Chapitre 20 : Tu veux vivre?

Lea est assis, les jambes ramenées contre lui, dos au mur blanc. Il heureux, car il semble avoir retrouvé après quelques heures de méditation la capacité à réfléchir. Sa dernière visite a été Braig, qui, heureusement, lui a épargné une articulation. Donc, à part une certaine fatigue physique, il a les yeux ouverts et il pense. C'est rare...et ces moments de lucidité sont accueillis avec bonheur.

Pourquoi? Eh bien...la raison est simple.

Pour oublier l'horreur, il s'échappe. Il s'échappe par la pensée...en fermant simplement les yeux, il se retrouve allongé au bord de la fontaine, le bout de ses doigts trempant légèrement dans l'eau rafraîchissante. Isa a sa tête contre la sienne, allongé comme lui mais dans l'autre sens, et ils rient ensemble en commentant ce qu'ils ont fait dans la journée, ou la forme des nuages, en mangeant des glaces à l'eau de mer, sous un soleil couchant.

Son esprit est joyeux, en pleine allégresse, et il n'a aucune préoccupation. Ils parlent de tout, de rien, se prélassant aux derniers rayons du jour, détaillant leurs cours, leurs plans, leurs "sorties nocturnes" au Château, de la petite gamine qui court partout...et Lea sent la chaleur du soleil sur sa peau, et il sent la douce brise fraîche qui caresse ses cheveux, et il sent le goût de sa glace préférée dans sa bouche...

-Tu n'as pas le droit de t'échapper, Lea. Je ne te laisserai pas partir d'ici, même par la pensée...

Le jeune homme, épuisé, ouvre les paupières, bien malgré lui, et découvre Xemnas, debout, dans sa cellule. Il a dû arriver au travers d'un de leur passage des Ténèbres...ou Lea a dû s'endormir...parce qu'il n'a rien entendu. A la vision de son pire ennemi, le visage de Lea ne se change pas, et même son regard si puissant garde une teinte terne. Cela réjouit particulièrement le Simili de Xehanort, Lea le voit dans l'éclat maléfique de ses yeux, mais ne peut rien dire...ne peut rien faire. Ils se dévisagent en silence, et malgré lui, Lea voit apparaître un rapport maître/esclave...et il ne peut pas s'opposer, pas protester.

-Je vais t'arracher le coeur.

La déclaration tombe lourdement dans la pièce immaculée. Lea soutient son regard, mais son coeur a brutalement accéléré, et la fatigue s'estompe tant le choc est grand. Bien sûr...ça devait arriver, Xemnas le lui ayant dit dès le début...Il enchaîne, avec sa voix semblable à un murmure silencieux :

-Tu es prêt à nous rejoindre, Lea?

Lea ferme les yeux quelques secondes. Il a craint cette visite plus que n'importe laquelle...mais son coeur qui bat dans sa poitrine...est-ce que c'est vraiment possible qu'il ne le sente plus dans quelques minutes? Impossible...non, c'est impossible.

-Tu verras, enchaîne Xehanort, c'est très douloureux de mourir. Mais pour notre Organisation, c'est nécessaire. Tu seras obligé de te joindre à nous, parce que, comme chaque Simili, tu ne désireras qu'une seule chose : avoir un coeur. Donc ton intérêt te portera dans notre direction...tu n'auras pas le choix.

Il fait un pas vers Lea qui ne bouge pas. Son corps est trop endolori, son esprit est trop meurtri. Le visage de Xemnas se tord dans un sourire froid, et machiavélique, qui donne la nausée à Lea. Il n'en peut plus. Mais tout n'est peut-être pas perdu...? Il a trop confiance en l'avenir pour se laisser abattre comme ça...

-Tu ne crois pas que prendre ma main, au moment où je te l'ai tendue, t'aurait évité bien des désagréments?

Lea ne répond toujours rien. D'abord, parce que sa parole semble en berne. Entrouvrir les lèvres serait presque un supplice, il n'est pas capable de la supporter. Ensuite, il ne peut rien répondre. Parce qu'objectivement...vraiment objectivement...ce que dit Xemnas - Xehanort - est vrai. Si Lea avait pris la main de son pire ennemi au lieu de le repousser, il ne serait peut-être pas là en ce moment-même...

Xemnas s'accroupit devant son corps sans vie et continue, avec une voix désespérément neutre :

-On a brisé ton esprit, Lea. Tu sais ce que ça veut dire?

Il passe ses longs doigts dans sa chevelure rousse, et le jeune homme ne fait que le détailler avec ce qu'il voudrait faire passer pour du mépris. Mais cela ne prend pas et Xemnas continue ironiquement :

-ça veut dire que quoique tu fasses, tu m'appartiens, maintenant.

Il tapote amicalement sa joue, comme on flatte le flanc d'un chien.

-Alors, tu es fier de toi, Lea? J'espère que tu te rends bien compte...que si seulement tu avais pris ma main...si tu étais devenu mon apprenti, comme je te l'ai si gentiment proposé...tu serais en ce moment-même un membre fondateur de l'Organisation ; tu aurais été mon second, loin devant Saïx, bien loin devant Xigbar. Et tout le monde t'aurait donné les honneurs dus à ton rang, tout en te craignant, tout en t'admirant. Mais maintenant, Lea, je vais te dire ce que tu vas vraiment devenir...

Il se rapproche un peu plus et murmure, comme s'il racontait une histoire à un enfant de cinq ans :

-Tu ne seras pas mon second. Tu ne seras même pas un membre fondateur, même pas admiré. Tu seras tout simplement mon serviteur. Un serviteur...amusant, et intéressant, aussi. Et il va falloir que tu te battes pour gagner ta place. Que tu prouves ta valeur, et plus d'une fois, pour ne serait-ce que rêver à un tout petit peu de respect de la part des autres, qui ne cesseront de te traiter d'humain pleurnichard ou de fillette apeurée. Mais ne t'inquiète pas, Lea...ta transformation en Simili t'en donnera le pouvoir.

-LE POUVOIR DE VOUS ANEANTIR ! Hurle subitement Lea, les yeux exorbités, en essayant de frapper Xemnas avec son frêle poing.

Bien entendu, le plus puissant Simili lui attrape le poignet avant même que ses doigts ne frôlent sa joue. Il a toujours ce sourire écœurant sur les lèvres. Le coeur de Lea cogne férocement. Il a les dents serrées et l'air menaçant, ce qui doit paraître ridicule sur son corps amaigri. Xemnas poursuit avec délice :

-Tu ne penseras plus ainsi quand tu seras des nôtres. Mais...juste pour être sûr...

Avec l'ongle de son index, il griffe à deux reprises Lea qui tombe sur le sol dans un bruit sourd, comme un château de cartes qui s'effondre. Il gémit quelques instants et tâtonne vaguement sur ses joues : elles saignent. Il relève les yeux vers Xemnas, comprenant qu'il a présent deux épaisses plaies en-dessous des yeux.

-ça, murmure Xehanort qui devient brutalement très menaçant, c'est pour qu'à chaque fois que tu te regardes dans une glace, tu n'oublies pas ce que représente l'Organisation, et ce qui pourrait se passer pour toi si jamais l'envie te prenait de la quitter...car tu sais très bien, Lea, que plus que pour les autres je te traquerai, et je t'éliminerai, de mes propres mains. Alors ce que tu as sous les yeux, continue-t-il encore plus bas, ce sont les larmes que tu as versé ces dernières semaines : et celles que tu verseras encore si tu t'enfuies...

Ce discours a terrifié Lea qui reste immobile, tombé sur le sol, les yeux écarquillés. Oui, les mots, et le ton, l'ont pétrifié : il a la gorge sèche et le teint plus pâle que jamais. Et puis, soudainement, Xemnas fonce sur lui et se redresse en le tenant par le col, comme un aigle sur sa proie. Il le soulève en l'air et Lea étouffe : il crachote tandis que Xehanort, qui a un air euphorique sur le visage, s'exclame :

-Alors, Lea, tu as envie de mourir ?

-NON ! Hurle le jeune homme qui sent son coeur cogner dans sa poitrine, refusant d'imaginer son existence sans lui.

-Tu veux vivre?

-BIEN SÛR !

-Parfait...garde bien cette colère parce que c'est grâce à elle que tu deviendras un puissant Simili.

-ISA ! Rugit Lea qui voit là son unique chance de sortie. ISAAAA !

Le destin l'a toujours aidé, toujours ! Et il y avait toujours une échappatoire, avant ! Pourquoi cette fois-ci serait une exception? Et pourquoi Xehanort gagnerait finalement? Cette histoire n'a pas de sens ! Quelque chose va forcément se passer ! Quelqu'un va forcément l'aider ! Lea...Lea a survécu à trop de drames pour perdre maintenant. Se serait tellement illogique !

Et Lea voit toute sa vie défiler devant ses yeux, comme un mauvais film. Le Jardin Radieux, son roi paresseux, ses habitants souriant, cette gamine énervante mais si attendrissante, les disciples distants mais divertissants, et son meilleur ami, toujours présent.

Il se revoit, lui, et Isa, se pavaner comme des paons dans les rues ensoleillées de leur cité, à la recherche de défis ou de jeux qui les mettraient à l'épreuve, ainsi que leur imagination.

Il se revoit, avec Isa, marchander pour obtenir des glaces, rêver sur leur avenir, sans jamais se retourner, pour toujours, toujours, toujours, avancer...

Il n'a qu'à tendre la main pour les retrouver. Ils sont si proches de lui. Mais si inaccessibles. Comme si une paroi aussi fine qu'une vitre les séparait à tout jamais. Il les appelle, ce duo d'amis aussi solide que du béton, il hurle leurs prénoms, mais ils ne se sont jamais retourné ; pourquoi se retourneraient-ils pour lui?

Et il est trop tard. Xemnas sort, victorieux, un petit coeur translucide qui s'évanouit dans les airs. Lea crie de manière terrifiante tandis que tout devient noir autour de lui, sans pour autant qu'il ne puisse pousser un dernier souffle.

Lea est mort.