Assise à même le tatami, son katana face à elle, ses yeux fermés, une cicatrice en forme de croix sur le cou , elle méditait. Elle en avait besoin pour ne pas sombrer dans la folie des ses interrogations et de ses souvenirs. Ses hôtes étaient navrés de la voir dans cet état de transe, ne l'ayant pas vu remuer depuis des heures. Cela les inquiétait, jamais ils n'avaient vue une jeune femme méditer si longtemps. Seuls les grands maîtres du Zen ou du Bushi y parvenaient. Or cette personne était maître de kenjutsu, blessée et seule.
Finalement, le maître de maison se permit d'entrer dans la pièce. Il posa sa main rugueuse sur l'épaule de la jeune femme, disant :
- Assez, vôtre blessure va se rouvrir si vous gardez cette position plus longtemps.
Elle ouvrit lentement les yeux, levant l'azur de ses prunelles vers le samouraï d'une quarantaine d'années et dit :
- Cette ville regorge de sombres sentiments, c'est néfaste...
- Ce fut la ville sanglante du Japon jadis... Elle a bercé bien des hommes et des femmes dans la mort.
- Elle loge des esprits mauvais, des hommes avides, c'est effrayant, fit-elle en se levant. Le samouraï la regarda partir vers la chambre qu'elle occupait et soupira doucement. Elle parlait, c'était déjà ça de gagné. Ils avaient tous craint qu'elle ne s'enferme dans un silence de mort.
Dans sa chambre, elle prit une longue écharpe qu'elle passa autour de son cou, cachant le bas de son visage et dit à ses hôtes en se dirigeant vers la porte :
- Je vais me dégourdir les jambes...
Elle sortit et fut rapidement engloutie pas la foule de Kyoto. Deux ombres la suivirent, nul ne le remarqua.
Kaoru ne prêtait aucune attention aux regards des gens. Après tout, elle les comprenait. Elle portait une veste de kimono ample sur une chemise blanche. Ses hanches étaient enroulées de bandages et ses avant-bras aussi. Seuls ceux-ci étaient visibles.
Elle avait enfilé un pantalon de tissu sombre qui remplaçait le blanc, souillé et en lambeaux, qu'elle portait lors de son enlèvement. Ses longs cheveux habituellement liés en une queue de cheval tombaient en cascade sur ses épaules.
Arrivée à une taverne qu'elle ne connaissait pas mais qui était éloignée de la folie du centre-ville, elle alla s'installer à l'intérieur, commandant du saké froid.
En silence, ses pensées vagabondant entre le passé, le présent et l'avenir incertain, elle sirota sa boisson. Les clients bruyants ne le dérangeaient même pas, leur présence étant à peine remarquée par la rêveuse.
Les rues de Kyoto sentaient trop fort pour la kendoka. Hantée par l'odeur âcre et métallique du sang, elle la reconnaissait partout. Du sang frais, du sang oublié, du sang disparu mais ayant laissé sa trace sur un mur, sous un pavé, sur une vieille branche pourrie... Elle s'arrêta sur le pont principal qui rallie la ville à la route principale venant d'un peu partout. Elle fixa ses mains tremblantes, irritée de les voir trembler. Son regard se leva alors vers des voyageurs, des passants, qui avaient cessé de marcher. Qui la fixaient. Elle reconnut alors un visage, voulut hurler, porter sa main à sa ceinture, mais fut brusquement saisie par l'un des deux individus. Des assassins de Shanghai. Ces deux brutes qui avaient affirmé œuvrer pour la vengeance de leur camarade, le vaincu, Einishi...
- La dame semble seule siffla celui qui la tenait à la gorge, ses pieds touchant à peine le sol.
- Seule et désarmée, commenta son acolyte.
Les passants ne prêtaient à cet accrochage aucune attention. Kyoto est la ville sanglante de l'époque d'Edo. Nul ne s'étonne de voir des assassins œuvrer en plein jour, surtout pas avec ce nouveau trafic d'Opium.
- Lâchez moi, ordonna la jeune femme en se débattant, le souffle lui manquant.
- Hmmm... Non !
- La dame a donné un ordre, siffla une voix.
- Obéis, glissa une autre voix.
Les deux assassins de Shanghai furent pris au dépourvus, voyant deux agents de l'Oniwabanshu ( masqués ) les menacer de leurs armes. Ils laissèrent tomber leur proie qui tituba en arrière, une main sur sa gorge douloureuse.
- Depuis quand les ninjas combattent-ils aux côtés des samouraï, siffla celui qui avait agressé Kaoru devant laquelle les deux ninjas s'étaient postés.
- Les samouraïs ? Quelle importance occupe sa classe puisqu'elle est l'alliée des Oniwabanshu, l'épouse de Batossai et l'amie proche de l'héritière Misao, s'amusa un ninja.
- Kss... Nous n'oublierons pas cette altercation, défenseurs de Kyoto.
- Cela nous évitera de de voir nous répéter, sourit le même ninja.
Les deux assassins disparurent. Kaoru soupira de soulagement. L'un des deux ninjas se tourna vers la jeune femme, ôtant sa capuche, disant :
- Kaoru ! Il est imprudent de te balader ainsi, sans armes ou escorte !
- Je sais bien, Misao... Mais j'avais besoin de réfléchir un peu... Loin de l'esprit guerrier des samouraï et de leurs préceptes accrochés partout dans la propriété, fit la jeune femme d'un air las en souriant à son amie.
Misao ne commenta pas la cicatrice qui marquait le cou de la jeune femme. Elle était navrée que son amie ait pu tomber sur des malades capables de lui infliger cela...
Finalement, Misao invita Kaoru à passer à L'Aoya où tous seraient ravis de la revoir. Le ninja d'escorte s'en alla, laissant les deux amies. Kaoru trouvait étrange que Misao se ballade avec des gardes du corps. Celle ci soupirait qu'il s'agissait là d'une idée de Okina qui sifflait que Kyoto était redevenu la ville sanglante de jadis et que cela le rendait fou d'inquiétude de voir son petite fille se promener seule.
Le soleil se perdant à l'horizon, les deux amies marchaient à travers les rues déjà sombres de Kyoto. Kaoru avait cédé face à Okina et accepté de dîner avec eux. Cela l'avait quelque peu changée des samouraïs stricts et constamment sur leurs gardes qui assuraient sa protection. Elle avait noté dans un coin de son esprit qu'elle devrait éviter de parler de son altercation avec les deux assassins. Juste leur signaler qu'elle avait reconnus deux assassins de Shanghai dans la masse.
- Dis Kaoru, pourquoi tu ne regagnes pas Tokyo, demanda finalement Misao que la question brûlait depuis des jours.
Kaoru cessa de marcher. Son regard était levé vers la lune jeune. Dans le faible éclat de l'astre nocturne, Misao pouvait distinguer le bandage rougi sous le blanc presque immaculé de sa chemise.
Elle avait jadis vu Kenshin porter des blessures de cette gravité mais cela n'était pas comparable. Kenshin, elle le savait, était apte supporter cela. Il avait traversé une ère de guerre et en avait survécu. Kaoru, kendoka en ère de paix, n'était pas sensée subir cela. La kendoka effleura la cicatrice avait fleuri à son cou et dit :
- Il n'y aura plus personne là bas. J'en suis certaine.
- Nous n'avons reçu aucun messages ! Aucunes informations quant à leur arrivée ! Kaoru... Tu ne peux pas rester ainsi exposée dans la ville de toutes les batailles, tenta de la raisonner Misao.
Kaoru Kamiya retrouva dans son regard l'étincelle chaleureuse que Misao lui connaissait. La kendoka souriait, disant :
- Merci, Misao, de t'inquiéter, mais je resterai à Kyoto. Je l'attendrai.
La jeune femme soupira face à la conviction du maître de kenjutsu et elles reprirent leur marche.
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