Chapitre 21 : Pour toi

Les yeux de Yami s'ancrèrent dans ceux de Yûgi. Si son visage était totalement fermé et impassible, eux brillaient d'inquiétude.

- Tu n'aurais pas dû venir !

Bakura traversa la pièce à grands pas et gifla violemment le captif d'un large geste. Sous la violence du coup, le jeune homme bascula en sur le coté en laissant échapper un petit cri.

- Laisse-le tranquille, Bakura ! gronda Yami en faisant un pas en avant, menaçant.

Mais son interlocuteur se tourna vers lui en ricanant.

- Sinon quoi ? Tu vas me frapper, Atem ?

Yûgi vit avec horreur son petit ami bondir en avant mais, avant qu'il n'ait eu le temps de le réaliser, Bakura se tenait à ses côtés, un couteau sur sa gorge. Yûgi cessa de respirer, le cœur battant follement dans sa poitrine, tétanisé. Il sentait le métal sur sa peau et le moindre petit mouvement conduirait à du sang. Yami se stoppa net, les pupilles dilatées par la colère.

- Je te conseille de te tenir tranquille ou il y passera.

Yami serra les poings en fusillant le blanc du regard. Ce qui amusa beaucoup l'adolescent.

- Ryô, appela-t-il sèchement.

Son jumeau s'approcha prudemment, ses yeux passant de Yami à Bakura. D'un regard, son frère lui intima de prendre sa place.

- Si l'un ou l'autre tente quoi que ce soit, tue-le.

L'autre acquiesça maladroitement en se mordant la lèvre inférieure. C'est avec bonheur que Yûgi le regarda s'éloigna de lui. Mieux valait Ryô que Bakura. Il avait au moins une chance de pouvoir lui faire entendre raison si la situation dégénérait.

- Je ne sais pas si je peux faire ça… murmura Ryô.

Bakura le fixa un court instant.

- Fais ça pour moi.

La seconde suivante, le plus doux des jumeaux acquiesça d'un air déterminé. Avec un sourire satisfait, il se tourna vers Yami et sortit une seconde lame.

Yûgi hoqueta.

- Je veux que tu te poignardes, annonça Bakura sans quitter Yami des yeux.

- Quoi ? s'exclama Yûgi alors que Yami fixait le couteau que lui tendait Bakura.

Il leva la main et s'en saisit.

- Yami ! Ne fais pas ça !

Mais son petit-ami ne semblait pas l'entendre. Il allait l'appeler de nouveau quand Bakura lui lança un regard noir. Aussitôt, le couteau fut pressé un peu plus sur sa gorge, l'obligeant à se taire.

- Décide-toi, Atem. C'est toi ou lui, continua Bakura en croisant les bras avec un petit sourire sadique.

- Je pourrais t'attaquer.

- Essaie, et tu verras ce qui arrivera à ton copain.

Yami leva les yeux un court instant vers son petit-ami qui le supplia d'un regard de ne rien faire, mais rompit rapidement le contact. Les yeux écarquillés, le prisonnier le vit lever l'arme et se la planter dans la jambe. Il laissa échapper un cri de douleur et tomba au sol, les mains tachées de sang. Yûgi ferma les yeux, incapable de supporter cette vision, et des larmes se mirent à couler sur ses joues. Tout ceci était un cauchemar. Ça devait absolument être un cauchemar !

- Bien, nous avançons, rit Bakura en claquant ses mains l'une contre l'autre.

Yûgi rouvrit les yeux, souhaitant de toutes ses forces le tuer par la seule volonté de son esprit. Mais sa colère s'envola bien rapidement quand son regard se posa sur Yami, qui avait retiré la lame de sa chair et pressait à présent la blessure avec ses mains pour l'empêcher de saigner. Son visage était déformé par une grimace de douleur, qu'il était incapable de cacher, mais affichait néanmoins un air de défi. Ses yeux fusillaient Bakura.

- Recommence, ordonna celui-ci. L'autre jambe.

- Yami ! s'étrangla Yûgi alors qu'il voyait celui-ci saisir une nouvelle fois le couteau. Ne fais pas ça !

Bakura tourna vers lui un regard soudainement intéressé qui le tétanisa. Cette lueur qui brillait dans ses yeux était terrifiante. Le blanc s'accroupit à son niveau et prit la lame des mains de Ryo pour la laisser glisser sur l'épaule de Yûgi. Puis, d'un geste vif et assuré, il le coupa. Le jeune homme poussa un cri en sentant le métal trancher sa chair alors que la douleur le transperçait.

- Yûgi !

Yami tenta de se traîner dans leur direction, mais sa jambe saignait abondamment et il en était gravement handicapé. Yûgi le regarda faire entre les larmes qui obstruaient sa vue, paniqué.

- J'ai dit, recommence ! répéta Bakura d'une voix polaire en rendant son arme à Ryô. Ou ce sera lui qui en fera les frais.

- Laisse-le partir, il ne t'a rien fait ! gronda Yami.

- Tu sais très bien que cela ne me dérange absolument pas. Tu n'as qu'à m'obéir et tout devrait… bien se passer pour lui.

Sa voix douce était tel un venin. Tremblant légèrement, mais sans hésitation, Yami se poignarda une nouvelle fois. Cette fois-ci, il se mordit violemment la lèvre pour ne pas crier. Yûgi détourna le regard, mortifié. Comment pouvait-il faire ça ? Comment pouvait-il s'infliger une seconde blessure alors que la douleur de la première devait déjà le faire souffrir le martyr ? Sa propre blessure le brûlait et obscurcissait ses pensées. Yami était effrayé, tout comme lui, voire plus étant donné que sa blessure était bien plus grave, mais avait encore le courage de rester plus ou moins lucide malgré la situation dans laquelle ils se trouvaient. Il n'avait pas hésité. Et il l'avait fait, pour l'épargner lui.

- Tu crois qu'en te sacrifiant pour protéger ce petit minus, tu es une personne honorable ? ricana Bakura, visiblement aux anges. Et Kyo, Sosuke, Yûki, Mihio ? Tu te souviens d'eux ?

Yami secoua vivement la tête, mais Yûgi ne sut dire si c'était pour répondre. Il semblait plutôt tenter de chasser des pensées qui le parasitaient. Des pensées… ou des souvenirs. Se pouvait-il qu'il se souvienne de ces gens qu'énuméraient Bakura ? Qui étaient-ils ? Ces autres enfants dont lui avait parlé Ryô ? Ceux que Yami avait refusé de torturer ?

- Tu les as laissés mourir lentement, dans la peur et dans le noir, alors que tu aurais pu mettre un terme à leur calvaire. Tu as leur sang sur tes mains.

- Non, non, non, murmura Yami tout bas en prenant sa tête dans ses mains. Je n'ai rien fait !

Cette fois, il commençait réellement à perdre pied. Son corps était agité de tremblements et ses yeux pourpres cillaient à toute vitesse alors que ses prunelles tentaient désespérément de se focaliser sur quelque chose sans y parvenir.

- Je n'ai rien fait. Je n'ai rien fait. Je n'ai rien fait.

- En effet : tu n'as rien fait. Ils sont morts et toi tu es toujours en vie.

Bakura se dirigea vers lui et ôta le couteau toujours planté dans sa jambe sans la moindre douceur. Un flot de sang s'échappa de la nouvelle blessure. Si cela continuait, Yami allait se vider de son sang. Yûgi gesticula autant que ses liens le lui permettaient, mais Ryô était toujours là et appuya sur sa plaie pour l'immobiliser.

- Ne bouge pas. Je ne veux pas avoir à te tuer.

- Comment peux-tu rester insensible à tout ça ? l'accusa Yûgi en tentant de chasser les taches noires qui dansaient devant ses yeux.

- Tu sais, reprit Bakura en approchant le couteau de son visage pour observer le liquide carmin qui le maculait, quand on était petit je t'aimais bien.

Il contourna Yami jusqu'à se retrouver dans son dos, le surplombant de toute sa hauteur.

- Cependant, tu as blessé Ryô… et je ne te le pardonnerai pas.

Et, d'un mouvement de poignet aussi souple qu'expérimenté, il taillada la peau offerte à son regard. La voix de Yami résonna de nouveau dans la petite pièce.

- Combien de vies ton frère, ton jumeau, doit-il détruire avant que tu ne réagisses et que tu fasses ce qui est le mieux pour lui ? déclara Yûgi à voix basse, à l'intention de Ryô.

Il le sentit tressaillir près de lui, ce qui l'encouragea à poursuivre, tout en surveillant Bakura qui tournait autour d'un Yami qui luttait contre la douleur. Il arborait toujours ce sourire malveillant et sauvage qui le faisait croire tout droit sorti d'un film d'horreur.

- Il ne va pas bien. Il a besoin de soins.

- Il a passé dix ans en hôpital psychiatrique ! répondit Ryô, s'attirant momentanément l'attention de son double.

- Reste concentré. Tout sera bientôt fini.

Ryô acquiesça mais le couteau sur la gorge de Yûgi s'était légèrement éloigné. Ce dernier osa lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Son visage, si doux comparé à celui de son jumeau, reflétait une certaine confusion. Yûgi profita de cet échange silencieux pour se concentrer sur Yami. Il voulait lui dire qu'il avait réussi à atteindre un peu son geôlier, qu'il lui fallait du temps… qu'il avait besoin de lui pour détourner Bakura de son frère. Il sembla saisir.

- Tu sais que ce n'est pas vrai, reprit Yûgi alors que Yami marmonnait quelque chose, concentrant le blanc sur lui. Il faut que tu interviennes.

Ryô secoua la tête, réfractaire à ses mots.

- Tu as déjà protégé Yami à Kaiba Land. Non, tu as protégé Bakura. De lui-même.

- Tais-toi !

Cette fois, il avait fait mouche, il le savait.

- Écoute, minus, intervint Bakura, la menace vaut aussi pour toi.

Et, pour preuve, il taillada de nouveau Yami, au niveau du bras. Celui-ci s'écroula au sol, affaiblit par la douleur et son hémorragie. Yûgi se retint de hurler et affronta le regard de son kidnappeur, qui ne l'avait pas lâché une seule seconde, se délectant de la terreur et la souffrance qu'il lui infligeait avec ce spectacle. Du lien qu'il avait établi avec Ryô dépendait la survie de son petit-ami, il ne devait pas flancher.

- 'Kura… ?

Le susnommé leva les yeux vers son frère et fronça les sourcils, mécontent.

- Je voudrais rentrer à la maison.

- Tout à l'heure.

- S'il te plaît, je veux sortir d'ici, murmura-t-il, sa voix tremblant.

Bakura s'avança vivement vers lui et le saisit par le bras pour le rapprocher de lui, l'effrayant.

- Je fais ça pour toi, Ryô ! Il doit payer pour ce qu'il t'a fait !

- Mais je n'ai rien demandé ! protesta son double, les yeux baignés de larmes.

Il éloigna le couteau de Yûgi qui bascula sur le côté et commença à ramper tant bien que mal vers le Yami, qui ne bougeait plus.

- Pharaon…

Celui-ci n'émit pas le moindre son mais son regard pourpre croisa le sien. Il était presque éteint. Il ne tarderait pas à perdre conscience.

- Tiens bon, ça va aller, chuchota Yûgi à toute vitesse, terrifié par son état de faiblesse apparente. Accroche-toi...

Et il jeta un coup d'œil à aux responsables de tout ça.

- Je voulais juste être avec toi, continua Ryô en s'agitant. Je me fiche de lui, fit-il en pointant Yami. Je me fiche de nos parents… je voulais qu'on reforme une famille tous les deux…

Des flots de larmes s'écoulaient sur ses jours, ses poings étaient serrés.

- Je n'ai jamais voulu de tout ça ! Et toi non plus !

Violemment, Bakura le gifla. Son frère lâcha le couteau et tituba sous la force du coup.

- Tais-toi !

Ryô heurta le mur derrière lui en émettant une petite plainte de douleur. Lorsqu'il se redressa, il lui jeta un regard stupéfait, blessé et désespéré.

- Tu ne m'avais jamais frappé avant.

- J'ai dit : tais-toi ! rugit de nouveau Bakura en lui assénant un nouveau coup.

Ryô le reçut en plein visage, sans même chercher à l'esquiver.

- Tu n'as jamais fait ça pour moi ! Tu l'as fait pour toi… ! Tu es comme nos parents ! Tu prends du plaisir à faire souffrir les autres !

Bakura leva de nouveau la main pour lui infliger une autre correction, mais la voix de Yûgi retentit dans la pièce.

- Arrête !

Il n'avait plus le temps de laisser les choses se dérouler. Yami venait de sombrer.

- C'est ton frère ! Est-ce que lui aussi tu vas le tuer ?!

Bakura traversa la pièce et le souleva de terre, son autre main brandissant le couteau.

- Bakura ! l'appela Ryô.

- Je vais te faire la peau !

Yûgi ferma les yeux, attendant la douleur, mais les secondes défilèrent et rien ne vint. Tétanisé, il se risqua à ouvrir un œil. Il découvrit le visage de Bakura, livide, choqué, qui le fixait sans paraître le voir, sa main figée dans les airs. Ses yeux passèrent sur Ryô, tout aussi pâle, qui se tenait juste derrière lui. Puis, Bakura s'effondra au sol, une main crispée dans son épaule droite. Une épaule d'où dépassait un couteau. Ryô l'avait poignardé pour l'arrêter. Le jeune homme, paniqué par son geste, recula jusqu'à percuter le mur en bafouillant des choses que Yûgi ne comprit pas.

C'est alors que la porte de la cave s'ouvrit en grand. Un nombre incalculable d'hommes en noir investirent la pièce en criant. Yûgi les regarda faire, terrifié, avant de voir émerger Seto Kaiba qui se dirigea immédiatement vers eux.

- Yami... il faut le soigner... ! bredouilla-t-il alors que le milliardaire prenait le pouls de son protégé.

Et il fondit en larmes, submergé par toute cette situation.

- Comment vous nous avez retrouvés ? demanda-t-il, sans reconnaître sa propre voix.

- La puce GPS.

Yûgi sourit. Peu à peu, les bruits se firent plus lointain et sa vision de troubla. Il entendit vaguement Seto aboyer des ordres et des hommes l'éloigner de Yami avant que d'autres ne coupent ses liens. C'était fini.

Tout était fini.