Bonjour à tous ! Voici le chapitre du week-end (un peu en avance), et celui-là remue bien ;) Encore une fois, il s'agit d'un soigneux mélange entre le livre et le film, je vous laisse deviner quels passages sortent du livre et lesquels viennent du film.

Un gros merci à tout ceux qui lisent cette histoire, la suivent, laissent des commentaire ou la mettent dans leurs favoris ; avoir votre soutien me donne des ailes pour continuer à écrire :)

Bonne lecture, bon week-end et à la semaine prochaine !

(Disclaimer : l'univers et les personnages du Seigneur des Anneaux appartiennent à Tolkien)


Une aventure volée – Chapitre 20

Sous l'ombre de Barad-Dûr

Cet homme était timbré. Peut-être qu'il avait été un Intendant juste et sage par le passé, mais la mort de Boromir l'avait complètement fait déraper.

Cela faisait un jour et une nuit que j'étais enfermée dans ma chambre, piégée par la folie de Denethor qui avait décidé de m'éduquer en me privant de dessert ainsi que de liberté, tandis qu'il avait envoyé son dernier fils à la mort. J'avais vu la troupe de soldats quitter la cité, peu après avoir été mise en captivité dans la cage dorée qui me servait de chambre. Du haut de ma tour, perchée sur l'un des balcons de pierre qui surplombaient toute la cité Blanche, j'avais contemplé leurs minuscules formes tandis qu'ils galopaient vers Osgiliath.

La distance ne m'avait pas permis de voir ce qu'il s'était passé, mais je savais que cela avait sans doute été un massacre : la troupe de Faramir, grandement diminuée lorsque les Orques les avaient chassés d'Osgiliath, avait parue ridicule face à l'armée qui s'amassaient au bord de la rivière. Tout en les regardant galoper, j'avais presque pu imaginer les éclats de rire narquois qu'avaient dû pousser les troupes du Mordor quand ils les avaient vus approcher.

Hier soir, Denethor s'était arrêté à la porte de mon petit donjon, puis m'avais longuement parlé d'une voix plaintive, comme le père affligé d'une adolescente difficile, tentant de lui expliquer qu'il la punissait pour son bien. Bien trop dégoutée pour jouer le jeu, je m'étais emmurée dans le silence. Ces derniers jours, depuis mon arrivée à Minas Tirith, j'avais tout accepté sans rien dire : les robes de sa femme, les repas avec lui, ses tentatives de m'éduquer sur l'histoire du Gondor et de "notre" famille... Je m'étais même résignée à rester agenouille à côté de son trône durant des heures, la tête posée sur ses genoux comme une enfant tandis qu'il me caressait affectueusement les cheveux tout en me parlant de Finduilas et Boromir. Tout ça pour laisser le champ libre à Gandalf afin d'organiser efficacement la défense de la cité sans que Denethor ne vienne y fourrez son nez.

Mais lorsque l'Intendant avait déclaré que Faramir aurait dû être mort à la place de Boromir, avant de l'envoyer reprendre Osgiliath avec le peu d'hommes qui lui restait, ma patience avait définitivement atteint ses dernières limites.

Et voilà donc que j'étais enfermée dans ma chambre comme une gamine mal élevée, à pleurer le frère d'un ami cher tout en guettant l'horizon ; telle une princesse emmurée dans sa tour, j'espérai de tout cœur voir venir les armées du Rohan avec mon prince parmi eux. Les champs de Pélennor étaient maintenant envahis par les vagues sombres de l'armée du Mordor. L'ombre de Barad-Dûr avait atteint Minas Tirith en milieu de journée, au moment où les Orques s'étaient mis en marche.

Le garde devant ma porte était parti il y a peu de temps, désireux de participer aux préparations du siège. Hélas pour moi, il n'avait pas eu la présence d'esprit de déverrouiller ma chambre, si bien que j'étais maintenant définitivement piégée ; j'avais bien tenté de trouver un moyen de m'échapper, mais rien ne m'était venu à l'esprit.

Mes feux d'artifices – que Legolas avait pensé à emporter après ma capture par les Uruks – étaient dans mon sac de voyage, qui m'avait été pris. Je n'avais ni assez de cheveux, ni assez de draps pour m'échapper en passant par la rambarde du petit balcon. La porte était fermée à clef, et était bien trop épaisse pour que je puisse l'enfoncer. Menacer de mettre fin à mes jours pour faire du chantage était impossible : je n'avais pas tenté de le faire auparavant car je ne pouvais prédire comment Denethor réagirait dans son état plus qu'instable, et cela ne servait plus à rien maintenant qu'il n'y avait personne pour m'écouter. Bref, j'étais coincée jusqu'à ce que quelqu'un vienne me libérer, ou bien que des Orques enfoncent ma porte lorsqu'ils auraient pris la cité et saccageraient le palais. Réjouissante perspective…

Désireuse d'être prête à me battre si jamais quelqu'un se rappelait que le fameux Gardien était enfermé dans sa chambre, je m'étais soigneusement préparée dès que le ciel s'était complètement couvert, lorsque les chants de guerre des Orques avaient commencé à résonner dans la plaine. Mes armes et vêtements de voyage avaient été confisqués au début de ma captivité, mais la personne qui avait occupé cette chambre avant moi avait fort heureusement été un jeune homme – peut-être même s'agissait-il de vieilles affaires ayant appartenu à Boromir, ou Faramir. Des chausses et tuniques masculines ainsi que de riches cuirasses à l'effigie de l'Arbre Blanc se trouvaient au fond de la grande armoire massive.

Ayant pressenti que Denethor chercherait à me couver, j'avais dissimulé ces vêtements derrière les robes qu'il m'avait fournies, de manière à ce que les femmes de chambres ne les enlèvent pas de mes quartiers puisqu'elles n'osaient toucher aux robes de l'épouse de l'Intendant. Grâce à cela, j'étais maintenant habillée comme un parfait petit capitaine du Gondor, même si je flottais un peu dans cette armure un peu trop encombrante à mon goût.

Enfin, mieux valait cela que de me battre en robe du soir. En guise d'arme, je m'en étais donnée à cœur joie pour fracasser une chaise contre un mur et récupérer l'un de ses pieds. Cela ferait l'affaire pour le moment.

Le brouhaha en bas de la cité se fit plus intense, me ramenant à la réalité. Agrippant la rambarde de mon petit balcon, serrant la pierre grise à m'en faire blanchir les jointures, je vis avec horreur que les énormes catapultes s'étaient mises en marche, balançant d'énormes pierres sur les cercles inférieurs de Minas Tirith. Mon estomac me descendit jusque dans les chaussettes : la bataille avait commencé.

Un bruit de clef dans la serrure de ma chambre me fit sursauter violemment. Je me précipitai vers l'entrée, brandissant ma massue improvisée, pour m'arrêter net devant le visage anxieux de Pippin. Il avait la tête coiffée d'un casque pointu de garde de la Tour, et tenait sa petite épée à la main.

- « Viens vite » m'apostropha-t-il, sans paraître se formaliser de ma presque-tentative de meurtre, « nous devons rejoindre Gandalf ! »

Il s'en alla en courant et je m'empressai de le suivre, l'estomac noué par l'urgence de la situation.

- « Une épée, il me faut une épée ! » glapis-je tout en le suivant dans le dédale de couloirs du palais. « Et mes feux d'artifices sont dans mon sac, mais j'ignore où ils l'ont caché. »

- « Je n'en sais pas plus que toi, mais je connais le chemin vers l'armurerie. Suis-moi ! »

Nous dévalâmes plusieurs volée de marche, croisant parfois des gardes affolés, jusqu'à arriver à l'armurerie. L'endroit était en train de se faire dévaliser par tous les soldats qui étaient sur le point de rejoindre les défenses de la ville, mais je parvins tout de même à attraper une longue épée ; ce n'était pas mon arme de prédilection, certes, mais Aënor m'avait appris à en manier pour le cas où je me trouverais un jour dans l'impossibilité d'utiliser mes poignards.

Si je survivais à cette bataille, il faudrait décidément que je l'embrasse sur les deux joues pour le remercier pour tous ses enseignements.

Nous partîmes ensuite à la recherche de Gandalf, courant parmi les soldats du Gondor jusqu'à atteindre les premières lignes de défense. Malgré la panique ambiante, je ne pus m'empêcher de noter que la blancheur des pierres autour de nous offrait un curieux contraste avec l'obscurité artificielle du ciel. Des cris inhumains retentirent au-dessus de nos têtes tandis que des Nazguls survolaient le ciel, nous forçant à nous arrêter. Pippin retira son casque et le laissa tomber à terre, plaquant les mains sur ses oreilles pour faire taire le bruit insupportable.

Serrant les dents tout en tâchant de penser très fort au rire musical de Legolas, j'agrippai le Hobbit par le col afin de le traîner hors de porter des Neufs. Si par malheur ils remarquaient la présence d'un Semi-Homme, nous deviendrions tous les deux des cibles de choix.

- « Repoussez-les ! » tonna la voix de Gandalf, par-dessus le chaos général. « Ne sombrez pas dans la peur ! »

Sans lâcher Pippin, je courus jusqu'au Magicien, slalomant entre les habitants paniqués et les guerriers tout en criant son nom. Heureusement, le vieil homme m'aperçut et s'arrêta juste assez longtemps pour que Pippin et moi puissions arriver à son niveau.

- « Le Gardien est là ! » hurla-t-il alors en me désignant clairement, d'une voix si forte qu'elle se réverbéra sur les murs de Minas Tirith. « Le Gardien nous protège, gardez espoir ! »

Bouche bée, je posai sur lui un regard ahuri. Avait-il pété les plombs, lui aussi ?! Je savais que j'étais sensée jouer les leurres, mais de là à attirer l'attention des Neufs Nazguls réunis… Avant que je ne puisse protester, Gandalf se pencha pour murmurer à mon oreille.

- « Joue ton rôle, Aldaiel, je m'occupe du reste. »

Les guerriers qui se trouvaient autour de nous posaient sur moi des yeux pleins d'espoirs ; ils attendaient de moi une démonstration de pouvoir pour prouver que je les protègerais durant la bataille. Me remémorant toutes les images mentales que je me faisais d'une héroïne de légende, je dénouai rapidement le lien de cuir qui retenait ma longue chevelure, puis grimpai sur les larges remparts tout en priant intérieurement pour qu'aucune catapulte ne vise ce coin-là en particulier. Debout au bord du vide, je fis tout mon possible pour ne pas regarder en bas.

Me dressant sur toute ma hauteur comme je l'avais fait devant le Balrog, je laissai le vent fouetter mes cheveux en arrière pour renforcer l'image épique, puis levai mon épée à bout de bras afin de la tenir haut au-dessus de ma tête, pointant vers les cieux emplis de ténèbres.

- « GONDOR ! » hurlai-je à pleine voix.

Les gardes reprirent mon cri, et cela se répandit à travers la cité à une vitesse surprenante. Tous les yeux se fixèrent sur moi, et personne ne vit le Magicien Blanc qui agita son bâton dans mon dos, me nimbant de lumière magique jusqu'à me faire briller comme une étoile. Les Nazguls s'éloignèrent, repoussés grâce à Gandalf.

- « GONDOR ! » me répondit Minas Tirith, par le biais de milliers de gorges, encore et encore.

- « LES CHAUSSETTES DE L'ARCHI-DUCHESSE SONT-ELLES SÈCHES OU ARCHI-SÈCHES ! » vociférai-je en guise d'incantation, me sentant un peu coupable d'employer un jeu de mot aussi trivial dans une situation extrêmement grave. Il me fallait une phrase française complète avec des mots compliqués, et c'était la première chose qui m'était venue à l'esprit.

Réagissant au quart de tour, Gandalf fit jaillir une boule de feu de mon épée ; le projectile incandescent décrivit un bel arc dans l'air avant de s'écraser sur l'armée ennemie. Des acclamations retentirent autour de moi, puis ma lumière s'éteignit et le Magicien Blanc m'aida à redescendre. Il virevolta aussitôt pour aller diriger les archers qui s'échinaient à ralentir l'avancée des tours d'assaut, avec Pippin sur ses talons. De mon côté, je restai avec les garde armés d'épées et de lances.

De part et d'autres du premier mur, les sinistres bâtiments s'approchèrent suffisamment pour s'arrimer et déverses des dizaines d'Orques, qui se répandirent alors sur nous. Serrant les deux mains sur la garde de mon épée, je levai l'arme et me préparai au combat imminent. Cependant, avant même que je ne puisse lever mon arme pour me précipiter vers les ennemi, une large main attrapa mon bras et me tira vers l'arrière, à l'abri derrière une ruelle.

- « Dame Aldaiel, enfin je vous ai trouvée ! » s'écria un homme que ne je connaissais pas, mais ses compagnons et lui portaient la livrée du la garde personnelle de l'Intendant. « Le seigneur Denethor nous a ordonné de vous ramener au palais. »

- « L'Intendant est fou » crachai-je en me dégageant de son étreinte. « Et ma place, tout comme la vôtre, est ici à défendre la cité ! »

- « Pardonnez-nous, ma Dame » répondit-il alors, affectant une expression contrite.

Avant même que je puisse demander de quoi il voulait parler, un coup sec s'abattit derrière ma nuque et me fit basculer dans l'obscurité.


Le Chemin des Morts était une coupure dans la montagne, sinistre et sombre. Legolas entendait les voix des morts, comme de faibles chuchotements qui lui chatouillaient les oreilles en étant juste assez bas pour qu'il ne puisse en discerner les mots.

Ils étaient nombreux à s'être engouffrés dans la grotte des morts, car une trentaine de Rôdeurs du Nord s'étaient joints à eux au campement de Dunharrow, là où s'était rassemblée l'armée du Rohan. Ces nouveaux venus formaient la Compagnie Grise, menée par Halbarad Dunadan et accompagnés par les deux fils d'Elrond, Elladan et Elrohir ; ils s'étaient rendus en Rohan suite à un message du seigneur Elrond, qui les sommait d'accourir pour aider Aragorn. Autant dire que ce dernier avait été ravi d'accueillir ces renforts inespérés : les Dunédain étaient des guerriers valeureux et fort, de la même trempe que l'héritier d'Isildur.

Legolas avait retrouvé les jumeaux avec plaisir, car il s'agissait-là d'amis de longue date. Elladan et Elrohir étaient efficaces et lestes dans toutes leurs actions, qu'il s'agisse de s'amuser ou bien d'aider une troupe d'Homme à lutter contre les ténèbres mortelles du chemin des Morts. L'un était devant en tête de file aux côtés d'Aragorn et de Cassandra, l'autre fermait la marche en surveillant les arrières du groupe ; fonctionnant comme un seul esprit dans deux corps, ils parvenaient à inspirer confiance par leur seule présence.

Legolas se tenait un peu en retrait, faisant marcher Arod au pas derrière Aragorn et Halbarad. Gimli s'accrochait à sa taille un peu plus fermement que d'habitude, angoissé par les chuchotements omniprésents des morts. L'Elfe observait attentivement les environs tout en tâchant de discerner les paroles qui se cachaient derrières les murmures sinistres qui résonnaient sur les pierres sombre de l'étroit tunnel. Ses yeux captaient parfois des formes changeantes, comme des ombres dansant à la lisière de son champ de vision, s'évaporant à chaque fois qu'il tentait de concentrer son attention sur elles.

Les morts ne l'angoissaient point, car il n'avait aucune raison de craindre la mort ; tout du moins pas la sienne propre. Ces spectres intangibles qui se trouvaient à mi-chemin entre deux mondes ne pouvaient rien lui faire. La seule chose qui pouvait le perturber était le rappel constant que ces fantômes avaient autrefois été mortels… Tout comme sa chère Aldaiel. Sauf qu'au lieu de devenir une ombre, elle s'effacerait complètement avec le temps. Mais même si c'était possible, je ne crois pas que je lui souhaiterais un sort comparable à ces âmes torturées ; pourrais-je supporter de sentir sa présence pour l'éternité, sans jamais pouvoir vraiment la regarder ni la toucher ?

Ces pensées-là, il préférait ne pas trop s'y attarder ; les choses étaient ce qu'elles étaient et il l'avait accepté. L'Elfe caressa son médaillon du bout des doigts, d'un geste qui était devenu douloureusement familier depuis de trop nombreux jours. Pas une minute ne passait sans que ses pensées ne reviennent vers la Dame de son cœur, sans qu'il ne se remémore la sensation bien trop brève de ses lèvres sur les siennes.

Le présent d'Aldaiel n'était pas qu'un gage d'acceptation pour sceller leur union, Legolas ne le savait que trop bien. Il s'agissait aussi d'un adieu, d'une tentative précipitée de lui faire part de ses sentiments avant de partir vers le danger, au cas où… Au cas où elle ne reviendrait jamais. Et si nous arrivons trop tard à Minas Tirith, ça sera le cas.

Plutôt que se laisser aller à des pensées morbides, le prince se concentra à nouveau sur les alentours. Cassandra s'était mise à briller de plus en plus fort, éclairant les murs de sa magie. Elle attirait les spectres comme des insectes face à une flamme vive, si bien qu'ils se massaient autour d'elle tout en devenant de plus en plus visibles, comme si sa présence leur redonnait forme humaine.

Le Gardien menait son cheval d'un air déterminé, avec un sérieux qui n'avait rien à voir avec la jeune fille écervelée qu'elle avait été jusqu'à récemment. Depuis leur embarrassante conversation à propos des sentiments de Legolas envers Aldaiel, Cassandra s'était endurcie. Elle avait enfin commencé à se comporter autrement que pour attirer l'attention, révélant un esprit vif derrière la façade égoïste qu'elle avait autrefois montré. Dépourvue de minauderies, sa conversation était devenue bien plus intéressante, ce qui lui avait permis de s'intégrer bien mieux dans le groupe.

Le groupe continua d'avancer, ragaillardi par la lumière du Gardien ainsi que par la présence de l'Héritier. Hypnotisés par Cassandra, les esprits cessèrent graduellement leurs murmures inquiétants, l'escortant dans leur antre comme une garde muette. Legolas ressentait toujours la froidure de l'Antre des Morts au plus profond de son être, mais que peut la mort contre un immortel ? Pour lui, il ne s'agissait que d'un concept étrange teinté de douleur ; une chose mystérieuse qui lui prendrait presque tous ceux auxquels il tenait, mais jamais ne le toucherait.

Le chemin s'élargit enfin, arrivant sur une large plateforme qui plongeait dans un abîme plus noir encore que celui de la Moria. Legolas étouffa un frisson, se remémorant la manière dont Aldaiel avait failli disparaître à la suite de Gandalf, avalée par les entrailles de Khazad-Dûm. Pourquoi l'ai-je laissée partir à Minas Tirith ? J'aurais dû trouver le moyen de l'accompagner au lieu de la laisser aller là où je ne puis la protéger.

La lente chevauchée se poursuivit, laborieuse mais résolue. Suivi par les morts, le groupe sortit de la montagne et déboucha sur la colline d'Erech, sur laquelle une pierre ronde et sombre à demi enterrée dans le sol marquait le centre d'un ancien lieu de rendez-vous, où les Hommes de jadis se réunissaient avant que l'endroit ne soit maudit par les Morts. La nuit était sombre : seule la lueur irréelle du Gardien permettait d'y voir quelque chose.

Aragorn attendit que toute la Compagnie Grise l'ait rejointe autour de la pierre, puis mit pied à terre, invitant les autres à en faire de même. Cassandra se plaça à ses côtés, l'enveloppant dans sa lumière tandis qu'il s'adressait à l'armée des morts qui les avaient suivis jusque-là.

- « Parjures » cria-t-il d'une voix forte et régale. « Pourquoi êtes-vous venus ? »

- « Pour accomplir notre serment et trouver la paix » répondit une voix désincarnée, s'élevant parmi les ombres.

- « L'heure est enfin venue » annonça Aragorn. « Je me rends à Pelargir sur l'Anduin, et vous allez me suivre. Et quand tout ce pays sera débarrassé des serviteurs de Sauron, je considèrerais le serment comme accompli ; vous aurez la paix et partirez à jamais. Car je suis Elessar, héritier d'Isildur de Gondor, et que j'ai avec moi le Gardien dont la lumière nous guide. »

Il n'y eut pas de réponse, mais Legolas vit les ombres baisser la tête en signe de soumission. Il échangea un sourire avec Aragorn, qui laissa échapper un petit soupir soulagé. Grâce à l'armée des Morts, ils amèneraient à Pélennor des renforts inestimables. Pourvu que les armées de Sauron n'aient pas encore attaqué. Et si par malheur ce n'est pas le cas…

Tiens bon, Aldaiel. Nous arrivons.


La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur Minas Tirith, même si cela ne faisait pas grande différence avec le jour. L'obscurité s'était juste épaissie, et aucune étoile n'était apparue dans le ciel ; l'ombre de Barad-Dûr était partout.

Du haut de l'aiguille rocheuse qui surplombait la cité, Pippin surveillait les combats qui continuaient à faire rage de toute part. Les tours d'assauts avaient cessé de vomir des Orques sur tous les remparts extérieurs, car l'armée du Mordor concentrait tous les ses efforts sur l'enfoncement des grandes portes de Minas Tirith. Aussi loin qu'il était, le jeune Hobbit pouvait pourtant entendre chacun des chocs de l'horrible machine à tête de loup. Lentement, mais sûrement, des Trolls abattaient l'énorme gueule enflammée de leur sinistre bélier. Cela durait depuis des heures, et les soldats s'amassaient de plus en plus vers les portes, signe qu'elles n'allaient plus tenir très longtemps.

C'est une bonne chose que Merry ne soit pas là, songea gravement Pippin. Il me manque, mais au moins il est en sûreté à Edoras, loin de toute cette folie. Gandalf lui avait ordonné de se rendre au palais, afin de remplir son devoir de garde de la Tour. Cependant, si les ordres de Denethor avaient été prodigues quand il s'agissait de chanter ou de porter des messages, il n'y avait plus rien à faire. L'Intendant s'était enfermé avec les membres de sa garde rapprochée, si bien que Pippin était à présent désœuvré, livré au désespoir face à l'ampleur de l'armée assaillante. Est-ce que nous serons encore en vie pour voir venir la prochaine nuit ?

Le bruit de l'ouverture proche des lourdes portes du palais attira l'attention du Hobbit. Dissimulé dans les ombres, Pippin aperçut du mouvement au loin, la progression lente et solennelle d'un petit cortège, menée par la silhouette sinistre de l'Intendant. S'approchant à pas légers, il remarqua que des gardes transportaient deux litières. Sur l'une reposait Faramir, pâle et immobile au cause de sa grave blessure, et sur l'autre se trouvait Aldaiel. La jeune fille était inconsciente, soigneusement bâillonnée et ligotée comme si elle risquait de prendre la fuite à son réveil. Sa cuirasse avait été retirée et remplacée par une robe de velours noir.

Paniqué, le jeune Hobbit s'empressa de courir vers la procession à pas légers. Après avoir côtoyé Denethor durant plusieurs jours, il savait par expérience qu'il valait mieux s'assurer de son dessein avant de chercher à attirer son attention : l'Intendant était prompt à se retourner contre ceux qu'il considérait comme ses propres enfants, alors que dire d'un Semi-Homme qui n'était que son serviteur ? Pippin ne voulait pas risquer qu'il ordonne à sa garde de se saisir de lui, aussi décida-t-il de se faire discret comme une ombre.

Le jeune Hobbit suivit la lente procession jusqu'à les voir atteindre une bâtisse reculée, creusée dans la montagne. S'approchant autant qu'il le pouvait sans se faire repérer, il comprit qu'il s'agissait-là d'un mausolée. Quelle étrange idée avait donc germé dans l'esprit torturé de Denethor ?

Pippin le comprit bien vite quand il vit que des fagots de bois avaient été placés au cœur du mausolée de pierre, entouré par les statues des ancêtres de Denethor ; ce dernier ordonna à ses hommes de coucher « ses deux derniers enfants » sur leur lit funéraire. Avec horreur, Pippin vit les gardes s'exécuter, plaçant soigneusement les corps inertes de Faramir et d'Aldaiel sur le bucher improvisé, sous l'œil vigilant de l'Intendant. Le vieil homme desserra les liens qui entravaient les poignets de la jeune femme, suffisamment pour pouvoir placer la main de cette dernière dans celle de Faramir, comme s'il unissait deux amants maudits dans la mort.

- « Mes enfants » murmura-t-il, leur déposant à chacun un baiser sur le front. « Nous serons unis tous ensemble, je vous le promets. »

Puis, reportant toute son attention sur Faramir, Denethor lui caressa tendrement le front et les joues.

- « La demeure de son esprit s'écroule » ajouta-t-il dans un souffle. « Il brûle… Il brûle déjà… »

- « Il n'est pas mort ! » s'écria Pippin. « Vous allez les tuez ! »

N'y tenant plus, il se précipita vers son seigneur-liège. C'était ce qu'il craignait : Denethor avait craqué, et il menaçait d'entrainer Aldaiel et Faramir dans sa chute. Serment de fidélité ou pas, Pippin ne pouvait pas le laisser faire. Attrapant des fagots qui se trouvaient à sa portée, le Hobbit entreprit de les arracher du bucher. Avant même qu'il ne puisse véritablement entamer le gros tas de bois sec, Denethor l'attrapa durement par le col de sa tunique et le traina vers la sortie.

- « Nooon ! »

- « Adieu Péregrin, fils de Paladin » grogna l'Intendant, tout en le jetant hors du mausolée. « Je vous libère de mon service ! Allez maintenant, et mourrez de la façon qui vous paraîtra la meilleure. »

Sur ce, le vieil homme ferma les portes en fer avec un claquement sec.

Denethor s'apprêtait à tuer Faramir et Aldaiel en les brûlant vifs. Empli de terreur, Pippin partit en courant aussi vite qu'il le pouvait ; puisqu'il ne pouvait pas forcer les lourdes portes par lui-même ni neutraliser les gardes de l'Intendant, le Hobbit prit la direction des zones de combats, cherchant désespérément la silhouette aisément reconnaissable de Gandalf.

- « Gandalf ! » hurla-t-il à tue-tête tout en évitant les soldats qui couraient en sens inverse. « GANDALF ! »

Le soleil se leva tandis qu'il courait comme un dératé, craignant que chaque seconde ne soit la dernière pour les prisonniers de la folie de Denethor. Le seul espoir de Pippin résidait dans le fait que l'Intendant voudrait faire cela de manière théâtrale, prendre son temps. Avec un peu de chance, il se consumerait en longs discours, suffisamment pour ne pas allumer le bucher avant que Pippin n'ait pu ramener de l'aide.

Alors qu'il n'y croyait presque plus, Pippin vit la silhouette pâle du Magicien apparaître au loin, à travers la fumée et le chaos de la bataille. Les poumons en feu et les jambes lourdes, le Hobbit se jeta presque sous les sabots de Gripoil dans sa précipitation.

- « Denethor a perdu l'esprit ! » cria-t-il de toutes ses forces, tentant de se faire entendre par-dessus les bruits de combats. « Il va brûler vifs Faramir et Aldaiel ! »

Les yeux de Gandalf s'agrandirent sous le choc.

- « Montez, allez ! »

Pippin attrapa sa main tendue et se laissa hisser sur le dos de Gripoil, derrière le Magicien Blanc. Le cheval argenté s'élança en direction du sommet de la cité. Avant même qu'ils ne puissent grimper les différents cercles de Minas Tirith pour atteindre le mausolée, un Nazgul coiffé d'un heaume hérissé de pointes se posa devant eux, leur coupant le passage.

Dans une démonstration de magie bien plus impressionnante que celle de Gandalf lorsqu'il avait fait passer Aldaiel pour le Gardien, le servant de Sauron leva son épée et l'enflamma ; le bâton du Magicien lui explosa entre les doigts, le faisant tomber de cheval en entraînant Pippin dans sa chute.

Avec un cri de rage, le jeune Hobbit dégaina son épée et pointa son arme en avant, mais se retrouva pétrifié lorsque la monture du Nazgul poussa un rugissement assourdissant, découvrant des dents plus épaisses que ses poignets. Le Nazgul prit son élan, comme s'il apprêtait à les tuer tous les deux. C'est la fin. Oh, non, c'est la fin !

Le son clair d'un cor résonna dans l'air. Stupéfié, Pippin vit le Nazgul tourner la tête, puis rengainer son épée avant de faire décoller son hideuse monture ailée. L'appel du cor avait attiré son attention, suffisamment pour qu'il juge nécessaire de se presser vers la source du bruit plutôt que de les achever.

Pippin respira à nouveau, hébété par cette étrange rencontre. Tournant la tête vers l'horizon, il plissa les yeux et aperçut une longue ligne de cavaliers arriver au Nord. C'était le Rohan ! Ils avaient répondu aux feux d'alarmes ! Au moins, je n'ai manqué de me briser le cou pour rien.

- « Ne perdons pas de temps » pressa Gandalf tout en se relevant. « Allons-y, avant qu'il ne soit trop tard ! »

Ils remontèrent tous deux sur le dos de Gripoil, puis ce dernier fila comme le vent, faisant durement claquer ses sabots sur les pavés. Chassant de son esprit la rencontre avec le Nazgul, Pippin pria de toutes ses forces pour qu'ils n'arrivent pas trop tard. Le temps s'étira bien trop lentement, comme si les murs de la ville se refermaient sur eux pour les empêcher d'avancer, à la manière de l'un de ces cauchemars où l'on coure sans arrêt mais que l'on n'avance jamais.

Enfin, ils arrivèrent en vue du mausolée. Gripoil s'arrêta devant les portes verrouillées, pris son élan, puis se dressa et les enfonça d'un puissant coup de sabot.

- « Cessez cette folie ! » tonna Gandalf.

Pippin se pencha sur le côté afin de voir ce qui se passait. Il constata alors avec soulagement que le bucher n'avait pas encore été allumé. En revanche, Denethor se tenait debout au-dessus de Faramir et d'Aldaiel, les cheveux et le visage huileux ainsi qu'une torche allumée à la main. Les choses pouvaient basculer d'un instant à l'autre.

- « Vous pouvez triompher sur un champ de bataille pendant une journée » gronda l'Intendant, roulant des yeux fous, « mais contre le pouvoir qui s'est élevé à l'Est, il n'y a nulle victoire. »

Il jeta la torche à ses pieds ; l'huile s'embrasa autour des formes immobiles d'Aldaiel et Faramir. Sans perdre une seconde, Gandalf se saisit de l'une des lances des gardes de l'Intendant, puis lança Gripoil vers Denethor tout en frappant se dernier avec son arme. Pippin sauta sur le bucher enflammé.

Le Hobbit remarqua qu'Aldaiel venait de reprendre conscience ; elle gigotait en tous sens, poussant des gémissements de douleurs à travers son bâillon : sa robe avait pris feu et ne lui offrait aucune protection contre la chaleur des flammes, bien au contraire. À côté d'elle, Faramir commençait aussi à s'embraser, moins rapidement grâce au fait qu'il était vêtu de plusieurs couches de tissus.

Puisqu'il n'avait pas la force de les pousser tout deux hors du bucher, Pippin commença par faire rouler Faramir au sol. Le corps inerte du jeune capitaine était lourd, mais il serra les dents jusqu'à le faire basculer sur le côté, tombant avec lui. Pendant ce temps, Aldaiel pivota par elle-même de l'autre côté, laissant derrière elle des lambeaux de tissu incandescents.

Sous les regards incertains des gardes de l'Intendant, Pippin frappa les flammes qui consumaient les vêtements de Faramir, tandis que Gandalf descendait de cheval pour en faire de même avec Aldaiel. Denethor se releva en hurlant, tenta de récupérer son fils pour le remettre dans les flammes, mais ne parvint qu'à effrayer Gripoil. Le cheval se cabra, poussant le vieil homme dans le feu. L'huile dont il s'était aspergé s'embrasa aussitôt.

Denethor se figea un moment, les yeux fixés sur le visage de Faramir, puis la douleur le fit pousser des hurlements perçants. Il sauta du bucher, poursuivit par les flammes qui dévoraient son lourd manteau, puis partit en courant à l'aveuglette comme s'il cherchait à prendre le feu de vitesse.

- « Ainsi disparaît Denethor, fils d'Ecthelion » soupira Gandalf, tout en terminant d'étouffer les flammes qui s'était attaquées à Aldaiel.

Les gardes personnels de l'Intendant baissèrent leurs torches, échangeant des regards hébétés. Pris d'une colère soudaient envers ces hommes qui avaient bien failli laisser son amie ainsi que Faramir se faire brûler sous leurs yeux, Pippin se redressa de toute sa hauteur.

- « Emmenez le seigneur Faramir afin qu'il reçoive les soins nécessaires à sa blessure, et faites venir des baumes pour la Dame Aldaiel ainsi que le paquetage qui lui a été dérobé ! » ordonna-t-il d'un ton autoritaire, employant une voix claquante qu'il ne se connaissait pas.

Les gardes s'exécutèrent aussitôt, rassurés d'avoir une mission à remplir. Stupéfait de voir ces Grandes Gens lui obéir, Pippin lança un regard penaud à Gandalf, s'attendant à ce qu'il le réprimande comme à son habitude. Toutefois, au lieu d'être en colère, le vieux Magicien posait sur lui des yeux ronds, qui luisaient d'une fierté teintée de surprise.

Gandalf et Pippin s'affairèrent à retirer les liens d'Aldaiel, qui toussa abondamment lorsque son bâillon lui fut retiré. Ses cheveux étaient roussis et brûlés par endroit, et il ne restait plus grand-chose de sa robe dont elle avait été revêtue par les garde. Elle grimaça en voyant l'état de ses jambes, qui étaient couvertes de brûlures et de cloques. Des zébrures rouges et noires, marquant les endroits où les flammes avaient léché sa peau, s'étendaient sur ses bras ainsi que les parties visibles de son torse.

- « Tout va bien, jeune fille ? » lui demanda le Magicien Blanc. « Je n'aurais pas dû te pousser à te faire passer pour la fiancée de Boromir. »

- « Je vivrais » grommela Aldaiel tout en se remettant laborieusement debout. Ses brûlures la faisaient visiblement souffrir. « Ce ne sont pas des brûlures graves. Pour le reste, vous n'auriez jamais pu prévoir que Denethor perdrait la tête à ce point-là ; c'était une bonne chose que je puisse détourner son attention, sinon il vous aurait empêché de préparer la cité et nous aurions eu beaucoup plus de pertes. »

- « Très bien. Pippin, veille sur elle jusqu'à ce qu'elle se sente mieux. »

Sur cette injonction, Gandalf sauta sur le dos de Gripoil et repartit au galop pour continuer à coordonner la défense. Pippin prit la main d'Aldaiel et la posa sur son épaule afin de l'inviter à s'appuyer sur lui, agissant comme une béquille vivante pour l'aider à sortir du mausolée.

- « Lorsque tout sera terminé, Maître Hobbit » fit la jeune fille tout en boitillant vers la sortie. « Rappelle-moi de t'offrir au moins trois pintes d'hydromel. »

- « Juste trois ? » s'insurgea faussement le jeune Hobbit, avec un sourire jusqu'aux oreilles. « Pour un tel service, il m'en faudra au moins six ! »

- « Soit, mais si l'on ajoute les six que Faramir te devra aussi, alors tu vas rouler sous la table, mon cher ami. »

- « Ha, tu n'as jamais vu à quel point un Hobbit peut boire ! »