Chapitre 57

M. Darcy poussa la porte de son bureau londonien. Le clerc se leva précipitamment et le salua. M. Darcy souleva légèrement son chapeau et sans un mot, s'enferma dans son bureau. Sans même ôter son manteau, il s'approcha du feu qui flambait dans la cheminée et tendit les mains. L'humidité du climat londonien lui pesait. A regret, il suspendit son pardessus et s'installa à son bureau. Presque aussitôt, le clerc toqua, apportant une réconfortante théière brulante. Une fois le courrier examiné, M. Darcy s'attela à la tâche que lui avait confié son épouse : trouver une solution pour Sarah. M. Darcy avait bien pensé à placer la jeune femme dans une autre maison. Son réseau social était bien assez étendu pour trouver une bonne place à la femme de chambre. Cependant, il aurait certainement du se justifier. En effet, se séparer d'une femme de chambre aussi peu de temps après s'être marié entrainerait malheureusement de nombreux soupçons d'infidélité conjugale. Il ne souhaitait pas que cela atteigne Elizabeth. Outre ce problème, son épouse souhaitait que Sarah puisse s'occuper de sa fille. Sa condition de femme de chambre ne lui permettrait jamais de trouver un emploi compatible avec sa qualité de mère-fille. Il ne lui connaissait pas de talent particulier : comme toute femme de sa condition, elle savait coudre, repasser et cuisiner, mais rien de plus. Impossible de la placer dans un magasin ou une usine. M. Darcy soupira et regarda tristement par la fenêtre. De grosses gouttes de pluie s'écrasaient sur le carreau. Il songea avec nostalgie aux flocons de neige de Pemberley. Pris d'une soudaine inspiration, il se leva brusquement. Il ouvrit la porte d'un geste vigoureux. Surpris par cette entrée fracassante, le clerc renversa sa bouteille d'encre et maugréa.

" Philippe ! Pouvez-vous me retrouver la lettre de Forks ? Celle du mois dernier."

Et aussi sec, il retourna dans son bureau. Le clerc soupira et essuya ses doigts tâchés d'encre.

M. Darcy relut une dernière fois la lettre de l'intendant. Malgré l'affreuse nouvelle qu'elle contenait, il se sentit plus léger : il tenait là une solution pour Sarah. Il prit une feuille de papier et attrapa sa plume. Mais au moment de la poser sur le papier, il se ravisa. Écrire à M. Forks ne lui prendrait guère de temps mais, il regarda à nouveau par la fenêtre, le courrier mettrait un long moment à lui parvenir. De plus, il lui faudrait tout arranger dans les plus brefs délais, la femme de chambre devant avoir quitter Darcy House avant la fin de semaine. M. Darcy soupira. Se levant, il s'approcha du porte manteau et enfila son pardessus encore humide. Surpris de voir son employeur habillé de pied en cap, le clerc se permit de le questionner.

" Je pars pour le Derbyshire."

M. Darcy n'avait eu aucune difficulté à trouver un cheval à la gare de louage. Dix heures avaient à peine sonnées à l'horloge de Big Ben qu'il était déjà en route pour Pemberley. La campagne environnante de Londres n'avait pas été épargnée par la pluie. Le cheval peinait à progresser dans les nombreuses flaques de boue. Sans prendre le temps de se restaurer ou de se reposer dans les auberges où il changea de cheval, M. Darcy poursuivit sans relâche son chemin. Ce n'est qu'à la nuit tombée qu'il franchit les grilles de Pemberley. Alertée par le crissement des sabots sur le gravier, Mrs Reynolds se précipita sur le perron.

" M. Darcy ?"

Le maître des lieux monta quatre à quatre les escaliers et entraîna la vieille intendante à l'intérieur. Il la rassura aussitôt sur sa présence inattendue en ces lieux. La demeure avait été mise en sommeil durant l'absence de la famille. Aucun feu ne brûlait dans la cheminée du petit salon. Mrs Reynolds donna aussitôt des consignes pour que la chambre de M. Darcy fut préparée et réchauffée. Ce dernier l'en remercia vivement et se dirigea naturellement vers l'office. L'heure tardive avait rendu l'endroit désert.

" Voulez-vous que je rappelle la cuisinière ?"

M. Darcy secoua la tête en signe de dénégation. L'intendante s'affaira dans les placards et finit par découvrir ce qu'elle cherchait : du pain, de la charcuterie, du fromage, du vin et même un restant de gâteau. Elle sortit une assiette, des couverts et un verre et les installa sur la table.

" Avez-vous dîné Mrs Reynolds ?"

L'intendante répondit par l'affirmative.

" Asseyez-vous, je vous en prie."

Elle s'exécuta et regarda avec plaisir M. Darcy dévorer ce repas de fortune. Ce n'est qu'une fois attablé, qu'il se rendit compte qu'il mourrait littéralement de faim. Son estomac lui rappelait douloureusement combien son petit déjeuner était loin. Il se rendit compte que Mrs Reynolds le regardait et modéra son allure. L'esprit de la vieille intendante s'était envolé loin du présent et se remémorait l'enfant qu'était jadis M. Darcy, tandis qu'il prenait ses goûters auprès d'elle à l'office. Une fois son estomac calmé, M. Darcy lança la conversation, demandant des nouvelles du domaine et de ses habitants. L'intendante essaya de répondre de son mieux aux questions mais durant les longs mois d'hiver, elle ne sortait guère du château. Tandis qu'ils devisaient, la porte extérieure de l'office s'ouvrit brusquement. Une grande silhouette encapuchonnée se tenait dans l'embrasure. Le feu projetait des ombres fantasmagoriques sur le mur et masquait le visage de l'homme. Le vent glacé entra en tourbillonnant dans l'office, amenant avec lui, des flocons de neige. Devant l'air apeuré de Mrs Reynolds et le regard froid de M. Darcy, M. Forks se décida à entrer et fermer la porte. Il enleva son pardessus blanchi par la neige et le suspendit à la patère. Aussitôt, une flaque d'eau de forma en dessous. Mrs Reynolds, reconnaissant le maître des écuries, se détendit aussitôt. Sans attendre d'invitation, M. Forks s'installa à côté de M. Darcy. Il renifla d'un air suspicieux la tasse de thé que lui tendit l'intendante, laquelle leva les yeux au ciel. D'une poche intérieure de sa veste, il sortit une flasque et versa quelques gouttes d'un liquide ambré dans la tasse. M. Darcy refusa d'un geste que M. Forks le serve.

" Quel bon vent vous amène M. Darcy ?"

A ce moment, une bourrasque fit trembler la porte. M. Darcy sourit.

" La lettre que vous m'avez envoyé le mois dernier."

M. Forks hocha gravement la tête et son regard s'assombrit. Un voile de tristesse s'abattit également sur le visage de Mrs Reynolds.

" C'est une véritable tragédie. Une femme si jeune avec deux enfants ! Pauvre Robert ..."

M. Darcy se surprit à imaginer la douleur de cet homme, si proche de celle qu'avait du ressentir son père lors du décès de sa mère. Puis, il se transposa dans cette situation : que deviendrait-il sans Elizabeth ? Il chassa ces lugubres pensées et se concentra sur le but de sa venue à Pemberley. Ayant toute confiance en ses interlocuteurs, il exposa brièvement la situation de Sarah, la femme de chambre de Darcy House. M. Forks se garda de toute réflexion audible, se contentant de maugréer dans sa barbe contre les maîtres qui abusent de leurs domestiques. Mrs Reynolds se montra compatissante, sans doute à cause de la petite fille, mais condamna fermement le statut de mère-fille.

" Mais, quel rapport avec ce pauvre Robert ?"

En exposant ainsi les choses à voix haute, M. Darcy se mit à douter de son idée. Peut être s'était-il un peu précipité. En femme d'expérience, Mrs Reynolds comprit rapidement l'embarras de son maître.

" Vous souhaitez marier cette fille à Robert ?"

M. Darcy hocha la tête. L'intendante regarda M. Forks. Ce dernier n'avait pas bronché. Il se décida enfin à ouvrir la bouche.

" C'est pas une si mauvaise idée : Robert est seul, il doit à la fois s'occuper de la ferme et des bêtes, et de ses deux enfants, qui sont pas bien vieux. La voisine pourra pas les garder éternellement, elle a les siens et son travail. Il lui faut une femme, c'est sûr."

M. Darcy se sentit soulagé, le maître des écuries avait eu le même raisonnement que lui. Il tourna son regard vers la vieille intendante. Mrs Reynolds ne semblait pas partager l'avis des deux hommes.

" Robert est un honnête homme et vous voudriez qu'il épouse cette femme de mauvaise vie ?"

M. Darcy se rembrunit, il n'avait pas l'habitude d'être contrarié.

" Sarah n'est pas une femme de mauvaise vie, sinon pensez-vous qu'elle serait encore à mon service aujourd'hui ? Que j'aurais parcouru la moitié du pays pour lui trouver une place ?"

Il était à présent en colère.

" Mrs Darcy souhaite que l'enfant ne soit pas séparé de sa mère, et je la comprends."

Mrs Reynolds baissa la tête et essaya furtivement quelques larmes. Il se leva et s'adressa à M. Forks.

" Nous irons rendre visite à Robert demain matin. Il est évident que rien ne pourra se faire sans son accord."

Il prit congé de deux domestiques et monta se coucher.

" Je suis désolée Monsieur, mais le télégraphe de Lambton est en panne."

M. Darcy remercia l'intendante et termina rapidement sa tasse de thé : Forks devait déjà l'attendre. Il espérait simplement qu'Elizabeth ne s'inquièterait pas trop de son absence. La neige amortissait le bruit de ses pas et c'est tel un chat, que M. Darcy s'approcha des écuries. Les chevaux étaient déjà scellés et Mrs Reynolds avait pris soin de garnir les besaces pour le repas du midi. La neige avait cessé de tomber mais les lourds nuages gris n'auguraient rien de bon. Les chevaux furent donc mis au petit trot. Fort heureusement, la ferme dont s'occupait Robert Grants n'était guère éloignée de Pemberley. A cette allure, les deux hommes atteignirent leur but en une heure. Les pierres grises du bâtiment étaient visible de loin. M. Darcy remarqua immédiatement qu'aucune fumée ne s'échappait de la cheminée. Ce détail leur fit accélérer l'allure. Arrivée dans la cour, aucune signe de présence humaine. Ils frappèrent à la porte et entrèrent. La pièce était déserte. Entendant le meuglement des animaux, ils se dirigèrent vers l'étable. Une chèvre les accueillit d'un bêlement et les vaches cessèrent un instant de ruminer pour tourner leur tête massive vers les nouveaux arrivants. Une poule tenta de picorer la botte de M. Forks, lequel lui retourna un coup de pied. M. Darcy s'avança et examina rapidement les animaux : ils semblaient en bonne santé et entretenus.

" Il n'est pas ici Monsieur."

Remarquant une forme oblongue couchée dans un coin, M. Darcy s'avança encore dans la pénombre de l'étable. S'agissant d'un sac de jute, il s'apprêta à faire demi-tour lorsqu'il entendit un espèce de râle. D'un geste de la main, il fit signe de l'intendant de s'approcher, et lui désigna le sac de jute. M. Forks empoigna une fourche et souleva en douceur le sac. Les deux hommes médusés découvrirent Robert Grants endormi sur un tas de foin. L'intendant le réveilla sans ménagement. L'homme sursauta et voyant les deux hommes penchés sur lui, se redressa aussitôt.

" Bonjour Robert, comment allez-vous ?"

L'homme se frotta les yeux et chercha dans sa mémoire le visage de son maître.

" Monsieur Darcy ?"

M. Darcy acquiesça et lui sourit avec bienveillance.

" Que faites-vous dans l'étable Robert ? Où sont vos enfants ?"

Le fermier semblait encore hébété de son réveil récent. L'intendant se pencha vers M. Darcy et lui murmura quelques mots à l'oreille.

" Il sent l'alcool Monsieur."

M. Darcy hocha la tête.

" Venez Robert, nous serons plus à l'aise pour discuter à l'intérieur."

Robert suivit docilement les deux hommes. Tandis que M. Forks s'affairait à allumer le feu, M. Darcy inspecta brièvement la pièce : elle était sale, la vaisselle s'entassait dans un coin et des araignées avaient élu domicile entre les poutres du plafond. On devinait cependant que cette pièce avait, jadis, été accueillante : les accessoires de toilette, bien que poussiéreux, était soigneusement disposés, des rideaux de dentelle habillaient joliment les fenêtres et le lit était impeccablement fait. M. Darcy observa ensuite son fermier. Il avait à peine levé les yeux du sol depuis son arrivée, évitant de regarder vers le fond de la pièce où était installé le lit. M. Darcy devina qu'il avait déserté les lieux depuis le décès de sa femme. Il s'assit face à lui.

" M. Forks m'a apprit votre récent malheur. Sachez que je partage votre peine."

De grosses larmes se mirent à couler sur les joues de Robert.

" Où sont vos enfants ?"

L'homme baissa davantage la tête et d'une voix enrouée, indiqua la ferme voisine. M. Darcy se leva et laissa Forks avec lui. Sans prendre son cheval, il traversa à pied, les quelques mètres qui le séparait de la ferme voisine. Il s'avança dans la cour où les poules grattaient la neige à la recherche de brins d'herbe. Presque aussitôt, une femme sortit du bâtiment et s'avança à sa rencontre. Son air fermé n'indiquait rien de bon. M. Darcy la salua poliment mais avant même d'avoir pu ouvrir la bouche, la fermière l'apostropha.

" Je vois depuis que vous êtes arrivés, laissez ce pauvre Robert tranquille !"

Alerté par les cris de sa femme, le fermier accourut aussitôt. Reconnaissant son maître, il se précipita et enjoignit sa femme de se taire.

" Monsieur Darcy, je vous prie de bien vouloir l'excuser, elle ne vous a pas reconnu et ..."

D'un geste, M. Darcy rassura l'homme. Il demanda à voir les enfants de Robert. Penaude, la fermière retourna dans le bâtiment chercher les enfants. Les tenant chacun par la main, elle les présenta au maître de Pemberley. M. Darcy s'accroupit pour mieux les observer.

" Voici Charly, il a cinq ans, et le petiote c'est Margareth, à peine deux ans."

Les enfants étaient propres et semblaient bien nourris. Le petit Charly s'adressa à M. Darcy.

" Allons nous bientôt rentrer à la maison ? Maman me manque."

M. Darcy interrogea le couple du regard.

" Dès que la pauvre Mary est tombée malade, Robert nous a confié les enfants. Cela va faire trois mois qu'elle est partie et les pauvres petits ignorent encore tout de l'affaire. Ils ne sont pas retournés chez eux depuis."

M. Darcy les remercia et demanda à ce qu'ils prennent soin des enfants encore un peu, le temps pour lui de trouver une solution. Il traversa à nouveau le chemin. Un bon feu flambait à présent dans le foyer. Robert semblait avoir quelque peu repris ses esprits et s'affairait à préparer la table. M. Forks en avait profité pour faire le tour de la ferme. Les deux hommes se retrouvèrent dans la cour et échangèrent leurs impressions.

" La présence d'une femme à la maison fait défaut mais ce n'est pas un mauvais bougre, il est juste malheureux et un peu perdu."

M. Darcy hocha la tête et ils entrèrent. Le maître de Pemberley prit les choses en main.

" Notre présence ici n'a rien d'une coïncidence comme vous vous en doutez. Vous ne pouvez laisser la maison dans cet état et vos enfants à la charge de la voisine."

Robert hocha la tête en signe d'approbation. Fort de cet encouragement, M. Darcy poursuivit. Il lui parla de Sarah et de sa fille, mais passa sous silence la paternité de l'enfant. L'homme écouta jusqu'au bout ce que son maître avait à dire. Quand M. Darcy se tut, un silence de mort régna quelques instants. Il échangea un regard avec l'intendant.

" J'accepte."

Sa voix était brisée par l'émotion. Il sentait bien qu'il devait à ses enfants ainsi qu'à son maître, de prendre cette femme dont il ignorait tout, pour épouse.


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