.
Un an plus tard mais toujours constante, étrangement : je poste ce 21ème chapitre l'année de mes 21 ans.
.
.
~ Femen x Crystal Castles ~
.
.
C'est drôle, se fit la réflexion Hermione une seconde avant que sa mâchoire ne percute de plein fouet le goudron sale. Ses dents s'entrechoquèrent avec violence et un goût métallique emplit sa cavité buccale, du rouge lui suintant du coin des lèvres. Le premier policier la maintenait face contre terre, une ferme poignée de boucles agrippées dans son poing. Le second policier lui tordait le bras à en briser ses os en deux pour lui enfiler une simple paire de menottes. Et paralysée au sol, un fragment de canine sous la langue, Hermione ne pouvait s'empêcher de trouver toute cette situation drôle. Pathétiquement hilarante, même.
L'été de ses treize ans lui revint en tête. Les couleurs chaudes du Terrier Weasley, les éclats de rire en échos lointains, le tintement familier des assiettes, le soleil assommant et les champs silencieux. Si elle se concentrait suffisamment, elle pouvait encore se revoir allongée sur le parterre fleuri, brin d'herbe dans la bouche et sourire serein.
Comme d'accoutumée, Ginny et son grand-frère se chamaillaient à ses côtés, plongés dans une de leurs très célèbres parties de « Imaginons les pires scénarios d'avenir qui soient et prions pour qu'ils ne deviennent jamais réalité » — telle était la façon dont Hermione avait silencieusement renommé ce jeu, du moins. Elle prenait toujours soin de ne jamais y participer.
« Hermione se rebellera avant nous tous. » affirmait Ron avec aplomb, ce jour là.
« Complètement surréaliste. » le rembarrait immédiatement sa soeur.
« Qu'est-ce que tu en sais ? Ce sont souvent les cas de figures les plus surréalistes qui sont les plus susceptibles de se réaliser. » Du coin de l'oeil, Hermione l'avait vu esquisser un haussement d'épaules. « J'ai bien réussi à me fouler le poignet rien qu'en épluchant une pomme. »
« Parce que tu es stupide. » l'avait diagnostiqué Ginny. « Et Hermione est surdouée. Telle est la nuance. »
Telle était la nuance, en effet.
Car si être surdouée signifiait agréer à un projet photographique qui l'avait un peu plus chaque jour tirée vers les portes de l'enfer, faire le choix de persévérer, se faire étrangler à en frôler l'asphyxie un jour seulement après son arrivée au Manoir, persévérer encore, essuyer quotidiennement insultes, insinuations et intimidations, persévérer malgré tout, subir une tentative de viol, persévérer coûte que coûte, s'enfuir vers les campagnes anglaises reculées en compagnie de sa némésis des premiers jours, défendre cette personne, se prendre d'affection pour cette personne, s'ouvrir à cette personne, tomber amoureuse de cette personne, coucher avec cette personne, se droguer avec cette personne, pour cette personne, se faire manipuler par cette personne, se faire utiliser, user, abandonner. Jeter. Oublier.
Si être surdouée signifiait collectionner les mauvais choix coup sur coup, Hermione acceptait sa médaille d'or avec fierté.
Et elle avait envie de rire du ridicule de la situation. Une situation dans laquelle elle s'était empêtrée seule, de son plein gré, ignorant toutes les portes de sortie visibles, toutes les stridentes sonnettes d'alarme. Dieu seul savait qu'il y en avait eu.
Figure pressée contre le sol, mâchoire semi-disloquée et poings liées, elle avait envie d'en rire jusqu'aux larmes.
L'Angleterre était le paradis des âmes maussades.
Que le thermostat monte ou descende, que les saisons se succèdent, les cieux troubles restaient constants dans leur grisaille. De temps à autres, presque par accident, le soleil parvenait à trouver quelques infimes failles par lesquelles désespérément infiltrer ses rayons mais les nuages cendrés ne rôdaient jamais bien loin. Lourds d'eau et de reproches, ils venaient déverser leur pluie d'opprobre sur la terre boueuse qui avait appris à se laisser silencieusement noyer.
Hermione bénissait la pluie en cet instant précis. Elle la bénissait du fond du coeur.
Le ciel avait ouvert les vannes et d'épaisses gouttes transparentes venaient s'écraser avec force contre la vitre du fourgon de police, le bruit de leur impact semblable à une série de coups de poings. Le véhicule aurait traversé une foule de révolutionnaires en colère que le rugissement sonore serait resté inchangé. Hermione les imaginait presque cogner contre les fenêtres, tambouriner sur les portières, tabasser le capot, frapper de toutes leurs forces, donner libre cours à leur fureur. Elle pouvait les entendre, cette foule homogène et déchainée de visages anonymes, cette vague compacte de haine, et elle pouvait les comprendre car en ce moment même, la Haine était l'unique émotion qu'elle acceptait pour maître.
Aussi brûlante que la morsure du froid polaire, Hermione la ressentait du fin fond de ses entrailles. Elle la ressentait dans tous ses membres endoloris, dans toutes ses crampes musculaires, dans cette douleur insoutenable qui électrisait sa bouche entière, dans ce filet de sang qui séchait sur son menton, dans ses poignets étranglés par une paire de menottes.
Elle la ressentait partout, partout dans son corps.
Ce corps souillé sur lequel l'empreinte de ses doigts se faisait encore ressentir. Ce corps traître, témoin de la douceur de ses gestes. De l'extérieur comme de l'intérieur, son toucher restait indélébile. Hermione réprima un agressif haut-le-cœur. Commença alors un bien plus cruel bombardement sensoriel, son cerveau à son tour condamnable pour traîtrise. Elle revit la scène comme si elle s'y trouvait encore : les caresses, les frictions, les soupirs, les morsures, les baisers, les effleurements et collisions.
Le point de rupture fut le souvenir palpable de son regard la dévisageant jusqu'à l'âme, ses deux orbes d'un gris faisant concurrence aux cieux. Un flux de bile acide remonta en geyser dans sa gorge et dans un grognement guttural, Hermione vomit l'intégralité de ses organes sur la banquette arrière.
Le soleil londonien brillait d'un insolent éclat. Acte de rébellion contre l'habit de deuil nuageux dont semblait s'être revêtu le reste du pays. La seule lumière qui parvint cependant à aveugler Hermione fut celle des néons du commissariat. Le passage du confinement obscur du fourgon à la blancheur crue et implacable des ampoules eut raison de ses rétines et elle plissa des yeux, le second policier la poussant sans ménagement de dos pour qu'elle avance. Il l'avait qualifiée d'idiote dans la voiture, entre deux coups de mouchoirs rapides et furieux sur les sièges tachés, et si Hermione avait eu suffisamment de force pour lui répondre, elle aurait répliqué : non monsieur, je suis surdouée.
Depuis les premières marches de l'entrée, tous les regards étaient braqués sur eux. Hermione le savait. Elle le sentait. Le tableau qu'elle devait dresser — jupe d'écolière sale et froissée, collants effilochés sur toute la longueur de ses cuisses, haut trempé de bile, plaques de sang sur le visage — était d'une déchéance qui ne la faisait plus rire. Ses yeux brûlaient sous l'assaut de l'éclairage du bâtiment et c'était lui qu'Hermione bénissait, à présent. Elle bénissait du fond du coeur ces luminaires qui poignardaient ses globes oculaires au point d'en larmoyer et ne plus rien voir ; ni son chemin, ni sa honte, ni les figures de jugement tournées vers elle. Les couleurs dansaient sous ses yeux dans une joyeuse confusion informe.
Elle fut conduite à un bureau, puis à un autre encore, puis à un autre encore, puis à un autre encore. Sa tête roulait un peu sur le côté, ses jambes flanchaient une fois sur deux, quelques boucles lui obstruaient la vue, et le policier la poussait toujours, allez, avance, avance. On la fit s'asseoir puis on lui ordonna de se relever. On la fouilla des pieds à la tête, des lacets au soutien-gorge, et elle se laissa faire, docile, absente, une nouvelle paire de mains étrangères la tripotant comme on tripoterait une poupée. On agrippe son sein, on palpe son entrejambe — Hermione commençait à être habituée. Et fixer le vide en attendant que tout passe revenait à fixer son propre reflet.
Parents, fut le mot qui la sortit de sa transe. Immédiatement. Comme sous hypnose, elle regagna aussitôt ses sens et se jeta vers l'avant pour agripper la manche de la policière qui s'adressait à elle.
« N'appelez pas mes parents. » chuchota-t-elle, terrifiée. « S'il-vous-plaît, madame. Je vous en supplie. Ne les appelez pas. »
« Vous êtes encore mineure, mademoiselle. » siffla la femme de loi en s'extirpant de l'emprise des mains menottées d'Hermione. « Nous sommes dans l'obligation de prévenir vos responsables légaux. »
« Je vous en supplie, madame. Je vous en supplie. Je vous en supplie. » ne pouvait que répéter Hermione, désespérée.
« Vous vous êtes enfuie de votre domicile dans une voiture qui ne vous appartenait pas pour vous introduire par effraction dans une propriété qui n'est pas la vôtre, y faire usage d'un matériel qui n'a jamais été votre matériel pour commencer et y consommer des substances qui ne sont en aucun cas légales. » énuméra la policière d'un ton sans appel. « Pensiez-vous sincèrement sortir d'ici les mains dans les poches ? »
« Je… ce n'est… c'est… » tenta de se défendre la brune d'une voix étranglée, chaque chef d'accusation sonnant comme un coup de gong à ses oreilles. « Je peux vraiment tout vous expli… »
« Vous aurez tout le temps de préparer votre plaidoyer derrière les barreaux pour vous défendre face à un juge, ne vous faites pas de souci là-dessus. »
« S'il-vous-plaît, madame. » supplia une dernière fois Hermione. Ses pleurs n'avaient aucune grâce et son nez coulait à profusion. « Je p-peux tout v-vous expliquer. Je peux… » s'interrompit-elle pour ravaler un sanglot, la respiration saccadée. « N'appelez v-vraiment pas mes p-parents, j-je vous en… »
« Les délits que vous venez de commettre vous exposeront au mieux à une amende faramineuse couplée de six mois de travaux d'intérêts généraux, au pire à une peine de prison avec sursis, et la seule et unique chose qui vous inquiète en ce moment même est l'éventualité d'un simple coup de fil passé à vos parents ? » l'interrogea la policière avec un lent haussement de sourcils. « Avez-vous… des problèmes avec eux ? »
Hermione secoua la tête à la négative. Ses yeux rougis semblaient pourtant crier : 'oui'.
« Sont-ils la raison pour laquelle vous avez fui ? » persévéra son interlocutrice.
« Non. » répondit cette fois-ci Hermione d'une voix à peu près intelligible.
« De quoi avez-vous si peur, dans ce cas ? »
De les décevoir, tut Hermione et voici qu'un nouveau flot erratique de larmes déferlait sur elle, ses épaules prises de secousses incontrôlables. Puis ses bras, ses mains, ses jambes. Sa température corporelle chutait déjà. Début de crise. Ressaisis-toi, ressaisis-toi, s'intima-t-elle en boucle tandis qu'en face d'elle, la policière ordonnait qu'elle décampe de sa vue, lassée d'attendre une réponse qui ne venait pas. Inspire, expire, inspire, expire, se répétait la brune en titubant le long d'un énième couloir. Les bruits environnants semblaient provenir tout droit des entrailles de la terre, ses oreilles se bouchant tour à tour, et elle reconnaissait le précipice dans lequel son corps s'apprêtait à tomber. Sa dernière crise remontait à moins de cinq jours et il avait été là pour amortir sa chute. Elle était seule, à présent. Si elle tombait, personne ne la rattraperait.
Hermione se pinça la peau. C'était une ancienne habitude, une échappatoire du collège qu'elle n'aimait pas dépoussiérer mais l'urgence éliminait pour elle toute notion de choix. Les menottes ne lui laissait que très peu d'autonomie mais elle parvint à attraper un morceau de chair entre les pouce et index de sa main gauche pour presser de toutes ses forces. Presser jusqu'à ce que la douleur se fraye un chemin parmi l'écran de fumée que formaient ses émotions négatives. Jusqu'à ce que son cerveau notifie cette douleur, l'enregistre. Jusqu'à ce qu'il ne se concentre plus que sur cette sensation désagréable et salvatrice. Qu'il oublie progressivement tout le reste, y compris même la personne à l'origine de cette douleur
Lorsque l'adolescente reprit ses esprits, elle était assise sur un banc de cellule, les poignets libres.
Seule.
Son relâchement eut lieu six heures plus tard. Comme dans un rêve, un policier se matérialisa devant les barreaux de sa cage, trousseau en main.
« Vous êtes libre, mademoiselle. » lui annonça-t-il en déverrouillant le loquet blindé. « On est venu vous chercher. »
« Qui ça ? » l'interrogea aussitôt Hermione en avançant vers la porte, un affreux mélange de soulagement et d'anxiété lui nouant le ventre.
« Votre père. »
La brune cligna très, très lentement des yeux tandis que dans sa poitrine, son coeur effectuait une courte pause. Ses parents étaient revenus à Londres pour la sortir de prison. Ses parents avaient quitté l'Espagne, écourté leurs vacances et puisé dans leurs économies personnelle pour payer sa caution. D'une démarche robotique, la brune se laissa guider vers la sortie, toute une ribambelle d'excuses, de mensonges et de supplications se formant dans son esprit à l'approche de l'inévitable. Elle passa les cellules voisines et crut vaguement reconnaître entre deux barreaux une figure familière de son entourage — Thomas, Théophile… Théodore ? Elle passa les dernières grilles, puis les détecteurs. On lui rendit son portemonnaie, puis sa liberté.
« Allez-y. » lui autorisa-t-on enfin, une fois à l'entrée du commissariat. « Votre père vous attend. »
Et quel ne fut pas son choc lorsqu'en rassemblant le courage nécessaire pour relever la tête, son regard croisa de plein fouet celui de Lucius Malfoy.
Il y eut la Berline noire aux vitres teintées dans laquelle aucune parole ne fut prononcée.
Il y eut l'ascenseur tout en miroir et moulures d'or dans lequel aucun regard ne fut échangé.
Il y eut ces murs tapissés de clichés noir et blanc grandeur nature qui remplissaient autrefois Hermione d'admiration. Elle ne leur offrit aucun regard.
Il y eut ce bureau où tout avait commencé. Cette porte en bois massif refermée.
« Asseyez-vous. » l'invita Lucius depuis l'entrée de son bureau.
Hermione resta catégoriquement debout.
« Qu'est-ce que je fais ici ? » exigea-t-elle de savoir.
« Asseyez-vous, Mlle Granger. » répéta simplement Lucius.
La brune mit un point d'honneur à le toiser cinq secondes de plus, chargeant dans son regard toute l'animosité que sa bouche ne pouvait cracher pour le moment, avant de s'installer sur le fauteuil qui lui était désigné. Du coin de l'oreille, elle crut l'entendre rire mais lorsque Lucius vint s'appuyer contre la table, s'installant ainsi juste devant elle, sa figure n'avait perdu ni en neutralité, ni en froideur.
« Je vois qu'ils ne vous ont pas loupé. » constata-t-il au terme d'une étude fort perspicace de son état physique.
D'humeur provocatrice, Hermione ouvrit la bouche bien grand pour lui faire également admirer l'horreur sanguinaire qu'était devenu l'intérieur de sa mâchoire. Loin d'en être révulsé, Lucius se pencha vers l'avant pour lui attraper délicatement le menton. Ses gestes étaient de la même douceur trompeuse que ceux de son fils. La tendresse des prédateurs. Il redressa légèrement l'angle de son visage et plaça son pouce juste au bas de sa lèvre inférieure, y appliquant une infime pression.
« Faites-moi voir. » lui ordonna-t-il dans un murmure.
Hermione ignorait ce qu'il voulait voir exactement étant donné qu'elle lui avait déjà tout montré mais, poussée par une force étrange, consentit à agrandir l'entrebâillement de sa bouche. Lucius consolida alors l'emprise qu'il avait sur son menton et releva sa figure d'un cran de plus, l'inspectant presque jusqu'à la luette.
Le silence qui régnait dans la pièce était l'un des plus assourdissants qui soit. Hermione entendait son propre sang rugir contre ses tempes, leur cacophonie faisant écho à celle de son rythme cardiaque. Lucius était toujours penché au-dessus d'elle, bloquant tant et si bien son champs de vision qu'elle ne savait plus du tout où regarder.
Alors elle le fixa droit dans les yeux.
« Pourquoi m'avez-vous emmenée ici ? » exigea-t-elle à nouveau.
« T-t-t. » chuchota distraitement Lucius, toujours plongé dans son observation.
De la pulpe de son pouce, il traça le contour gercé de sa lèvre, tirant légèrement sur la chair rose pour révéler sa gencive inférieure. Un peu de salive trempa son doigt lorsqu'il y crocheta brièvement sa phalange puis remonta le long de ses dents, effleurant sa langue de très près. Hermione choisit cet instant précis pour mordre sans pitié et Lucius rétracta sa main en sifflant.
« Belle façon de me remercier. » commenta-t-il.
« Vous remercier pourquoi ? » aboya la brune avant de répéter à nouveau : « Pourquoi suis-je ici ? »
« Vous ne faites que poser les mauvaises questions. » déplora le photographe en inspectant son pouce endolori.
« Donnez-moi les bonnes réponses, dans ce cas. »
Et la seule réponse de Lucius fut de se pencher vers son combiné, maintenir pressé le petit bouton rouge du bas de l'appareil puis prononcer à voix haute :
« Natasha, amenez-moi le kit de secours avec quelques lingettes désinfectantes, s'il-vous-plaît. »
Pour une simple morsure ?, manqua de ricaner Hermione. Au lieu de cela, elle l'observa se décoller enfin du bureau pour en faire le tour d'un pas tranquille. Au moment d'atteindre son fauteuil en cuir, trois petits coups furent frappés à la porte.
« Entrez, Natasha. »
Sans même avoir à se retourner, Hermione la devina. Aussi blonde que Narcissa, toute en jambes et en condescendance, des escarpins aux talons impraticables aux pieds. Et aucun détail ne manqua à l'appel lorsqu'elle apparut enfin sous ses yeux, son dos tourné à elle, sa personne offerte toute entière à Lucius.
« Soignez-la, je vous prie. » ordonna-t-il en désignant la brune.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Hermione eut à peine le temps de hausser soudainement des sourcils que Natasha se retournait vers elle, son matériel de guerre en main. D'une gestuelle méthodique, elle nettoya l'intégralité de son visage et désinfecta ses plaies avant d'appliquer pommades et crèmes puis sceller le tout d'un pansement transparent. Elle s'éclipsa aussi furtivement qu'elle n'avait débarqué.
Et ce fut Lucius et Hermione à nouveau, yeux dans les yeux et lèvres scellées.
« Est-ce qu'on se contemple ? » finit-il par briser le silence, assez amusé.
« Est-ce que vous répondez à mes questions ? » répliqua Hermione du tac au tac.
« Non car vous ne savez pas bien les diriger. » déclina-t-il en faisant craquer deux de ses articulations. « Inversons donc les rôles. Je pose les bonnes questions et vous m'apportez les bonnes réponses. »
« Et si je refuse tout comme vous d'y répondre ? »
Le sourire de Lucius fut cette fois-ci complet. Hermione crut voir le diable.
« Vous y répondrez. » lui assura-t-il, pleinement confiant. « Pourquoi avez-vous abandonné notre projet en cours de route ? »
Hermione croisa des bras et pinça des lèvres.
« Pourquoi avez-vous quitté le Manoir sans même prendre la peine de me prévenir ? » poursuivit Lucius. « Je me rappelle pourtant bien avoir précisé que nous travaillerions le lendemain dans mon studio, juste ici. J'ai même décommandé trois rendez-vous pour vous consacrer cette journée toute entière. Et voici qu'au petit matin, j'apprends que vous et vos bagages vous êtes faits la malle. Est-ce réellement une attitude professionnelle ? Pensez-vous sincèrement qu'après un coup pareil je pourrais vous redonner ma confiance ? »
Les bras de la brune se décroisèrent lentement mais elle garda le silence.
« Et puis vous enfuir dans mon cottage de campagne en empruntant ma propre voiture et en pensant que jamais je ne vous retracerai… on frôle la stupidité, Mlle Granger. » continua Lucius, ses deux bras sur l'accoudoir. « Je vous pensais bien plus maligne que ça, pourtant. »
Il inspecta à nouveau son pouce d'un air pensif, les preuves du récent assaut dentaire à présent invisible sur sa peau.
« J'admets avoir donné carte blanche aux gendarmes pour, disons… se défouler un peu sur vous lors de votre arrestation. J'étais encore à cran, il faut dire. » se justifia-t-il d'un simple haussement d'épaules.
Les yeux de la brune triplèrent de volume sous le coup de la révélation et elle ne put empêcher sa bouche de fuiter :
« …c'est vous qui êtes à l'origine de mon arrestation ? Et de ma garde-à-vue ? »
« Les voici, ces fameuses bonnes questions ! Je commençais très sincèrement à désespérer. » soupira Lucius, mains et yeux levés vers le ciel. « Cependant, navré de vous décevoir : vous êtes à l'origine de votre propre garde-à-vue. Après tout, personne d'autre que vous n'avez emprunté mon véhicule sans ma permission et violé l'intimité de ma seconde résidence. Concernant votre arrestation, par contre, vous pouvez entièrement me remercier. »
« Je pourrais également porter plainte pour brutalité policière. » s'échauffa Hermione. « Vous m'avez… vous m'avez plaqué sur le sol à m'en couper la respiration. Vous m'avez tiré les cheveux et écrasé la mâchoire. J'avais du sang dans la bouche. J'en ai même vomi sur le siège de ce fichu fourgon. Je suis certes fautive pour… pour m'être laissée entraîner dans toute cette situation. » admit-elle à demi-mots. « Mais je ne méritais pas d'être violentée de cette façon. »
« Mmh, vous pourriez porter plainte. Hypothétiquement. » acquiesça Lucius avec nonchalance, sa chaise le berçant paresseusement de droite à gauche. « Je me demande comment vous expliquerez tout ceci à vos parents, par contre. On m'a dit que leur simple mention vous faisait presque frôler l'épilepsie, au commissariat. »
Hermione sentit une sueur froide baptiser son corps et lutta pour garder la face coûte que coûte. Devant elle, Lucius arborait une expression intensément satisfaite.
« Je leur dirai toute la vérité. » décida-t-elle. « Du début jusqu'à la fin. »
« Vérité qui est..? » s'enquit Lucius, son sourcil s'arquant avec dédain.
« Que vous êtes un tyran mégalomane, manipulateur et pervers-narcissique qui m'a piégée dans un projet s'avérant extrêmement tordu et qui ne m'a jusque là menée qu'à ma propre perte. »
« Mon Dieu. » rit le photographe. « J'ai l'impression d'entendre Draco mot pour mot. C'est le fait que vous échangez régulièrement des fluides qui a perfectionné ce lavage de cerveau ? »
A l'entente de son prénom, le muscle cardiaque de la brune tressaillit. Comme par instinct, sa main vint chercher un morceau de peau à pincer de toutes ses forces, juste le temps que son coeur s'apaise.
« C'est avec cette bouche que vous embrassez votre secrétaire ? » lui renvoya Hermione, incapable de garder cette réplique tassée dans le fond de sa gorge.
« Si petite mais si impertinente. » remarqua Lucius et ses mots étaient certes prononcés avec une lenteur réfrigérante mais dans ses yeux brillaient une toute autre lueur. « Ça me donnerait presque envie de vous donner... une petite correction. »
« Parce que m'écraser la figure au sol et me jeter derrière les barreaux ne suffisaient pas ? Vous projetez un second round ? » fut la réponse immédiate de l'adolescente, à présent lancée.
Lucius sembla retenir de justesse un second rire. Tout n'était apparemment qu'une vaste farce, pour lui. Il regagna cependant une dose de sérieux l'instant suivant.
« Vous êtes une fille qu'on ne peut ni dompter, ni intimider. Qu'importe la situation ou la menace, si vous avez décidé de ne pas lâcher le morceau, vous ne le lâcherez jamais. Et c'est une caractéristique que j'ai tout de suite décelé dans vos travaux. C'est l'une des raisons qui m'ont poussé à vous assigner ce projet photographique que vous tenez à présent en si basse estime. Et pourtant, si vous étiez un poil plus maligne, vous sauriez que je vous ai offert là une porte d'entrée royale vers la renommée internationale à seulement dix-sept ans. C'est la chance d'une vie que vous êtes tout doucement en train de saboter. Et ce serait regrettable de priver le monde des miracles que votre appareil et vous êtes capables d'accomplir. » Il se redressa soudain, sourcils froncés et regard incrédule. « Mais, d'ailleurs, où se trouve-t-il, cet appareil ? Vous n'êtes pas venue avec ? »
Ancrée dans sa chaise, Hermione sentit la fin du monde arriver. Elle tâta d'une main fébrile les alentours, la respiration coupée, son esprit remontant désespérément le fil de sa mémoire. L'avait-elle oublié dans la Berline ? Au commissariat ? Dans le fourgon ? L'avait-elle laissé dans sa chambre de motel ? Non. Elle se voyait justement revenir sur ses pas pour attraper l'appareil et le garder tout près d'elle. L'avait-elle fait tomber en courant, dans ce cas ? Etait-il…
Bam.
Hermione releva la tête avec un sursaut paniqué. Posa son regard sur la table de bureau. Et son Nikon s'y trouvait, juste devant la paume ouverte de Lucius. La brune déglutit.
« C-comment… »
« Mauvaise question. » la coupa-t-il sèchement et bam, le voici qui sortait cette fois-ci son argentique.
Hermione fixa ses deux appareils, complètement impuissante. Ses deux fragments d'âme. Les avoir si proches d'elle mais si hors de portée relevait presque de la souffrance physique. Et elle savait reconnaître une défaite. C'est pourquoi, toute la hargne qui l'habitait depuis l'instant où la silhouette de Lucius était apparue à l'entrée du commissariat la quitta en une seule vague, son corps s'affaissant sur sa chaise. Un nouvel arrivage de larmes toquait déjà à la porte de ses paupières, signe que ses nerfs commençaient tout doucement à lâcher.
« S'il-vous-plaît. » fut son seul murmure de supplication.
« Voici comment les choses vont se passer dorénavant. » décréta Lucius. A présent que son dos était redressé et que ses coudes reposaient sur la table, sa posture se faisait plus imposante. Et dans son regard ne transpirait aucune compassion. « Vous allez me terminer ce projet, que cela vous plaise ou non. Qu'importent vos humeurs et caprices de gamine, un deal est un deal. Et je compte bien mener celui-ci jusqu'au bout. Vous allez non seulement m'achever ce projet, Mlle Granger, mais vous allez l'achever en beauté. Je veux que vous me donniez tout ce que vous avez dans le ventre. Je veux vos tripes, votre estomac, votre foie et votre coeur mixés, broyés puis servis sur un plateau d'argent. Je veux sentir votre âme et goûter votre sang dans ces clichés. Je veux que cette collection photographique soient un coup de poignard pour celui qui la visionne. Je veux voir éclater votre cruauté à la lumière crue du joue. Je sais que vous en avez à revendre. Je veux voir dans ces clichés ce que j'ai vu en vous. » Il s'humecta les lèvres et plissa lentement des yeux. « Puis-je compter sur votre coopération, cette fois-ci ? »
Les yeux d'Hermione étaient cimentés sur le bureau, statiques et vitreux. Lucius claqua trois fois des doigts, très peu patient.
« J'ai dit : puis-je compter sur votre coopération, cette fois-ci ? » réitéra-t-il.
Hermione déglutit, guettant toujours ses appareils du coin de l'oeil.
« Ai-je le choix ? »
« Non. »
Hermione se frotta l'oeil du talon de la main et résista l'envie d'y enfouir son visage pour disparaître tout entière derrière ses paumes moites. Avec un peu de chance, tout ceci n'était qu'une saloperie de cauchemar qu'interromprait la sonnerie de son réveil. Mais si ses récentes mésaventures lui avaient bien enseigné une chose, c'était que la chance avait depuis longtemps déserté ses côtés. Ses bras retombèrent mollement de part et d'autre, plus aucune force dans ses muscles.
Après la fureur, la lassitude.
« Vous voulez vos photos ? Je vous les donne. » souffla-t-elle. « Prenez les fichiers. Prenez même ma carte mémoire, mes pellicules, mon disque dur, mes clés USB — tout. Je vous les donne. Faites-en ce que vous voulez. Redonnez-moi juste ma liberté. »
« Je veux que vous terminiez ce projet. » maintint Lucius, imperturbable.
« Mais… c'est… vous êtes plus talentueux que moi. » changea-t-elle de tactique. « Mes photos sont… qui suis-je face à votre expérience ? Face à vous ? Je ne… tout ce que je fais avec effort, vous pouvez l'exécuter en un clin d'oeil et à la perfection. Vous n'avez pas besoin de m… »
« Je veux que vous terminiez ce projet. » répéta Lucius, absolument intraitable. « Ni moi, ni personne d'autre. Vous. »
« Mais qu'y a-t-il de si magique en moi pour que vous teniez à m'emprisonner ainsi ? » craqua la brune, le coeur dans la gorge. « Est-ce que vous faites cela pour me punir ? Par sadisme ? »
« Ni l'un, ni l'autre. Je veux tout simplement que ce soit vous. »
« Pour quelle raison ? Que voyez-vous en moi de si spécial, à la fin ? »
« Votre haine. » répondit aussitôt Lucius, comme s'il n'avait attendu que cette question.
Hermione resta paralysée un instant.
« Ma haine ? » répéta-t-elle, abasourdie.
« Vous en débordez. » développa Lucius. « Mais vous la taisez maladivement. Vous en avez honte. Ça se voit. Ça se sent. Vous êtes le fruit d'une foule d'émotions réprimées, d'une multitude d'années de non-dits et d'une légion de compromis dociles. Une véritable grenade humaine à un seul cran de l'explosion. Je n'ai même pas besoin de connaître votre vie en détail pour le deviner. Et c'est toute cette frustration accumulée qui a engendré cette colère silencieuse et assassine qui vous habite. Il n'y a que la photographie qui vous libère. Derrière l'objectif, vous n'avez plus aucune pitié. Vous prenez votre revanche face au monde en le plaçant face à ses propres actes. Vous immortalisez sa nature abjecte sans artifices ni détours. Vous êtes le miroir dans lequel nous avons tous peur de nous regarder. Y compris vous-même. N'êtes-vous pas quelques fois effrayée par la profondeur de votre talent ? »
La question resta en suspens. Hermione profita du silence pour refermer très lentement sa bouche que le choc avait laissé béante. Les paroles de Lucius résonnaient en écho étrange dans son esprit. Indépendamment de sa volonté, ses mots faisaient tout doucement leur chemin, effleurant certaines zones mentales que sa conscience gardait férocement sous clé.
« Est-ce en cela que vous me pensez... cruelle ? » demanda-t-elle, la très longue suite d'ordres du photographe lui revenant en mémoire.
Lucius roula des yeux et balaya sa phrase d'un négligeant mouvement de poignet, agacé.
« Ne prononcez pas cet adjectif de cette façon. »
« De quelle manière l'ai-je prononcé ? »
« Comme si c'était une sorte de… sacrilège, ou que sais-je. Un mot tabou. » Il attrapa l'argentique de la lycéenne pour le soupeser pensivement. « Savez-vous la seule et unique chose qui nous sépare, vous et moi, Mlle Granger ? Un simple déclic mental. Rien de plus, rien de moins. Beaucoup me pensent machiavélique, tortionnaire, méchant, amoral… mais à qui le dis-je, après tout ? Vous me prenez pour la réincarnation humaine du mal sur cette terre. Mais la vérité est je n'ai qu'appris à faire la paix avec mes vices. Cette part infâme et disgracieuse que la plupart enferment et séquestrent à s'en rendre malade, alcoolique, suicidaire ; je l'ai aimée et j'en ai fait ma muse. Et c'est ce qu'un artiste doit faire. Un véritable artiste doit savoir assumer les facettes les plus monstrueuses de lui-même. Il doit les embrasser et faire corps avec elles. Ce n'est qu'ainsi que son art pourra s'élever au rang de chef-d'oeuvre. » Il se pencha de nouveau vers l'avant, sa voix baissant d'un ton comme s'il s'apprêtait à livrer une formule cachée d'alchimie. « Epousez donc votre rage, Mlle Granger. Faites corps avec elle, ne la refoulez plus. Ne la mettez plus de côté ; donnez-lui une voix et un parchemin. Elle ne vous tuera pas, bien au contraire. Elle-seule vous permettra de vous surpasser. Chez l'artiste, aucune émotion n'est inutile. Et la colère est sainte. »
Il reposa enfin l'argentique sur la table et Hermione suivit silencieusement son mouvement, esclave du moindre de ses gestes.
« Si j'obéissais à ma rage, j'escaladerai ce bureau et vous étranglerai à mains nues. » s'entendit-elle prononcer.
« Très bon début. » la congratula un Lucius à peine ironique. Il tâtait maintenant l'objectif de son Nikon, vissant et dévissant la capsule noire de réglage. « Traduisez à présent ces pulsions meurtrières en langage photographique et vous ferez de moi un homme heureux. »
Sa paume s'abattit soudain contre le bois de la table, signant ainsi la conclusion de l'entrevue, et Hermione eut son second sursaut désagréable de l'heure.
« Bien ! Cette journée fut haute en couleur et vous me semblez nécessiter d'une bonne dose de repos. Je vous laisse donc jusqu'à la matinée de demain pour récupérer. Vous trouverez un taxi juste au bas de l'immeuble qui vous raccompagnera. »
« Au Manoir ? » demanda la brune, une certaine peur au ventre.
« Non, chez vous. Toutes vos affaires se trouvent déjà dans le coffre. » l'informa Lucius et bam, le voilà qui sortait à présent son coup de grâce : une pochette transparente contenant toutes les photos qu'Hermione avait développé avec soin dans la chambre noire du Manoir. « Naturellement, tout ceci reste avec moi jusqu'à nouvel ordre. »
« C'est-à-dire ? » articula Hermione d'un ton haché, son esprit hurlant dans toutes les fenêtres de sa boîte crânienne.
« C'est-à-dire jusqu'à ce que je sois sûr et certain que vous coopériez. »
« Qu'est-ce qui vous dit qu'après un tel chantage, je refuserai encore d'obéir ? »
« Vous m'avez appris à ne pas sous-estimer votre inhabilité à déclarer forfait, même cernée aux pieds du mur. » répondit Lucius. « Laissez-moi vous apprendre à mon tour ce talent inné que j'ai de forcer la main de quiconque se mettrait en travers de mes plans. »
« Et si je refuse ? » hasarda Hermione, tentant le tout pour le tout. « Qu'est-ce qui se passe ? »
« Mmh. » feignit de réfléchir Lucius en se laissant basculer sur son fauteuil, son index tapotant pensivement son menton. « Tout dépend : lorsque Draco terminera d'écoper de ses sept ans de prison pour enlèvement, détournement de mineur et consommation de stupéfiants, l'attendrez-vous sagement derrière les barbelés ? Après tout, vous êtes bien la cause de son enfermement. »
La mâchoire d'Hermione manqua de se décrocher boulon par boulon pour s'écraser sur le sol moquetté.
« Vous… vous n'iriez tout de même pas jusqu'à… »
« Et encore, vous n'avez absolument rien vu. » siffla Lucius. « Comment croyez-vous qu'ils vous aient retrouvé dans cet hôtel miteux du beau milieu de nulle part ? Qui a fabriqué la moitié des accusations pesant contre vous ? De quelle manière pensez-vous que votre dossier d'arrestation se soit miraculeusement volatilisé juste après votre garde-à-vue ? Mmh ? Je claque des doigts et le chef de police du haut commissariat de Londres me mange dans la main. »
« Mais… votre propre fils ? » suffoqua Hermione. « Vous seriez prêt à livrer votre fils unique aux loups pour une simple série de clichés..? »
« Et moi qui croyais que votre petite escapade romantique en bordure de mer avait permis à Draco de vous briefer correctement à mon sujet. Je vois que le lavage de cerveau n'a pas été complet — rien de bien surprenant lorsqu'on sait qu'il n'a jamais pu accomplir quoi que ce soit correctement de sa vie toute entière. » constata Lucius avant de stabiliser brusquement son siège et visser une paire d'yeux vides dans ceux pétrifiés d'Hermione. « Sachez donc, Mlle Granger, que je serais capable de livrer mon propre fils à une horde de hyènes affamées pour une simple poignée de gravier. Et même en enfer, ce microbe me sera encore redevable. »
La première chose qu'Hermione fit, une fois de retour chez elle, fut de s'asseoir en tailleurs à même le sol du vestibule d'entrée et reprendre son souffle dans le noir. Ses clés toujours en mains, ses Docs aux pieds, elle se donna le temps d'inspirer, d'expirer et d'apprécier la quiétude obscure des lieux. L'appartement entier semblait endormi, complètement silencieux, toute notion de temps suspendue. Après le rythme anarchique de ces deux dernières semaines, Hermione accueillait cette immobilité ambiante telle une gorgée d'eau de source en toute fin de marathon.
La maison était exactement comme l'adolescente l'avait laissée, pas une poussière de plus, pas une fourniture en moins. Seule sa propre personne avait viré d'une extrême à l'autre. Elle allumait la lumière du couloir et se voyait descendre les escaliers quatre à quatre une dizaine de jours plus tôt, sourire impatient aux lèvres et sac de voyage jeté par-dessus l'épaule. Elle entrouvrait la porte de la cuisine et s'observait manger son dernier repas avant le grand départ, ses grands yeux rêveurs imaginant déjà des petits-déjeuners autour desquels Lucius lui partagerait patiemment son savoir, de déjeuners où Narcissa et elle discuteraient en souriant, et de dîners passés à relater toutes les anecdotes mythiques qu'un couple aussi intemporel qu'eux aurait à offrir.
« Tu tomberas bien des nues, ma pauvre. » commenta Hermione, amère.
Elle allumait la veilleuse de sa chambre et se regardait vider sa penderie pour lancer ses affaires soit au sol, soit sur son lit. Le téléphone fixe se trouvait toujours sur le matelas, depuis longtemps déchargé, et Hermione s'entendait encore crier son excitation à une Ginny extatique et un Harry sceptique depuis l'autre bout du fil. Tu ne sais pas ce dans quoi tu t'embarques, l'avait-il prévenu dès le premier jour, avant même qu'elle ne sorte de chez elle. Ces paroles étaient si prémonitoires que la brune sentit ses yeux lui piquer.
Elle attrapa au lieu de ça toutes les affaires que son enthousiasme naïf avait parsemé aux quatre pôles de la pièce et prit le temps de plier, ranger, classer, nettoyer. Elle s'attaqua ensuite au mur, arrachant toutes les oeuvres de Lucius tirées en affiches et posters pour les réduire en lambeaux de papiers dans sa poubelle de bureau. Mais une fois face au mur blanc, elle ne se sentit pas purifiée pour autant. Juste vide. Atrocement vide.
La salle-de-bain n'avait pas changé également — ce qui était en soi une réflexion stupide mais Hermione ne pouvait s'empêcher de guetter maladivement la moindre trace d'anormalité. Les serviettes étaient étendues, les lotions étaient alignées, aucune brosse à dents ne manquait à l'appel. Lorsqu'elle se déshabilla, ce fut dos à son reflet. Et lorsqu'elle entra dans la cabine de douche, le jet d'eau fut réglé à température brûlante.
Et elle se frotta sans relâche, chacun des passages du gant à grain effaçant sur son épiderme la crasse des jours précédents. Elle frotta, frictionna, gratta. Aucune partie de son corps ne devait être épargnée. Ses mouvements se faisaient frénétiques, d'une insistance frôlant l'obsession, et sa peau rougissait sous déjà l'assaut double de la texture rugueuse et de l'eau chaude. Mais elle frottait toujours. Frictionnait encore et encore. Grattait obstinément. La moitié de la bouteille de savon était déjà partie. Peu lui importait. Il fallait qu'en ressortant d'ici, son corps soit d'une propreté virginale. C'était comme un mantra résonnant dans sa tête. Il fallait qu'elle efface de sa peau les souillures et traumatismes, les caresses étrangères et désenchantements. Il fallait qu'elle redevienne la Hermione Granger qu'elle était avant.
Culotte blanche, pyjama blanc, t-shirt blanc ; elle se rhabilla dos à son reflet.
Petit à petit, le silence de l'appartement qu'elle avait pris pour refuge se referma sur elle, ne lui laissant aucune échappatoire possible face à ses pensées dévastatrices. Elle descendit alors au rez-de-chaussée pour allumer la télévision sans viser une chaîne en particulier, instaurant simplement un bruit de fond. Elle courut ensuite s'occuper l'esprit dans la cuisine en confectionnant son dîner, les clinquement des casseroles, assiettes et couverts lui offrant la bande sonore supplémentaire qu'il lui fallait. Mais une fois devant son plat, elle ne parvint à avaler qu'une seule bouchée. La tristesse se chargea de grignoter ce qui lui restait d'appétit.
Les mains tremblantes, Hermione alluma la radio. De la pop, du jazz, du rock ; tout, pourvu qu'elle soit momentanément distraite de ses idées noires. Elle envoya un sms à Ginny. Hey ! Qu'est-ce que tu fais ? Est-ce que tu es libre ? Je peux passer ? S'il-te-plaît ? Elle ajouta un smiley dans le message suivant, comme pour adoucir son flot de supplications. Accourant ensuite vers la fenêtre, elle laissa l'air nocturne fouetter son visage. Les larmes étaient plus faciles à ignorer, ainsi. Elle avait quasiment passé l'intégralité de la journée à se vider de toute son eau, après tout. Qu'était une crise de sanglots de plus ?
Ce qui fut un peu plus difficile à ignorer fut la chute du vase placé en équilibre précaire sur la petite tablette, juste au bas de la fenêtre. Hermione ne sut pas lequel de ses mouvements précipita sa cascade ni comment l'objet parvint à heurter le carrelage sans que son ouïe n'en détecte le bruit mais l'humidité à ses pieds se chargea de l'en informer. Et lorsqu'elle baissa les yeux au sol, elle ne put qu'y constater la multitude de fragments de verre coloré éparpillés. C'était le vase préféré de sa mère.
Et ce fut l'ultime goutte d'eau qui fit déborder l'océan. La dernière petite corde qui la maintenait encore sur pieds céda et elle s'affaissa contre le mur, se froissa au sol tel un pantin. Ses doigts tâtèrent à l'aveuglette ce que sa vision brouillée ne lui permettait plus de distinguer ; un balai, une pelle, un sac en plastique, quelque chose, n'importe quoi. Ils effleurèrent au lieu de ça un large bris de verre. D'une poigne fébrile, l'adolescente l'attrapa, s'essuya les yeux d'un revers maladroit, observa le morceau transparent aux bord coupants d'un peu plus près et…
Et.
Et elle voulait juste cesser de penser. Juste pour un moment. Ce sera son excuse pour plus tard. Elle voulait taire cette incessante cohue dans sa tête, ce fil ininterrompu de réflexions inutiles, ces introspections à l'excès et ces petites phrases assassines. Juste pour cette fois, elle voulait mettre son être tout entier sur pause. Ce sera son excuse pour plus tard, lorsqu'elle aura terminé de revisiter ses vieux démons du collège.
Pour l'heure, ses doigts connaissaient la chorégraphie par coeur. Et la pointe de ce bris de verre sera son cavalier de bal.
Plus tard, lorsqu'elle sera en mesure de vérifier sur son portable la réponse de Ginny, son pantalon de pyjama blanc imbibé de rouge juste au niveau de ses cuisses, elle y verra un seul appel en absence d'un numéro non enregistré. Le message laissé sur sa boîte vocale sera vide, trente secondes de silence et une seule inspiration à la fin, mais Hermione se haïra de reconnaître le souffle de Draco entre mille.
En espérant que Trash Po n'ait pas perdu à vos yeux sa petite flamme sacrée.
Je ne sais pas faire de déclarations sans tomber soit dans la niaiserie totale, soit dans l'auto-dérision, mais sachez que je lis tous vos commentaires, que je prends en note vos conseils, que je retiens vos pseudos, et que je sais ce que vous êtes, ce que vous représentez. Et vous représentez pour moi des personnes véritablement précieuses. Rien que le fait que ce chapitre existe aujourd'hui, en ce vendredi 25 août de l'année de notre Seigneur Jesus-Christ, est une preuve tangible de votre soutien sans failles. Alors merci, merci et merci encore d'être ce que vous êtes. Dans mon coeur, vous occupez 90% de place. Dwight de The Office détient légalement les 10% restants.
A une très prochaine fois (qui, je l'espère, n'attendra pas l'année de mes 22 ans pour voir le jour),
xo.
