Chapitre 21 : Les archives

Je ne sais si c'était l'air frais qui respirait le printemps, le fait de sentir mon corps se renforcer au fil de la marche ou encore, simplement, le bien-être qui vibrait dans mes veines et qui éloignait définitivement les souvenirs de la personne fatiguée que j'avais été au sortir de la ferme... J'avais l'impression de vivre – de vivre vraiment pour la première fois et cela m'emplissait d'une joie solide.

Nous avons traversé le Pic d'Hakonésia sans encombres, quand bien même j'avais senti Kratos se tendre à son approche – il aurait été si simple pour Kvar de nous y tendre une embuscade s'il avait eu vent de notre voyage. Apparemment, ses espions n'avaient pas la main aussi longue – un soulagement. Je sentais bien que si Kratos semblait ferme quant aux projets concernant le futur proche, les recherches à Asgard, la réunification des mondes, il taisait ses craintes.

Mais je n'étais pas assez stupide pour ne pas réaliser la situation. Nous étions deux – deux fous qui voulaient échapper aux griffes de l'organisation la plus puissante sur cette terre. Et le silence pouvait tout aussi bien signifier que nous n'étions que des insectes indignes de leur attention que leur certitude de pouvoir nous détruire à n'importe quel moment.

Une fois, je me souviens avoir posé la question à Kratos. Que se passerait-ils si les Désians nous rattrapaient ? Il m'a regardée pendant quelques secondes, indéchiffrable. Et j'ai compris ce qu'il n'osait formuler – s'ils nous attrapaient, nous aurions de la chance s'ils nous exécutaient tout de suite. Il oubliait que je savais déjà qu'il existait des sorts pire que la mort. D'un geste machinal, j'avais caressé la mitaine qui dissimulait l'exsphère sur ma main droite. Il m'avait expliqué les principes de base sur la nature de cette bille qui avait failli me tuer – parlé de la transformation en monstre.

Je n'avais rien dit, rien demandé de plus. J'avais compris ce qu'il voulait me dire – un sort pire que la mort.

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Autrefois, bien avant Mithos et Martel et Yuan, il avait espéré en vain un geste. Il en avait souvent rêvé – oubliant souvent l'ascétisme que demandait l'appartenance à l'ordre des chevaliers de Meltokio – et s'était presque persuadé qu'un jour il vivrait une romance digne des paladins d'antan.

Il était jeune, alors.

Aujourd'hui, il rêvait de gestes – sans le vouloir vraiment, mal à l'aise devant la sensualité qui s'éveillait en lui.

Il doutait qu'Anna se rende jamais compte de quelque chose. C'était un soulagement. Il y avait quelque chose de très dérangeant dans le fait de la désirer – peut-être le fait de se retrouver soudain plus proche que jamais de l'adolescent maladroit qu'il avait été avant de s'élever dans les rangs de la chevalerie de Tethe'Alla. Peut-être le fait d'avoir vu passer les millénaires et de se rendre compte de l'attraction qu'exerçait sur lui une adolescente – presque une enfant.

Kratos fit ce qu'il avait toujours fait – il évita le sentiment. Ce n'était pas l'important. L'important, c'était la survie d'Anna et la réunification des mondes.

Mais il fut soulagé, tout de même, en voyant se dessiner devant eux le val dans lequel avait été construit Asgard. Ils avaient forcé le pas, et les ruines se dessinaient devant eux dans les lueurs rosées sur couchant qui donnait aux montagnes une teinte ocre. À côté de lui, il entendit le soupir d'admiration d'Anna.

« Je n'étais jamais venue à Asgard, admit-elle quelques secondes plus tard. C'est magnifique ! »

Elle reprit la marche, pressée de s'approcher de cette ville aux couleurs chaudes. Il ne put s'empêcher de sourire – sous le coup de la surprise et de l'émerveillement, elle était redevenue l'adolescente qu'il n'avait jamais connue. Il reprit sa marche, Noïshe derrière lui.

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Même le vent froid qui soufflait contre nous n'a pas eu raison de mon admiration. Asgard – Asgard était une ville comme je n'en avais jamais vu. Certes, je n'avais jamais vu beaucoup de villes. Petite, je n'avais pas quitté Luin. Après la ferme, j'avais vu Izoold et Palmacosta – qui ressemblaient franchement à Luin, villes de pêcheurs au bord de l'eau, sans jamais lui arriver à la cheville. Asgard... La ville, de loin, me parlait d'un temps que seul Kratos avait pu connaître, d'une splendeur passée, majestueuse. Je me souvenais de ce qu'il m'avait dit, qu'autrefois c'était la capitale d'un des plus grands royaumes de Sylvarant. Je l'avais cru, ce n'était pas la question mais ce n'était qu'à la vision d'Asgard que je comprenais ce que cela voulait dire.

J'ai frissonné sans m'en rendre compte, le vent qui hululait entre les flancs rocheux ne pardonnait pas, mais Kratos l'a vu et a déposé une veste sur mes épaules. Je l'ai serrée contre moi et nous avons continué notre marche vers l'entrée de la cité.

La nuit était tombée quand nous sommes rentrés dans la ville, les fenêtres découpaient des carrés d'une lumière chaude. Nous nous sommes arrêtés à la première auberge sur la route. Dès notre repas fini, je me suis accoudée à la fenêtre. La plupart des fenêtres étaient devenues noires, maintenant, pour économiser les chandelles, certainement. Mais la lune était lumineuse et le paysage baignait dans une lueur bleutée, plus féerique encore que le coucher de soleil que j'avais pu admirer.

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Kratos avait improvisé un mensonge pour avoir accès aux archives de la mairie dès le lendemain, se présentant comme un historien et Anna son assistante.

Le roman leur avait attiré plus de privilèges que ce qu'il avait prévu. Apparemment, le dernier historien à avoir écrit sur Asgard l'avait fait depuis trop longtemps... L'excavation du Mausolée de Balacruf et la découverte toute récente des ruines de Triet avaient ravalé Asgard au rang de curiosité touristique et le maire s'en désolait.

Cela leur gagna ainsi l'accès illimité aux archives, mais aussi une chambre gratuite dans l'une des auberges d'Asgard. Kratos dut insister pour payer au moins la nourriture, trop conscient qu'il ne réaliserait pas les rêves du quinquagénaire. La curiosité d'Anna sur l'histoire de la ville leur gagna le soutien du maire, puis de l'archiviste – un vieil homme maladif qui semblait incapable d'accepter que quelqu'un le remplace malgré ses problèmes de santé qui le faisaient se lamenter sur l'état d'une partie de ses collections. Et, sitôt que Kratos eut formulé sa demande dans les termes les plus académiques possibles – inventant une thèse sur l'impact du culte d'Origin sur les anciennes civilisations de Sylvarant – l'archiviste les guida parmi les étagères vers les volumes dont il se souvenait.

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Je me sentais comme une fourmi cherchant à emporter un morceau de nourriture trop gros pour elle.

Les archives se trouvaient dans une vaste salle troglodyte, sombre, sèche et fraîche, pour ne pas abîmer les plus vieux documents. Je m'y sentais prisonnière, mais j'étais résolue à ignorer cette impression pour trouver le plus vite possible les informations dont nous manquions.

Mais je n'ai jamais été lettrée et je peinais à déchiffrer les gothiques des vieux manuscrits. Alors que Kratos était capable de rester enfermé pendant des heures à lire les compilations qu'il sortait des étagères, je sortais souvent, pour le moindre prétexte pour respirer le vent et profiter de la lumière du soleil sur Asgard quand le soleil n'était pas trop bas pour être caché par les montagnes – ce qui était le cas pendant une bonne partie du jour.

Je me suis accrochée. Autant que j'ai pu. Malgré l'impression que j'avais de perdre mon temps, de n'être pas aussi efficace que j'aurais pu l'être.

Pendant une semaine, nous n'avons rien trouvé, et puis Kratos a déchiffré une chronologie des rois de Balacruf et a soudain cité, sa voix rompant le silence :

« Iris, bien-aimée du vent et qui répandit la gloire d'Origin dans des temps obscurs et gagna son épée en récompense. »

Je l'ai regardé, incertaine de comprendre les conséquences de ce paragraphe.

« Il n'y a qu'une seule épée d'Origin, a expliqué Kratos. Et la lignée de Balacruf a toujours affirmé sa pureté – les chances que cette Iris ait du sang elfique dans les veines est réduite.

-Donc elle a pu manier l'épée ? »

Kratos a hoché la tête.

« Cependant, cette histoire est vieille – bien plus vieille que moi. J'espère qu'il en reste des chroniques quelque part, sinon... »

Je n'ai pas pu m'empêcher de lever les yeux au ciel.

« Lorsque nous sommes arrivés ici, tu n'as pas cessé de me dire que les chances de trouver les informations que nous cherchions étaient presque inexistantes. Nous avons une piste – attendons de voir où elle nous mène ! »

Cette remarque m'a valu un regard grave de mon compagnon :

« Je souhaite simplement que tu ne sois pas trop... déçue si nous ne trouvons rien. »

J'ai secoué la tête mais je n'ai pas cherché à continuer sur cette lancée.

« D'accord. Et où crois-tu que l'on peut trouver des traces de cette Iris ? »

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Il lui fallut bien admettre, après deux semaines à éplucher tous les recueils en langue commune pour une mention de cette Iris, que la réponse ne pouvait se trouver que dans les livres rédigés en langue des anges.

Ce qui n'était une surprise ni pour Anna ni pour Kratos, mais le second n'aimait pas l'idée que la jeune femme se sente inutile dans la quête qu'elle avait elle-même engagée. Ce n'est qu'en voyant le soulagement se peindre sur son visage à l'idée qu'elle n'avait plus à passer ses journées dans les archives qu'il réalisa qu'il n'avait rien compris – et c'était aussi bien.

Il lui fit promettre, un poids dans le ventre, qu'elle serait prudente. elle lui promit d'organiser les notes qu'il avait jeté sur le papier et qu'il avait laissées dormir depuis puisqu'elles n'étaient pas spécialement pertinentes à son sens. Et, avec un dernier sourire, Anna le laissa seul avec les Chroniques des grands protecteurs d'Asgard qu'il parcourait en attendant une mention d'Iris.

Et, enfin, il trouva la page qu'il espérait.

« Iris, aimée des Vents, nièce de Nadoraï le couard, vit sa famille tomber sous les coups sans merci de l'Empire Palmécien. La retraite précipitée ordonnée par son père fit s'abattre sur eux la colère incommensurable des Grands Esprits. La peste décima la contrée, les champs se délitèrent sans main pour les semer, comme le décrit la Grandeur et déchéance des Balacruf, de Barolien le bâtisseur à Nadoraï le couard.

« Iris partit avec ses très fidèles guerriers dans un pèlerinage désespéré pour apaiser les Esprits. Nul besoin de s'étendre ici sur son très célèbre périple, que le moine Seth rapporte merveilleusement bien dans son Voyages bénis à travers le monde. Il suffit simplement de mentionner qu'elle revint illuminée par la Grâce d'Origin qui lui offrit son épée sacrée pour combattre les usurpateurs. Elle multiplia les victoires sans pareil sur les forces de l'Empire et fut couronnée Reine, aimée des vents, à la splendeur ineffable auréolée de sa gloire. Elle régna avec son consort pendant trente années de paix glorieuse avant d'abdiquer en faveur de leur fils, Vylor, à qui l'ont doit les mausolées de brique dans la Montagne Sacrée. »

Kratos passa une main fatiguée sur ses yeux et retint un soupir. Il avait oublié à quel point les historiens aimaient se citer mutuellement, sans penser que les ouvrages en question pouvaient disparaître. C'était la première fois qu'il entendait parler du livre de ce Seth. Et il n'avait même pas le nom des guerriers qui avaient accompagnés la reine : il aurait pu chercher s'ils n'avaient pas laissé quelque récit de première main.

Il traduisit rapidement le récit à l'attention d'Anna, recopia avec attention les deux titres mentionnés dans le paragraphe et referma le livre. Avec un soupir, il alluma une lanterne et se déplaça jusqu'aux ouvrages en langue des anges, espérant déchiffrer un titre qui aurait pu l'aider.

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J'ai passé le premier jour hors des archives à profiter du soleil et du vent sur ma peau en explorant Asgard. Une partie des gens me reconnaissaient comme « cette jeune assistante » et me souriaient cordialement, sans partager la chaleur que manifestaient le maire. Je préférais que cela reste ainsi : je n'avais nulle envie de subir ces conversations maladroites entre deux étrangers, et je ne voulais pas multiplier les mensonges.

J'ai fini par voir une certaine effervescence en bas des escaliers qui montaient vers l'autel – le bruit de multiples conversations, des rires et des exclamations, et quelques notes qui flottaient au dessus de l'animation.

« Mademoiselle Martell ! »

J'ai reconnu le faux nom que j'avais donné à l'aubergiste et me suis retournée. Beth, la femme de ménage de l'hôtel où nous restions me faisaient de grands signes, entourée de trois enfants qui lui ressemblaient modérément. En quelques mouvements, je l'ai rejointe.

« Monsieur Rickon vous a laissé un jour de congé pour le festival, je suppose ? »

J'ai hoché la tête sans vraiment savoir de quoi il en retournait. Je me souvenais qu'on avait mentionné une fête, mais je n'avais pas retenu la date ni le pourquoi et le comment. Beth m'a fait un grand sourire.

« Je suis là avec mes neveux, Dany, Selma et Joff, a-t-elle expliqué en les désignant. Leurs parents veulent profiter de la fête entre eux – au moins au début. »

Après les présentations et la bise d'usage, Beth m'a proposé de rester avec elle, supposant que je ne connaissait pas grand monde dans le rassemblement. J'ai hésité, mais l'ambiance festive m'attirait, et, du coin de l'œil je pouvais voir un groupe de musiciens en train de s'accorder, et j'ai soudain retrouvé les instruments des fêtes traditionnelles de Luin – les bracelets de grelot autour des chevilles, les immenses cornes de brumes, les flûtiaux et les clarinettes à côté des tambours et des tambourins. J'ai ignoré la pointe de mélancolie pour me souvenir des rondes et des farandoles qui animaient ces soirées et j'ai souri sans arrière pensée à Beth.

« Avec plaisir ! »

La fanfare était prête – une corne de brume s'est faite entendre, dans une longue vibration qui résonnait jusque dans mes os. Le bruit de la foule a décru peu à peu. J'ai senti un frisson d'excitation dans ma poitrine. La nièce de Beth s'est accroché à ma main en me faisant un grand sourire que je lui ai rendu. Et soudain les clarinettes ont commencé une farandole joyeuse, Beth m'a saisi la main, j'ai serré plus fermement la nièce dont j'avais déjà oublié le nom dans l'autre et nous avons rejoint la longue chaîne qui se formait et qui courait autour des musiciens.

J'ai fermé les yeux et je me suis laissée entraînée. La danse avait un parfum d'enfance, personne ne savait qui j'étais, et le bandage qui cachait mon exsphère était suffisamment serré...


A/N : Pour ceux qui se posent des questions sur le type de musique que je décris, cherchez le groupe "Tarabastal Saboï" qui est à l'origine de mon inspiration. C'est de la musique médiévale traditionnelle du côté occitan, et voir ce groupe en direct ? Du plaisir. Du pur plaisir.

Bref, j'espère ne pas vous faire trop attendre pour la suite, mais je bloque un peu (beaucoup) sur le futur, du coup...

Merci à Aliénor et à Marina pour leur reviews, à Tetelle pour la relecture et le soutien, et à la prochaine !