Chapitre 21
Point de vue de Jérémy
À Avignon...
Quarante et uns passages. Quarante et uns textes ont été joués sur le plateau d'ONDAR. Jamais je n'aurais pensé une seule seconde que mes textes puissent plaire. On m'a répété le contraire durant tant d'années.
Mon séjour à New-York me semble loin et pourtant non, je suis rentré à Paris, depuis au moins une semaine. Ce séjour m'a fait le plus grand bien. J'ai rencontré des gens formidables, j'ai passé un mois dans une ville que je ne connaissais pas. Ça m'a déconnecté de la vie parisienne et des théâtres. J'ai pu travailler sur mon prochain spectacle, un scénario de film, me consacrer aux cours d'anglais. J'ai pu voir ma capacité à m'adapter à la langue anglaise grâce aux exercices et à pouvoir discuter avec les gens de ma classe. Ça m'a beaucoup apporté quand même.
Depuis deux jours, je n'écris pas, je sors un peu plus dans Paris. Penser à autre chose que le travail est difficile, mais j'ai besoin d'inspiration. Beaucoup de projets sont dans les tiroirs. Ceci explique cela.
Mon prochain spectacle me prend beaucoup de temps mais c'est une manière de travailler légèrement différente que pour « Hallelujiah bordel ». Dans le nouveau, mes propos seront plus crus, ce sera plus dangereux. Je reste discret sur les sujets abordés. Les gens en sauront plus en temps et en heure, pas avant. Je veux que les gens soient surpris et intrigués. À mon avis, il y a de forte chance pour que ce soit le cas.
À force de regarder mon plafond, la folie risque de m'envahir bientôt. Je vais y aller franchement, ces trois échecs à « On n'demande qu'à en rire » me sont encore indigestes. On peut dire ce que l'on veut pour m'aider à tourner la page, que des échecs, j'en ai connu, oui mais pas devant autant de personnes. Trois sketchs ne m'ont pas porté chance du tout et ont eu un avis très négatif. Autant le premier, l'accident arrive. Laurent a été stupéfait par le dernier, « vous êtes de moins en moins fair-play avec l'émission », c'est une critique très difficile à avaler. Le troisième échec me reste encore au travers de la gorge. Il est vraiment difficile à avaler. Il date d'un mois et pourtant j'ai l'impression qu'il date d'hier.
Sans cette émission d'humour, je ne suis plus grand-chose. Difficile de dire ces choses-là à mon âge. Tout le monde sait que ce programme a changé ma vie. Écrire à longueur de journée m'est indispensable. Je ne peux pas me passer de créer des projets. J'écris toute le temps et je commence à faire des participations dans les sketchs de mes camarades humoristes. Quelques-uns me demandent même des coups de main pour les aider dans leur écriture. C'est gratifiant.
Depuis que je participe à l'émission d' « On n'demande qu'à en rire », je remercie le programme de m'avoir donné une chance, celle de me faire connaître. Mes passages dans ce programme sont en train de changer ma vie et je me rends bien compte de ma chance. Cette chance-là, pour être honnête on ne me l'a pas beaucoup donnée. Si peu en tout cas pour que je m'en souvienne réellement. J'ai eu beaucoup de déceptions, mais je ne regrette rien. Ces expériences, bonnes ou mauvaises, ont forgé un caractère et j'ai appris pas mal de choses, notamment à me méfier.
Grâce à ONDAR, ma vie est en train de changer presque radicalement, dans le sens positif du terme, beaucoup d'ennuis ont été effacés. Une nouvelle page se tourne avec des opportunités par la suite, que je compte bien saisir.
Grâce à ONDAR, je revis. Et je fais aussi connaître mon style d'humour si particulier, cette pensée me fait sourire. Cela laisse de côté mon angoisse habituelle environ quelques secondes. Mais elle revient rapidement, en fait une once de culpabilité s'empare de moi.
« Depuis mon arrivée dans l'émission, je vis un rêve éveillé. Mais j'ai tellement peur que ce rêve s'essouffle » soufflais-je.
Même mon chat lève la tête vers moi, comme si cet animal comprenait quelque chose à ce que je viens de dire. À force de ressasser les choses, la folie me gagnera plus rapidement. Avoir un parcours pas évident pour faire ce métier a forgé mon caractère et ça le forge toujours. Je fais attention à tout. Mes textes sont revus jusqu'à la dernière minute, mon spectacle est toujours mis à jour, mes propos dans les interviews sont sincères. Je suis honnête avec tout le monde.
Ma place dans l'émission d'ONDAR ne s'est pas faite toute seule, il m'a fallu vaincre ma grande timidité, accepter un avis sur mon travail, avoir une rigueur dans le travail. La plupart des pensionnaires de ce programme ne me sont pas inconnus et certains sont des amis de longue date. Ça a été un plaisir et j'ai eu un certain soulagement à les retrouver dans ce programme dédié à l'humour.
Il doit être trois heure du matin et le coup d'oeil au réveil me le confirme. Mon chat vient ronronner près de moi. Je ne comprendrais jamais ce chat, à un moment il me regarde sur le canapé roulé en boule et à un autre il m'ignore lorsque je franchis le seuil de l'appartement.
Je me lève jusqu'au salon, m'assois sur le canapé avec un café, mon chat est sur moi et refuse de céder la place à mon ordinateur. Difficile d'écrire dans ces conditions.
En attendant, quelques heures de sommeil avant de jouer au théâtre demain soir n'est pas de refus.
Le lendemain soir...
La soirée se passe très bien, le public est en forme et j'ai repéré une jeune fille avec sa mère qui n'hésite pas à rire fort. Ce genre de soirée me conforte dans l'idée que sur scène, tout se déroule bien, pas comme mes trois échecs à ONDAR.
Lors de ma lecture d'un texte du Coran, la jeune fille en question est étonnée du propos.
« Non, vraiment ? » dit-elle à voix haute, visiblement par instinct.
« Oui oui je t'assure, regarde » répondis-je en lui tendant la Bible.
Le reste de la soirée se passe bien. Ça m'a fait du bien de reprendre le spectacle.
À la fin du spectacle, la jeune fille à qui j'ai tendu le livre vient me voir.
« Bonsoir » dis-je en la voyant. « Je te reconnais, c'est à toi à qui j'ai donné la Bible ».
« Bonsoir » me dit-elle timidement avant d'ajouter « exact, merci de m'avoir confirmé tes propos » me sourit t-elle. « C'est pour te remercier » ajoute t-elle en me donnant une boîte de gâteau.
« Oh des gâteaux » dis-je touché par le geste. « Merci ».
« Ils sont faits maison, j'espère que tu les aimeras. Certains sont à la fraise et d'autres à l'orange »
« Il y a plusieurs parfums ? » demandais-je intrigué.
« Seulement ces deux-là ».
« Merci beaucoup, je les mangerais tout à l'heure »
« Très bien » dit-elle amusée.
« Merci encore, c'est gentil, comment tu t'appelles ? »
« Éloïse » me dit-elle.
« Tu as aimé le spectacle ? » demandais-je en signant son autographe.
« C'était une super soirée ! » me dit-elle joyeuse.
« C'est gentil » dis-je timidement. « Tu veux une photo ? ».
Avant de partir, elle me dit « Garde ton sourire et ta folie ».
D'autres personnes me demandent des autographes et des photos. J'ai besoin de consacrer du temps aux gens. Déjà pour les remercier d'être venu me voir, ça me permet d'échanger un peu avec eux et j'ai besoin de les voir.
On me reconnaît un peu dans les rues de Paris, ce n'est pas courant, mais des fans m'attendent en plus quand ils sortent du théâtre pour me complimenter. Je n'arrive pas à « comprendre » cet engouement envers moi, il ne date que d'un an à peine, déjà on me qualifie de « chouchou ».
Laurent m'a dit dès mon premier passage avoir apprécié mon humour noir, ce qui m'est venu droit au cœur. Sur le moment, j'ai été très surpris car auparavant, on ne m'avait jamais dit ça.
Avant Laurent Ruquier, personne ne m'a aidé, j'ai toujours dû me débrouiller seul pour trouver des théâtres voulant bien m'accepter. Et surtout, accepter mon humour.
Je le répète, il y a de vrais messages derrière chacun des propos que je tiens sur scène. Encore peu de gens le comprennent. Lorsque des spectateurs me remercient, cela me conforte que ce que je fais est bien. Ce n'est pas facile de prendre plus de confiance. Mon angoisse que tout s'arrête est perpétuelle.
« Hallelujah bordel » me donne toutes les sensations et émotions possibles, j'ai l'impression et des passages du spectacle m'angoissent un peu car je ne sais jamais l'effet d'une vanne « provocante » sur le public.
Maintenant, je peux penser aux « bons » moments du spectacle et me les repasser dans ma tête.
Je fais très attention à ce que dis sur scène. Il ne faut en aucun cas que mes propos soient pris au premier degré. Quoique, j'ai eu quelques lettres de menace et ce ne sont pas de très bons souvenirs.
Sans m'en rendre compte, Lamine se tient juste derrière moi.
« Bonsoir Jérémy » me lance t-il avec un sourire poli.
« Bonsoir, comment tu vas ? »
« Très bien. Bravo pour ton spectacle, il était génial ».
« Merci » dis-je touché. « Je ne t'ai pas vu dans la salle ».
« Surprise » dit-il en riant. « Je suis dans le coin pour le festival alors pourquoi ne pas venir te voir ».
« C'est gentil » dis-je. « Tu as le temps de rester ? ».
« Oui bien sûr » me dit-il. « Tu es souvent dans tes pensées en ce moment, tu es sûr que ça va ? »
« Oui » bredouillais-je. « Le dernier échec « La corrida rendre au patrimoine culturel » me reste un peu en travers de la gorge. Mais tu connais mon angoisse perpétuelle » dis-je en poussant la porte du théâtre.
« Oh que oui » me confirme Lamine. « Ton dernier échec comme tu dis n'était pas justifié, je parle des remarques que tu as reçues, le sujet n'était pas inspirant, c'était pas cool » me dit Lamine en marchant dans la rue.
« Ça se voit tant que ça ? » demandais-je intrigué.
Lamine approuve mon choix du bar, j'ai besoin de discuter autour d'un verre. Une fois nos verres commandés, il reprend le cours de la discussion.
« Un peu oui. Je te connais un peu donc je devine bien que quelque chose te préoccupe ».
« À vrai dire, je commence à me poser des questions, je culpabilise sur mon succès ».
« Comment ? » dit-il en menaçant de s'étouffer avec son verre.
« Avec l'émission, le spectacle, la tournée et mes projets dans les tiroirs, je suis très occupé » dis-je pour me justifier. « En réalité, j'ai vraiment peur que le public se lasse de mon humour ».
« J'imagine » répond Lamine sur le ton de la compréhension. « Ne te surmène pas trop ».
« J'essaye » dis-je simplement. « À vrai dire j'ai peur que ça s'arrête » finis-je par avouer d'une voix hésitante.
« Comment ça ? » me demande t-il intrigué.
« Que mon succès cesse »
« Il n'est pas question que ça s'arrête pour toi, Jérémy » dit-il d'un trait. « Ta carrière ne fait que commencer. Tu as ta place dans cette émission, comme les autres pensionnaires » dit-il d'une voix rassurante puis ajoute « Tu fais ce que tu aimes, tu t'investis, tu donnes du plaisir aux gens tous les soirs et c'est déjà beaucoup ».
« C'est gentil » dis-je un peu gêné avant de poursuivre « Ce métier c'est ma vie, sans ça je ne sais pas du tout ce que je ferais ».
« Jérémy, tu m'as parlé de tes galères. Passe au-dessus de tes angoisses. Dans ce métier, tout peut s'arrêter du jour au lendemain et pour tout le monde. Ta peur est tout à fait compréhensible et normale. Tu réussis dans ce métier et tu profites de ta réussite » dit-il simplement.
« Merci » soufflais-je. « Je dois me reprendre et éviter de me plonger dans ces angoisses »
« Ne t'inquiète pas, tu as des moments de doute et je serais toujours là pour faire le psy. Tu es un des piliers de cette émission. Je n'ai jamais vu quelqu'un s'investir autant ! Et tu sais quoi ? Tu le fais avec le cœur, c'est en partie, pour ça que tu plais. Jérémy, tu es un vrai talent »
« Oh » dis-je surpris « C'est très gentil, merci ».
« Je t'en pris, c'est sincère et puis les amis sont faits pour ça » me dit-il avec un clin d'œil. « Ton prochain passage à ONDAR est toujours maintenu ? » me demande t-il.
« Oui » dis-je « ça te dirait que l'on fasse un duo un jour ? ».
« Notre premier duo » dit Lamine enthousiaste.
« En effet ».
« Excuse-moi mais il va falloir que j'y aille, on se retrouve demain avec les autres ? » me demande Lamine avant de partir.
« Oui » dis-je avec un mince sourire « Bonne soirée ! ».
En effet, ONDAR est une vraie famille, car elle m'apporte énormément. Ce que je dis paraît vraiment niais mais ce sont les mots justes. Sans ONDAR, je n'aurais pas fait autant de rencontres, on se connaissait presque tous avant mais grâce à l'émission, on a appris à mieux se connaître.
Au moins, je ne suis pas qu'un humoriste qui fait rire avec des sujets sensibles, je suis aussi quelqu'un de sociable et d'assez tourmenté j'avoue. « J'ai tellement peur que ça s'arrête, j'ai tellement peur que les gens ne viennent plus me voir » pensais-je en rentrant chez moi.
