Donatello n'était pas un imbécile, à aucun point de vue, quoiqu'en dise, Raph. Il ne s'opposa pas à l'ordre de son leader et parti à grandes enjambées s'enfermer dans son labo, tenant dans ses mains l'étoile de mer pourpre.

Une fois la porte refermée et désormais certain de n'être pas dérangé, il se laissa lourdement tomber sur sa chaise, en se tenant le front, retournant l'astéride comme pour y chercher des réponses.

La soirée avait été si intensément angoissante que le stress ne l'avait pas encore entièrement quitté. Par contre, une migraine exponentielle s'annonçait.

Il avala deux aspirines à sec et puis, frénétiquement ouvrit son tiroir pour en tirer son paquet de cigarettes. Il n'en demeurait que deux. Il devait songer à s'approvisionner à nouveau, avec toute l'anxiété que son chef lui faisait vivre dernièrement. Mais il y avait plus urgent que d'entretenir son vice, à l'heure actuelle.

Il s'alluma une cigarette et expira la première bouffée nerveusement.

Il se repassa à nouveau le fil des événements. Il voulait effacer le doute qui le rongeait et pourtant…il savait que c'était la seule explication.

Espérant se tromper, il jeta sur papiers les éléments connus. Il devait tenter de rationnaliser tout cela. C'était son mécanisme de défense. Mais son stylo ne parvenait pas coucher sur la feuille tout ce qui le rongeait. Son esprit, enfiévré, partait dans toutes les directions.

« Sois efficace. Tu peux te calmer. Léo est bien portant dans sa chambre. Commence du début et tente de ne rien oublier. Regarde le tout avec du recul. Ne laisse pas tes émotions t'aveugler. ».

Il expira une seconde bouffée.

Léo partait en catimini. Mikey, surprenant Léo, avait réclamé de l'accompagner, en espérant revenir plus tôt, s'il quittait plus tôt. Léo, ne pouvait refuser la présence de son partenaire de patrouille, n'avait pu refuser et s'était équipé d'une couverture.

Première invraisemblance.

Léonardo, s'il avait vraiment eu l'intention de chercher un cadeau pour Donnie, ne l'aurait pas caché à Michelangelo. Au contraire. Le benjamin, d'humeur toujours festive, aurait été mis dans la confidence. Léo n'avait rien à cacher et bien que la nature de la surprise fût étonnante, elle ne justifiait pas le secret.

Pour ne pas s'attirer de suspicion ou de questions, Léo avait accepté, mais sachant qu'il abandonnerait Mikey, d'où la couverture.

L'appel que Raph avait reçu n'avait rien à voir avec la patrouille. Léonardo ne voulait que s'assurer que Mikey fut retrouvé avant de tomber malade, puisqu'il devait l'endormir.

Léo n'avait aucune raison de vouloir être seul. Hormis s'il ne voulait pas qu'on l'empêche de faire quelque chose. Sa motivation devait être immense pour mettre leur benjamin en danger.

Si Mikey n'avait pas accompagné leur leader, quelque chose lui disait que, Léo ne serait peut-être pas revenu. Cela avait dû tracasser l'aîné, malgré la couverture. Après tant de préméditations, seule la culpabilité avait pu faire revenir sur ses pas le chef, qu'il semblait déterminé à réaliser son projet.

Léo était la pire des mères poule. C'était son talon d'Achille. Rien ne pouvait faire plier son acier trempé, hormis une menace pesant sur un de ses frères.

Il avait dû craindre que, Donnie et Raph patrouillent vraiment ou que, ceux-ci, se disputant, s'étaient séparés, ou bien que, Mikey se soit réveillé et errait seul, ou que des ennemis le trouve et abusent de son sommeil. Léo, tourmenté de remords, avait donc tourné bride.

Mais après être plongé dans le fleuve Hudson ou bien le détroit de l'East River. Et pour avoir été si profondément dans l'eau et avoir trouvé une étoile de mer, il n'y avait qu'une possibilité.

Léo avait sauté d'une surface en hauteur et éclairée.

Comme un pont.

Léo avait sauté d'un pont pour ramener une étoile de mer dont, Donnie aurait parié sa dernière cigarette, il ignorait l'existence. Il était persuadé que si, la veille, il avait questionné Léonardo sur ce qui constituait la vie marine dans les rivières new-yorkaises, la tortue de jade n'aurait répondu que des poissons.

Le leader n'avait pas plongé pour un cadeau.

Pas pour un cadeau dont Donnie n'avait pas besoin, ni exprimer aucun intérêt.

Léo n'aurait pas non plus risqué sa vie, car plonger du haut d'un pont dans l'eau glacé était pis que dangereux, ni celle de Mikey, pour offrir un présent de St-Valentin à son faux partenaire.

L'étoile était un prétexte. Sans doute inspiré par sa couleur.

Léo, après avoir plongé, avait changé ses plans et rapporté l'étoile comme alibi, aussi pitoyable cet alibi était. Il avait dû retourné à l'endroit où était Mikey et finalement, il avait décidé de rentrer, ne le trouvant pas.

Mais pourquoi?

La réponse était écrite dans leurs messages.

Mikey, pour une fois, n'avait pas paniqué en vain. Léo était arrivé, silencieusement, comme à son habitude et avait surpris leur benjamin, hystérique. Le leader avait décidé de cacher ses véritables projets, mais Mikey, ayant lu sa lettre, les connaissait. Pour ne pas alarmer ses autres frères, il avait fait promettre le secret à la tortue orange. Un secret très lourd, qui semblait consumer le plus jeune.

C'était clair, devait-il admettre, autant que la vérité le fasse souffrir. La tortue de jade avait bel et bien tenté de mettre fin à ses jours. Mikey avait lu son adieu et la vision de leur leader trempé avait confirmé le sérieux de son intention. Léo avait dû choisir ce type de mise à mort pour éviter que ses frères découvrent son cadavre. Il voulait les préserver. Sauter à l'eau, de plus, était une assurance de garder leur existence cachée. Si Léo s'était servi de ses katanas quelque part, en ville, son corps aurait pu être découvert, mené en laboratoire et alors, la vie de ses frères aurait pu être mise en danger.

Léo, en toute circonstance, avait voulu les protéger. Comme il essayait en ce moment de les protéger de la vérité.

Cela tombait mal. Mikey était le plus facile à berner d'entre eux. Il aurait pu croire Léo s'il n'était rentré si tôt. Raph, lui, devait être trop tourmenté et devait se raccrocher à la vérité la moins dérangeante pour lui.

Sûrement qu'il préférait croire que cette histoire de cadeau acheté dans une boutique était réelle. C'était une pensée hautement moins perturbante, tout jaloux de Donnie qu'il était, que l'autre alternative.

Mais Léo devait savoir qu'il n'avait pas pu le tromper, lui.

Donnie était le seul qui savait que Léo n'éprouvait pas le moindre sentiment amoureux à son égard et le chef devait se douter que, Donatello se figurerait assez vite la véritable provenance de l'étoile de mer.

Léo voulant éviter un interrogatoire, le temps de peaufiner son récit, avait exilé le scientifique dans son laboratoire.

Ou alors, le leader, après leurs attouchements sexuels, était dégoûté de Donnie à vie. Ou encore, frôler la mort lui avait enlever le goût de la mascarade.

Pourquoi alors avait prétendu que le cadeau était pour lui?

Il alluma sa dernière cigarette et continua à gribouiller sur la feuille. La réponse se trouvait avant le départ de Léo. Et il n'y avait que deux possibilités :

-Soit que Léonardo souffrait trop de sa rupture avec Raphael. Pourtant, le leader semblait plus furieux que blessé de la situation.

-Soit que quelque chose qui s'était passé avec lui-même avait bouleversé le leader. Fearless, comme le surnommait Raph, n'était pas du genre à perdre la tête. Il fallait que cela soit d'une gravité exceptionnelle pour pousser le porteur de katanas à la tentative de suicide.

Si seulement, il n'était pas demeuré immobile et les yeux fermés après leurs caresses, peut-être qu'il aurait remarqué quelque chose.

Soudain, il s'étouffa avec sa bouffée de fumée. Il toussa furieusement puis se pencha à l'évier du labo pour boire une gorgée d'eau.

Comme lui-même l'avait remarqué plus tôt, Léonardo n'avait qu'une faiblesse : sa famille. Il essaya de voir par les yeux de la tortue de jade quelques instants.

Léo, après les avoir mené à l'orgasme, avait dû voir un Donnie aux yeux obstinément clos. Sans doute, le leader avait interprété ce refus de le regarder comme un rejet. La réalité, que Donnie, dans un but différent, n'avait pas voulu affronter, avait dû percuter son partenaire, mais déformée.

Léo avait dû sentir avoir forcé la main à Donatello et avoir cru que celui-ci était traumatisé et dégoûté, au point de faire le mort.

Léonardo, qui avait un concept de l'honneur si élevé, avait dû se haïr, croyant avoir blessé son petit frère qu'il s'était juré de protéger. Cela ajouté au fait qu'il avait poussé le scientifique à des mensonges et des tromperies, le trainant dans ce bourbier, avaient poussé le leader à ses derniers retranchements. Il s'était dit que seul la mort pouvait réparer le mal fait, ne pouvant vivre avec un tel sentiment de culpabilité.

Il avait donc préparé son suicide.

Léo avait bel et bien sauté, mais avait survécu, miraculeusement. Au fond de la rivière, il avait dû apercevoir l'astéride. Cela avait éveillé son instinct de survie pour une raison mystérieuse et Léonardo était remonté ou bien il avait repensé à Michelangelo et craignant d'avoir fait subir des dommages collatéraux à leur benjamin, il avait choisi de vivre.

Il avait survécu au plongeon et au choc thermique. Mais combien de temps Léonardo était demeuré sous l'eau? Il pouvait bien entendu retenir sa respiration plus de quinze minutes, mais l'hydrocution aurait dû l'achever avant.

Cet imbécile de Léonardo, se dit-il, en écrasant son mégot, allait sûrement ressentir des contrecoups de cette immersion glacée. Il devait frissonner sous ces minces draps de percale qui ne procuraient pas plus de chaleur qu'une feuille d'automne.

Il se leva rapidement. Le meilleur moyen de soigner l'hypothermie était la transfusion d'un soluté chaud. Il devait immédiatement aller le chercher et le mettre sous observation, dans son laboratoire. Puis, une fois le jeune chef hors de danger, malgré sa gêne, il devait expliquer à Léonardo que celui-ci n'avait pas abusé de lui et qu'au contraire, leur expérience intime avait été le moment le plus enivrant de son existence.

Qu'il avait été, malgré sa crainte, consentant, et que, la seule chose qui l'avait gardé si peu expressif était la crainte de trop s'enthousiasmer et finir, déçu.

Il devait aussi lui prouver, tel qu'il en avait déjà eu l'intention, qu'à part Raphael, d'autres tortues étaient prêtes à l'adorer. Il était prêt à tout pour que le porteur de katanas chérisse la vie à nouveau, que chacune de ses journées soit un délice et qu'il ne tente plus jamais de les abréger.

Oui, il devait convaincre son frère rapidement avant que ce fou tente à nouveau de se supprimer. Agité de cette soudaine réflexion, il courut chercher son leader.