Girodelle jeta un regard navré à son lieutenant. Elle était si belle dans sa tenue de cérémonie !

- Vous êtes très élégant, lui fit-il remarquer.
- Je vous remercie capitaine, mais mon élégance est loin d'égaler la vôtre, répondit Oscar du tac au tac.
- Mais cessons là ces conversations de salon ! reprit le capitaine avec brusquerie. Je ne regrette qu'une chose : ne pas avoir assisté à votre séance d'essayage. Le peu que j'ai vu de votre beauté m'a mis l'eau à la bouche…
- Cessez immédiatement ! s'écria Oscar, s'attirant des coups d'œil intrigués des soldats les plus proches.
- Allons lieutenant, ne perdez pas votre légendaire sang-froid pour si peu… Si le Roi est surveillé de près par sa du Barry, je suis heureusement libre de mes mouvements. Que diriez-vous d'organiser une petite séance privée ?
- Ce n'est point nécessaire, répondit-elle froidement, puisque vous me voyez habillé de mon uniforme de parade. Cette séance sera, en outre, entièrement publique ! Toute la ville de Paris pourra y assister.
- Mon adorable petit lieutenant… Vous avez un trop joli petit cul ( rougeurs d'Oscar ) pour que je vous laisse m'échapper. Le jour viendra où je pourrai embrasser votre téton à satiété…
- Veuillez cesser de me parler de la sorte ! gronda-t-elle, furieuse.
- Non !
- Pardon ?
- Je ne cesserai pas de vous parler de la sorte, ni de vouloir m'allonger entre vos jolies jambes… Et ce n'est pas à vous de me donner des ordres, je vous le rappelle !
- Lorsqu'il s'agit d'affaires privées, vous n'êtes plus mon capitaine…
- La belle affaire ! Voici qui vous arrange… mais ne vous sauvera pas.
- Vous n'êtes qu'un dépravé !
- Et vous une sainte nitouche !
- Quoi !
- Avez-vous déjà vu un sexe d'homme ?

- Alors ?

« Mon petit lieutenant serait-il moins prude que je ne le pensais ?... Voilà qui est surprenant, et réjouissant… »

Oscar soupira. Décidément, elle regrettait amèrement de n'avoir pas gagné ce fichu duel ! « Foutu duel de pacotille ! »

- Je suis désolé capitaine, mais je ne vois pas en quoi le fait d'avoir vu ou non un sexe d'homme peut m'aider dans ma mission, répondit-elle dignement.
- Etait-il dressé de désir ?
- Hein !
- Ce n'est rien mon petit lieutenant, répliqua-t-il avec condescendance. Un jour, vous comprendrez…
- Ce n'est pas parce que vous n'êtes qu'un vicelard libertin que vous pouvez me traiter de haut ! Que croyez-vous ? Que pour faire partie de l'armée, je suis restée une gentille petite oie blanche ? Ha ha ! J'en sais peut-être plus que vous ne croyez sur le sexe des hommes. Mais ce n'est certainement pas avec vous que j'en parlerai… ni que je ferai des comparaisons, ajouta-t-elle dédaigneusement avant de se diriger vers le palais pour escorter la Dauphine.

Le capitaine resta pantois. Cette petite peste avait réussi à lui clouer le bec ! Décidément, il la lui fallait ! Toutefois, et heureusement pour Oscar, Girodelle n'était pas du genre à profiter de son grade pour obtenir ce qu'il désirait. Il aimait les femmes ! Mais il avait une haute idée de sa fonction, et ne s'abaisserait pas à contraindre l'objet de ses désirs. Non, pas comme ça !

Soudain, il aperçut André qui, jusqu'à présent, s'était occupé des chevaux. Il allait s'enquérir auprès d'Oscar, des ordres de la journée.

« Qu'y a-t-il entre eux ? » se demanda le capitaine.

Oh c'est vrai ! Le serviteur d'Oscar était aussi son « ami » d'enfance. C'est pour cela qu'elle avait tant confiance en lui, et c'est pour cela qu'il la protégeait avec tant de célérité. Le capitaine n'allait pas chercher d'autres explications, ne pouvant imaginer que le sexe auquel la jeune fille faisait allusion auparavant était justement celui d'André… Il ne pouvait l'imaginer aussi intime qu'avec un homme de valeur, c'est-à-dire de sa condition. De plus, l'attitude du jeune homme ne laissait rien filtrer. Le regard baissé, telle était l'attitude digne d'un valet !
André savait bien que la jeune fille ne pensait pas comme cela. Mais ils étaient à la Cour, et devaient redoubler de prudence. Rien dans son comportement ne laissait présager une grande complicité ! Une fois à Jarjayes, tout était différent. Non seulement le jeune homme donnait son avis, mais il faisait même parfois des reproches à Oscar… « Ne sois pas si sensible aux moqueries de ton capitaine ! lui disait-il. Il redoublera de piques pour te déstabiliser. Et à partir de là… » « A partir de là quoi ! » rétorquait-elle, mécontente de ne pouvoir se contrôler face à Girodelle. André soupirait. Innocente qu'elle était !

En arrivant près d'Oscar, André s'aperçut tout de suite qu'elle était fébrile, les joues roses. Il comprit aussitôt que Girodelle avait encore réussi à la faire réagir. Quand donc apprendrait-elle à se maîtriser ! Il sourit. Ce jeune lieutenant, qui pouvait aisément garder son sang froid face au danger, le perdait systématiquement devant un homme entreprenant. Le regard vert s'assombrit. Il ne pouvait rien pour elle… Le capitaine restait dans les limites de la bienséance. D'ailleurs, n'était-il pas coutumier, entre soldats, de parler femmes, conquêtes, …positions ? Il faudrait bien qu'elle s'y fasse, puisque c'est le milieu dans lequel elle évoluait.

- Oscar, appela-t-il tout doucement.

Elle lui lança un regard furibond. Naturellement, il avait deviné qu'elle était énervée. Elle était certaine qu'il avait également compris pourquoi. Mais enfin ! Elle était Oscar-François de Jarjayes, lieutenant de la Garde Royale, affecté à la protection personnelle de la Dauphine ! Elle n'était pas une petite provinciale tout droit sortie de son couvent et ne connaissant rien à la vie… Elle, elle s'était retrouvée nue devant le Souverain !... Elle frissonna. Pourquoi fallait-il qu'elle réagisse comme une petite oie écervelée ? Elle releva le menton. Au moins cette fois, elle avait réussi à clouer le bec à son capitaine ! Il y réfléchirait à deux fois avant de lui parler de sexe… Elle fit une moue perplexe. Elle ne croyait pas vraiment qu'il réfléchirait, il continuerait plutôt à la pousser dans ses retranchements… Pfff

- Oscar, reprit André qui suivait avec amusement le cours de ses pensées sur son visage d'ange blond.
- Quoi ! répondit-elle.
- As-tu des ordres pour aujourd'hui ? Je ne peux vous accompagner à Paris…
- Ah oui… Eh bien, retourne à Jarjayes ! Je suis certaine que grand-mère saura te trouver de l'occupation.
- Je n'en doute pas, répondit-il en souriant avec un clin d'œil.

Ils auraient été seuls, il aurait volontiers éclaté de rire en imaginant grand-mère lui énumérer la liste de ses tâches, louche à la main. Mais ils se trouvaient au sein même de la caserne. Son attitude devait être irréprochable. Il s'inclina et repartit aussi tranquillement qu'il était arrivé. Il jeta un coup d'œil au capitaine, qui ne faisait aucunement attention à lui.

« Je ne suis qu'une quantité négligeable, n'est-ce pas, monsieur le capitaine de la Garde Royale ? Un obscur petit domestique sans importance… Mais le valet pourrait bien se révéler terriblement dangereux si vous faites du mal à Oscar ! Je sais que vous la désirez, je sais que vous en avez malheureusement trop vu pour vous détourner d'elle, oublier qu'elle n'est pas un homme… Peut-être un jour tombera-t-elle dans vos bras… Un jour… Mais ce serait parce qu'elle l'a choisi ! Je ne vous laisserai jamais lui faire du mal !... »

Il repartit donc à Jarjayes, comme le lui avait demandé Oscar. Grand-mère n'était jamais contre un peu d'aide, et il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas houspillé son petit-fils. Il sourit en pensant à son aïeule, qu'il aimait tendrement. Ne l'avait-elle pas recueilli à la mort accidentelle de ses parents ? Ne lui avait-elle pas permis de connaître Oscar ?

- Grand-mère ! appela-t-il dès son arrivée. Je reste avec toi aujourd'hui ! Je vais pouvoir t'aider.
- Oh mon petit, c'est une bonne nouvelle, dit-elle avec soulagement. Il faut impérativement que j'aille faire une course pour le général… Tiens ! ( en lui donnant un plateau avec un verre de limonade ) Peux-tu porter sa boisson à la comtesse ?

Il se raidit malgré lui, mais réussit à faire bonne figure face à grand-mère. Pour rien au monde il ne voulait que cette dernière se fasse du souci.

- Bien sûr grand-mère. Où est-elle ?
- Dans ses appartements. Elle ne se sentait pas très bien aujourd'hui. Aussi n'a-t-elle pas pu accompagner la Dauphine à Paris…. Oh André, tu l'as vue ?
- Qui cela ?
- Ooh ! Mais la Dauphine voyons ! Est-ce que tu l'as vue ?
- Non grand-mère, je ne l'ai pas vue.
- Je suis certaine qu'elle était très jolie !
- Comme d'habitude grand-mère. La Dauphine est toujours très jolie… et d'une grande coquetterie.
- Tu n'y connais rien ! trancha grand-mère, péremptoire. Une jolie jeune femme a bien le droit d'être un peu coquette.
- Oscar n'a pas besoin de cela…
- Oh, ne m'en parle pas !... Ma jolie petite Oscar… Si ce n'est pas malheureux… Je ne sais pas comment le général a pu faire une chose pareille !
- Mais elle n'est pas coquette et elle est jolie, insista André.
- Tais-toi donc ! claqua grand-mère de la voix en le regardant sévèrement. Bien sûr qu'Oscar est jolie comme un cœur, mais elle n'a rien à faire dans un uniforme !... Va donc porter sa boisson à la comtesse pendant que je vais faire ma course.

André soupira et se dirigea vers les appartements de la comtesse de Jarjayes. Il toqua légèrement et entra. Il posa le plateau sur une tablette et s'apprêtait à repartir, sans toutefois se bercer d'illusions.

- Alors André, vous n'avez pu accompagner Oscar auprès de la Dauphine ? demanda-t-elle, à demi allongée sur une banquette, le regardant avec un sourire sensuel et les yeux mi-clos.
- Non… Vous non plus n'avez pas pu accompagner la Dauphine. J'en suis désolé. Grand-mère m'a dit que vous étiez souffrante, aussi vais-je vous laisser vous reposer.
- Petit insolent ! répondit la comtesse d'une voix rauque, une voix qu'il ne connaissait que trop pour ne pas comprendre ce que cela signifiait pour lui.

André crispa légèrement ses mâchoires. Ses prunelles devinrent insondables, aussi profondes que les abysses, aussi sombres que le cœur de la forêt.

- Apporte-moi plutôt ma limonade !

Il était un serviteur. Il n'avait pas le choix. Il apporta sa limonade. Chaque pore de la peau de la comtesse laissait transparaître son désir. Lorsqu'il lui tendit son verre, c'est sa main qu'elle agrippa. Posant tant bien que mal le verre, elle suçota ses doigts, avant de les glisser dans l'échancrure de son corsage. Elle soupira de satisfaction en sentant la main chaude et forte sur sa poitrine ardente. Elle l'attira, l'obligeant à s'agenouiller devant elle. Elle voulut baiser ses lèvres mais il se déroba.

- Ne te détourne pas, j'ai envie de t'embrasser. J'ai envie de…

Il fondit sur les lèvres sacrilèges, pour ne pas entendre la suite. Il savait ce qu'elle voulait ! Il ne voulait pas l'entendre ! Il la sentait fouiller sa bouche avec ferveur. Il la sentait s'accrocher à lui, en écartant largement les jambes. Non, pas ça ! Il ne voulait pas lui donner cette satisfaction ! Il ne voulait plus ! Avec écoeurement, il s'aperçut qu'elle avait retiré tout sous-vêtement. Elle attendait visiblement sa venue, anticipant son retour à Jarjayes. Piégé, elle l'avait piégé… A la Cour, il avait réussi à lui échapper, mais ici...

- J'ai envie de toi mon indocile domestique, lui murmura-t-elle, consciente de sa supériorité, en frottant son bas-ventre contre le sexe du jeune homme.

Elle caressa le membre raide à travers sa culotte. Non ! Il ne voulait pas qu'elle profite encore de lui, pas comme ça ! Il refusait d'avoir du plaisir de sa part ! Pas elle ! N'importe quelle autre, mais pas elle ! Elle n'avait plus ce droit depuis ce qui s'était passé dans l'écurie normande. Il s'arracha à la caresse et la repoussa sans ménagement. La comtesse s'apprêta à réagir avec vigueur lorsqu'il releva sa jupe et fondit sur son entrejambe. Elle voulut protester, parce qu'elle voulait sentir son sexe en elle. Mais le plaisir prit le dessus.

André œuvra lentement. Il ne voulait pas lui laisser la possibilité d'en réclamer davantage. La comtesse cria, se cambrant et ondulant, jusqu'à ce qu'une jouissance fulgurante la terrasse, en la laissant pantelante.
André se releva enfin, il s'essuya la bouche d'un air dégoûté. Encore une fois… Elle s'était avilie encore une fois, cherchant le plaisir avec lui.

- André, l'appela-t-elle d'une voix mourante de volupté.

Il refusa de la regarder. Elle sourit. Elle savait qu'il l'écoutait. Il n'avait pas le choix. Il devait la satisfaire. Malgré Oscar… Un sentiment abject de puissance envahit son cœur.

- C'était très bien, murmura-t-elle. Tu es vraiment très doué… La prochaine fois André, j'en veux plus. Je te veux entièrement. Je veux te sentir en moi ! Tu m'entends André ?

Il ne bougea pas.

- Cela se passera ici même, une nuit…

Elle le regarda dans les yeux et sursauta. Aucun sourire sur son visage, aucune douceur dans ses prunelles ! Brusquement, elle eut peur. Elle avait devant elle un fauve. Elle comprit qu'elle perdrait tout à le pousser à bout. Elle le perdrait lui, assurément, et ce n'était pas du tout ce qu'elle voulait. Non, pas du tout ! Le feu coulait encore dans ses veines, de plus en plus exigeant. La jalousie lui tordait les entrailles d'une main traîtresse à chaque fois qu'elle entendait parler d'une de ses conquêtes. Tout pour ne pas le perdre !

- Promets-moi qu'un jour, tu seras encore à moi… Tu viendras en moi…

Il resta silencieux, immobile, méprisant, indigné et enragé. Comment ! Comment osait-elle lui demander cela ? Comment pouvait-elle lui ordonner de se couvrir de cette boue immonde, comme elle le faisait elle-même ?

- André….. Va, laisse-moi seule…

Il ne demanda pas son reste. La catin avait eu ce qu'elle désirait, il pouvait vaquer à ses occupations. Il avait envie d'exploser, de frapper… Le bois, il allait couper du bois ! Cela faisait partie des tâches que grand-mère lui avait demandé d'accomplir. Cela tombait très bien. Il pourrait évacuer sa rage, sa souffrance et son dégoût.

Lorsque le cocher aperçut le jeune homme, la mine sombre, un regard de tempête, il eut un pressentiment. Quand une servante lui apprit que la comtesse était à demeure, souffrante, et qu'elle devait avoir mal car elle criait, il comprit. Ainsi donc, la garce n'en avait pas eu assez. André avait dû encore payer de sa personne. Il préféra le laisser seul. Il comprenait le besoin de solitude, d'expulser ce qu'il ressentait. Il soupira. La jeune servante s'inquiétait. Fallait-il appeler le médecin ? Le cocher la rassura. La comtesse s'en remettrait…

- Je t'aime André, murmura cette dernière, les joues inondées de larmes, le regard implorant un pardon qu'elle n'obtiendrait jamais, le corps réjoui mais le cœur meurtri.