Chapitre 21

Toutankhamon ne fut pas un roi guerrier : On ne lui connaît qu'une seule campagne contre les Nubiens et les Asiatiques. Ces scènes sont représentées sur un coffre de la chambre du trésor.

Je ne pris pas le temps de mettre au propre les résultats de notre entretien avec Kevin parce que je tenais à aller au village interroger le révérend. Et je comptais mener cette tâche à bien avant le déjeuner. Lorsque je fis part de mon intention à Emerson, il ne voulut pas me laisser partir seule. D'après lui, nous venions juste de récupérer Sennia, et il n'avait pas l'intention de me quitter du regard jusqu'à la résolution de cette affaire. J'appréciais le sentiment qui animait cette décision, aussi je ne fis pas de commentaire.

Malheureusement, Emerson m'informa aussi qu'il envisageait de retourner à Carrington Hall afin de confronter Violet – et sir William si celui-ci était de retour. Je sus le dissuader de cette manœuvre prématurée. Á mon avis, nous devions attendre ce que Lanks pouvait nous apprendre sur les plans de nos ennemis avant d'agir. Après tout, ils n'avaient pas attaqué Sennia, elle était partie avec eux de son plein gré. De plus, je désirais savoir exactement ce qui avait été dit à la jeune fille.

J'avais eu le pressentiment que la journée allait être chargée. Ce fut le cas

Après avoir prévenu Ramsès de notre absence, Emerson et moi partîmes ensemble pour le village. Je vis avec un peu d'étonnement que la nature avait reverdi ces derniers jours, le printemps étant en plein essor depuis que le froid cédait. Le trajet ne dura guère. Le bourg était un endroit calme et agréable, qui comportait de nombreux petits cottages à colombages et toits en petites tuiles plates typiques du Kent, nichés dans la verdure de leurs jardins qui seraient bientôt fleuris de lilas et de rhododendrons, avec des façades aux glycines exubérantes. Nous passâmes devant la toute petite poste située dans la rue principale. Au bout de celle-ci se trouvaient encore deux traditionnels séchoirs à houblon, et l'un avait été aménagé de façon originale en habitation.

En marchant, je répondis à la gentillesse des villageois qui nous saluaient. Nous nous dirigeâmes tout droit vers la maison du révérend Jones, mais son épouse nous indiqua qu'il était à l'église. Elle était non loin de là, à droite du vieux cimetière aux tombes bien alignées, comme les respectueux témoins du passé. Près de la porte d'entrée, un orme centenaire avait de hautes branches qui frôlaient le toit moussu. Á l'intérieur, l'air un peu stagnant et poussiéreux sentait l'encaustique et la cire des chandelles. Le révérend était un homme âgé à l'aspect fragile que nous connaissions depuis des années. Il nous accueillit avec affabilité et je lui exposais le motif de notre visite, expliquant que nous désirions juste retrouver cette femme sans préciser les motifs de notre demande, ni bien entendu en expliquer les causes.

Le Rd Jones se souvenait de cette dame âgée qu'il avait aperçue plusieurs fois ces temps derniers. Elle arrivait en voiture de Carrington Hall, nous dit-il, et il avait supposé, vu son allure, que c'était la domestique de l'un des invités de sir Carrington. Selon lui, elle avait une soixantaine d'années. Ce ne pouvait donc être Violet. Une de ses servantes alors ? Il semblait que cette femme ne soit pas déguisée, mais je ne pouvais entièrement compter sur le sens de l'observation du révérend – qui portait des lunettes et avait souvent la tête dans les nuages.

— Avez-vous revu cette femme récemment ? Demanda Emerson.

Le Rd Jones répondit que non, et nous le remerciâmes sans insister. L'unique rôle de cette mystérieuse inconnue avait été de faire remettre le livre à Sennia, utilisant pour ce faire l'intermédiaire de Charla ou d'Evvie. Elle n'avait pas eu de raison de s'attarder une fois son forfait accompli.

Avant de quitter l'église, nous allâmes cependant regarder l'autel votif devant lequel quelques cierges brûlaient toujours mais l'endroit ne nous offrit aucun indice ni information. Je trouvais extrêmement déplaisant que nos déplacements aient été surveillés.

— Je trouve extrêmement déplaisant que nos déplacements aient été surveillés, Emerson, dis-je.

— Je vous ai proposé de retourner confronter les Portmanteau à Carrington Hall, répondit-il alors que nous revenions vers Amarna Je n'exclus toujours pas cette option, d'ailleurs.

— Voyons, Emerson, ni Violet ni aucun de ses domestiques n'y seront plus, bien entendu, dis-je. Et les Carrington n'ont rien à voir avec l'enlèvement de Sennia. J'espère en savoir davantage après avoir parlé à cette petite. Je regrette qu'elle ait refusé de me voir ce matin.

— Surtout ne la faites pas pleurer, Peabody.

Je n'eus pas le temps de faire part aux autres des résultats de notre visite avant le déjeuner. Et la présence de Kevin nous interdisait d'évoquer à table tout sujet brûlant. J'en fus contrariée, et je savais qu'Emerson n'allait pas supporter longtemps cette contrainte. Á nouveau, j'étais heureuse que Sennia ne soit pas descendue manger avec nous.

Lorsque Kevin s'enquit d'elle, je pus lui répondre calmement qu'elle avait récemment été opérée de l'appendicite et se reposait encore. D'une certaine façon, je ne mentais pas.

Manuscrit H

Au cours de la nuit, Nefret avait à nouveau été secouée par un cauchemar du même genre que le premier : Un énorme monstre blanchâtre tapi dans les profondeurs de la Montagne sacrée et qui cherchait à tuer la Grande Prêtresse.

Ramsès n'avait pas eu l'occasion d'en parler à sa mère le matin-même. Il l'avait vue très affairée : D'abord à interroger le journaliste, ensuite à partir au village poussée par une nouvelle impulsion. Vu que leurs ennemis les espionnaient certainement, il était rassuré de savoir son père auprès d'elle. Á moins que les Portmanteau n'aient déjà quitté Carrington Hall en constatant que Sennia s'était échappée ? Oui, c'était possible. Et Ramsès espérait que Tom Lanks pourrait rapidement leur donner des nouvelles. Mais l'homme cherchait aussi à démanteler le trafic des fausses antiquités, et il ne ferait sans doute rien pour risquer sa couverture.

En ce qui concernait Nefret, Ramsès savait pertinemment quel conseil lui donnerait sa mère : De ne pas s'appesantir sur le sujet. Mais c'est déjà ce qu'il avait fait la première fois, et le cauchemar avait persisté. Était-il juste de laisser Nefret ne rien savoir de son passé ni de son ascendance ? Peut-être était-ce le bon moment pour elle de faire la paix avec son enfance… Il lui semblait qu'il n'avait pas pris certains paramètres suffisamment en compte.

Sennia elle-aussi cherchait des réponses et Ramsès souffrait de savoir sa petite sœur adoptive malheureuse. Il regrettait aussi sa première colère quand il avait compris qu'elle avait volontairement quitté la maison la nuit de son enlèvement. Il trouvait que Sennia devenait plus proche de Nefret ces derniers temps. Partager – même inconsciemment – le même souci avait sans doute créé un nouveau lien entre elles. Tout en éprouvant de l'affection l'une pour l'autre, elles n'avaient jamais eu de véritable connivence. Il esquissa un sourire en pensant à la passion que Sennia avait autrefois éprouvé pour lui, et à son effondrement en apprenant son mariage avec Nefret.

Ses pensées revinrent à sa femme. Pouvait-il être celui qui lui apprendrait la vérité ? Se demanda-t-il. Il craignait que cette révélation soit inutilement blessante dans la mesure où la personnalité de Nefret s'était déjà construite sans cela. En fait, il ne savait pas trop. Il ne souhaitait en aucun cas déstabiliser son épouse. Il ne se rappelait que trop la terreur qui l'avait saisi à l'idée de la perdre à la naissance de Lily. Une chaude émotion l'étreignit à l'évocation de la petite fille. Le bébé était un enchantement, sa petite fée si belle et si étrange. Qui ne souriait qu'à lui, et encore uniquement lorsqu'il était seul avec elle.

Ramsès s'interrogea soudain sur le rapport de chacun à la vérité. Pouvait-on et devait-on tout dire ? Grave question philosophique, en fait. Lui-même n'apprécierait pas qu'on lui cache ce genre de choses. Pourtant, avec les meilleures intentions du monde, sa mère avait tendance à infantiliser Nefret aussi bien que Sennia… mais il concevait aussi qu'elle puisse être d'un autre avis. Bien entendu, les deux cas étaient différents. Contrairement à la jeune Égyptienne, Nefret connaissait ses origines, mais elle croyait sa mère morte alors qu'elle était bébé. D'un certain côté, c'était la vérité puisque Mrs Forth avait perdu l'esprit, et de ce fait toute conscience de son être. De plus, tout en ne recevant pas l'éducation classique d'une jeune fille anglaise – grâces en soient rendues aux idées de sa mère à ce sujet – Nefret possédait une ascendance aristocratique et une fortune qui lui avaient permis de compenser sa différence sans trop de difficultés.

Sennia d'un autre côté…

Ramsès était heureux que l'achat du Château de Vandergelt à Louxor ait permis de finaliser le projet de sa femme concernant la Fondation qu'elle avait créée. En plus d'ouvrir un avenir professionnel à leurs amis Égyptiens – Selin, Daoud, et les autres – ce serait une excellente façon pour Nefret de se changer les idées. Désormais, sa santé étant rétablie, elle semblait prête à de nouvelles aventures personnelles et professionnelles. Sans doute pourraient-ils commencer à envisager leur installation au Caire pour la saison prochaine… Mais que feraient alors ses parents ? Retourneraient-ils eux-aussi en Égypte ? Et s'ils quittaient Louxor pour échapper à la tombe de Toutankhamon, où iraient-ils ? La sédentarité leur avait parfaitement convenu ces dernières années, et il semblait incongru qu'ils doivent ainsi y renoncer.

Ramsès soupira, et décida de ne pas perdre son temps à s'inquiéter de ses parents, qui n'en feraient comme de coutume qu'à leur tête. Puis sa pensée revint à Sennia… que sa mère devait affronter juste après le déjeuner. La rencontre risquait d'être animée.

Étant enfant, Sennia avait eu le même tempérament emporté qu'Amélia à qui elle ressemblait tant. Nefret avait même un jour comparé la petite fille à une « mini-tante Amélia » alors que sa mère et elle s'affrontaient pour une raison quelconque. C'était au début de la guerre, juste avant qu'ils ne partent en Égypte pour cette si difficile saison où il avait dû traquer un traître parmi les siens. Mais il secoua la tête : Il ne voulait pas penser à Percy. Il revit plutôt Sennia et sa mère, dressées l'une en face de l'autre. Un spectacle certes inoubliable. En grandissant, Sennia était devenue plus introvertie, et il n'arrivait pas à imaginer ce que donnerait la rencontre à venir.

Mais sans cesse, il revenait à Nefret. Son épouse. Qui était une mère attentive et aimante. Comment accepterait-elle d'apprendre que sa propre mère était devenue une folle monstrueuse qui avait voulu la tuer ? Et que c'était elle qui provoquait ses récents cauchemars ? Après tout, Nefret était médecin et une telle information aurait de quoi l'inquiéter. En apprenant la vérité, elle ne pourrait qu'être perturbée par ces questions d'hérédité, de transmission génétique et/ou être rongée par la culpabilité alors même qu'elle n'y pouvait rien. Il savait que Nefret avait une nature à souffrir profondément. Il se souvint combien elle s'était reproché la perte de leur premier enfant jadis. Elle en portait encore la blessure.

C'était également vrai pour Sennia. Après tout, la mère de la jeune fille, la pauvre Rashida, avait été une prostituée même si cela n'enlevait rien à son statut de victime. Voilà qui serait difficile à accepter bien que Sennia ait été élevée dans le respect de son ascendance égyptienne chez les Emerson. De même, il valait mieux qu'elle accepte une part d'ombre sur son géniteur – sans plus le croire un héros, mais sans non plus le connaître pour le personnage infâme qu'il avait été. Voilà encore une hérédité qui avait de quoi susciter la plus grande détresse, surtout si Sennia apprenait le mal que Percy avait tenté de faire à ceux qu'elle aimait tant : ses parents, David, Nefret et lui-même. Un tel conflit d'affections n'apporterait rien à la jeune fille.

La seule idée réconfortante était que les caractères de la famille Emerson, tant biologique qu'adoptée, étaient bien trempés et solidaires. Après tout, ils étaient tous pour le moins atypiques. Et en cas de souci, le soutien des autres devenait inconditionnel.

En ce qui concernait Nefret, Ramsès se remémora soudain une discussion qu'il avait eue avec elle peu après l'opération de Sennia : « Je souhaite vraiment que Sennia n'apprenne jamais la vraie nature de son géniteur, avait-elle dit d'une voix ardente. Il vaut mieux que l'enfant reste dans l'ignorance plutôt que d'affronter le fardeau une telle vérité. Mère est d'accord avec moi. Elle a même parut soulagée que je le lui dise. C'est curieux, non ? Peut-être doute-t-elle parfois de la sagesse de ses décisions autocratiques ? »

Non, sa mère ne doutait pas de ses décisions. Mais elle avait dû considérer que Nefret lui donnait ainsi son aval, sans même le savoir. Et c'était le cas au fond. Ramsès résolut d'attendre de voir si les cauchemars continuaient. Une partie de lui pensait toujours que son épouse avait le droit de savoir la vérité, contrairement à sa mère qui chercherait à la protéger du pire sur le plan psychologique dans l'optique du : « Ce que l'on ne dit pas ne peut pas nuire ».

Sans doute valait-il mieux laisser le passé enterré.

Roman de la momie maudite

La jeune fille avait été sauvée. Blême et languissante, elle se tenait sur la jetée déserte et regardait la mer obscure qui avait emporté ses illusions et ses rêves. Le dur réveil de la réalité avait la cruauté…

Myrdhin savait qu'Esméralda était fatiguée, il avait entendu sa mère dire que la jeune fille ne voulait voir personne. Il s'était pourtant glissé dans sa chambre le matin même et avait été soulagé de la voir calmement endormie. Le Grand Chat de Ré, entré avec lui, sauta d'un bond souple sur la couverture et s'enroula aux pieds d'Esméralda. Myrdhin sourit. Elle serait heureuse de voir le félin à son réveil. Il quitta la pièce sans bruit.

Il jeta un coup d'œil dans la chambre de sa sœur et la vit penchée à la fenêtre, occupée à jeter du pain aux nombreuses pies qui jacassaient depuis les branches de l'arbre le plus proche. Ashara avait parfois une remarquable constance. Mais elle n'arriverait jamais à apprivoiser ces oiseaux.

Morrigan n'était pas là, et devait être auprès de sa mère. Bien que le retour d'Esméralda ait grandement soulagé sa culpabilité, elle était devenue plus renfermée ces derniers temps. Ses frères et sœur lui manquaient sans doute.

Heket et Triphis s'agitaient sur le tapis au centre de la chambre, courant après leur queue, mordillant un gland qui dépassait d'un fauteuil bas, puis se jetant l'une sur l'autre pour une attaque simulée. Un chaton n'arrêtait jamais de jouer, pensa-t-il. Cairn se fatiguait plus vite.

Tiens au fait, où était-il ?

Partant à la recherche de son petit compagnon, Myrdhin tomba dans le couloir sur Peter et Daisy qui semblaient se disputer. Il s'arrêta, indécis, se demandant s'il pourrait en profiter pour sortir dans le jardin sans escorte. Il ne comptait pas s'éloigner, juste vérifier que Cairn n'avait pas besoin de son aide. En principe Peter devait l'accompagner partout. Sa présence n'était pas réellement gênante, mais c'était le principe de la chose : Á sept ans, il avait dépassé l'âge d'avoir une nounou, même s'il s'agissait d'un garçon de vingt ans, blond et rose, et toujours de bonne humeur. Selon Ashara, Daisy était amoureuse de lui. En y pensant, Myrdhin étudia la petite bonne et la trouva jolie et fraîche avec ses longs cheveux bruns et frisés, ses yeux très bleus, et son visage rond à la peau translucide. Elle devait venir du Pays de Galles avec de telles couleurs.

Myrdhin avait entendu dire que la sœur de Bertie Vandergelt, Anna, vivait au Pays de Galles. Et que son mari était vétérinaire. Voilà un homme qui devait s'y connaître en animaux, et savait sans doute comment faire obéir un petit terrier écossais. Lui pas encore.

Peter et Daisy lui barraient la sortie en restant ainsi plantés au beau milieu du couloir. Il les examina d'un œil calme. Lorsque son scarabée avait disparu de sa chambre – de sous son oreiller – Myrdhin s'était demandé si l'un des deux domestiques avait pu le lui prendre… Mais dans ce cas, il ne comprenait pas l'intérêt de le jeter ensuite dans la roseraie, juste sous ses fenêtres. Á moins que l'un d'eux n'ait voulu le regarder à la lumière et l'ait par mégarde laissé tomber ? C'était possible, et l'agression de Robbie avait ensuite empêché l'indiscret de rapporter l'objet à sa place.

Myrdhin songea soudain au dessin qu'il avait fait des deux scarabées. Il ne l'avait montré qu'à Sennia pour l'instant, et il décida de demander son avis à son oncle David. C'était un remarquable peintre qui pourrait lui donner d'utiles conseils.

Mais d'abord, il devait retrouver Cairn.

Le plus discrètement possible, il contourna les deux jeunes gens et tenta de s'esquiver sans bruit dans l'escalier.

— Où étais-tu la nuit passée ? Demandait Daisy d'une voix un peu tremblante.

— Cela ne te regarde pas, ma fille, répondit le garçon. Oh, maître Davy John, vous désirez sortir ? Je vais vous accompagner.

Myrdhin soupira. Mais comprit parfaitement que Peter était plus que désireux de ne pas s'attarder auprès d'une Daisy dont les yeux brillaient un peu trop.

Je trouvai Nefret occupée à installer des fleurs dans un vase bleu dans la salle à manger avant le déjeuner. Nous étions un peu en avance toutes les deux. Et seules dans la pièce.

— Lorsque je vous ai vue ce matin, vous ne m'aviez pas dit que vous aviez enlevé le plâtre de Kevin, ma chérie, dis-je.

— J'avais passé une mauvaise nuit, Mère, et vous m'avez trouvée avant même que je n'aie bu ma première tasse de thé. J'avoue que ce que vous m'avez ensuite appris sur les enfants m'a ôté cet épisode de l'esprit.

— Je suis étonnée qu'une fracture se soit réduite aussi vite, voyez-vous. Kevin n'est certainement pas resté six semaines à Mansay Castel.

— Une fracture ? S'étonna Nefret. Mais il n'avait pas la jambe cassée, Mère, ce n'était qu'une sévère foulure.

— Seigneur, mais je ne crois pas qu'il le savait, dis-je étonnée. Pourquoi l'avoir trompé ainsi ? Quel intérêt ses ravisseurs pouvaient-ils avoir ?

— Ils ont pu le plâtrer pour l'empêcher de s'enfuir.

— Je suis surprise que le médecin ait accepté d'être ainsi complice. C'est un vieux monsieur bien connu au village.

— Certaines foulures méritent d'être plâtrées, Mère, mais elles le restent moins longtemps qu'une fracture, bien entendu.

— Avez-vous prévenu Kevin ?

— Non, je n'en ai pas eu l'occasion. J'ignorais qu'il pensait avoir la jambe cassée.

— C'est très curieux, dis-je.

Je m'interrompis parce que les autres arrivaient. Kevin était parmi eux, l'air nettement plus fringant que le matin. S'il ne souffrait que d'une foulure, peut-être pourrait-il bientôt rentrer à Londres ? Pensai-je. Et j'eus aussitôt un peu honte de mon manque d'hospitalité.

— Alors, chère Madame, dit le journaliste à peine assis en s'adressant à Nefret, que pensez-vous de la récente découverte de votre confrère allemand au sujet de l'électroencéphalogramme ?

— Ciel, quel terme barbare ! S'écria Lia en ouvrant de grands yeux. De quoi s'agit-il ?

— Le docteur Hans Berger est un physiologiste, Lia, répondit Nefret, c'est-à-dire qu'il étudie le rôle et le fonctionnement des organismes vivants et de leurs composants. Cela fait maintenant quatre ans qu'il cherche à enregistrer l'activité cérébrale de ses patients…

— J'espère qu'il les choisit avec attention, grommela Emerson en étudiant son verre de vin d'un air sombre. L'activité cérébrale de la plupart des gens est très voisine de zéro.

— Cela me parait très barbare, dis-je en fronçant les sourcils.

— Cela se mesure par des électrodes placées sur le cuir chevelu, expliqua Nefret d'une voix animée. (Elle agita les mains d'une façon charmante.) Ensuite, l'activité électrique du cerveau est représentée sous la forme d'un tracé appelé électroencéphalogramme. C'est tout à fait comparable à l'électrocardiogramme qui permet d'étudier le fonctionnement du cœur.

— Est-ce sans danger pour l'homme ?

— Et quels sont les intérêts d'une telle technique ?

— En principe, c'est un examen indolore et non-invasif qui donnera d'importants renseignements en neurologie, ou encore dans la recherche des neurosciences cognitives, répondit Nefret. Mais tout ceci n'est encore qu'expérimental et il faudra des années, sinon des décennies, pour que ce soit applicable à l'homme.

— Il n'y a pas que cet Allemand qui travaille là-dessus, insista Kevin. Un de nos médecins britanniques le fait aussi. J'ai oublié son nom…

— C'est l'électro-physiologiste Edgar Douglas Adrian, dit Nefret, et il s'intéresse lui-aussi aux fonctions neuronales.

— Les découvertes de la médecine proviennent des sources les plus insoupçonnées, intervint David. Je lisais en France récemment qu'un vétérinaire a découvert une nouvelle sorte de vaccin, mais je ne me souviens plus très bien de quoi il s'agissait.

— Oh, je sais, s'exclama Nefret. C'est un biologiste qui a démontré qu'en ajoutant une petite quantité de formol à la toxine diphtérique, cela se transformait à la chaleur en un dérivé inoffensif qui conservait son pouvoir vaccinant. C'est magnifique non ? C'est déjà applicable aux animaux contre le tétanos et la diphtérie mais les travaux continuent afin d'obtenir un vaccin applicable à l'homme.

— Savez-vous ce qu'est un hélicoptère ? Demanda Lia.

Il était si était rare qu'elle intervienne ainsi que nous la regardâmes tous avec de grands yeux.

— C'est une sorte d'avion à décollage vertical, annonça-t-elle un peu gênée de l'attention qu'elle recevait. Ils viennent d'effectuer le premier vol en en circuit fermé en France.

— Á peine un kilomètre, annonça Kevin en secouant la tête. Ce n'est pas encore demain la veille que leur engin effectuera des vols stationnaires ou des atterrissages de précision. (NdA : Il faudra attendre 1936.)

— Vous semblez tous les deux avoir apprécié votre voyage en France, dis-je aimablement à David et Lia.

— Un pays en pleine folie, grommela Emerson.

— Vous pensez à leurs « années folles », n'est-ce pas, professeur ? Dit David. Il est vrai que l'esprit est à la liberté. Tante Amelia, vous avez été l'une des pionnières de l'émancipation féminine mais désormais toute femme connaît l'ivresse de conduire, ou possède la liberté de se couper les cheveux, de se maquiller ou de fumer en public.

— C'est ridicule, s'exclama Emerson. Et que croient-ils donc avoir inventé, ces satanés mangeurs de grenouilles ? En réalité, la civilisation pharaonique avait déjà posé les premières législations au sujet de la femme, dont les plus importantes étaient celles du mariage basé sur le respect mutuel entre époux. Chez eux au moins, une femme avait droit à son héritage, et en cas de divorce injustifié, au tiers des biens de son époux

— C'est plus qu'elle n'en obtiendrait aujourd'hui, admit le journaliste, en hochant la tête.

— La femme de l'Égypte antique avait une situation privilégiée aussi bien dans la vie religieuse que profane, continua Emerson en s'échauffant. C'est d'ailleurs l'un des nombreux points de l'importance historique de l'Égypte concernant le système des valeurs et des messages humanitaires qui a englobé tous les aspects de vie et a formé, au fil de sept millénaires, les racines même de notre société moderne.

— Et parmi ces valeurs importantes, dis-je fermement, figure bien entendu la reconnaissance de l'importance du rôle de la femme dans la société.

— Absolument, Peabody, vous prêchez un convaincu. Voyez donc le principe de la création et de la cosmogonie chez les Égyptiens : La religion des pharaons prévoyait une égalité complète, et il existe une déesse aux côtés de chacun de leur dieu.

— Après tout, une reine est même devenue pharaon, dis-je parce que j'adorais cette anecdote. (Je me tournai vers Kevin :) Je veux parler d'Hatchepsout qui a construit son temple à Deir El-Bahari.

Et j'eus une pensée émue pour ce lieu cher à mon cœur où se déroulaient de plus mes rencontres oniriques avec Abdullah.

— C'est la plus connue mais ce n'est pas la seule, continua Emerson. Citons aussi Hétep-Hérès 1ère, la mère de Khéops, ou la reine Khentkaous Ière, l'une des filles de Mykérinos, qui occupa une place importante à la charnière des IVème et Vème dynasties. Ou dans un autre rôle d'influence, la reine Tiyi, la mère d'Amenhotep IV qui devint ensuite Akhenaton.

— C'était donc la grand-mère de Toutankhamon, remarqua Kevin songeur.

— Il y a encore Cléopâtre dont l'histoire avec Jules César et Marc Antoine est bien connue de tous.

— Peuh, dit Emerson qui n'apprécie nullement les dynasties tardives.

— Il y avait même une femme qui a porté dans l'Antiquité le titre de "grand médecin", s'exclama Nefret en riant. Qui était-ce Ramsès ?

— Tu as le choix entre Peseshet et Merit Ptah, Nefret, répondit-il amusé.

— Oui, dit Emerson en souriant avec affection à sa bru, les femmes avaient droit à l'éducation et la possibilité de choisir la spécialisation scientifique qu'elles voulaient.

— Il existe de nombreux papyrus et proverbes consacrés aux femmes, dit Ramsès. (Il regarda son épouse et cita :) "Il est sage d'aimer ta partenaire de vie et d'en prendre soin car ainsi elle prendra aussi grand soin de ta maison".

— "Prends bien soin de ta compagne car elle est un don des dieux qui ont exaucé tes prières et te l'ont octroyée. Révérer un bienfait satisfait les dieux", enchaîna David en regardant Lia d'un œil tendre.

— "Elle est la mère de tes enfants, si tu en prends soin, elle fera de même avec eux. Elle est comme une consigne entre tes mains et dans ton cœur, tu en es responsable devant le dieu puisque tu as juré dans son sanctuaire d'être pour elle un frère, un père et un partenaire de vie", dit Emerson en me faisant un clin d'œil.

Nous éclatâmes tous de rire. Et le repas se poursuivit un moment dans un silence confortable. Mais Kevin n'y résista pas longtemps et demanda à brûle-pourpoint :

— Au sujet de tous ces morts qui se sont accumulés après la découverte de cette tombe prétendument maudite, que pensez-vous de l'hypothèse d'un mal dormant ?

— On cherche des infos, O'Connell ?

— D'après ce que j'ai pu apprendre, dis-je d'un ton posé, les poisons à effet rapide comme le venin de cobra, le cyanure – même obtenu par des bandelettes imprégnées d'huile d'amande douce – les bougies à l'arsenic ou le blé toxique sont…

— … de parfaites foutaises, coupa Emerson.

— Exactement, continuai-je calmement tandis que Kevin riait, son rire gai et débonnaire entraînant celui des autres. Par contre, il n'est pas impossible qu'il y ait eu des champignons pathogènes dans une tombe close pendant des millénaires, surtout à proximité de la momie. Je n'ai pas encore éliminé cette dernière hypothèse.

— Nous allons prendre le café au salon, dit Emerson en me jetant un regard sombre.

— J'ai fini par obtenir mon journal au téléphone, Mrs E., dit Kevin en se levant avec un peu de raideur. Ils envoient une voiture qui viendra me chercher dans l'après-midi. Je vais donc enfin vous libérer de ma présence mais je ne saurais jamais assez vous remercier de votre hospitalité et de vos bons soins.

— Bon vent, grommela Emerson mais suffisamment bas pour que Kevin puisse faire semblant de ne pas avoir entendu.

— Il faudra que je vous dise un mot avant que vous ne partiez, Mr O'Connell, intervint Nefret avec tact, tout en le suivant au salon.

Peu après le repas, je montais enfin voir Sennia.

J'avais le cœur un peu serré à l'idée de cette confrontation. Je me souvins de ma dernière entrevue avec elle, un dimanche après-midi, il y avait quelques semaines de cela. Elle avait fait montre d'un certain ressentiment devant mes questions alors, et m'avait accueillie avec un air fermé.

Ce ne fut pas le cas cette fois-ci. Elle répondit à mon coup à la porte d'une voix ferme et, en pénétrant dans la pièce, je la trouvai assise devant son élégant bureau, près de la fenêtre. Un rayon de soleil pâle tombait sur elle. Dans le halo doré, je vis que ses yeux gris acier étaient sereins et son menton fièrement levé.

Bien, il semblait évident qu'elle n'avait pas l'intention de s'excuser.

— Je voudrais vous parler, Sennia, dis-je.

— Bien entendu, tante Amelia, répondit-elle en se levant poliment. (Elle m'indiqua de la main un confortable fauteuil près d'elle.) Installez-vous, je vous en prie.

— Vous écriviez ? Demandai-je en voyant qu'une feuille de papier couverte de sa fine écriture restait posée sur le bureau.

— Je faisais juste un récapitulatif de mes pensées, dit-elle.

— Oh.

Je ne sus quoi dire d'autre. Soudain, la situation me parut quelque peu critique, parce que je risquais de faire des dégâts irrémédiables si je ne conduisais pas cette entrevue avec prudence. Je n'étais pas habituée à ménager mes paroles, mais pour Sennia je pouvais tenter cet effort.

— Voulez-vous commencer par me raconter ce qui vous est arrivé, Sennia ? Dis-je après une courte réflexion que la jeune fille n'interrompit pas. Ou souhaitez-vous plutôt que je vous explique ma propre position ?

— Je préfèrerais d'abord vous entendre, tante Amelia, dit-elle. Je veux connaître les circonstances de ma naissance. J'en ai besoin.

— Très bien. Il me sera facile de m'exprimer puisque j'ai beaucoup repensé ces derniers temps à ce qui vous a amenée chez nous, mon enfant. Il y a quatorze ans, lorsque Ramsès a découvert votre existence, votre mère était encore très jeune – elle s'appelait Rashida, comme vous le savez. Elle était manipulée par son – hum – oncle qui… Voyez-vous, ils étaient très pauvres et ce vieillard a cru pouvoir faire chanter Ramsès.

— Parce que je lui ressemblais ?

— Parce que vous me ressembliez, corrigeai-je. Nous avions une certaine réputation au Caire, aussi l'oncle en question savait que Ramsès serait ému de votre existence. Il a eu raison, bien entendu. Ramsès vous a ramenée tout droit à la maison, et il a dû vous revendiquer comme sienne – parce qu'affirmer sa paternité était la seule façon pour lui d'avoir un droit officiel sur vous au niveau du droit égyptien. Mais il nous a expliqué la vérité, et nous lui avons fait confiance.

— Sauf Nefret, murmura Sennia en baissant soudainement les yeux.

— Oh, vous savez cela, dis-je un peu tristement. Ne la jugez pas trop durement. Nefret était très jeune, et elle a cru un moment aux mensonges susurrés par Geoffrey Godwin, un sinistre personnage qui souhaitait l'épouser. Mais elle est rapidement revenue de son erreur. Elle n'a jamais rien eu contre vous, mon enfant, mais elle souffert de penser que Ramsès ait pu – disons, aimer une autre femme. L'amour est une émotion puissante qui peut parfois bouleverser tout bon sens.

— Et mon véritable père ? Il ne voulait pas de moi, n'est-ce pas ?

— Sennia…

— J'aimerais entendre la vérité, tante Amelia.