait, Fullmetal. Tu m'apporterais du shampoing ? Il doit y en avoir dans mon sac.
Edward ronchonna mais se plia sans trop de mal à la demande, le dos résolument tourné vers le mur tandis qu'il passait la main avec la lotion derrière le paravent.
_ Merci bien.
_ Dis donc, Gust, lança le plus âgé des Elric en revenant au canapé où il avait laissé le sac de la jeune femme. T'as un paquet de bouquins dans tes bagages.
Helena sourit. Il était étonnant de voir à quel point l'animosité entre eux s'était si rapidement évanouie. Quelques jours auparavant, ils se tiraient joyeusement dans les pattes et voilà que désormais, ils discutaient tout à fait cordialement. C'était agréable, pour une fois, et bien que son « petit » secret soit éventé, Lena ne le regrettait en rien. Sans barrières, elle avait l'impression que tout était plus calme et serein. Et comble de la chance, aucun des deux Elric n'avaient fait la moindre remarque quant à ses origines, la traitant comme ils l'avaient toujours fait. Avec peut-être un peu plus de prévenance qu'auparavant, comme si elle était brusquement devenu un objet particulièrement fragile mais Gust ne s'en plaignait pas. Bien qu'elle n'aimât pas vraiment être choyée comme une enfant ou une condamnée à mort —ce qu'elle était quand même, il fallait l'avouer— elle devait avouer qu'une fois de temps en temps, ce n'était pas si désagréable.
_ J'aime lire. Ça a été très nouveau pour moi lorsque j'ai débarqué à Amestris et ça m'a sans aucun doute permis de rester à peu près saine d'esprit. Les livres sont la connaissance du monde, c'est un moyen de se sauver comme un autre.
Edward acquiesça distraitement, sans se soucier du fait qu'elle ne pouvait pas le voir et continua à feuilleter les divers ouvrages qui s'étalaient sur ses genoux. La plupart étaient en xinnois, ce qui l'irrita un tantinet car plusieurs lui paraissaient fort intéressants et les deux ou trois exemplaires d'Amestris n'étaient que des romans. Il en ouvrit un au hasard, haussant un sourcil aux annotations qui noircissaient parfois les marges. S'il avait s'agit d'un ouvrage scientifique, il aurait pu comprendre l'intérêt de mettre des marqueurs afin de rapidement retrouver les informations voulues, mais là ? On aurait dit qu'il s'agissait de mémos, certains mots étaient soulignés de plusieurs traits, parfois accompagnés d'un point d'interrogation.
_ C'est quoi toutes ces notes dans les marges, là ? Questionna à nouveau le blond en relevant la tête. On dirait que t'as du mal avec le vocabulaire ; tu sais pas ce que veut dire « alambiqué » ?
Il y eut un bruit d'eau de l'autre côté de la toile et Helena toussa encore une fois.
_ La culture Ishbal est essentiellement orale, je n'ai appris à lire véritablement qu'une fois arrivée chez Roy.
_ Eh ?! Si tard que ça ?! Mais tu disais que ton père était militaire, il t'a pas appris ?
_ Vaguement, des rudiments, mais si on ne pratique pas tous les jours, tu en conviens que ce n'est pas toujours facile. Il n'y avait pas de livres à Ishbal et je connaissais tout juste mon alphabet et quelques mots par ci, par là. Ce bouquin date un peu, j'ai seulement du mal avec certaines de vos expressions maintenant.
_ En fait, t'es comme une enfant.
_ Je t'emmerde, Fullmetal.
Edward ricana et remit soigneusement toutes les affaires en place, délaissant le sac sur le coin du canapé. Il se laissa aller contre le dossier, les yeux levés au plafond. Une question le titillait depuis un bon moment maintenant et lui brûlait la langue. Parce qu'il y avait toujours un point qu'il n'arrivait pas à éclaircir.
_ Eh, Gust.
_ Quoi ?
_ Comment il est, le Colonel ? Au quotidien, je veux dire.
_ Tu ne crois pas qu'on ferait mieux de manger avant de se lancer là-dedans ? S'enquit Alphonse avec un ton de mère contrariée.
Il vint déposer le repas sur la table basse et dut administrer une violente tape sur le haut du crâne de son ainé qui s'était immédiatement redressé, l'œil éclairé d'une lueur avide et gourmande.
_ P'tain, Al ! Gère ta force un peu, t'es pire que Winry !
_ Pas touche, espèce de goinfre !
_ Mais je crève la dalle !
_ On attend Helena !
_ Grouille toi sale pimbêche !
_ J'irais plus vite si tu venais me frotter le dos, trésor.
_ Plutôt crever !
₪.₪.₪
Ils se mirent finalement à table une dizaine de minutes plus tard, Helena lavée et soigneusement callée dans un coin du canapé rembourré de coussins, se sentant plus fraiche et reposée qu'elle ne l'avait été depuis bien des jours. Tous convenablement installés autour du meuble d'appoint, ils eurent le plaisir de partager un repas joyeux, largement agrémenté des piques moqueuses d'Alphonse au sujet de l'estomac de son frère ainé, des répliques pleines de verve de ce dernier, le bruit des couverts, des rires, des grognements de contentement. Merde, depuis combien de temps l'Alchimiste du Vent n'avait-elle pas passé de si bons moments, à profiter simplement de la nourriture en discutant comme si dehors, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
_ Helena ? Ça ne va pas ?
_ Hein ?
La jeune femme sursauta légèrement, retenant une grimace au mouvement brusque qui lui tira des douleurs dans le bas du dos, portant son attention sur Alphonse qui venait de l'interpeler. Edward avait également prit la peine de s'arrêter dans son repas, chose inédite, et la dévisageait avec une expression interdite. Helena haussa un sourcil, pas certaine de comprendre leur réaction.
_ Tu pleures, nota Al à son attention, allant même jusqu'à lui tendre une serviette en papier.
_ Oh. Ah, je… erm. Merci.
Gust se moucha vigoureusement, les pommettes légèrement plus colorées. Il n'avait jamais aimé pleurer, encore moins pour des choses aussi banales qu'un bonheur tout simple. Devant les frères Elric qui plus est, c'était d'autant plus gênant. Sa raclant la gorge, la jeune femme attrapa à nouveau son bol de nouilles et tenta de détourner la conversation.
_ Hum. Tu veux toujours savoir comme est le Colonel au quotidien, Fullmetal ?
Le jeune blond hocha vivement la tête en avalant sa bouchée, une lueur machiavélique dans son regard ambré. La simple idée d'avoir quelque chose pour chambrer Mustang lors de leurs confrontations à venir le mettait en joie. Helena esquissa un sourire en coin. Noyade du poisson réussite.
Alphonse ramena le dessert sur la table et des tasses de thé —dommage qu'il soit une armure, songea Edward avec une pointe de mélancolie, sans quoi toutes les filles du pays se le seraient arraché en hurlant — et Helena reprit son récit, pelotonnée sous une couverture de laine grossière.
Ed se serait presque cru de retour des années en arrière, lorsque son cadet et lui se recroquevillaient sur le canapé du salon en attendant que leur mère leur raconte une histoire. Avec un sourire amusé, il saisit une tasse, engloutit une gorgée accompagnée d'un biscuit et reporta toute son attention sur Helena.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Roy ne savait guère à quoi s'attendre. L'enfant était réveillée, soit. Et que dirait-elle ? Ou que ne dirait-elle pas ? Knox lui avait bien spécifié qu'elle n'avait pas parlé une seule fois depuis son éveil, se contentant de poser son regard froid sur le monde qui l'entourait. Et lui ? Lui, que devait-il faire ? Comment agir ? Avait-elle de quelconques souvenirs de ce qui s'était passé à Ishbal ? Roy ignorait ce qui était le mieux. Le Doc avait tout raconté à la gamine, de la guerre jusqu'à son arrivée dans ce lit d'hôpital, mais elle n'avait pas fait montre d'une réaction, positive au négative. Elle était seulement là, non pas absente, comme le susurraient les infirmières, mais simplement en attente. Etat de choc, selon l'avis du psy qui était rapidement passé un soir.
Le peu de personnel soignant qu'elle côtoyait, l'enfant semblait les effrayer. Par sa froideur, son immobilité et son bras manquant. Pâle et minuscule dans cette salle pourtant déjà petite, elle faisait l'effet d'un fantôme venu hanter le dernier lieu qu'il avait connu.
Debout face à la porte, Roy hésitait à l'affronter, ce petit revenant de la guerre qu'il avait pourtant sauvé des griffes de la mort. Durant son absence, il avait eu tout le loisir d'y penser. De retourner la situation maintes et maintes fois dans son esprit en jurant ses grands dieux qu'il était le pire imbécile de la planète. Il ne regrettait pas son geste, loin de là. Il se rendait seulement compte que la situation dans laquelle il se trouvait désormais était plus que périlleuse, autant pour lui que pour la gamine, et se trouvait tout bêtement dépassé par les évènements qui s'enchainaient bien trop vite.
Une tape sur l'épaule le ramena à la réalité, le faisant légèrement sursauter. Le Doc lui sourit gentiment, épuisé.
_ Bon courage, vieux.
Et malgré le geste amical, l'encouragement lui fit plus froid dans le dos qu'autre chose. Crispé, le militaire inspira un grand coup avant de pousser la porte. Voir la petite d'abord, s'occuper du reste ensuite.
Immédiatement, la blancheur du lieu agressa ses rétines. Puis il se heurta au regard ardoise de la gamine, frêle et maladive dans son lit trois fois trop grand pour elle. Roy resta figé sur place tandis que la porte se refermait dans son dos, poussée par un vent invisible ou bien rabattue par Knox, il n'en savait rien. Ne restaient que les yeux de l'enfant, qui le fixait avec une froideur et une dureté assassines.
Si le Doc avait émis l'hypothèse d'une mémoire altérée et de souvenirs perdus, Roy pouvait sans se tromper affirmer le contraire. La petite se souvenait, assurément. Elle souffrait. Elle haïssait.
Il voyait les flammes dans ses prunelles de pluie. Il distinguait les larmes innombrables, les cadavres brulants et noircis, le voile sanglant que la mort avait posé sur son existence.
Elle n'oublierait pas. Elle ne pardonnerait pas.
Le militaire déglutit, terriblement mal à l'aise, la culpabilité lui nouant la gorge. Ses mains tremblèrent alors qu'il agrippait d'une poigne presque désespérée la chaise la plus proche.
_ Je suis… je suis désolé.
Pitoyable. Il était pitoyable. Qu'en avait-elle à faire, de ses pardons coupables ? Elle qui avait tout perdu, lui qui lui avait tout volé. La chaise frémit sous le regard mortel, les jointures de ses doigts crispés devenant blanches comme la craie.
Se reprendre. Il devait se reprendre, avancer, suivre son but. L'enfant était une étape, la première d'une longue lignée. Il ne laisserait pas tomber maintenant, alors que tout son corps lui hurlait de fuir la pièce, de partir sur le champ et de laisser la petite brune derrière lui. Sans se retourner, sans lui faire l'affront de son odieuse présence. Lui, le meurtrier, le fou, l'assassin.
Roy inspira à nouveau.
_ Je suis Roy Mustang. Celui qui t'a ramenée ici.
Silence. L'enfant le toisait, glacée, droite et statufiée.
_ J'imagine que le Doc t'a informée de ta situation.
Il ne pouvait s'en empêcher. Sans qu'il ne le veuille, sa voix vacillante avait pris des échos professionnels, durs et tranchants. D'une netteté parfois effrayante. La nervosité le poussait à agir de manière protocolaire. C'était stupide, Roy le savait, l'Ishbal n'avait pas besoin que l'on s'adresse à elle d'une telle manière. Elle était traumatisée, elle lui en voulait certainement, elle…
Clignement des paupières, comme un assentiment. Pas un encouragement en soi, mais une curieusement forme de compréhension. Le jeune homme poursuivit, de cette voix blasée qui ne faisait qu'énoncer des faits. Qu'ordonner les pensées qui se bousculaient dans sa tête et tournaient en vrombissant dans son esprit. Maes l'aurait tué pour parler à la gamine d'une façon aussi rustre et austère.
_ Je suis parfaitement conscient de ce que tu as traversé et du fait que tu dois me mépriser plus qu'autre chose. Tu en as parfaitement le droit. Le brun éclata d'un rire sec et désespéré, comme pour se moquer de lui-même. Sache néanmoins que je ne t'ai pas sauvé par hasard, gamine.
Il s'arrêta un instant. La fillette n'avait pas esquissé un geste, si bien qu'il se demanda si elle respirait encore. Son nez retroussé et enfantin se froissa légèrement lorsqu'elle plissa les yeux.
_ Pourquoi ?
Roy sursauta violement et renversa la chaise dans le mouvement. De l'autre côté de la porte, Knox haussa la voix.
_ Hey, ça va là-dedans ?
_ O-oui, oui ! Ça va, ça va…
Le militaire ramassa lentement le siège, le remettant d'aplomb. Il ne s'y assit pas cependant, se tenant raide comme un piquet face au lit de la brune, la bouche tordue en un pli disgracieux. Elle attendait une réponse qu'il eut étrangement du mal à lui donner.
_ Tu es différente. Toi plus que les autres, tu pouvais survivre.
_ C'est votre raison ?
Sa voix était basse et éraillée, inutilisée depuis trop longtemps. Roy n'eut aucune peine à y distinguer le fort accent de l'Est qui marquait chacun de ses mots laborieux. On aurait dit que sa langue était empâtée. Il hocha lentement la tête.
_ Ça ne vous sauvera pas.
Une claque. Assenée avec une justesse exemplaire. Roy recula sous l'impact de ses mots, le teint blafard. La fille ne l'avait pas quitté des yeux, comme cherchant à le fusiller sur place. Etrange comme il se sentait à cet instant si insignifiant face à elle, faible et démuni devant cette gamine pourtant brisée, que la guerre avait rendue plus amère que jamais.
Un maigre sourire étira le coin de ses lèvres cependant qu'il la contemplait avec regrets et tristesse.
_ Je sais. Et je ne m'attends pas à terminer ailleurs qu'en enfer pour ça.
Un silence. Long et douloureux durant lequel leurs regards se heurtèrent. Il incombait à Roy de poursuivre, d'expliquer encore une fois, d'essayer de la rassurer même s'il n'en n'avait ni le mérite ni le droit. Il se racla à nouveau la gorge, ses épaules se détendant légèrement.
_ Qu'est-ce que vous allez faire de moi ?
Le militaire jeta un coup d'œil à l'enfant puis il tira la chaise à lui pour s'assoir. Se mettre à la hauteur de son interlocuteur, avait-il lu un jour dans un ouvrage de psychologie, s'est se montrer comme étant son égal, sur le même niveau d'entente. Il n'était ni un supérieur, ni un bourreau. Plus maintenant du moins, il était important que l'enfant le comprenne, même si elle aurait sans doute du mal à l'accepter comme tel.
Roy croisa les mains, les coudes appuyés sur ses cuisses.
_ Tu vas venir avec moi. Chez moi. Je t'offre le gite, le couvert, et la garantie qu'il ne t'arrivera rien.
L'Ishbal éclata d'un rire sec et cassé, trop grinçant pour être celui d'une enfant. Trop moqueur pour être parfaitement honnête.
_ Un militaire charitable, je n'y crois pas.
_ Ce n'est pas de la charité.
_ Mensonge.
Ils se turent à nouveau, la petite le défiant de son regard de pluie. Il y lisait toute la colère qui l'animait en cet instant et ne doutait pas le moins du monde que si elle avait été en mesure de le faire, elle n'aurait pas hésité à lui sauter à la gorge. Il soupira. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle accepte avec la bouche en cœur, cela aurait été bien trop surréaliste. Bien trop dérangeant également. Lui, le meurtrier de son peuple, qui venait pour la prendre sous son aile ? Même Roy devait admettre que la situation en devenait grotesque.
Mais que pouvait-il faire de plus ? La responsabilité de cette métisse lui incombait, dès lors qu'il l'avait tirée des ruines pour la sauver. Et tant pis si elle devait un jour le poignarder dans le dos en guise de représailles, il ne lâcherait pas si simplement l'affaire.
_ Connais-tu le principe de l'échange équivalant, petite ?
En une seule phrase, Roy sut qu'il avait capté son attention en plus de ses évidentes envies de meurtre. Il s'en serait presque félicité. Sans attendre de réponse de sa part, il poursuivit.
_ Je te donne une chose en échange d'une autre, expliqua-t-il calmement. C'est sur ce principe que repose notre science et savoir, à nous autres, les Alchimistes.
La fille eut un rictus mais ne le coupa pas. Le feu dans ses yeux s'était tinté d'intérêt, comme si les informations qu'il délivrait étaient des plus capitales.
_ Je te propose un marché, fillette. Ta vie contre la mienne.
Il promettait souvent ce genre de choses, dernièrement. Entre la môme et sa nouvelle subordonnée blonde, ce serait un véritable miracle s'il parvenait à survivre jusqu'à l'année prochaine. Il se leva, époussetant son pantalon d'un revers de main. L'enfant le suivit du regard, paupières mi-closes, comme si elle cherchait à évaluer la valeur de sa proposition. Roy ne se sentait pas plus assuré pour autant ; le regard de l'enfant le mettait toujours mal à l'aise et il se sentait encore affreusement coupable. Sans doute cela ne le lâcherait plus jamais d'une semelle, mais il apprendrait à vivre avec.
_ Tu restes avec moi, continua le militaire en tournant les talons pour se diriger vers la porte et faire mine de sortir. La décision ne lui appartenait plus désormais mais il espérait que l'Ishbal ferait le bon choix. Chez moi, dans ma maison. Je t'offrirais ce qu'il te faudra, te protégerais, je veillerais sur ta vie. En échange de quoi, tu pourras faire ce que tu veux de la mienne. Si tu décides de me tuer sitôt passé le pas de la porte, libre à toi. Je ne m'y opposerais pas.
Le brun resta suffisamment longtemps sur le seuil de la chambre pour jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, avisant la gamine qui n'avait toujours pas bougé, la bouche tordue dans un rictus mi incrédule mi dégouté. Roy haussa les épaules, la salua et quitta finalement la salle.
Knox l'attendait dans le couloir. Le médecin lui jeta un regard interrogateur cependant que le plus jeune prenait le temps de s'appuyer le dos au mur, reprenant son souffle.
_ Alors ?
_ Elle a parlé, informa Mustang, étrangement éprouvé par cette épreuve qu'il n'aurait pourtant pas cru si ardue.
Knox sourit avec satisfaction, sa cigarette remontant au coin de ses lèvres.
_ Eh bien, voilà au moins une bonne nouvelle. J'imagine que ça n'a pas été pour te remercier de l'avoir sauvée, hein.
Hochement de tête négatif.
_ Au moins, elle n'est pas muette ou dépourvue de raison, c'est plutôt encourageant. Elle se souvenait de quelque chose ?
_ Croyez-moi, Doc, elle n'a rien oublié.
Et n'oubliera jamais rien.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Roy ne revint à l'hôpital que la semaine suivante. Knox l'avait informé que l'enfant était parfaitement rétablie (autant que le permettait son état de santé du moins) et pouvait ainsi sortir définitivement de l'établissement. Une nouvelle certes réjouissante mais qui avait néanmoins contraint Roy à accélérer un tantinet au niveau administratif.
Avec l'aide de Maes cependant, réunir tous les papiers nécessaires à l'adoption avait presque été un jeu d'enfant et ne manquait plus qu'à les remplir correctement. Et si Mustang était parfaitement à même de faire sa partie, en tant que nouveau jeune papa, ce n'était pas le cas de la métisse Ishbal. Ce pourquoi le brun se tenait à nouveau dans sa chambre, le dossier à la main sous son regard de braise.
Au-delà d'une possible adoption —il avait laissé le choix à la gamine mais n'avait toujours pas entendu sa réponse à ce sujet— Roy devait également s'assurer de lui forger une identité suffisamment solide pour résister à un contrôle militaire, si besoin était. Knox s'était occupé de la dissimuler aux yeux vigilants des instances médicales, mais il ne pourrait garantir ce maigre barrage bien longtemps.
Roy étala les documents sur la tablette, repoussant les reliefs d'un repas que la petite avait en grande partie dédaigné.
_ Je vais avoir besoin de toi, gamine.
Il n'eut pour réponse qu'un regard en coin. Roy soupira, tapotant les feuilles avant de sortir un crayon des replis de son manteau, s'asseyant sur le bord de la chaise.
_ Il me faut des renseignements. Sur toi, tes parents, tout ce qui me permettra de te protéger vis-à-vis des lois. Tu comprends ?
Un coup d'œil froid en simple retour, l'enfant prenait relativement mal l'atteinte à son intelligence.
_ Tu sais écrire ? Poursuivit Roy en relisant rapidement les documents.
_ Non.
Il redressa la tête, ahuri. Que la guerre ait pu ralentir son apprentissage, il pouvait largement le concevoir et le déplorer mais il s'était attendu à ce que l'enfant maitrise au moins les rudiments de la grammaire. Le militaire allait pour faire une réflexion à ce sujet lorsque le contenu d'un vieil ouvrage, emprunté à la bibliothèque de son maitre d'Alchimie, lui revint en mémoire. La culture Ishbal était principalement orale et relégués dans le désert, les habitants n'avaient pas nécessairement les outils pour parfaire l'éducation des plus jeunes.
_ Et lire ? Questionna le brun avec un espoir mort-né.
Hochement de tête négatif. Il soupira légèrement. Après tout, il lui suffisait de remplir pour elle, cela en soi n'était pas dérangeant. Il lui faudrait juste trouver une école adaptée afin qu'elle puisse combler retards et lacunes. Une chose qu'il ne pouvait guère se permettre, même avec sa prime d'Alchimiste et son salaire d'officier supérieur. Un problème de plus à rajouter à la liste.
_ Pourquoi vous faites ça ?
La voix cassante tira le jeune homme de ses pensées. Il haussa un sourcil à l'adresse de l'adolescente. Le comportement de l'enfant avait changé en sa présence. Toujours froide et méfiante, elle daignait cependant à leur adresser la parole, le docteur Knox —et c'était une première— et lui, boudant le reste du personnel et même Maes, qui était venu un soir pour prendre des nouvelles.
Elle était loin de leur faire confiance mais pressentait sans trop de mal que se les mettre à dos signerait sa condamnation définitive. Qu'importe les motivations du militaire qui l'avait soi-disant sauvée : elle avait besoin de lui pour se tirer d'ici.
_ Pourquoi je fais quoi ?
_ Les papiers.
_ C'est un acte d'adoption.
Roy agita la feuille à l'adresse de sa vis-à-vis avant de se souvenir que la lecture ne faisait pas partir de ses capacités actuelles, rendant le geste parfaitement inutile.
_ Et si je refuse ?
Sait-on jamais ? Peut-être parviendrait-elle à s'en sortir sans avoir besoin de l'aide de ce pourri. Il était bien beau, dans son costume repassé, avec son sourire qui se voulait encouragement, ce fier militaire responsable de la mort de tout un peuple. Que lui et les siens aillent crever dans les dunes brulantes de l'Est.
_ Tu seras automatiquement placée dans un centre d'accueil.
La métisse grimaça légèrement. Elle refusait encore de montrer la moindre émotion face à cet homme. Sa confiance, il pouvait toujours attendre pour l'obtenir ; elle se servirait de lui, point barre. Et s'il se réconfortait en se disant qu'il accomplissait une bonne action en la prenant sous son aile, grand bien lui en fasse. Peut-être le regretterait-il lorsque, suivant les termes de cet absurde contrat qui devait les lier, elle lui calerait une balle dans le dos.
_ Mon père venait d'Amestris, finit par lâcher la plus jeune en détournant la tête, furieuse de devoir capituler. Eric Lewin. L'était militaire. C'est tout c'que j'sais sur sa vie d'avant.
Roy hocha la tête, annotant les informations sur un coin de feuille afin de les creuser plus tard. Il ne l'avouait pas à haute voix de peur de braquer la petite plus encore qu'elle ne l'était déjà, mais il était ravi qu'elle se soit finalement livrée à lui et accepte de devenir sa fille adoptive.
_ Pas de famille ? S'enquit le militaire en espérant grappiller quelques indices pour étoffer son dossier. Des grands-parents, des amis ? Oncles, tantes ?
La métisse haussa les épaules, visiblement peu encline à poursuivre une conversation qu'elle jugeait inintéressante. Qu'il se débrouille donc puisqu'il voulait tant la sauver. Elle ne lèverait pas davantage le petit doigt pour l'aider.
Après une dizaine de minutes passées à la questionner de manière plus ou moins fructueuse, Roy prit congé de sa nouvelle colocataire permanente. Il se demanda vaguement où il allait bien pouvoir la caser dans son appartement ridicule et se leva, rembarquant ses affaires sous son bras.
_ Je reviendrais te chercher dans trois jours, gamine.
_ Hum.
Roy soupira, songeant qu'il ne serait guère aisé d'en tirer grand-chose les premiers temps, espérant que cela finirait par s'arranger. Oh, il ne s'attendait certainement pas à ce qu'elle lui pardonne ou lui offre autre chose qu'un visage empreint d'animosité à son égard. Mais peut-être parviendraient-ils, au fil du temps, à construire quelque chose de plus concret qu'un simple contrat morbide. Le militaire quitta la pièce en la saluant d'un signe de main qui se voulait amical, lui adressant dans un sourire un « Mlle Lewin » qui la fit frémir de la tête aux pieds. Colère ou tristesse, il ne put le déterminer dans la dureté de son regard mais se figea sur le seuil lorsqu'elle lança, presque mauvaise :
_ Helena.
Roy sortit de la pièce sans un mot de plus, serrant ses papiers contre lui.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Compléter le dossier de la petite —Helena, songea Roy cependant qu'il se dirigeait vers le département des archives de Centrale— était plus ardu qu'il ne l'avait prévu. Lui qui n'avait jamais falsifié le moindre document éprouvait presque de l'admiration pour les personnes malhonnêtes qui excellaient dans cet art. Roy avait été tenté de faire appel à l'un de ceux-là, réprimant son idée dans la demi-heure qui avait suivi l'hypothèse ; moins de personnes seraient au courant pour la petite, mieux elle s'en sortirait.
Aussi s'était-il résolu à œuvrer tout seul. Maes avait été d'une aide précieuse en ce qui concernait les papelards et autres démarches administratives pour l'adoption de la jeune métisse, quant à Knox, il lui avait monté un dossier médical en béton armé qui affirmait pour la petite une ascendance parfaitement Amestris.
Ne restait plus alors qu'à modifier son histoire, reprendre le cours de sa vie en tout point. Il ne devait négliger aucun détail, la moindre faille ferait voler en éclat cette fragile couverture et les conséquences en serraient immanquablement mortelles.
Roy soupira, poussa la double porte de la bibliothèque de Centrale d'un coup d'épaule. Ici étaient compulsés la totalité des rapports militaires et autres ouvrages nationaux, résultats scientifiques, travaux alchimiques, inventaires, études diverses et variées, aussi bien économiques que politiques ou encore purement agricoles.
Et les dossiers complets de chaque membre appartement à la glorieuse armée du pays.
Peut-être aurait-il été plus simple pour tout le monde de doter Helena d'une toute nouvelle famille, purement fictive et d'une banalité sans nom. Mais Roy craignait que cela ne suffise pas. Il faisait partie de l'armée, était un jeune homme aussi talentueux qu'ambitieux… il savait pertinemment que sa position et ses projets futurs apporteraient leurs lots de problèmes et d'ennemis en pagaille. Helena avait besoin d'un passé solide, tangible, qui résisterait à une étude approfondie si d'aventure on aurait voulu le couler en s'en prenant à sa nouvelle fille.
Ce pourquoi la recherche de son père biologique lui paraissait primordiale ; de petits mensonges noyés dans une vérité établie passeraient toujours bien mieux sous les regards acérés des fouineurs.
Le type qui l'accueillit, assis derrière un large bureau de bois brut qui croulait sous la paperasse, lui adressa un regard éblouissant malgré la fatigue et l'ennui qui semblaient l'accabler. Roy se voyait très mal à sa place, lui qui avait déjà peine à remplir trois formulaires de demande de fonds sans s'écrouler tête première dessus.
_ Je cherche quelqu'un, expliqua le militaire brun après les formalités d'usage et deux trois échanges de banalités rapport à la guerre récente. Si tant soi peu qu'on puisse encore parler de banalités à ce sujet. S'en était effrayant de voir à quel point les choses semblaient perdre de leur importance au bout de seulement quelques semaines : la guerre était passée, on n'y reviendrait pas.
_ Vous devriez vous adresser au labo des enquêtes, Colonel Mustang, l'informa l'ainé en nettoyant ses lunettes sur sa veste lâchement boutonnée. Je doute pouvoir vous être d'une quelconque utilité.
_ L'homme en question est mort et faisait partie de l'armée, j'aurais besoin de son dossier.
_ Ah, je vois. Auriez-vous un nom ?
Pour toute réponse, Roy lui tendit les documents où il avait inscrit le nom de Lewin. L'archiviste les regarda un moment, ses épaules brusquement tendues. Sa bouche se tordit en un pli inquiet mais il ne dit rien.
_ Je vais voir ce que je peux faire, murmura l'homme en se levant, légèrement chancelant avant de disparaitre par-delà des chemins d'étagères qui prenaient place derrière son bureau.
Roy patienta un temps, bras croisés. La réaction de son vis-à-vis ne lui avait certainement pas échappé et cela ne le rassurait qu'à moitié. Il avait connu Lewin, c'était certain, ou à défaut, avait trempé dans une affaire le concernant de près.
L'archiviste mis un certain temps à revenir, son visage ayant perdu quelques couleurs durant sa recherche. Les mains tremblantes, il lui remit un dossier cartonné ocre.
_ A moins d'une autorisation, vous devez rester ici pour consulter les documents, souffla l'ainé des deux, proche du malaise.
Roy esquissa un sourire autant pour le remercier que le rassurer.
_ Pas d'inquiétude, Mr Schneider. J'en ai pour quelques minutes, tout au plus.
D'un hochement de tête faiblard, l'archiviste au ventre légèrement bedonnant le laissa s'éloigner vers les tables d'étude qui bordaient les larges murs de la pièce. Roy s'installa dans un coin reculé, cherchant naturellement à se dérober aux regards curieux. La bibliothèque était cependant quasiment vide et c'est un peu plus serein qu'il ouvrit le dossier d'Eric Lewin.
Il sut au bout de quelques lignes que quelque chose n'allait pas. Se penchant davantage sur les feuilles qu'il avait sous les yeux, Roy en analysa chacun des informations avec la minutie d'un chirurgien au-dessus de son patient.
'Y a quelque chose qui cloche…'
Le jeune Colonel se leva vivement, retournant à grands pas vers le bureau. Le voyant ainsi arriver, Marc Schneider se tassa sur lui-même, sentant une sueur froide dégouliner le long de son dos et ses tempes. Il se rendit compte qu'il avait cessé de respirer lorsqu'il reprit bruyamment son souffle alors que le jeune officier venait se planter devant lui, ses yeux noirs affrontant fermement les siens.
Il aurait dû le savoir. Avec la fin de la guerre, ce nom devait forcément remonter à la surface et revenir le hanter. Une partie de l'homme maudit mille fois Lewin pour l'avoir mis dans pareille situation tandis que l'autre acceptait presque tranquillement son sort, résigné au possible.
_ Il est écrit ici qu'Eric Lewin est mort trois ans avant la guerre d'Ishbal.
La voix du jeune homme perça les brumes de ses inquiétudes et Marc reprit pied avec la réalité, essayant de se concentrer sur son interlocuteur. Il venait d'abattre les feuilles qu'il avait lui-même rédigées, des années plus tôt, alors que son ami venait le supplier.
_ C'est exact. Une mission dans le nord si je me rappelle bien.
Bien entendu que Schneider s'en souvenait, il avait lui-même intégré le nom de Lewin au rapport donné par les officiers en charge de la zone. L'équipe partie en tant qu'éclaireur du côté de la frontière de Drachma avait été prise dans une avalanche. Pas un de ses membres n'avait survécu et personne n'était jamais venu demander des précisions sur une mission de routine qui avait mal tourné.
Personne jusqu'à ce jeune homme fringuant et son air déterminé.
Roy prit une grande inspiration. Il avait vu juste ; Eric Lewin avait été déclaré officiellement mort et rayé de l'armée d'Amestris afin que plus rien ne puisse l'y lier, lui permettant ainsi de fuir à Ishbal et d'y faire sa vie. Seulement, cette discordance de dates impliquait également qu'Helena n'avait alors jamais existé.
_ Changez moi ça.
Le ton fut si cassant que Marc manqua d'en tomber à la renverse. Il se retint au bord du bureau, les phalanges blanchies.
_ Pardon ?!
Mustang se pencha en avant, clairement intimidant. Sa voix fut basse et régulière, en aucun cas furieuse. Et pourtant, il aurait fallu être fou pour chercher à le contredire. Marc déglutit difficilement, ce sentant bien trop petit à son goût, écrasé par l'autorité qui se dégageait du jeune homme.
_ Vous allez me retirer les copies de ce dossier de toutes les étagères dans lesquelles il se trouve. Je ne veux que deux exemplaires. L'un ici, l'autre pour moi. Vous remplacerez la totalité des informations présentent là-dedans par celles que je vais vous fournir.
_ C'est une violation des droits de—
Pourquoi protester, voulait-il finir la tête en haut d'une pique ? Les mains de Roy se crispèrent sur le bois du bureau, une grimace maintenant agacée apparaissant sur ses traits.
_ Ecoutez-moi bien, articula-t-il lentement. Eric Lewin était un fier soldat, tombé au champ d'honneur lors de la guerre d'Ishbal. Et à sa mort son unique fille fut rapatriée du Sud où elle séjournait chez des amis.
Le teint déjà bien pâle de Marc vira au cadavérique, son visage se vidant de tout son sang, creusant chacun de ses traits. Sa respiration saccadée résonnait fortement dans la pièce calme, son cœur tambourinant à ses oreilles tant et si bien qu'il crut en faire une attaque. Il ignorait ce qui le choquait le plus : savoir que Lewin avait eu une fille, comprendre qu'elle était encore en vie et visiblement dans leur pays, ou bien que ce jeune homme tout juste ordonné Colonel prenait des risques incommensurables et le condamnait à tremper dans ses magouilles pour protéger ladite gamine.
_ Il a… vous…
_ Faites ce que je vous demande. S'il vous plait.
Marc hocha la tête, bien incapable de faire quoi que ce soit d'autre, trop abasourdi pour réagir comme il l'aurait dû. Mustang soupira, immensément soulagé et se redressa. Il ramassa ses papiers, laissa ceux dont l'homme aurait besoin pour son ouvrage et tourna les talons sans plus un mot. Schneider l'arrêta, brusquement levé par-dessus son bureau, lui saisissant le bras.
_ La petite, questionna-t-il, incertain. Comment…
_ Elle ira bien, affirma le plus jeune avec assurance, un léger sourire aux lèvres.
L'autre acquiesça et le lâcha, revenant à ses registres comme si de rien était. Le dossier de Lewin disparut de la table en un battement de cil et ils échangèrent un regard entendu.
_ Bonne journée à vous, Colonel Mustang.
_ De même, Mr. Schneider.
La porte de la bibliothèque claqua dans le silence serein.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Roy esquissa un sourire satisfait cependant que ses yeux noirs parcouraient rapidement le nouvel acte de naissance d'Helena Moera Lewin. Il avait dû se battre littéralement avec la gamine muette pour obtenir son âge et son nom complet mais le jeu en valait la chandelle. Elle était désormais une honnête citoyenne d'Amestris et n'avait jamais eu le moindre contact avec les Ishbals. Son teint lui venait du sud, la blancheur de ses deux mèches était due, dixit Knox avec un petit sourire en coin, content de sa trouvaille ; au choc de la mort de son père. Eric Lewin, le seul parent qu'elle n'ait jamais connu en plus de Roy, ledit ami de la famille qui la prenait sous son aile.
_ Il semblerait que ce soit le grand jour, lança le doc en tirant une bouffée de sa cigarette.
Roy sourit doucement, soulagé que se termine enfin cette éprouvante semaine. Certes, il lui restait encore à trouver une école pour la petite, des fournitures pour son bien être (Maes avait juré ses grands dieux qu'il y passerait le week end s'il le fallait mais qu'il l'aiderait dans cette tâche ô combien captivante et amusante), et autres soucis de dernière minute qui se régleraient sans aucun doute sur le moment.
Knox avait eu la gentillesse —ou bien était-ce de l'ironie voilée, Roy devait avouer qu'il hésitait encore— de lui fournir divers ouvrages sur la psychologie infantile et autres bouquins destinés aux jeunes parents. Le militaire les avait rapidement feuilletés avant de délaisser ce barda dans un coin, blême, songeant qu'il n'y arriverait jamais. D'autant plus que pas un des volumes qui s'empilaient dorénavant dans sa valise ne traitaient de l'épineuse situation d'une famille monoparentale comprenant un militaire de tout juste 23 ans et une métisse Ishbal de 12, manchote, psychologiquement instable, qui lui vouait une haine éternelle pour avoir tué tout son peuple.
_ Ça risque d'être compliqué…
_ Fallait y songer avant gamin, maintenant tu assumes.
Roy souffla, les mèches de sa frange voltant devant ses yeux. Assumer, effectivement. Il allait devoir faire face à ses choix et poursuivre son but avec eux. Avec elle.
_ Elle t'attend dans sa piaule. J'lui ai filé quelques affaires qu'appartenaient à mon fils. Ça dépannera quelques jours.
_ Merci, Doc.
_ Ouais. Bon retour au bercail, gamin.
Le médecin légiste lui tapa gentiment l'épaule puis retourna à l'intérieur du bâtiment, écrasant son restant de cigarette d'un coup de talon tout en lui adressant un signe de main amical. Roy lui suivit du regard avant de faire de même, déterminé à sortir de cet hôpital avec sa fille à ses côtés.
Pour plus de commodités, autant pour moi que pour vous (les gars, je me tape 20 pages de correction à chaque fois et ma touche delete a sauté, aillez pitié de moi) j'ai décidé de couper ce chapitre en deux. Ça me donne l'horrible et infernale impression de stagner, je vous jure que c'est frustrant. Le prochain chapitre sera définitivement le dernier en matière de flash-back de l'infini, je vous le promet.
Tant que j'y suis, je tiens vraiment à remercier chaleureusement tout les gens, peut-être égarés par hasard jusqu'à cette fic, qui prennent le temps de lire et de commenter. Ça me fait toujours aussi chaud au cœur de recevoir vos critiques et impressions. Et ça me permet aussi de culpabiliser un max et de me dire que je suis vraiment une ignoble auteur pour vous faire attendre si longtemps entre chaque chapitres alors qu'il se passe RIEN! C'est déplorable.
Sur ce, un grand merci, aux anciens qui suivent depuis le début, aux nouveaux qui débarquent, bref, à vous, lecteurs (je me sens d'une humeur à aimer tout le monde ce soir, profitez, c'est pas souvent)
Au prochain chapitre!
