Chapitre 20 : Ténèbres

‑ Kael…
La voix était douce, chaleureuse, claire, limpide et cristalline à la fois. Le fidèle de Torm, persuadé d'être encore plongé dans un rêve, ouvrit les yeux ; tout l'univers autour de lui était baigné d'une lumière blanche et pure, chaleureuse et rassurante sans être aveuglante pour autant. Une silhouette féminine se dégageait légèrement, rayonnant elle-même d'une lumière douce et multicolore.
‑ Ssussun ? demanda le jeune homme, conscient qu'il ne s'agissait pas d'elle.
‑ Le Seigneur du Temps, dans sa divine miséricorde, t'accorde le pardon pour la faute que tu as commis jadis. Néanmoins, tu n'es plus le bienvenu dans ses temples. Son clergé ne s'attaquera pas à toi… du moins, pas au nom de Chronepsis.
‑ …qui êtes-vous ?
Mais déjà, le rêve s'estompait : le dragon était de retour dans sa cellule, assis dans son lit. A ses côtés, Yanael, sans aucune pudeur, s'était serrée contre lui, offrant sa chaleur et sa douceur en échange de celles du jeune homme.
Longuement, celui-ci contempla le corps si parfait de celle qui s'était offerte à lui, qu'un drap rejeté de côté dissimulait à peine ; d'une caresse aussi légère qu'une plume, il fit glisser l'étoffe, révélant l'érynie dans toute sa beauté.
‑ Hmmm… dormir encore… marmonna la jeune fille, troublée dans son sommeil.
Un instant, le guerrier hésita à la réveiller malgré tout de quelques douces caresses, mais le sourire qu'elle arborait dans ses rêves et le calme de son sommeil le convainquirent de ne rien en faire.
‑ Chut… dors, lui répondit Kael, se penchant sur elle pour déposer un baiser sur son front. Dors… ce n'est qu'un rêve.
Après avoir replacé le drap pour la protéger du froid de la nuit, il se rallongea pour la rejoindre au pays des songes.

La cérémonie de résurrection eut lieu à l'aube, à l'extérieur du temple, face au soleil levant – face à Lathandre. Sienda, allongée sur un autel sanctifié installé là pour l'occasion, aurait semblé endormie s'il n'y avait pas eu ce pieu qui lui transperçait la poitrine.
Yanael, vêtue d'une simple tunique d'apprentie, regarda un instant la scène, avant de s'avancer tranquillement vers l'autel, sans se soucier des murmures qui s'élevaient dans l'assistance ; Kael, en robe de cérémonie, ne comprit pas tout de suite ce qu'elle projetait de faire… Ce n'est que lorsqu'elle saisit le pieu d'une main hésitante qu'il l'arrêta d'un geste.
‑ Qu'est-ce que tu fais ?
‑ Je la… réveille… Si on laisse le pieu en place, elle ne pourra pas ressusciter, si ? Avec une telle blessure…
‑ Si. Il faudra juste retirer le pieu rapidement et guérir la blessure aussitôt.
‑ Mais ça va lui faire très mal, non ?
‑ Euh… oui. Mais si on la libère maintenant, elle risque de se laisser emporter par sa soif. Surtout avec une telle blessure.

L'érynie hésita un instant, avant de monter sur l'autel pour s'agenouiller sur la demi dragon, bloquant les jambes de celle-ci avec les siennes et posant sa main gauche sur sa poitrine. Son compagnon, voyant où elle voulait en venir, déplaça les bras de la prêtresse pour les coincer sous les jambes de Yanael ; ainsi, Sienda serait totalement immobilisée. Sur un hochement de tête positif de Kael, l'érynie se saisit du pieu et le retira brusquement.
‑ Sang !
La vampire, libérée de son sommeil forcé, releva violement la tête, ouvrant grand la bouche pour exposer ses canines pointues, alors qu'elle plongeait son regard doré injecté de sang dans les pupilles écarlates de celle qui l'immobilisait.
‑ Sang ! J'ai soif !
Alors que Yanael hésitait, son compagnon posa une main sur les yeux de Sienda, protégeant l'érynie du regard dominateur de la vampire. Doucement mais fermement, il la força à rabaisser la tête jusqu'à ce qu'elle repose à nouveau sur l'autel, alors qu'elle répétait, suppliante :
‑ Du sang… j'ai soif…
Sans plus réfléchir, Yanael rebroussa la manche de sa tunique et offrit son poignet à la bouche de la demi dragon ; aussitôt, Sienda y enfonça profondément ses crocs, drainant rapidement le fluide vital hors des veines de sa victime volontaire.
L'érynie gémit – de plaisir. Une vague de jouissance déferlait en elle, naissant au creux de son ventre pour se déverser dans tout son corps, résonnant avec chaque battement de son cœur, gagnant en intensité à chaque instant. Sa vision se fit floue alors qu'elle perdait rapidement connaissance, s'abandonnant totalement à ce plaisir immense qui continuait à grandir en elle alors que la vie la quittait, aspirée avidement par la vampire.
Et puis, après un instant – une seconde ? une heure ? – le plaisir fut remplacé par une intense douleur, dans le poignet, chassée à son tour par une douce chaleur. Recouvrant sa conscience du monde extérieur, Yanael comprit ce qui s'était passé : Kael avait violement tiré son bras hors de la gueule de Sienda, et avait rapidement refermé la blessure grâce à l'énergie positive qui l'animait. De l'autre main, il plaquait toujours contre l'autel la vampire qui restait bouche bée, horrifiée par ce qu'elle venait de faire.
Le regard furieux et presque haineux que le fidèle de Torm adressait à la demi dragon surprit l'érynie ; compatissante, elle se pencha sur la jeune fille, s'allongeant presque sur elle pour lui murmurer à l'oreille :
‑ Chut… Ne t'en fais pas, ce n'est pas grave… Tu n'as rien fait de mal. Tu avais soif, et c'est moi qui ai décidé de te donner mon… de te donner à boire, tu n'as rien fait de mal.
Une larme de sang coula sur la joue de la vampire.

Plus calme, Kael s'adressa posément à la demi dragon :
‑ Aubemestre Sienda, la puissance que Torm me confie peut me permettre de te faire quitter ton état de mort vivant pour te ramener pleinement à la vie. Le désires-tu ?
‑ Dis oui, chuchota Yanael, voyant que la vampire ne répondait pas.
‑ Je peux te rendre la vie, répéta le guerrier après un temps de silence. Tu seras à nouveau vivante, tu pourras à nouveau servir le Seigneur de l'Aube…
‑ Détruisez-moi.
‑ Pardon ?
‑ Détruisez-moi, répéta Sienda. Que Lathandre lui-même me juge, et s'il m'en estime digne, qu'il me reprenne à son service.
‑ Quelle nobles paroles, lâcha Alexia d'un ton cinglant. « Que Lathandre lui-même me juge »… Les prêtres du Seigneur de l'Aube n'ont-ils donc aucune modestie ?
‑ Je…
‑ Tu te crois digne d'être jugée par ton dieu, toi qui succombes si aisément à ta soif de sang, toi qui, plutôt que de combattre ta nature, préfères renoncer et te laisser mourir ?
‑ Mais…
‑ Tu te crois digne d'être jugée, alors que tu ne fais rien pour racheter toutes ces vies innocentes que tu as prises, alors que tu te résignes et que tu attends la destruction ?
‑ Vous…
‑ Silence, mortelle ! Et écoute ma voix : avant de te présenter devant le Seigneur de l'Aube, tu devras te montrer digne de comparaître devant lui. Et si tu demandes la Mort à nouveau, je te l'accorderai à l'instant, et ton âme errera à jamais dans le plan de Fugue, loin de ton dieu et à la merci des démons et des diables qui souhaiteront s'en emparer.
‑ Alors, Aubemestre Sienda, que choisis-tu ? surenchérit Kael. La mort, et l'errance ou la destruction de ton âme, ou la vie et une chance de te racheter, de redevenir digne de ton titre et de ton dieu ?
‑ Je ne suis pas digne non plus de revenir à la vie, finit par répondre la vampire.
‑ Un paladin de Lathandre devrait passer par le Temple demain. Peut-être pourrait-il t'accorder unePénitence ? suggéra Alexia plus gentiment.
‑ Seras-tu capable de résister à ta soif d'ici-là ? demanda le dragon de vie en voyant que Sienda hésitait.
‑ Je… oui, je… je crois, répondit-elle après un regard honteux à Yanael.
‑ Alors, c'est entendu, conclut Alexia. Par contre, tu resteras dans le temple d'ici-là… tu comprendras que je ne désire pas laisser un vampire dans la nature. Tu dis que tu pourras résister à ta soif, et nul doute que tu souhaites autant que nous que ce soit le cas… mais sans remettre ta parole en question, je ne prendrai pas le moindre risque.
‑ Je comprends… c'est normal. Vous pouvez me… rendormir, si vous voulez.
D'une douce caresse, Yanael fit glisser ses doigts sur la peau blanche qui était la seule trace de la blessure au cœur qu'avait subi la vampire, parfaitement guérie grâce au sang de l'érynie.
‑ Ca ne fait pas… mal ? Qu'est-ce que tu… ressens, quand tu dors ?
‑ Sienda… Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de te planter un nouveau pieu dans le cœur. Par contre, je vais te confier à la surveillance de Yanael… Comme ça, tu auras tout le temps de répondre à ses questions. Et toi, Kael, suis-moi dans mon bureau.

‑ Tu peux la prendre, elle n'est pas maudite, dit Alexia au fidèle de Torm en lui tendant l'arme d'Aïyen.
Le guerrier considéra l'arme un instant avec circonspection, avant de la saisir par le fourreau – pour la reposer presqu'aussitôt sur le bureau de la grande prêtresse. Celle-ci esquissa un sourire avant de reprendre :
‑ D'ailleurs, si j'étais toi, je la garderais… Elle est en adamantine, tu auras un peu plus de mal à la briser que les précédentes.
‑ Très drôle. Et… c'est ça seule propriété ?
‑ En fait, non… Comme on pouvait s'y attendre d'une arme forgée dans un tel matériau, elle est enchantée. C'est là que c'est troublant, d'ailleurs… Essaie une Détection de la Magie
‑ Je ne vois rien, annonça Kael après avoir prononcé son incantation. Pas la moindre petite aura… Pourtant, si elle est enchantée comme tu le dis, je devrais voir quelque chose, enfin, j'espère… Je ne suis quand même pas un lanceur de sorts amateur…
‑ Non, c'est sûr… Si ça peut te rassurer, moi non plus, je ne vois rien avec ce sortilège. Mais comme une épée maudite peut justement être sous les effets d'une illusion pour masquer sa malédiction, j'ai… poussé mes recherches un peu plus loin.
‑ Et ?
‑ Pas de malédiction. Simplement deux enchantements des plus classiques pour une arme magique : le premier la rend plus aisée à manipuler, et le second améliore son tranchant.
‑ Classique, en effet. Mais alors, pourquoi cette illusion ?
‑ Ca, il faudrait le demander à son possesseur initial… Peut-être tous ses objets magiques sont-ils ainsi enchantés, pour le rendre plus difficile à repérer par des méthodes magiques, qui sait… En tout cas, mes sortilèges les plus puissants sont formels : il n'y a aucune malédiction.
‑ Dans ce cas…
Confiant dans le jugement de la grande prêtresse, le fidèle de Torm saisit la garde de l'épée et la tira rapidement de son fourreau.
Et le regretta aussitôt.

Un instant, Kael crut qu'un sort de Ténèbres s'était déclenché ; incantant une Lumière du Jour, il put se rendre compte de son erreur. Il n'était plus dans le bureau bien éclairé d'Alexia, mais dans une vaste salle parfaitement close, sans porte ni fenêtre ni même la moindre torche, et dont les murs de pierre grossièrement taillée, le sol en terre battue et le plafond soutenu par de lourdes poutres de bois massif étaient parsemés de tâches rouges sombre – du sang, vraisemblablement.
La salle contenait en outre une débauche d'instruments de torture, tous plus vicieux les uns que les autres ; au sol gisaient diverses sortes de fouets, martinets et cravaches, certains sertis d'anneaux d'acier ou enserrés de cruels barbelés ; dans un coin de la pièce, des braises rougeoyaient faiblement dans une cheminée, maintenant au chaud des tisonniers de formes diverses ; dans un autre, une Vierge de Fer était entrouverte, laissant apercevoir des piques maculées de sang séché suffisamment longues pour transpercer de part en part une personne qui aurait eu le malheur de se trouver à l'intérieur ; ailleurs se trouvait un pilori légèrement trop étroit même pour le cou gracile d'un enfant ; au sol, deux sangles de cuir, à une enjambée l'une de l'autre, étaient séparées par une lame rouillée et tachée de sang : une manivelle permettait de la faire monter lentement et de lui donner un mouvement de scie ; enfin, sur toutes les parois se trouvaient diverses attaches, crochets et anneaux, permettant d'immobiliser un membre ou de faire passer une des cordes ou une des chaînes qui traînaient ici et là.
Mais aucun de ces instruments, ni des autres disposés un peu partout dans la pièce, ne retint l'attention du fidèle de Torm plus d'une fraction de seconde : dès que ses yeux s'étaient réaccoutumés à la lumière brutale qu'il avait invoqué, son regard s'était fixé sur la seule occupante des lieux.
Une jeune fille était allongée au centre de la salle, recroquevillée sur elle-même en position fœtale, ses cheveux noirs ondulés dissimulant son visage. Entièrement nue, elle ne présentait étonnement aucune marque ou cicatrice visible ; pour seuls atours, elle portait un collier d'esclave relié au sol par une chaîne trop courte pour lui permettre de se lever, et un anneau d'or et d'argent, dont le dragon de vie estima qu'il était probablement enchanté d'une magie de Régénération suffisamment puissante pour permettre à sa porteuse de survivre aux pires tortures et de retrouver son intégrité physique, sans atténuer en rien les souffrances qu'elle endurait.
Après avoir, par mesure de précaution, incanté à voix basse une Détection du Mal – et conclut que la jeune fille n'avait rien de maléfique, Kael se dirigea vers elle, cherchant des yeux le mécanisme qui permettrait de la libérer. N'en trouvant pas, il voulut se servir de sa nouvelle épée pour briser un maillon de la chaîne… jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il ne tenait plus l'épée d'Aïyen – ni son fourreau, d'ailleurs.
Ce constat le troubla un instant : il aurait pu comprendre que l'épée soit maudite malgré l'assurance d'Alexia, et qu'elle téléporte son porteur dans un lieu sans issue, dans un piège quelconque… mais en théorie, tout les objets portés par une personne étaient sensés le suivre dans ses voyages magiques – tous, ou aucun. Or, le fourreau et l'épée étaient restés… ailleurs, alors que le guerrier portait toujours sa robe de cérémonie. Bien sûr, un sort d'Ancre Dimensionnelle aurait permit de rendre impossible la magie de téléportation pour ces deux objets, mais ils étaient apparus avec Aïyen dans le temple de Lathandre, puis à l'extérieur quand il s'était déplacé…
Quoi qu'il en fut, Kael était quelque part, et il ne savait pas où. Heureusement, il avait dans sa ceinture l'une des gemmes lui permettant de rejoindre son sanctuaire, et il pouvait aussi faire appel à un – ou, dans ce genre de cas, à une – ange pour l'aider dans ses déplacements planaires, si le besoin se faisait sentir. Mais avant de tenter quoi que ce soit, il devait apprendre où il était.
Quand il eut tenté tous les sorts de Localisation de son répertoire, sans succès, le fidèle de Torm commença à s'inquiéter – légèrement. D'un autre sortilège, il tenta d'apprendre ce qui se trouvait de l'autre côté des murs ; là encore, il n'obtint aucun résultat. Alors il incanta une magie plus puissante, lui permettant de lire directement dans la Toile ; ainsi, il saurait si quelque chose faisait obstacle à ses sorts, ou s'il n'y avait réellement rien à l'extérieur de cette salle.
Le résultat fut… surprenant. Ce n'était pas la Toile que Kael voyait, mais quelque chose à la fois semblable et différent : s'il pouvait la manipuler aussi aisément que la véritable Toile, celle qui régnait en ces lieux interdisait totalement certains types de magies, simplement parce que les fils nécessaires étaient absents ; en particulier, la magie des plans et des déplacements dimensionnels lui étaient inaccessibles. Mais ce n'était pas là ce qu'il y avait de plus étrange.
Car tous les fils de cette Toile émanaient de la jeune fille qui dormait encore au centre de la salle, et elle-même rayonnait d'une puissance magique telle que le guerrier dut détourner le regard.
En ces lieux, elle était la Magie.

Réellement déconcerté par cette découverte, le fidèle de Torm parvint tout de même à se forcer à réfléchir à sa situation. La « Toile » qui occupait les lieux ne faisait pas obstacles à ses sorts : il n'y avait donc effectivement rien à l'extérieur de la pièce. Il était donc probablement dans un quelconque demi-plan, ces sortes de plans d'existence aux dimensions très restreintes que certains mages très puissants pouvaient créer, et qui se détruisaient d'eux-mêmes au bout d'un certain temps si aucune puissance magique ne les alimentait.
Jusque là, il n'y avait pas réellement de problème : il lui suffisait de faire appel à un ange pour le ramener dans le plan primaire, voire d'ouvrir lui-même un Portail vers Toril, et il serait tiré d'affaire. Sauf que la Toile locale ne portait pas les fils nécessaires pour la magie planaire : aucun voyage entre les plans ne pouvait partir où arriver ici.
Ce ne fut qu'à ce point de sa réflexion que Kael se rendit compte que quelque chose clochait : si aucun voyage planaire ne pouvait aboutir ici, comment le fidèle de Torm pouvait-il être arrivé dans cette pièce ? Comment quoi que ce soit pouvait être arrivé dans cette pièce ?
Remarquant un fauteuil à l'allure confortable, le fidèle de Torm s'y laissa tomber, échafaudant des explications toutes plus absurdes et invraisemblables les unes que les autres. Peut-être l'épée l'avait-elle fait changer de plan avant de créer cette nouvelle Toile et de provoquer la destruction de l'ancienne, qui avait eu lieu juste avant que l'épée ne disparaisse. Ou peut-être était-il tout simplement en train de faire un rêve idiot.
‑ C'est ça, c'est juste un rêve idiot. Allez, réveille-toi…

Et comme si c'était à elle que le guerrier s'était adressé, la jeune fille se redressa lentement, commençant à s'étirer sensuellement avant de masser ses muscles endoloris après ce sommeil à même le sol. Et puis, son regard s'arrêta sur les jambes de Kael qui, toujours assis dans son fauteuil, hésitait encore sur l'attitude à suivre devant cette nouvelle complication. S'immobilisant complètement, elle releva lentement le regard jusqu'au visage du fidèle de Torm, avant de souffler, soulagée.
‑ Vous n'êtes pas le Maître. Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-elle, légèrement inquiète malgré tout. C'est le Maître qui vous envoie ?
‑ Euh… le Maître ?
‑ Le Seigneur Aïyen, répondit la jeune fille, la haine et la crainte se mêlant dans sa voix.
‑ Ah… non, ce n'est pas lui qui m'envoie. Enfin… pas que je sache, ajouta-t-il, tentant de repousser l'idée du serviteur de Shar déguisé en Alexia pour l'emprisonner dans cette salle de torture.
‑ Alors, vous l'avez tué et vous m'avez récupérée sur son cadavre ?
‑ Malheureusement, non… il s'est enfui avant que je ne puisse l'achever. …et tu étais déjà là, quand je suis arrivé. A propos, où sommes-nous ?
‑ Euh… Je ne sais pas, répondit la jeune fille en fermant les yeux. Cette femme est une céleste, au vu de l'aura qui l'entoure, et elle porte sur sa tunique le même symbole que celui qui est au mur… Un temple d'une divinité du Bien, peut-être ? Je ne reconnais pas le symbole… le même que le votre, conclut-t-elle en rouvrant les yeux. Vous devriez repartir, d'ailleurs : le temps a beau s'écouler très lentement, elle a l'air de commencer à se douter de quelque chose…
‑ Nous sommes toujours dans le bureau d'Alexia ? demanda Kael, incrédule, après un regard à la salle de torture.
A son tour, la jeune fille considéra longuement le fidèle de Torm.
‑ Ah… Je comprends mieux, finit-elle par lâcher tristement. Je suppose que vous ne saurez pas comment me sortir de là, alors…
‑ Que veux-tu dire ? Où sommes-nous ?
‑ Vous savez, l'épée que vous avez prise…
‑ Oui ?
‑ Le Seigneur Aïyen a enfermé mon âme à l'intérieur… ici, dans cette salle.
‑ Nous sommes dans l'épée ?
‑ Moi, oui. Enfin, on pourrait presque dire que jesuis l'épée… Vous, c'est différent. Vous êtes encore dans le bureau d'Alexia, si c'est bien comme ça qu'elle s'appelle. C'est juste une sorte d'illusion pour vous, vous êtes toujours dehors… Enfin, c'est ce que j'ai cru comprendre à force.
‑ Alexia aurait déjà dû réagi, alors. Me libérer de cette illusion.
‑ Non, parce que le temps ne s'écoule pas de la même manière ici. Elle commence à peine à se rendre compte que quelque chose ne va pas. Vous devriez partir, avant qu'elle ne s'inquiète, si elle est votre alliée… ou avant qu'elle n'en profite, si elle ne l'est pas.
‑ Elle l'est. Mais comment puis-je sortir d'ici ?
‑ Il vous suffit de le vouloir, maintenant que vous savez « où » vous êtes… concentrez-vous sur votre réalité.
‑ Et comment puis-je revenir ici ?
‑ En désirant me rejoindre, quand vous me tenez en main.
‑ Tu ne peux pas sortir d'ici ?
‑ Non… il m'a emprisonné ici, il a construit cette salle de tortures autour de mon âme, et mon corps, lui, n'existe plus. Je ne peux pas ressortir.
‑ Je trouverai un moyen, si tu le désires… mais il faut que je sorte d'ici, pour le moment.
‑ C'est facile… concentrez-vous…
Suivant les conseils de la jeune fille, Kael se concentra sur son désir de quitter la salle de tortures, de rejoindre le bureau d'Alexia, de retrouver son corps. Lentement, il sembla perdre consistance, alors qu'il recouvrait peu à peu sa conscience du monde extérieur ; juste avant qu'il ne disparaisse, la prisonnière eut le temps d'articuler d'une voix anxieuse :
‑ Vous reviendrez, n'est-ce pas ? Vous viendrez me chercher ? Vous ne m'oublierez pas ?
‑ Je ne t'oublierai pas. Comment t'appelles-tu ?
‑ Ténèbres.
Et toute lumière disparut.

Une fraction de seconde plus tard, Kael était à nouveau face à Alexia.
‑ Que c'est-il passé ? demanda celle-ci, légèrement surprise. L'espace d'un instant, j'ai cru que tu étais paralysé…
‑ Rien de bien grave, répondit simplement le fidèle de Torm. Par contre, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi : tes talents de divination et d'analyse d'enchantements ne sont plus ce qu'ils étaient.
‑ L'épée est maudite ? demanda la grande prêtresse, soudain inquiète.
‑ Non, non… seulement intelligente.
Dans un semblant de salut martial, le guerrier ramena la longue lame noire à hauteur de son visage, avant de murmurer :
‑ Ténèbres ? Moi, Kael Dos'sul'no'Laer, je t'en fais le serment : je ne t'oublierai pas.

‑ Et maintenant, on fait quoi ?
Chevauchant aux côtés de son compagnon, Yanael semblait trouver inconfortable la longue chemise que le guerrier lui avait prêté, seul vêtement qu'elle ait jugé bon de porter en attendant une nouvelle robe. Les vents chargés du sel de la Mer des Epées qui battaient la plaine en de longues rafales avaient le don de la faire gonfler, se relever, ou tout autre désagrément, même depuis que Kael lui avait prêté sa ceinture…
Le fidèle de Torm, à qui le Temple avait prêté une armure qu'on aurait pu croire d'apparat si elle n'avait pas pesé aussi lourd, démontrant par là même son efficacité, regarda un moment le vent faire danser la robe improvisée de sa compagne avec un léger sourire, songeant à quel point elle semblait fragile et déplacée dans un combat contre de tels adversaires.
‑ Le bassin de Scrutation qu'a créé Alexia s'est révélé efficace, finit-il par répondre. Nous avons pu localiser le repère d'Aïyen… Donc, nous y allons, avant que lui ne s'en aille ou n'appelle en renfort trop de ses anciens alliés.
‑ On y va, on le trouve, on le tue, et tu seras enfin tranquille ?
‑ Voilà, c'est l'idée. Tout en évitant les tempêtes de feu, parce que je tiens à cette chemise…
‑ Pas à ce qu'il y a dedans ? fit l'érynie, boudeuse.
‑ Surtout à ce qu'il y a dedans, répondit Kael, forçant son cheval à s'approcher suffisamment de la monture de Yanael pour que, se penchant vers la jeune fille, il puisse déposer un léger baiser sur sa joue…
…et rater sa cible, puisqu'elle venait d'interposer un index interrogateur.
‑ Dis, Kael, tu penses qu'il y aura beaucoup de monde, à part Aïyen, dans ce repère ?
‑ Et bien… c'est un peu une forteresse, donc il y a des chances, oui… pourquoi ?
‑ Parce que…
Sans laisser le temps à son compagnon de réagir, l'érynie poussa sa monture au galop, filant dans la direction de l'ennemi de celui qu'elle aimait.
‑ Premier arrivé, premier servi !
Le guerrier sourit et prit le temps de contempler le spectacle de son aimée, galopant vers le soleil couchant, vers le danger, dans l'insouciance qui la caractériserait toujours, avant de lancer sa propre monture au galop.
Bientôt il serait enfin libéré de la Malédiction d'Aïyen.


NdA : Encore une fois, je commence par un…

Disclaimer Toujours pas. Pourtant, j'essaie, hein, mais… non. Les droits sur les Royaumes Oubliés ne m'appartiennent toujours pas. Par contre, tant que je ne retire aucun bénéfice de cette fic, Wizards of the Coast et Ed Greenwood devraient me laisser tranquille… Par contre, Yanael, Kael, Alexia, Sienda et Ténèbres sont mes créations, donc ne les utilisez pas pour vos propres fics, sauf avec mon autorisation bien sûr (facile à obtenir, il suffit de demander…). Quand à Ssussun, personne n'y touche. Même si elle n'est que vaguement mentionnée.

Bon, pas grand-chose à dire sur ce chapitre, qui répond juste à quelques questions et qui règle quelques petites affaires en suspens. Un mot sur Ténèbres, juste : il n'est pas rare qu'une arme intelligente soit créée, et les méthodes sont nombreuses ; « implanter » une âme dans une arme n'est pas la plus rare, en particulier chez les elfes (par exemple, les célèbres Lamelunes sont des armes abritant les âmes de tous leurs précédents possesseurs, chacun rajoutant un peu de puissance et un talent particulier à l'épée). Bon, bien sûr, dans le cas de Ténèbres, le processus ne s'est pas réalisé d'une façon aussi… volontaire, disons. Chaque arme de ce type est unique, de même que chaque âme est unique, et dotée de capacités spécifiques, que l'arme peut choisir de révéler ou non à son porteur. Certains sont actifs en permanence (comme le « sanctuaire » de Ténèbres), d'autres peuvent être activés par la volonté du porteur de l'arme, et la plupart enfin sont activés uniquement par la volonté de l'arme elle-même. Quels qu'en soient les modes d'activations, ces pouvoirs trouvent leur source dans l'âme liée à l'arme : c'est pour ça que Kael voit Ténèbres comme la source de toute magie dans le sanctuaire.

Pas d'autres explications pour ce chapitre… si vous avez des questions, le bouton Review n'attend que vous (et si vous n'en avez pas, même chose). Au menu du prochain chapitre… tiens, je ne vais pas vous le dire. Juste un titre : Dragon de Ténèbres. Oui, ça fait peur, je sais. Très. …non ?