Traîner dans les coins sombres de Lausanne et de Genève n'était pas exactement une activité agréable, surtout pas avec les premiers frimas de l'automne et une lune noire, mais au moins n'avait-elle pas peur. Les âmes perdues de Romandie n'étaient pas exactement les mendiants les plus dangereux du monde, et après les wraiths, un hypothétique drogué armé et agressif n'avait certainement pas de quoi la mettre sérieusement en déroute, surtout pas avec Markus sur ses talons, ombre massive et pâle se détachant sur un ciel de nuages sombres.

Il était autant un réconfort qu'une entrave à ses recherches, sa carrure et sa démarche effrayant davantage les locaux qu'autre chose, et après deux soirées passées à tenter d'approcher sans succès les miséreux, Rosanna dut se rendre à l'évidence : ils n'arriveraient à rien comme ça.

Elle revint donc le lendemain, vêtue des vêtements les plus usés qu'elle ait pu trouver en boutique de seconde main, les cheveux dissimulés sous une capuche d'un rouge passé, et surtout seule, son carnet serré contre sa poitrine et deux courts bâtons d'une quarantaine de centimètres cachés dans sa besace pour seules armes.

Ainsi accoutrée, elle n'eut guère de peine à se joindre à un petit groupe agglutiné sous la lueur blafarde d'un lampadaire, et après avoir répondu par quelques sourires hésitants aux regards méfiants des habitués, elle se lança.

« Fais froid, hein ? »

Quelques rares regards - lui signifiant que si elle n'avait rien de mieux à dire, autant se taire - lui répondirent.

Du coin de l'œil, elle aperçut une silhouette sombre se glissant sur le toit du hangar désaffecté voisin.

Elle déglutit.

« Vous savez où on peut aller pour être au chaud à part dans les abris d'urgence ? »

Un homme usé jusqu'à la moelle par la vie se tourna vers elle.

« Écoute poulette, je sais pas d'où tu sors. T'as pas l'air d'une droguée, alors retourne d'où tu viens avant l'hiver. Crois-moi, pour une fille, un mec un peu porté sur la bouteille et les coups, ça vaut mille fois mieux que la rue. »

Elle acquiesça.

« Je peux pas retourner chez moi. Pas pour le moment du moins. »

Un autre homme se tourna vers elle.

« Gégé a raison, gamine. T'es trop jolie pour cette vie. Vivre dehors, ça te changes un homme. Si tu reste ici, tu vas te prendre des coups... ou pire. Et si t'as pas encore touché à la dope, c'est qu'une question de temps. »

Elle se redressa un peu, et ouvrant sa veste, la retira pour pouvoir remonter la manche de son pull.

« Je crains pas les coups... et la drogue, je connais. J'en suis revenue. » ajouta-t-elle, laissant le lampadaire faire luire les cicatrices de combat constellant son avant-bras.

« Merde... T'es arrivé quoi ? » maugréa le dénommé Gégé.

« Des trucs que je souhaiterais pas à mon pire ennemi, mais j'aimerais autant éviter d'en parler. Je cherche quelqu'un. »

« Je croyais que tu cherchais un toit ? »

« Non, je cherche quelqu'un, et comme je n'arrive pas à lui mettre la main dessus dans les centres, je me demandais si vous connaissiez d'autres coins où il est possible de crécher. »

La petite foule sembla retenir son souffle.

Gégé la fixa, tentant apparemment de la sonder.

Elle afficha son air le plus sincèrement inquiet.

« Qu'esse tu lui veux à ce type ? »

« Juste le retrouver. J'ai peur qu'il ne lui soit arrivé malheur... »

Un frémissement intangible parcourut les mendiants.

« Y a beaucoup de gens qui disparaissent dans la rue, tu sais ? Comment y s'appelle, ton gars ? D'ailleurs, c'est un mec ou une fille ? »

Poisson ferré !

« Je sais pas trop comment il se fait appeler en ce moment... mais comment ça, beaucoup de gens disparaissent ? »

« Oh, y a ceux qui crèvent, d'overdose ou juste de la vie, et ceux qui s'en sortent, même si eux sont pas nombreux. Pis bien sûr, y a ceux qui partent tenter leur chance ailleurs. »

« Mais ça c'est habituel non ? »

« Tu poses beaucoup de questions, toi. T'es qui ? La police ? » intervint un grand Noir massif.

Elle se recula d'un pas, levant le nez pour le regarder en face, son regard accrochant un quart de seconde deux pupilles d'ambres dans l'obscurité de l'avant-toit.

Elle déglutit une fois de plus.

« Non. Juste une nana qui a tout perdu, qui revient de l'enfer, et qui essaie d'éviter que ça n'arrive à d'autres. »

« On est déjà en enfer, poulette... » siffla le compère de Gégé.

« Il y a plusieurs sortes d'enfer. Aidez-moi, je vous en prie. Si vous savez quelque chose, dites-le moi. »

Un gros bonhomme, qu'elle découvrit être en réalité une femme dotée d'un nez épaté surmontant une respectable pseudo-moustache, s'avança d'un pas.

« Allez Abdul, fiche-lui la paix. Tu vois bien que c'est une gentille fille. »

Le Noir recula d'un pas, sans pour autant la quitter des yeux.

Elle se détendit un peu.

« Merci. Vous connaissez des gens qui ont disparu ? »

« Ouais, y a la vieille Martine qui a disparu près de l'aéroport. Les flics ont dit qu'à son âge, rien d'étonnant, et qu'on finirait bien par retrouver son cadavre. Y a aussi Vlad. Un junkie. On a tous pensé que son dealer en avait eu assez qu'il paie pas et qu'il avait été voir ailleurs s'il y était... »

« Ouais, ça ou pire... » marmonna Gégé.

« Y a aussi la petite Sénégalaise du 154 (1). »

« Ouais, et les deux Thaïs des Eaux-Vives. Pan Padong ou un truc du genre, et sa fille. »

« Et Ferdinand... »

« Et Medhi... »

« Et le vieux Chinois des Grottes... »

« Et cette fille, là, celle avec le piercing entre les deux yeux.

« Ouais, et son copain, là, le petit gars qui ressemble à un caniche. »

« Sam ? »

« Nan, pas Sam. Quoique lui non plus je l'ai pas revu depuis un moment... Tu sais, le petit gars avec les cheveux tout bouclés et les grand yeux ? »

« Ah, Chouquette ? »

« Mais non ! Chouquette, c'est le gros lard du 154 ! Tu sais, le petit gars qui porte les sacs des vieilles dames pour leur piquer leurs lardfeuilles ! »

« Ah oui, lui ! Il a disparu ? »

« Ouais. Enfin c'est ce que disent ses potes de défonce. »

Elle avait une ouvert une vanne, et ça ne s'arrêtait plus.

Dix minutes plus tard, elle repartait sans sa veste, laissée à Gégé en remerciement et avec pas moins de quinze noms de disparus sur une période de seulement trois mois.

Le temps de se changer, histoire d'être prise au sérieux par les policiers, et elle se présentait à un commissariat de quartier.

« Les humains sont vraiment stupides parfois... Pourquoi l'état de tes vêtements changerait quoi que ce soit à la légitimité de tes requêtes ? » maugréa Markus alors qu'ils attendaient patiemment qu'une femme ait fini son dépôt de plainte pour s'approcher du comptoir.

« Pour la même raison que chez les wraiths, pour être écouté d'une reine, il vaut mieux avoir un manteau propre et bien coupé, et de jolies bagues. »

L'alien feula, vexé.

Elle s'avança vers la réceptionniste, qui leva la tête, et sursauta vaguement en découvrant Markus.

« Heu... Bonsoir, c'est pour quoi ? »

« C'est à propos des disparitions de personnes marginalisées de ces derniers mois. »

La femme se rembrunit sensiblement.

« On ne donne pas d'interviews. »

« On n'est pas journalistes. Disons plutôt enquêteurs. »

« Vous êtes détectives privés ? » demanda-t-elle, très dubitative.

« A peu près. »

« Vous avez une carte justificative ? »

Elle soupira, levant les yeux au ciel et se reculant d'un pas.

« Markus ? »
Le wraith s'avança, se penchant avec un sourire prédateur jusqu'à avoir le nez presque collé à la vitre de sécurité.

« Nous avons vraiment besoin de rencontrer le responsable. » susurra-t-il, se redressant alors qu'un autre policier s'approchait, l'air vaguement menaçant d'un loup défendant son territoire.

Est-ce que la réceptionniste avait eu la peur de sa vie, ou est-ce que la tentative de manipulation de Markus avait marché, elle n'en avait aucune idée : toujours est-il qu'elle décrocha son téléphone.

« Commissaire ? J'ai ici deux personnes qui disent enquêter sur les disparitions de SDF... Non, monsieur... Oui, tout à fait... Non, ils ont demandé à voir le responsable... Oui... Très bien... Compris... Oui... Merci, Commissaire. »

L'autre policier s'éloigna un peu, visiblement rassuré.

La femme farfouilla dans un tiroir, en tira une carte de visite et y griffonna un nom et un numéro.

« C'est l'inspecteur Puccini qui s'occupe de ça. Vous pouvez l'appeler à partir de dix heures demain.» expliqua-t-elle en glissant la carte sous la vitre.

Markus gronda un remerciement qu'elle traduisit en paroles, et ils partirent.

Le lendemain, elle avait appelé à dix heures tapantes, et même si l'homme s'était montré étonnamment coopératif, il n'avait pas pu lui apprendre grand-chose. Il ignorait plus de la moitié des disparitions, et pour les autres, ses dossiers se résumaient à une note de service aux morgues, les invitant à lui signaler tout corps non identifié correspondant aux descriptions des disparus. L'inspecteur avait semblé sincèrement désolé de ne pouvoir faire plus, mais il avait d'autres enquêtes, avec plus de pistes, et un entourage plus coopératif que des sans-abris méfiants. Et il ne l'avait pas dit - mais elle en avait eu la certitude -, les autres enquêtes étaient plus rentables et plus glorieuses que celle-là.

Elle ne nourrissait plus guère d'espoir sur une telle piste, mais n'avait pas cherché à empêcher Markus d'aller hanter les coins sombres de Genève nuit après nuit.


(1) Squat genevois, au 154 route de Malagnou, qui a été détruit en 2016. Pour rappel, dans l'histoire, nous sommes à l'automne 2012. Les autres noms sont tantôt des squats, tantôt des quartiers de la ville de Genève.