Chap 21 : Le cauchemar

Ce fut comme le jour et la nuit. Un moment, Emma lévitait au-dessus de la scène ses lèvres entrouvertes et son front plissé, horreur et désarroi. Et le moment d'après son monde n'était plus que chaleur et flammes rouges.

Et entre ces deux moments, Emma avait volé une petite seconde, une seule petite seconde. Elle avait fermé les yeux. Elle s'était imaginé un monde paisible. L'humidité de la rosée sur ses lèvres et la fraicheur de l'aube sur son front. Un monde sans flammes, un monde sans rugissements, un monde reposé. Par Thor, elle était si fatiguée !

Et puis elle avait senti le tremblement furieux sous ses pédales, la chaleur qui commençait à remonter le long de ses cuisses. Elle avait rouvert ses yeux, elle avait été immédiatement assaillie par le rayonnement puissant. Et elle avait tout oublié.

Enclenchement des pédales. Gauche. Droite. Automatique. Ils décollèrent, partirent en arrière. Souffle coupé, cheveux balayés devant ses yeux. Et quand ils furent assez loin, une torsion et ils glissaient bas dans les ruelles qui entouraient la place centrale. Direction l'ouest. Le cauchemar criait derrière eux. Pas assez vite. Emma appuya de toutes ses forces sur sa pédale gauche. Virage. Toothless dérapa, le bout de son aile toucha la poussière de la rue et souleva un petit nuage. Emma serra les dents. Elle agrippa ses poignées. Se souleva, cuisses tendues, dynamiques.

Ils firent deux autres zigzags dans des rues sombres qu'elle ne reconnaissait pas. La conscience d'Emma commença à lui revenir. Il fallait qu'ils s'échappent. Tout de suite. Qu'ils disparaissent. Elle avait déjà fait l'expérience de la rancune des cauchemars et celui-là était remonté à blocs.

Elle fit une petite feinte, sauta par-dessus un hangar bas, passa dans la rue parallèle sans se faire remarquer. Son entrainement avait au moins servi à quelque chose. Elle savait qu'elle allait avoir besoin, à un moment ou un autre, de ces manœuvres d'esquives.

Mais quelque chose n'allait pas. Elle avait espéré perdre le cauchemar dans le dédale du village, elle avait espéré qu'il préférerait entretenir son incendie si ingénieusement construit que venir à ses trousses. Vœux pieux. Car partout où elle allait, à chaque virage qu'ils prenaient, elle sentait derrière eux, les poussant comme une pauvre barque prise à l'avant d'une vague déferlante, l'air chaud et les raclements rauques du souffle du cauchemar.

En temps normal, semer un cauchemar n'aurait pas posé de problèmes. Ils étaient plus agiles, ils étaient plus légers. Mais pas dans leur état. Emma sentait la raideur des épaules de Toothless, elle sentait sa propre lassitude, la force qui avait été vidée de tous ses muscles et tous ses os. Mais savoir si ils allaient y arriver n'était pas la question. Ils devaient arriver, pensa Emma en osant à peine jeter un regard par-dessus son épaule. A cet instant précis, il n'y avait plus de guerre, plus de Vikings et de dragons. Il n'y avait plus d'héroïsme et d'idéal. Plus de bonne et mauvaise décision. Il fallait juste qu'elle les sorte de là. Elle et Toothless. Elle tira sur la selle. Leur meilleure chance était la haute voltige.

Au début, Toothless protesta. Il voulait continuer à virer bas dans les rues, peut-être tenter de se cacher dans les rues au Nord. Il ne savait pas s'il serait capable de s'élever. Il ne savait pas s'il avait encore assez d'énergie pour battre des ailes, gagner le ciel, si haut, si froid et si vide. Mais Emma insista et quand il sentit le souffle chaud du cauchemar et ses crocs qui effleuraient le bout du seul aileron qui lui restait, il céda. Ils partirent vers les étoiles, le cauchemar enflammé juste sur leurs talons.

Emma leva les yeux avec espoir, mais juste au moment où elle aurait eu besoin de leur couvert, les nuages bas qui avaient recouvert l'île pendant deux jours commençaient à se dissiper. Qu'à cela ne tienne. Emma poussa Toothless en avant, pour qu'ils prennent le plus de vitesse possible, et quand elle sentit qu'il n'aurait pas pu donner un coup d'aile de plus, elle le tira brusquement en arrière. Ils basculèrent sur le dos, passant un cheveu au-dessus du cauchemar juste derrière eux qui lança sa mâchoire en avant dans un bruit de cisaille, sans pour autant réussir à les attraper. Emma et Toothless plongeaient déjà à nouveau vers le sol, à l'envers. La pénombre qui se referma sur eux leur dit que le cauchemar illuminé n'avait pas réussi à faire demi-tour assez vite.

La tension dans la poitrine d'Emma se relâcha un petit peu. Pendant une dizaine de secondes, elle y crut. Elle crut qu'ils avaient peut-être une chance de disparaître. Son regard fut attiré sur la gauche. Là-bas, les ilots éparpillés flottaient au milieu d'une mer à peine éclairée. Peut-être… Elle jeta un coup d'œil sur le cauchemar. Il faisait un demi-tour lent et maladroit, peut-être une centaine de mètres derrière eux. Sur un mouvement impulsif, Emma pointa Toothless vers le Nord-ouest. Toothless fut assez naïf pour la suivre.

Pendant une dizaine de secondes, ils se précipitèrent à toute vitesse vers leur refuge, sur l'île aux corbeaux. Emma pensait qu'ils allaient y arriver. Ils se précipiteraient dans leur clairière, cachée au cœur vert de la forêt de sapins. Ils se terreraient là-bas, ensemble, jusqu'à ce que le cauchemar abandonne sa recherche. Ils y seraient à l'abri. De tout.

Et puis le rugissement du cauchemar les rappela à l'ordre. Emma se retourna, à contrecœur. Le cauchemar les suivait, ses yeux jaunes fixés sur eux. Peu importe le temps que ça lui avait pris, il avait fini par faire demi-tour et sa descente l'avait aidé à reprendre la vitesse qu'il avait perdue. Emma et Toothless n'avaient pas été assez rapides. Ils n'étaient pas assez loin, la nuit n'était pas assez sombre pour que le cauchemar les perdre de vue. Les dragons avaient de bien meilleurs yeux que les hommes.

Emma jura, fort, dans le vent. Immédiatement, elle referma son aileron. Ils furent jetés vers la droite, de retour vers le village. Elle ne pouvait pas laisser le cauchemar voir où se trouvait leur cachette. Il les retrouverait.

Le cauchemar, en s'engageant à leur suite, coupa le virage. Il avait gagné du terrain sur eux et Emma pensait avec alarme qu'elle était à court d'idées. Elle n'avait plus aucune stratégie, plus aucune feinte, rien. Le port arrivait. Elle le voyait à peine dans la nuit. Les incendies avaient tous étés éteints par le vent humide du large. Il fallait qu'ils remontent. Plus haut dans le ciel, retenter le coup de la voltige. Et soudain cela lui vint. Le mur de la falaise. Ils pourraient en profiter, avec le vent qui s'écrasait dessus, pour les faire remonter en piqué. Moins d'efforts pour Toothless. Et il y avait une petite chance, même infime, que le cauchemar se le prenne en pleine face. On gardait l'espoir comme on pouvait.

Emma se prépara. Elle se recala dans ses pédales. Aileron relâché et genoux souples pour absorber le choc. La collision allait être rude. Il fallait qu'ils prennent le vent dans le bon angle pour ne pas qu'ils s'écrasent eux même contre la pierre. Prête, bien serrée contre Toothless, Emma essaya d'évaluer la distance jusqu'à la paroi verticale. Elle ne voyait strictement rien. Elle ferma les yeux.

Immédiatement, elle prit conscience du vent du large qui montait et claquait partout autour d'eux, inconscient de l'obstacle sur lequel il se précipitait. Il soulevait ses mèches en désordre, il criait à ses oreilles. Pour la première fois depuis des heures, Emma eut l'impression de respirer librement. Et puis le vent se retira. Il battait encore contre ses omoplates, mais devant son visage… rien. Le silence. Mains qui se resserrent, paupières qui se plissent. Son pied glissa légèrement en avant. Un souffle. Et puis le claquement. Les fines mèches égarées hors de sa tresse se plaquèrent sur son visage avant qu'un souffle ne caresse le dessous de son menton. Sous ses pieds, Emma sentit le coup du vent arriver, grondant. C'était le moment délicat. Mais elle avait confiance. Toothless avait incliné ses ailes pile dans le bon angle. Son aileron était tendu, mais pas tant qu'il résisterait au vent qui allait l'entrainer. Il n'y avait plus qu'à attendre le déferlement.

Cela arriva trop vite pour qu'elle puisse maitriser tout ce qui se passa. Une bourrasque vint, s'écrasa sur la pierre et l'instant d'après, le vent se prit dans la large envergure des ailes de Toothless, les tirant violement vers le haut. La façon dont le dragon répondit à ce puissant souffle décida si ils allaient se faire retourner par les turbulences et projeter contre la paroi ou si ils allaient se faire attraper sous les aisselles et entrainer sur les flots rapides. Emma se concentra sur les sensations dans son pied gauche, accommodant chaque irrégularité dans le flux d'air qui était prêt à tout moment à les balancer sur le côté. Mais bientôt, le souffle se lissa. Elle sentit son estomac plonger, la douce sensation de vertige. Son corps basculait en arrière, à la verticale. Peut-être laissa-t-elle échapper un trille joyeux dans l'air, de soulagement, elle ne savait pas trop. Tout ce qu'elle sut c'est qu'ils y étaient arrivés. Ils étaient rentrés dans le couloir rapide, leur aller simple pour la voûte céleste.

Quelques secondes plus tard, le vent qui les portait prit quelques degrés et une odeur d'hydrocarbure. Le cauchemar, toujours enragé, les avait suivis dans leur couloir de vent. Maintenant, c'était à voir qui allait aller le plus haut le plus vite.

Ils gagnèrent à ce jeu-là, bien sûr. Toothless avait replié ses ailes le long de son corps, Emma s'était aplatie du mieux qu'elle pouvait sur son front et ils furent projetés haut dans le ciel comme une flèche. Le cauchemar aurait beau battre de ses petites ailes autant qu'il pouvait, il n'arriverait jamais à leur hauteur.

Cela sembla donner une idée à Toothless. Alors qu'Emma réenclenchait son aileron, cherchant dans le ciel quelle direction prendre, il refusa de rouvrir ses ailes. Emma poussa un petit cri quand elle les sentit retomber mais Toothless, dans un effort de tous ses muscles, les retourna en plein air. Emma se retrouva face au cauchemar qui s'agitait plusieurs dizaines mètres plus bas, arrivant à peine à garder son altitude. Toothless piqua, la tête la première, ses ailes toujours repliées et quand elle comprit ce qu'il allait faire, Emma abrita son visage dans un pan de sa cape.

...

– Le Furie Nocturne ! cria Arwen en pointant son doigt alors que la lumière bleue éclairait les visages stupéfaits de tous les vikings toujours bloqués sur la place centrale.

– Baisse-toi ! répondit Helgua en l'attrapant à la taille et en l'entrainant à terre.

Le tonnere du choc arriva quelques infimes moments plus tard et fit trembler tous leurs os. Immédiatement, Arwen roula loin d'Helgua et se releva pour courir à l'avant des flammes. Il maudit l'incendie qui l'aveuglait.

A part la forte lumière bleue de l'explosion et la petite tâche jaune du cauchemar au loin, il ne voyait rien. Il avait pourtant l'intuition que là-bas dans le ciel, un combat faisait rage. Et il n'osait pas penser à qui pouvait bien être pris dans cette mêlée.

Le choc de l'explosion éjecta presque Emma de sa selle. Elle se raccrocha d'une main à une poignée au dernier moment et s'y tint de toutes ses forces alors que les vagues successives des ondes de choc la frappaient. Elle sentait Toothless bouger, étendre ses ailes, et les coups du vent désordonné tout autour d'elle. Mais sous son pied, son aileron restait inerte. Elle n'aurait pas su comment l'orienter.

Son audition mit un long moment à lui revenir. Mais quand le sifflement aigü commença à faiblir, le monde avait arrêté de tourner. Elle sortit timidement ses yeux de derrière la protection dérisoire de sa cape. Elle vit que Toothless les avait sortis de la zone de déflagration. Il planait maintenant rapidement au-dessus des toits touchés par la lune. Immédiatement, Emma se retourna, quelque chose à mi-chemin entre l'espoir et la crainte s'agitant dans sa poitrine.

Le cauchemar n'était plus dans le ciel.

Ou alors il avait enfin éteint son corps mais elle pensait que, même ainsi, elle pourrait encore le voir. A la place, une faible tâche orange brillait quelque part près du port, pas très loin de là où l'explosion devait avoir eu lieu. Emma sentit Toothless faire un large demi-tour et elle replia son aileron en conséquence, ses yeux rivés sur la zone de chute du cauchemar.

Quand ils s'approchèrent, Emma vit une forme recroquevillée au milieu d'un cratère bordé de flammes bleutées. Si le port n'avait pas déjà été assez endommagé avant, il était maintenant purement et simplement anéanti. Une maison au bord de la zone d'impact avec perdu une de ses façades et se retrouvait entrailles exposées au vent marin. Emma grimaça. Cela n'allait pas lui faire des amis.

Mais Toothless n'avait pas l'air de s'alarmer des dégâts qu'il avait faits. Il se rapprochait petit à petit, en cercles concentriques, du centre de cratère. Quand elle remarqua son manège, Emma essaya de le retenir. Le cauchemar ne bougeait toujours pas. Dans la pénombre, elle n'arrivait même pas à distinguer une respiration, mais elle n'avait certainement pas envie d'aller taper sur son épaule pour s'assurer de son décès. Ils feraient mieux de déguerpir pendant qu'ils en avaient encore le temps, lui murmurait une petite voix qui courrait dans ses membres nerveux. Mais une autre voix, plus raisonnable, lui disait qu'elle ne pouvait pas abandonner le village décimé en leur laissant sur les bras un cauchemar qui était peut-être encore en vie et plus déchainé que jamais.

Toothless tourna brusquement, surprenant Emma pour qu'elle ne puisse pas réagir, il alla survoler directement son ennemi encore à terre. Emma retint sa respiration mais ils ne suscitèrent toujours aucune réaction. Enhardi, Toothless refit un passage plus bas. Cette fois, ses deux pattes avant tapèrent l'aile repliée du cauchemar. Dans un crissement sinistre, le dragon roula sur le dos, ses ailes couleurs de rouille ouvertes et inertes. La poussière noire se souleva légèrement, l'entourant d'un halo macabre qui fut finement dispersé par la brise venant du large. Emma inspira, la gorge serrée. Toothless se posa à terre et s'approcha du cauchemar.

Ses écailles étaient grièvement abimées. Emma voyait celles de son aile gauche, toutes noircies, certaines soulevées, arrachées, ou bien pliées et cassées. Leur résistance au feu avait une limite, après tout. Emma ne savait pas si ce qu'elle éprouvait du soulagement ou de la tristesse. Un si bel animal, écorché et arraché du ciel…

Toothless n'avait pas tous ces dilemmes. Dès qu'il vit son adversaire vaincu, il s'ébroua et, babines retroussées, poussa un rugissement féroce, ses yeux verts brillants dans le noir. Tellement sûr d'avoir triomphé, il s'approcha pour venir piétiner sa poitrine. Campé bas sur ses pattes, au niveau du ventre du cauchemar, il proclamait sa victoire. Emma, sur son dos, passait ses mains tremblantes sur ses oreilles toujours bourdonnantes pour tester son audition.

Peut-être que si ils n'avaient pas été aussi fatigués et hébétés, peut-être qu'ils auraient été moins bêtes. Quoi qu'il en soit, ni l'un ni l'autre ne vit rien venir. Et le ventre du Furie Nocturne s'offrait si innocemment à l'attaque…

Emma entendit le cri de rage du cauchemar juste avant que les griffes au bout de ses deux ailes ne frappent Toothless en pleine poitrine. Le coup fut si fort, ils volèrent en arrière.

Toothless tituba sur ses pattes arrières et, incapable de retrouver son équilibre, tomba sur le dos. Emma gouta le charbon alors que le Furie Nocturne roulait au-dessus d'elle. Dès qu'elle fut remise d'aplomb sur sa selle, à travers sa vue obstruée par les poussières dans ses yeux et sur ses cils, elle vit la forme brillante du cauchemar qui se précipitait sur eux. Toothless eut à peine le temps de faire un bond en arrière, sinon ils auraient tous les deux perdus une jambe.

Le cauchemar s'étala dans la poussière noire, déséquilibré par son propre coup de mâchoire. Emma pouvait voir qu'il était mal en point. Un de ses yeux ne s'ouvrait plus complètement, il boitait et son aile gauche était raide. Mais, telle une marionnette poussée par une force qui lui était externe, il se releva quand même, la mâchoire pendante et fumante et son seul bon œil fixé sur elle.

Emma frissonna. Elle tira désespérément sur les poignées de sa selle, intimant dans la panique à Toothless de reculer. Comment ce démon pouvait-il encore être vivant ?! Il avait essuyé un tel choc ! Ce n'était pas naturel. Le cauchemar fit rouler son cou, une suite de craquements sinistres résonnèrent dans l'air mort. Il trébucha dans la poussière et, dans un souffle qui souleva un nuage noir devant lui, il ouvrit la gueule et poussa un hurlement féroce.

Toothless voulait riposter, rendre coup sur coup, Emma le sentait dans ses muscles qui se tendirent et sa cage thoracique qui prenait une grande inspiration. Pour sa part, toute son agression était morte depuis longtemps, dans la fatigue et la douleur.

– Toothless, appela-t-elle, suppliante.

Elle tira encore une fois sur la selle. Elle n'aimait pas la lueur au fond de l'œil suintant du cauchemar. Elle n'aimait pas ses mouvements saccadés, les os tendant son aile qui n'étaient plus tout à fait droits. Elle avait fait ça, elle l'avait blessé. Elle s'était attirée toute sa haine et sa colère dans une bataille stupide et elle ne pouvait pas s'empêcher de penser que c'étaient les dieux qui tiraient les ficelles de ce corps inerte pour la punir de son orgueil : d'avoir voulu faire cesser un affrontement qui se perpétuaient depuis des millénaires.

Avec un frémissement de tout son corps, le cauchemar prit feu et cette fois, Toothless l'écouta. Ils bondirent rapidement sur le côté pour avoir le temps de prendre leur envol. Mais avant qu'ils ne puissent tout à fait décoller, le cauchemar se jeta sur eux. Ses mâchoires accrochèrent la patte arrière de Toothless et Emma l'entendit couiner avant qu'ils ne soient violement jetés au sol.

Ils roulèrent. Toothless alla taper dans la porte démolie d'un hangar plusieurs mètres plus loin et Emma, qui se prit le coup la première, eu le souffle coupé. Elle sentit son carquois lui rentrer dans la colonne vertébrale. Immédiatement, Toothless tenta de se relever. Mais quelque chose retenait Emma en arrière. Elle cria. Il ne fallait pas qu'il parte sans elle ! Elle se retourna, ses ongles raclant le sol noir. Tout le long de la trajectoire de leur roulade, elle vit les traits blancs des quelques flèches qui lui restaient, dispersées. Peu importe. Elle tira violement sur son épaule. La bretelle de son carquois fut coupée par un clou tordu sortant du sol. Toothless se souleva d'un bond, entrainant Emma avec lui. Elle se sentit brusquement vulnérable sans le poids familier du carquois dans son dos, mais ce n'étaient pas quelques flèches qui allaient la sauver maintenant.

Le cauchemar était sur leurs talons. Toothless bondit derrière la dernière paroi encore debout du pauvre hangar. Une seconde plus tard, le cauchemar envoyait le mur frêle voler en éclat. Toothless l'avait attendu. D'un mouvement d'aile, il envoya un nuage de poussière dans la face de leur poursuivant.

Un cri déchira leurs tympans alors qu'ils décollaient enfin. Quand ils s'élevèrent au-dessus des toits, Emma se retourna. Le dragon blessé, borgne, haletant, était juste derrière eux.

Si le cauchemar n'avait pas voulu leur peau avant, il n'y avait plus aucun doute à avoir maintenant.

Sur la place, tout le monde s'agitait dans un silence tendu. Depuis la grosse explosion au-dessus du port, un calme suspect était retombé. Les mêmes questions flottait sur toutes les lèvres : « C'est fini ? », « T'crois qu'le cauchemar a crevé ? », « Rien ne peux résister à un coup pareil. », et celle que personne n'osait poser à voix haute : « Où est le Furie Nocturne ? ».

Arwen était tout aussi agité que les autres. Il regardait le mur de flamme devant lui. L'incendie commençait à faiblir maintenant que le cauchemar n'était plus là pour l'entretenir. Il n'y avait plus aucune brindille qui ne soit déjà carbonisées jusqu'à la moelle dans une telle fournaise. Il hésitait cependant. Il se demandait si il arriverait à traverser les flammes assez vite pour ressortir de l'autre côté sans mettre le feu à ses vêtements ou à sa peau. Nerveusement, il cherchait un point de passage, arpentant tout le pourtour de la place.

Pour autant, chaque seconde de silence qui s'écoulait tendait un peu plus ses nerfs à vif. Il aurait voulu se précipiter sur les lieux de l'impact. Voir de lui-même. Peut-être que le Furie Nocturne n'était pas encore partit. Peut-être qu'elle était blessée… Et même si elle était partie, il voulait voir pour lui-même, trouver n'importe quelles preuves de son passage. Tout, tout sauf cet aveuglement. Isolé, loin de la bataille, complètement ignorant de ce qui se passe autour de lui.

Sans même s'en rendre compte, il s'était mis à compter les secondes dans sa tête. Peu importe de trouver un passage, si il arrivait à dix il s'échappait ! Il attendit. Neuf. Dix. Personne ne répondit à son défi. Alors, dans un grand sursaut, il céda. Il s'élança vers les flammes. Mais au dernier moment, une main surgit de la foule et se referma sur son bras. C'était Helgua. Son regard lui disait qu'il était fou.

Tout à coup, un cri s'éleva, résonnant dans le ciel vide. Arwen se tourna. Il vit la chair de poule monter sur la nuque d'un guerrier devant lui. C'était un cri profond, puissant. Il venait du port. Arwen n'aurait pas su dire si il appartenait au cauchemar ou au furie nocturne. L'agitation repris. Un autre cri répondit au premier. Arwen était quasiment sûr que celui-ci provenait d'un dragon différent, le cauchemar avait survécu.

Cette fois, Arwen était décidé. Les combats continuaient. Il devait aller voir, porter son aide si il le pouvait ! Il n'entendait pas d'autre explosion, pas un seul trait de lumière bleue, le Furie Nocturne devait être en difficulté si il ne répondait pas. Il sortit son épée mais avait qu'il n'ait put faire un pas en avant, Helgua agrippa son bras avec plus de force.

– Tu es timbré ! s'exclama-t-elle par-dessus le vacarme d'un autre rugissement. Reste là ! Qu'est-ce que tu vas aller te mettre entre deux dragons !

Il se retourna, indécis. Il vit la colère dans ses yeux.

– Même Arwen le Merveilleux ne peux pas arrêter deux bêtes enragées !

Emma tourna son regard vers l'avant. Elle vit arriver à toute vitesse le coin arrière d'une grange. Elle écarquilla les yeux, son cœur fit un bond. Elle replia son aileron et balança son corps à gauche, tirant de toutes ses forces sur les poignées de la selle. Avec son aide, Toothless bascula à temps. Ils dévièrent à gauche. Mais à gauche, telle les brisants impitoyables sur lesquels les vagues ramenaient les bateaux imprudents, les attendaient d'autres obstacles. Emma n'eut pas le temps de les éviter. Ils tapèrent de l'épaule et du genou contre le fronton de la maison d'en face. Emma ne pensait même plus à la douleur. Elle se demandait juste combien de précieuses secondes cette erreur leur avait fait perdre alors qu'elle voyait la lumière du cauchemar s'engager dans le même tournant. Dans cette traque, elle et Toothless n'avaient pas l'avantage.

Les rues étaient bien trop étroites pour l'envergure d'un Furie Nocturne. Il ne pouvait pas ouvrir ses ailes au maximum et leur agilité en pâtissait énormément. Il aurait fallu qu'ils s'envolent plus haut, mais ils ne pouvaient pas se le permettre. Le cauchemar était juste derrière, elle sentait son haleine chaude sur sa nuque. Ils ne pouvaient pas prendre le temps de s'élever. Ici, aucun vent chaud ne les porterait et battre des ailes les ralentissait trop. A chaque fois qu'ils avaient essayé, le cauchemar avait pris du terrain sur eux et alors il lui avait suffi d'attraper la queue ou la patte de Toothless pour les ramener brutalement s'effondrer sur le sol. Maintenant, Toothless était bien trop fatigué pour retenter.

Le prochain tournant arrivait. Emma en profita pour s'engouffrer dans une rue plus large. Elle ne se rappelait pas de tous les détails du village, mais elle reconnaissait cette grosse travée. C'était celle qui courait perpendiculaire à la rue principale, celle qui contournait la place centrale vers le quartier Nord-Ouest. Elle vira et ils se retrouvèrent brusquement dans le noir. Elle attendit que le cauchemar tourne aussi, ramenant sa lumière féroce sur les obstacles devant eux. Une seconde entière s'écoula, il faisait toujours aussi noir. Emma se retourna, confuse et angoissée. Ne les avait-il pas vu tourner ? Mais juste avant qu'ils ne croisent la prochaine intersection Toothless poussa un cri d'avertissement. Il releva son buste et Emma eut le temps de voir, devant eux, la lumière de mauvaise augure qui arrivait au tournant d'une ruelle sur leur gauche. Le cauchemar voulait les couper.

Toothless ouvrit grand ses ailes pour essayer de freiner mais, trop épuisé, il dérapa. Ils tombèrent lourdement au sol, pile au milieu du carrefour. En tournant la tête, Emma eut le temps de voir l'œil mauvais du cauchemar et ses crocs luisant dans son hâlo de flammes. L'image s'imprima en négatif sur sa rétine. Sous elle, elle sentit Toothless se relever et partir en courant, griffes râpant contre la terre compacte de la rue.

Ils bondirent dans une ruelle à droite, incapables de trouver assez d'espace pour s'envoler. Derrière eux, Emma entendit le cauchemar, imprudent ou simplement indifférent, se frapper dans les deux maisons trop rapprochées qui gardaient l'entrée de leur chemin de fuite. Il y eut un grand bruit de bois brisé, un grognement et puis la lumière inonda le fin passage. A ce moment-là, Toothless bondit sur des cagettes laissées empilées au milieu du chemin et ils déployèrent enfin leurs ailes au-dessus des toits

Mais quand son visage dépassa les hauts murs qui les enfermaient, ce n'est pas le soulagement qui envahit Emma. Ces yeux irrités s'ouvrirent grand. Son visage recouvert de poussière et de sang fut éclairé de plein fouet par la lumière presque douce de l'incendie à une trentaine de mètres devant eux. Un rugissement derrière eux et un souffle chaud leur dit que le cauchemar avait bondit sur les mêmes cagettes qu'eux.

Alors Emma réalisa son plan : le cauchemar les chassait au Nord, toujours plus près du centre du village et plus près du mur de flamme, jusqu'à ce qu'ils soient obligés de le traverser ou de lui faire face.

Tous les hommes s'étaient rapprochés du centre de la place. Un messager était descendu du grand Hall pour venir aux nouvelles. Ceux qui étaient enfermés dans la grande salle sombre commençaient à s'inquiéter ce qui se passait à l'extérieur. Derrière les lourdes portes, ils n'avaient plus rien entendu depuis l'explosion résonnante il y a plusieurs minutes et ils ne comprenaient pas pourquoi personne n'était encore venu les chercher.

Hjalmar avait commandé au messager de retourner immédiatement d'où il venait et de verrouiller les portes derrière lui. Ce n'était pas encore terminé.

Comme pour illustrer ses propos, des bruits de lutte, et des cris sans cesse plus rauque avaient retentis juste derrière la barrière dérisoire des flammes, au sud. Le messager avait remonté les marches du grand Hall deux à deux et les lourdes portes avaient claquées derrière lui alors que tous les hommes au pied des escaliers s'étaient serrés un peu plus les uns contre les autres, leurs lances brandies faiblement devant eux.

Depuis les premiers cris aigus du port, les échos de l'affrontement violent leur parvenaient par intermittence, portés et déformés par le vent du large qui avait commencé à se lever. Chaque nouveau craquement, froissement, rugissement leur paraissait plus proche que le précédent. Et à chaque bruits de collision, à chaque gémissements du bois qui grince, puis qui craque, à chaque mugissements de bêtes enragées, le groupe se ramassait un peu plus sur lui-même, ceux de devant marchant sur les pieds de ceux de derrière pour les faire reculer.

Ils étaient des Vikings, certes, mais il y avait des combats dans lesquels il ne fallait mieux pas s'engager, et les querelles entre dragons étaient tout en haut de la liste.

Un appel d'air, tout près. Les hommes levèrent les yeux. Ils virent tous le mur de flamme vaciller. Les haches se levèrent plus haut. Ceux de derrière crièrent à ceux de devant de se mettre en garde. Deuxième vacillement, plus prononcé. Ils retinrent leur souffle, comme si c'était eux qui faisaient bouger le léger rideau. Puis, soudain, une grosse bourrasque. Les flammes s'aplatirent une seconde, soufflant des braises sur leurs visage apeurés, et dans l'ouverture béante surgit une forme noire.

Pendant quelques secondes, l'incendie éclaira parfaitement l'animal, de son torse fin et athlétique, bordé de deux traits brillants, jusqu'au bout de ses larges ailes membraneuses, grandes ouvertes. Et si certains remarquèrent la drôle de couleur de la moitié de l'aileron au bout de sa queue (un marron terne comme du vieux cuir), personne ne dit rien. En tout cas, pas une seule voix ne s'éleva pour crier : « Furie Nocturne ! ».

Emma serra les dents. Toothless s'appuya sur le faîte d'une maison sous leurs pieds et les lança en avant. Elle ne savait pas si il avait une stratégie en tête. Sans doute. La barrière de l'incendie se trouvait juste devant eux, il ne les aurait pas lancés dedans tête la première sans un plan. Il pourrait traverser les flammes sans encombre mais il savait qu'il n'en allait pas de même pour Emma. Elle avait déjà assez donné avec les brûlures et le feu pour ce soir.

Le cauchemar derrière eux n'essayait même plus de les mordre ou de les effrayer. Il se contentait de les pousser toujours plus près du brasier. Il pensait que ce serait leur fin. Emma, elle, pensait que ce serait leur dernière chance. Après tout, dans sa courte vie, elle n'avait pas encore rencontré un seul mur qui avait été capable de l'arrêter.

Car si l'incendie c'était des flammes hautes, une fumée qui allait l'aveugler et une chaleur qui allait réveiller la douleur sur ses deux jambes, c'était aussi le courant d'air chaud qu'elle attendait depuis qu'ils avaient quitté le port. Celui qui leur permettrait de prendre de l'altitude.

Le cauchemar, pourtant, avait bien calculé son coup. Le vent, même faible, venait du large. Cela les empêcherait de prendre l'air chaud avant d'arriver directement au-dessus des flammes. Peut-être qu'il pensait même que si l'incendie ne les tuait pas, les vikings de l'autre côté le feraient pour lui. Mais Emma pensait que c'était possible. Avec le bon angle et la bonne hauteur, ils devraient pouvoir s'élever légèrement, à la verticale. Quelque chose que le cauchemar, avec ses ailes de moindre envergure et son corps plus lourd, ne serait certainement pas capable d'imiter. Ce ne serait pas facile, mais ce n'était pas impossible.

Toothless devait penser la même chose car alors qu'elle se faisait toute petite sur le dos de son compagnon, son centre de gravité rapproché le plus possible du sien, et qu'elle étendait son aileron, Toothless faisait de même avec ses ailes. Elles se gonflèrent de l'air qui défilait par-dessous. Emma s'inquiéta un instant de les sentir ralentir. Elle eut l'impression que la chaleur oppressante du cauchemar dans son dos augmentait. Mais ce n'était peut-être qu'une illusion car devant elle, la chaleur bien plus élevée de l'incendie pressa sur son visage. Le vent salé s'apaisa et ils restèrent suspendu un instant, entre deux courants, jusqu'à ce qu'une bouffée chaude s'élève et les emmène avec elle.

Emma vit, à travers les bouffées chaudes qui faisaient onduler l'image, la place centrale et les petites figurines des vikings empilés au pied de l'escalier du grand Hall. Elle se replia derrière le large cou de Toothless. Ils pouvaient la voir, avec une telle lumière elle le savait mais elle n'arrivait pas à s'en inquiéter autant qu'elle aurait dû. Pour l'instant, elle avait d'autres soucis, et tellement de lassitude.

Emma et Toothless laissèrent le vent les hisser lentement et les basculer de plus en plus à la verticale. Mais avant que les bouffées roulantes d'air chaud ne les repoussent en arrière, comme un morceau de bois mort repoussé sur la plage, Emma poussa en avant. Il fallait qu'ils reviennent à l'horizontale, qu'ils prennent le dessus sur cet air montant, sinon ils ne passeraient jamais la barrière. Emma se leva sur sa selle, pressant des deux mains sur les épaules de Toothless pour l'aider.

Mais elle avait sur-estimé la densité de l'air. Il était bien trop léger. Une bulle bien protégée qui refusait de les laisser passer. Emma crut que c'était fini, qu'ils allaient retomber là d'où ils venaient, droit dans la gueule du cauchemar qui devait les attendre en bas. Dans un dernier effort, une plainte s'échappa d'entre ses dents serrées. Et alors qu'elle était prête à abandonner et à se laisser retomber sur sa selle en défaite, Toothless se joignit à son grognement. Dans un effort herculéen qui nécessita tous les muscles de son corps, il éleva ses ailes et les abattit dans un large battement.

Avec une brusque légèreté, ils s'élevèrent de plusieurs mètres. Ils glissèrent dans le ciel nocturne, maintenant une trentaine de mètres au-dessus du sol. Toothless resta dans l'arc de cercle des flammes, pour continuer à s'élever encore plus en spirale. Et après un demi-tour, quand Emma se retourna sur sa selle, elle vit, comme elle l'avait prévu, que le cauchemar avait traversé les flammes. Il essayait maintenant de les rejoindre en battant furieusement des ailes mais il avait perdu beaucoup de chemin.

Malheureusement le courant ascendant qu'ils avaient attrapé ne pouvait pas durer indéfiniment. Après une cinquantaine de mètres, l'air se refroidit et redescendit vers la terre, les laissant suspendus dans les airs, une position qu'ils ne pouvaient tenir longtemps.

Emma regarda en bas. Aller se cacher dans le quartier Nord ? S'il les voyait redescendre, le cauchemar n'allait pas tarder à les suivre. Partir vers le Nord-Ouest ? Essayer d'aller plus vite que lui ? Elle rêvait si elle pensait qu'ils allaient y arriver, Toothless était à bout de forces. Et pourtant, il fallait qu'ils arrivent à semer le cauchemar. Ils ne pouvaient pas rejouer la scène du port.

A vrai dire, Emma avait un peu compté sur l'aide des vikings, pour une fois. Elle leur avait livré le cauchemar qui avait détruit tout le cœur de leur village sur un plateau, le moindre qu'ils auraient pu faire c'était le neutraliser, l'attraper, le distraire, n'importe quoi ! Mais quand elle baissait le regard, ils avaient l'air complètement passifs, regroupés les uns contre les autres comme un troupeau de moutons effrayés. Elle n'aurait jamais pensé voir la valeureuse armée de Berk ainsi.

Et puis elle eut honte de penser cela. Si elle voulait le cauchemar mort, il fallait qu'elle ait le courage de le faire elle-même. Pourtant, elle n'avait plus l'envie de penser stratégie, feinte et plan brillant. Ils n'avaient plus l'énergie de voltiger non plus. Tout ce que Toothless avait encore, c'était ses flammes. Mais vu la destruction qu'ils avaient déjà causée sur le port… elle n'osait même pas penser à ce que ça pourrait donner avec autant d'hommes en dessous. Elle sentit Toothless se pencher. Il allait redescendre, se glisser dans le trou d'air descendant au centre du cercle chaud. Elle se demanda si elle devrait le retenir, et puis c'était trop tard. Il avait tout lâché, il avait bondit dans le trou, droit vers le cauchemar monstrueux.

Arwen tendait le cou. Il savait que l'attention de tous les autres était fixée sur le cauchemar, à peine une vingtaine de mètre au-dessus d'eux, mais Arwen voyait bien que le dragon ne se souciait pas d'eux. Il ne leur était d'aucun danger. Lui, il cherchait le Furie Nocturne.

Son cœur battait encore à tout rompre au fond de sa gorge. Il avait rangé son épée dans sa ceinture, de peur que les autres n'en voient le bout trembler violement.

Il n'arrivait toujours pas à y croire. Il voulait y croire. Après tout, il n'y avait pas d'autre solution. Il avait vu l'aileron artificiel du dragon, et peut-être la suggestion de câbles courant le long de son corps. Mais son cœur ne se calmerait pas tant qu'il n'apercevrait pas la jeune fille elle-même. Il avait tellement espéré pendant longtemps, maintenant que son rêve se réalisait, il ne voulait pas courir le risque de se tromper.

Soudain le cauchemar tourna la tête, il arrêta de battre des ailes et se mit à siffler. Les hommes se reculèrent d'un seul coup. Arwen, lui, échappa au groupe et voulu courir droit devant lui, pour rejoindre l'autre côté du cercle de flammes. Mais alors qu'il s'apprêtait à s'élancer, il leva le visage et un cri de surprise qui lui échappa.

Juste au-dessus de sa tête, il vit les deux yeux brillant du Furie Nocturne débouler sur lui. Il n'arriva pas à distinguer une autre paire d'yeux au-dessus des deux pupilles vertes.

Le dragon arriva vite, tombant en flèche, la tête la première. Le cauchemar mis le feu à son corps entier, malgré son aile blessée et ses écailles en mauvais état. Il fit un mouvement en arrière, envoyant de grandes arabesques orangées dans le ciel noir. Un rugissement commença. Mais alors qu'il arrivait à sa hauteur, le Furie Nocturne ouvrit brusquement ses ailes. Pas complètement, mais suffisamment pour le redresser à une vitesse ahurissante. Le rugissement du cauchemar se coinça dans sa gorge alors que le Furie Nocturne lui rentrait dedans plus vite qu'une arbalète aurait pu lancer une flèche.

Dans un bruit d'explosion étouffée les deux dragons roulèrent au Nord, de l'autre côté des flammes qui se mourraient lentement, alors qu'une exclamation secouait le groupe de Vikings.

Emma avait son visage posé contre les écailles de Toothless, protégée. De l'autre côté de sa cape refermée sur elle, elle sentait la chaleur, une griffe du cauchemar qui glissa contre sa jambe et surtout, elle sentait que tout tournait. Des roulés-boulés en plein air dont elle ne savait pas comment ils allaient se redresser. Elle espérait que Toothless maitrisait la situation.

Elle n'aurait pas dû douter de lui. Elle sentit son front trembler puis le son profond de sa voix avant qu'il ne repousse le cauchemar de ses deux pattes avant. Le vent s'engouffra entre les deux dragons. Emma et Toothless partirent en arrière et s'arrêtèrent enfin avec un à-coup. Quand Emma releva son visage, Toothless avait atterrit, tête en bas, sur le toit incliné d'une maison. De l'autre côté de la rue, le cauchemar glissait contre les tuiles d'une maison identique.

Toothless ne perdit pas une seconde. Il bondit sur le ventre non protégé du cauchemar et avant qu'Emma ne sente les flammes sous ses semelles, il était repartit, sautant dans les airs avec force vers la place, envoyant le cauchemar frapper le sol dans le même mouvement.

Le courant d'air chaud était plus facile à prendre de ce côté-là. Les flammes faiblissaient à chaque nouvelle bourrasque de vent et ils arrivaient de plus haut. Ils retombèrent de leur saut juste au-dessus des émanations irrespirables de l'incendie. Toothless déploya ses ailes et ils repartirent vers le haut. Un mugissement leur fit baisser les yeux. Le cauchemar se débattait tout en bas. Il avait déjà réussi à se remettre sur ses pattes et il tordait son cou vers eux, claquant ses mâchoires comme une bête enragée. En un bond, il était remonté sur le faîte du toit qu'il venait de dégringoler, en deux bond, il s'était engouffré dans le même courant d'air qu'eux.

Emma donna un coup de pédale pour tendre son aileron, prendre un maximum d'air, mais une rafale de vent frais s'abattit alors sur son visage. Elle releva la tête, les yeux hagards. Le vent s'était levé à l'ouest. Il chassait l'air chaud, coupant le panache qui les avait portés une minute plus tôt. Ils se retrouvaient à nouveau bloqués dans cette zone entre courant chaud et froid, immobilisés.

Et cette fois redescendre n'était pas une option. Les mâchoires béantes du cauchemar se trouvaient déjà à quelques centimètres à peine du bout de leur queue.

Toothless bascula, il tourna vers la droite. Ils amorcèrent une dérive pour s'éloigner mais c'était trop tard. Emma sentit un à-coup qui coupa leur élan. Toothless et elle tournèrent la tête en même temps. Ils se retrouvèrent face à un regard jaune, brillant. Le cauchemar était à moins d'un mètre d'eux. Il avait eu le temps d'attraper la queue de Toothless avec les griffes au bout de son aile droite et il les tirait maintenant à lui.

Emma poussa désespérément sur ses pédales, comme si ils pouvaient encore voler, mais elles cédèrent une à une à mesure que le cauchemar accrochait les câbles et les arrachait. Toothless avait perdu prise sur l'air autour d'eux. L'apesanteur commençait à prendre le contrôle de leurs corps. Cette fois, Emma poussa un vrai cri de terreur.

Elle sentit l'haleine chaude du cauchemar, sa respiration labourée juste dans son dos. Dans son effort pour les attraper, il avait lui aussi décroché du ciel. Ils profitaient des derniers instants de l'inertie gagnée dans l'ascension. Bientôt, ils retomberaient, tous ensembles. Mais le cauchemar, inconscient de cela, remontait impitoyablement le long du dos de Toothless, une griffe après l'autre. Elle les entendait racler contre les pièces métalliques, bloquer et tirer sur les rouages. Elle les sentit s'enfoncer dans le cuir de sa selle, la tirer imperceptiblement en arrière.

Et puis la première griffe se posa sur elle.

Tous les sons du vent qui défilait à ses oreilles, les plaintes de Toothless, tout cela s'effaça. L'ongle recourbé s'était posé sur sa capuche. Il accrocha la laine rugueuse, tira le tissus en arrière avant de glisser se prendre dans ses cheveux, s'y emmêler jusqu'à ce que les liens de cuir qui les retenaient ne lâchent. Alors il mordit dans sa chair.

Emma sentit les deux pointes percer son épaule et le bas de sa nuque, s'y enfoncer et puis glisser, labourer, déchirer sa peau jusqu'à sa hanche et le bas de son dos. Elle se cambra. Elle avait mal. Elle n'y pouvait rien. Elle sentit qu'elle lâchait ses poignées. Elle sentit qu'elle relevait le buste. Mais elle n'y pouvait rien. Un éclair avait couru le long de chaque nerf de son dos. Elle se sentit glisser.

Les griffes n'avaient pas fini leurs dégâts. Elles fendirent le tissu pourtant épais de la cape et puis elles arrivèrent à l'ourlet. Le tissu résista. Le cauchemar donna un grand coup pour de dégager. Emma fut tirée en arrière. Elle sentit ses pieds glisser des pédales. Elle roula sur le dos de Toothless. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien sur quoi rouler.

C'est à ce moment-là que leurs chemins se séparèrent. Toothless continua son ascension. Emma, elle, partit vers le sol.

Peut-être que depuis le début, c'était elle que le cauchemar avait voulu attraper.

Le cauchemar avait rattrapé le Furie. Les Vikings regardèrent tous avec une horreur grandissante la forme solaire, aveuglante, presque blanche du cauchemar qui engloutit le petit point noir qui voletait devant son nez. Elle s'y accrocha comme un parasite, remontant le corps fin griffe par griffe. Elle y apportait sa lumière violente, éclairant une queue, des ailes, un dos que les vikings n'avaient jamais pu voir clairement dans la nuit. Elle y éclaira aussi une forme mystérieuse, mettant en lumière ce qu'ils n'avaient pas encore réussit à distinguer : une figure recroquevillée, toute aussi noire que le dragon qu'elle montait.

Arwen écarquilla les yeux. Le cauchemar avait déjà sa patte levée au-dessus de la cavalière inconsciente. Sa gorge se contracta, il voulut crier un avertissement. Mais rien ne sortit. La griffe acérée s'était abattue.

Une entaille, en plein sur le petit corps courbé. Dans l'air silencieux, un instant ou le vent s'était tu, ils entendirent tous le cri aigu. Ce n'était pas les rugissements sonores des dragons. C'était une voix faible, mais d'autant plus poignante.

La forme roula, disparut de leur vue derrière le scintillement aveuglant du cauchemar. Elle réapparut plus bas. Une femme à la droite d'Arwen plaqua une main sur sa bouche. Tout le groupe de guerriers fut secoué par le même sursaut.

La forme tombait. Avec sa cape relevée, ils pouvaient tous voir contre le ciel éclairé ses deux fines jambes et surtout, la touche de couleur ondulante au-dessus de son visage. Ses cheveux. Roux.

Elle tombait. Elle sentait l'attache de sa cape qui tirait sous son menton, l'étranglant presque, et ses cheveux détachés qui tiraient sur sa nuque, flottant au-dessus d'elle comme un drapeau enflammé.

Elle tombait, vraiment.

Un oiseau descendu en flamme. Rien sous ses pieds, rien sous ses mains. Elle tombait. Et quand elle fit enfin cette réalisation, le vertige la prit toute entière.

Cela commença, comme toujours, au creux de son estomac et puis cela s'étendit jusqu'au sang qui battait dans son cœur et jusqu'au bout de ses doigts qui se mirent à faiblir, à perdre leurs sensations. Elle chercha Toothless comme elle put mais la panique commençait à s'installer. Sa bouche s'assécha, la tête commença à la tourner. Elle avait l'impression que tout était noir. Et puis elle entendit l'appel. Elle leva son visage. Toothless était là, une dizaine de mètres au-dessus d'elle. Il avait fait demi-tour. Il plongeait vers elle aussi vite qu'il pouvait. Mais pas très loin derrière lui, il y avait aussi le cauchemar monstrueux.

Les deux dragons avaient tout de suite remarqués qu'ils avaient perdu leur troisième compagnon. L'appel que poussa le Furie Nocturne déchira la nuit et fit remonter des frissons le long de leurs dos à tous. Au mépris de toute sureté, de tout instinct de survie et du cauchemar qui lui barrait toujours le chemin, le Furie Nocturne se retourna dans le ciel. Il poussa sur ses ailes, se dirigea droit vers le sol, vers la silhouette d'Emma qui continuait de tomber loin devant lui.

Le cauchemar essaya de les suivre. Mais il ne fut pas assez rapide. Quand il se fut retourné, une dizaine de mètres le séparait du Furie.

Arwen sursauta. Il avait son épée à sa ceinture. Cela ne marcherait pas. Il vit Helgua qui se tenait bouche bée quelques pas plus loin. Il se précipita vers elle. Il arracha sa lance de ses mains inertes. En trois pas il avait pris suffisamment d'élan. Il lança l'arme avec un grognement d'effort. Le trait fila droit et Arwen le vit aller se planter profondément dans le flanc du cauchemar. Il chercha Emma du regard. Elle avait déjà disparue, tombée dans les flammes ou sur les toits derrière.

Emma tendait désespérément ses bras vers Toothless. Il était tout près – elle pouvait voir ses yeux – mais encore trop loin – ses doigts n'attrapaient que du vide. Il était effrayé, il était désespéré. Elle aurait voulu le rassurer mais elle avait peur. Le sol se rapprochait et elle tombait trop vite.

Il donna un autre coup d'aile, une tentative de dernière minute. Elle le vit se rapprocher. Elle aurait pu éclater en sanglots quand ses doigts touchèrent les écailles de son front. Mais il n'y avait aucune prise ici. Ses doigts ne faisaient que déraper. Doucement. Patienter. Toothless gagnait lentement du terrain. Son museau glissait le long de ses bras. Emma essaya de s'accrocher à son cou. Elle n'arrivait pas à joindre ses mains, elle n'arrivait pas à se tenir solidement. Mais c'était trop tard. Il fallait qu'il ouvre ses ailes, il fallait qu'ils freinent.

Emma ferma les yeux. Elle sentit le coup. Elle essaya de s'agripper mais tout de suite elle glissa. Elle perdit le contact. Sa tête frappa quelque chose. Elle roula sur des tuiles, se cogna le front, les coudes, la hanche et enfin elle reconnut l'odeur et le gout de la terre battue. Elle s'était arrêtée. Elle était sur le sol.

Elle entendit les pas de Toothless. Immédiatement, il fut sur elle. Son museau reniflait la totalité de son dos, il couinait, il l'appelait. Elle répondit par un faible grognement. Elle toussa, son corps entier se convulsa. La douleur dans tous ses membres. Elle posa son front contre la terre. Son souffle humide sur son visage. Elle avait juste envie de rester là, de s'effondrer au sol et de gémir. Elle avait mal partout. Partout. Elle était brisée, vidée, …

Un craquement. Du bois qui se brise. Un bruit, bien plus sonore que celui de leur chute, à peine une dizaine de mètres d'eux. Ils relevèrent la tête. Quelque chose venait de s'écraser plus loin dans la rue.

Le nocturne vent d'ouest balaya largement la place centrale, faisant rouler les poussières carbonisées et flancher les restes crépitants d'incendie avant de venir rouler au pied du groupe armé toujours posté au pied du grand escalier. Tout le monde regardait en l'air et personne n'avait bougé.

A la lisière du groupe, Helgua ne comprenait toujours pas. La jeune fille dans le ciel avait disparue. Le Furie Nocturne également. Une apparition. Elle ne s'était montrée que quelques secondes, le temps de traverser leur vision avec sa trainée flamboyante avant de se volatiliser, leur laissait plus de questions que de réponses.

Emma. De retour à Berk. Helgua n'arrivait pas à y croire, cela n'avait aucun sens.

Elle était devenue une étrangère. Elle était partie loin de leur enfer. A l'autre bout du monde, sur des plages de sable blanc, sous le soleil du sud. Quand on avait le choix, qui choisissait Berk ?

Helgua tourna la tête. Elle chercha Arwen. Lui, il saurait. Lui, il y croirait. Il était le seul qui y avait cru. Elle le cherchait au milieu de la foule qui commençait à se réveiller. Comment ce faisait-il qu'il était le seul à avoir compris ? Le seul à l'avoir vu venir ? Elle se retourna, tomba sur les mêmes visages. Il n'était plus à sa gauche, là où il s'était tenu il y a quelques instants. Elle sortit du groupe, grimpa quelques marches de l'escalier pour regarder par-dessus les têtes. Mais elle ne le trouva pas.

Il avait disparu.

Le vent soufflait au-dessus des toits. Emma entendait les craquements des restes de l'incendie quelques rues derrière eux. La silhouette écrasée à une dizaine de mètres se tortilla sur le sol. Des plaintes s'élevèrent, presque comme les pleurs d'un enfant. Cette fois, Emma ne pensait pas que c'était une feinte.

Elle se releva. Lentement, une main après l'autre, posée sur le sol. Un moment pour souffler et puis la poussée. Les muscles de son dos l'élancèrent mais elle était debout. La rue était calme. Il n'y avait qu'elle, Toothless, le cauchemar et le vent qui soufflait plus fort sur le faîte des maisons, poussant ses cheveux détachés devant son visage. Elle fit un pas, tituba. Ses jambes ne lui obéissaient plus vraiment. Immédiatement, Toothless se glissa sous son coude. Elle soupira d'aise alors qu'elle s'appuyait sur lui.

Ils s'avancèrent. Toothless n'étais pas tranquille. Elle sentait la tension dans ses épaules. Derrière eux, sa queue balayait le sol. Le cauchemar n'était pas très loin. A moins de cinq mètres, Toothless s'arrêta. Il tourna son visage vers elle. Il lui disait de faire attention. Emma hocha faiblement la tête et elle s'avança, seule cette fois-çi.

La respiration du dragon était rapide, et sifflante. Il était agité. Ses écailles abimées frottaient contre la terre, ses pattes arrière étaient agitées de soubresauts. De son flanc blanc, exposé à la lumière de la lune, sortait une lance. A chaque mouvement qu'il faisait, un sang épais s'écoulait de la blessure. L'arme avait dû percer son poumon.

Emma vint plus près, jusqu'à ce que les bouts de ses chaussures touchent le bord de son aile repliée. Le dragon arrêta de bouger, seule sa poitrine continuait à se soulever erratiquement. Elle hésita puis avança une main, petite, noircie, crispée. Du bout des doigts, elle toucha une écaille tordue et presque déchaussée sur son cou. Elle eut l'impression de toucher une feuille morte. Quelque chose de fragile, cassant, qui aurait pu se délier sous ses doigts aussi facilement que du sable.

Pour l'instant le dragon restait bien solide, allongé à ses pieds. Elle pouvait voir son œil qui n'avait pas été blessée. Il était encore ouvert, la pupille rétrécie, fixée sur elle. Mais elle n'était pas sure qu'il pouvait la voir. Il n'y avait plus aucune colère dans son regard. Il avait juste l'air perdu. Et apeuré.

Ce regard… Une bourrasque de vent s'enroula autour d'elle, ramenant des images. Le même regard.

Un sanglot violent la secoua. Sa main se mit à trembler, grelottant contre l'écaille sèche. Elle la retira pour la presser contre ses lèvres.

Qu'avait-elle fait ?

Ses épaules s'affaissèrent, ses yeux se mouillèrent de larmes.

Qu'avait-elle fait ?

Elle ferma les paupières et s'abandonna au chagrin, comme un enfant dans les bras consolants de sa mère.

Qu'avait-elle fait…

Elle aurait pu rester longtemps comme cela. Peut-être qu'elle était restée longtemps comme cela. Pendant ce qui lui paraissait être de longues minutes, elle se perdit totalement dans l'espace douloureux de ses pensées. Et puis Toothless l'appela. Elle releva son visage, essuyant rapidement les larmes sur ses joues.

Il regardait l'espace vide de la rue derrière le corps du cauchemar. Emma entendit comme lui des pas rapides et une respiration haletante venant de la gauche. Elle croisa son regard. Toothless avait bondit à son côté. Elle grimpa en selle et ils glissèrent dans les ruelles sombres, quittant le village, pour de bon cette fois.


Et c'étaient deux chapitres d'un coup ! Avouez, vous non plus vous n'y croyiez plus... Mais si ! Les miracles existent :)

J'espère qu'ils valaient la longue attente que je vous ai fait endurer. Cette fois, je ne vais pas vous faire de fausses excuses pour expliquer pourquoi j'ai disparu si longtemps mais je vais quand même dire : je n'ai pas rien fait pendant les ... 3? derniers mois. J'ai beaucoup écrit, même si les prochains chapitres ne sont pas encore prêts pour la publication.

Comme d'habitude je veux toutes vos réactions et vos pensées ! Elles me nourrissent dans les moments où c'est difficile :)