Chapitre 2 : Premiers pas.

Trois mois après la capitulation de Nedon, renommée Nusium au cours de l'hiver par les nouveaux dirigeants impériaux, ces derniers avaient établis leurs plans de batailles au cours du dernier mois. Le plan était le suivant : une force d'éclaireurs, des cavaliers mercenaires accompagnés de faux marchands servant d'espions se dirigerait au nord-ouest de la province pour reconnaître le terrain du territoire voisin, le « royaume de Daleah », une cible autrement plus organisée et difficile que le territoire des Douces collines méridionales, et une partie des autres légions qui avait poursuivit la conquête des autres villes ferrait route vers Nusium pour préparer l'invasion. Dans le même temps, alors que le reste des légions poursuivrait la conquête des villes encore libre de l'est, une centurie d'auxiliaires accompagnée d'une centurie d'archers serait envoyée au nord de Nusium, dans la grande forêt que les locaux appelait « Verteselve ». D'après eux, cette forêt abritait depuis des temps immémoriaux des créatures magiques, dont un peuple de grands êtres magiques aux oreilles pointues, les « elfes » comme il les appelaient. Les objectifs de l'Empire étant la stabilité dans le Nord et la vengeance du peuple impérial contre les créateurs du Fléau, donc les créatures magiques, Verteselve présentait un nouvel intérêt pour les troupes.

Les deux troupes étaient respectivement dirigées, pour les auxiliaires par le centurion Cocus Bulla, et par le centurion Alanus Viator pour les archers. Deux officiers qui s'étaient illustrés lors du « piège de Camor » qui avait vu l'anéantissement de toutes les forces de l'ancienne Nedon. Ils devraient reconnaître le terrain au nord de la ville, en pénétrant sous les frondaisons de la forêt qui paraissait sinistre. Une équipe de trois Sentinelles arrivés au début du printemps les accompagnait également.

Les deux cents hommes pénétrèrent une semaine après la formation de leur « troupe de repérage » dans la forêt. La progression s'avéra assez difficile : le terrain était accidenté, les arbres omniprésents, tordus et au bois sombre, gênaient également l'avancée des légionnaires alors que les chemins étaient rares... tout au plus de petits sentiers. Le temps était également humide et le sol boueux, ce qui était assez gênant pour des hommes en sandales, qui devaient avancer en file indienne, les auxiliaires sur les flancs ainsi qu'à l'avant et à l'arrière alors que les archers se tenaient au centre. Quelques hommes escortaient les Sentinelles accompagnant la troupe ainsi qu'un petit train de mules qui transportaient les réserves de nourriture de la troupe et les équipements qui permettrait de monter le camp.

Le premier jour de la progression, lente et laborieuse, se déroula sans encombre. Même si les officiers n'en étaient pas satisfaits : ils avaient progressé quatre fois plus lentement qu'en temps normal, et la flore elle même semblait être contre eux. Des racines s'étaient déplacées, apparaissant mystérieusement devant les légionnaires pour les faire trébucher, des ronces avaient fais de même, des chemins à peine dégager à coup de haches et de faucilles s'étaient remplis de ronces aux épines acérées...

Au centre de la colonne, les deux centurions discutaient avec le chef du trio des sentinelles, un petit homme courtaud au ventre proéminent nommé Diniarchus Belenus. Les deux militaires étaient assez inquiets de la progression trop lente de la troupe.

- Cet endroit est trop étrange, commença le centurion Bulla. Ces plantes qui bougent, ce temps...

- Et même l'air est plus lourd, reprit le centurion Viator. Les hommes ont du mal a respirer, ou a avancer, et même les mules rechignent a progresser. D'ailleurs, l'une d'elle s'est cassé une patte à cause d'une racine hier soir, on a dût l'abattre.

- Je vous comprends, centurions, leur répondit la sentinelle Belenus, je vous comprends. Cet endroit est très chargé en magie... et pas une bonne magie, en plus.

- C'est a dire, Belenus ? Que voulez-vous insinuer en disant que ce n'est pas une « bonne » magie ? demanda le centurion Viator.

- Eh bien... je ne sais pas comment vous l'expliquer... mais c'est comme si tous ces arbres étaient possédés. Comme si... la forêt elle même vivait... Et il y a d'autres signes : ce matin plusieurs hommes ont été voir mes acolytes. Tous ont fais des cauchemars... enfin, plus précisément : ils ont tous fait un cauchemar... le même : ils ont vu de petites créatures poilues les attaquer et les dépecer dans leur sommeil. Où alors ils se sont vus percés de flèches... ou écrabouillés... bref : ils se sont tous vus morts, et vous comprendrez que ça ne les rassure guère.

- Et vous pensez que ces cauchemars ont un rapport avec la magie ? reprit le centurion Bulla.

- Je le crois, oui... même si je ne comprends pas exactement comment. La seule chose qui soit certaine, centurion, c'est que cette forêt est imprégnée de magie... et qu'elle a des occupants qui n'apprécient guère notre présence.

- Bah, qu'importe, reprit le centurion Bulla. Si ces « elfes », comme les nordistes les appellent, tentaient quelque chose nous en viendrions rapidement à bout...

Alors que le centurion parlait, un cri retentit devant eux. Les deux officiers, accompagné de Belenus, s'y rendirent rapidement. La troupe s'était arrêtée, alors qu'ils poursuivaient leur chemin depuis l'aube dans un étroit couloir dégagé par les hommes de l'avant dans la végétation dense. Écartant les soldats qui se tenaient devant eux, les deux officiers et le membre des Sentinelles purent enfin voir la source du cri qu'ils avaient entendu ainsi que la cause de l'arrêt des hommes : devant les hommes qui se tenaient à la tête de la colonne, une dizaine d'auxiliaires maniant des haches et faucilles, quelque chose pendait depuis l'entrelacs de branches qui créait une sorte de « toit » a ce couloir taillé dans la forêt. Ce quelque chose ressemblait, vu de loin, à une sorte de sac accroché à différentes branches... c'est lorsqu'on s'en approchait qu'on pouvait voir que ce n'était pas un sac, mais un humain. Ou du moins ça avait été un humain. Là, ce n'était plus qu'un tas de viande dépouillé de sa chair et tordu, pendant aux lianes qui tombaient depuis le « plafond » forestier et qui s'enfonçaient en lui. Néanmoins, l'origine de cette macabre décoration ne faisait guère de doute : malgré l'absence de peau, le cadavre portait encore sur lui la tunique verte et les protections de cuir, dont un casque qui avait l'air enfoncé profondément dans son crâne, d'un archer.

Le cadavre était d'ailleurs encore frais : des gouttelettes de sang en tombait encore, tâchant les buissons sauvages qui se trouvait juste sous lui. Lorsque les trois chefs de la colonne arrivèrent, les auxiliaires s'étaient reculés, effrayés. Les deux centurions et la Sentinelle purent donc observés à leur aise le cadavre.

- Bon sang, commença Belenus en plaçant une main gantée devant sa bouche, c'est dégoûtant. Comment cet homme a-t-il pût se retrouver là ?

- En tout cas pas à cause de bêtes sauvages, poursuivit le centurion Bulla. Il a été proprement écorché, par un couteau... mais on lui a laissé ses vêtements.

- Et ses yeux, dit le centurion Viator en désignant les deux yeux exorbités du cadavre.

D'ailleurs, ce dernier affichait encore une expression, assez difficilement déchiffrable de par la disparition de sa peau mais tout de même reconnaissable : la terreur. De plus la chair a vif visible du cadavre portait encore des traces de blessures, comme s'il avait été percé de flèches avant d'être écorché.

- Vous pensez que ce sont les elfes dont parlent les locaux qui auraient fais ça ? dit le centurion Viator en s'approchant pour mieux observer le cadavre.

- Je ne pense pas centurion, répondit Belenus. D'après ce qu'on nous a dit, ces créatures utilisent des armes effilées... là, on dirait que ce sont des crocs, ou des griffes, qui ont servit a l'écorcher.

- Vous êtres surs de vous, Belenus ? demanda le centurion Bulla, visiblement mal à l'aise. Quel animal ferrait-ça ? Il lui a retiré toute sa peau, et lui a remis ses vêtements ensuite avant de le mettre ici, bien en vue... je ne suis pas un expert, mais on ne dirait pas le comportement d'un animal...

- En tout cas, Cocus, reprit Viator, ce qui a tué ce type était malin... nous devrions doubler le nombre de sentinelles, et resserrer la sécurité lorsque nous camperons cette nuit. Et si jamais un autre de nos hommes disparaissait, il suffira de...

Alors que le centurion parlait, il fût interrompu par un concert de cris venant de l'arrière de la colonne. Se dévisageant quelques secondes, les deux militaires se dirigèrent immédiatement dans la direction d'où venaient ces bruits, laissant la Sentinelle en plan à la pointe de la colonne.

À l'arrière, un certain chaos régnait : des flèches, petites comme des traits d'arbalètes et avec des pointes de pierre et de silex ou d'os, jaillissaient des fourrés et de la dense végétation qui avait refermé le chemin taillé par les légionnaires. Quelques auxiliaires avaient été touchés dans le dos, entre les omoplates où aux jambes, avant de se retourner pour former un carré tout en redressant leurs boucliers ovales. Les archers présents, du moins ceux qui n'avaient pas été touchés, s'alignèrent tant bien que mal derrière leurs camarades auxiliaires pour décocher leurs traits. Tout autour d'eux, la forêt résonnait de cris, ressemblant a des cris de rongeurs... mais de rongeurs énormes, vu la puissance de ces cris et bruits.

Lorsque les deux centurions arrivèrent enfin là où la bataille faisait rage, les légionnaires encore en vie s'étant rassemblés pour défendre l'arrière de la colonne, le chaos régnait. Les légionnaires, retranchés derrière leurs boucliers, ne bougeaient pas alors que les archers tiraient par-dessus leurs têtes et que les blessés, laissés a l'abandon pour les plus gravement touchés, gémissaient de douleur. Les petites flèches primitives pleuvaient encore depuis les fourrés, même si des cris plus aigus que ceux qui résonnaient déjà se faisaient parfois entendre lorsqu'une des flèches des impériaux disparaissait dans la végétation, prouvant que malgré tous les archers réussissaient a toucher leurs assaillants.

Les deux centurions arrivés, Bulla se tourna vers un de ses décurions avant de dire, en sanglant son bouclier qu'il avait récupéré sur les mules transportant l'armement et les munitions :

- Décurion Lydus Naso, rassemble tes gars et ceux du décurion Flavius ! On va lancer un assaut sur ces archers !

Pendant ce temps, le centurion Viator, qui s'était armé lui aussi, accompagnait les tirs de ses hommes tout en donnant ses ordres a deux de ses propres décurions :

- Sabinus, prend Lentullus avec toi et concentrez vos tirs sur les flancs ! Ne tirez plus tout droit, c'est par là que Bulla et ses hommes vont passez.

Même s'ils étaient intimidés, les soldats obéirent avec discipline et bientôt, une quinzaine d'hommes formaient une tortue de fortune se dirigeant vers les fourrés. Ils allaient enfin voir à quoi ressemblaient leurs assaillants... et cela ne les rassura guère.

C'étaient d'étranges petites créatures, haute comme un enfant, recouverte de poils et maniant un arc rudimentaire. De plus, on ne voyait pas leurs visages, tous portaient, accompagné d'une étrange toison de fourrure, un masque... un crâne de rongeur.

La troupe avait bien progressé, les petites créatures se révélant beaucoup moins dangereuse une fois arrivé au contact qu'à distance. Mais alors que le centurion Bulla se faisait la réflexion qu'il était temps de battre en retraite, l'ennemi paraissant paniqué et fuyant, se faufilant dans l'épaisse végétation, d'étranges bruits, comme le brame de plusieurs cerfs accompagnés des grognements et nasillements d'encore plus de sangliers. C'est alors que jaillirent des fourrés, invisibles pour le reste de la colonne car la végétation était beaucoup plus épaisse autour des hommes du centurion, d'autres créatures. Trois d'entre elles faisaient à peine la taille d'un homme adulte, ils étaient maigres, alors que les pieds des « Rats » se terminaient par des pattes griffues les leurs se terminaient par des sabots fourchus, ils étaient tordus et dissimulaient leurs visages sous d'imposants crânes de cerfs aux bois aussi grands qu'étranges, tout en s'appuyant chacun sur un bâton tordu et orné à sa pointe d'un crâne humain décoré de plumes et de symboles tracés avec du sang...

En plus des trois « Cerfs », huit autres créatures arrivaient... et elles semblaient beaucoup plus dangereuses que les Rats : chacune faisait plus de deux mètres de haut, portait un énorme marteau dont la tête était faite de pierre, et ils dissimulaient leurs visages sous un énorme crâne de sangliers aux longues défenses...

Aussitôt que les nouveaux venus firent leur apparition, les auxiliaires commencèrent a hésiter. Lorsque les Cerfs commencèrent a agiter leurs bâtons, produisant d'étranges traînées de lumières bleues sombres, réanimant petit à petit les cadavres des Rats qui entouraient les impériaux, ces derniers commencèrent a reculer alors que les Rats ramenés a la vie se repliaient avec leurs frères... et quand les « Sangliers » s'avancèrent, grognant férocement et levant leurs marteaux, la retraite disciplinée se changea en une fuite qui l'était beaucoup moins. De leur côté, les autres Rats qui arrosaient l'arrière de la colonne avaient cessés leurs tirs... pour cribler les hommes menés par Bulla, sans aucune considération pour les quelques flèches qui se plantaient dans la peau épaisse des colosses au crâne de sanglier, bien que cela ne semblait guère leur faire du mal.

Du côté des archers de Viator, le « calme » était inquiétant. Les tirs de flèches venant de la végétation avaient cessés, mais ils avaient été remplacés par des bruits autrement plus inquiétants : des grognements gutturaux... puis des hurlements qui se firent plus forts lorsque Cocus Bulla jaillit des fourrés, totalement paniqué, et suivit par ses hommes alors que d'énormes monstres humanoïdes portant un crâne de sanglier pour recouvrir toute leur tête faisaient leur apparition. Le centurion n'avait que neuf de ses quinze auxiliaires avec lui, et les tâches et autres matières sanglantes qui ornaient la tête de pierre des grands marteaux de guerre des Sangliers ne laissaient guère de doute sur le sort des six légionnaires manquant.

Les archers du centurion Viator, tout aussi effrayés que leurs confrères auxiliaires, reculèrent lentement tout en décochant quelques volées de flèches, mais ces dernières ne semblaient pas avoir beaucoup d'effet. Rapidement, la panique gagna le reste de la colonne lorsque les hommes se retournèrent, les un après les autres, et virent les monstres qui leur fonçaient dessus... plusieurs hommes, en plus de quatre autres auxiliaires ayant suivis le centurion Bulla, dont les deux décurions qui l'avaient accompagné, n'eurent pas le temps de se défendre : avec des gestes aussi puissants que brutaux les Sangliers enfoncèrent les crânes ou brisèrent les membres de tous ceux qui se trouvaient à porter de leurs marteaux... il y eut même deux archers malchanceux qui, tentant de tirer sur une des bêtes, se firent massacrés par ses défenses avant d'être piétinés violemment par ses sabots.

Et à l'avant, où Belenus avait été rejoint par ses deux acolytes Sentinelles, les choses ne s'arrangèrent pas non plus. Les hommes avaient recommencé leur avancée, pressés par leurs camarades de l'arrière, tentant de se frayer un chemin dans la dense végétation grâce a leurs faux et leurs outils... mais, apprenant ce qui se déroulait à l'arrière, plusieurs hommes abandonnèrent simplement leurs armes et boucliers pour s'enfoncer dans la végétation alors que derrière eux, les mules qui servaient au transport du matériel braillaient de terreur...

Belenus, qui s'était retourné auparavant pour demander aux soldats ce qui se passait, avait pris ses jambes a son cou en voyant les « Sangliers » qui avançaient, piétinant les corps et les blessés, alors que derrière eux d'autres « Cerfs » et « Rats », de plus en plus nombreux pour ces derniers, suivaient les monstres armés de marteaux, faisant pleuvoir une pluie de flèches sur les humains qui n'étaient pas assez rapide pour les éviter. Belenus était encore plus effrayé que les hommes autour de lui, tout comme ses acolytes : il pouvait parfaitement sentir la magie qui émanait de ces étranges créatures... notamment de ceux qui portaient des crânes de cerfs. Une magie corrompue, aussi sombre que celle qu'il ressentait depuis son entrée dans Verteselve.

Finalement, après une longue course où d'autres hommes chutèrent, sous les flèches des Rats ou en trébuchant contre des racines et des cailloux, la troupe arriva enfin dans un espace dégagé, mais les pertes étaient lourdes : ils étaient deux cents environ a avoir quitté Nusium, ils n'étaient plus que quatre-vingt en échappant aux monstres qui les avaient attaqués, et ce au prix de la perte de tout leur matériel ainsi que de toutes leurs rations restées dans les fontes des mules du train de ravitaillement. Les officiers survivants, ainsi que les trois sentinelles qui avaient survécus car ils se tenaient à la pointe de la colonne lorsque l'attaque avait commencé, se rassemblèrent pour délibérer... enfin... ils se rassemblèrent. Mais avant qu'un seul d'entre eux ait pût prononcer un mot, le sol trembla et une nouvelle menace jaillit de la forêt : d'énormes créatures, encore plus grandes que les Sangliers, à la peau bleutée, se jetèrent sur les humains. Ils étaient recouverts de tatouages noirs et aux formes étranges, et portaient des os qui leur perçaient le nez en guise d'ornement. C'étaient les « Trolls » dont les impériaux avaient aussi entendus parler... et contre lesquels ils furent encore moins efficace.

Les trolls étaient nombreux, une bonne douzaine... et ils avaient faims : à peine aplatissaient-ils un des humains d'un coup de poing, ou en leur sautant dessus pour les écraser sous leur énorme panse, ils s'emparaient aussitôt du cadavre pour en manger un morceau.

Finalement, après une autre fuite, il ne resta plus que quinze hommes, dont les trois sentinelles. Les centurions étaient morts tous les deux : Bulla avait fini par chuter avant d'être piétiné par d'autres fuyards, puis de se faire lui même piétiné par les Sangliers. Viator, qui avait survécu parce qu'il avait défait son armure et abandonné ses armes, avait été attrapé par un Troll qui avait enfourné la partie supérieure de son corps dans sa gueule avant d'y planter ses dents. Les Sentinelles avaient du abandonner tout leur équipement : leurs détecteurs et la plus grande partie de leurs uniformes gisaient quelque part dans la boue, piétinés par leurs poursuivants...

Et c'est là qu'un troupeau de licornes croisa la route des survivants.

Autrefois, les licornes de Verteselve étaient des créatures magnifiques, dont la robe d'un blanc immaculé reflétaient leur affinité pour la magie de la lumière. C'étaient des créatures douces et paisibles, protégeant la forêt et leurs amis Elfes qui l'habitait... ce n'était plus le cas depuis la corruption d'Obéron Vertebrume, l'ancien Héros elfique. Et depuis le Grand Cataclysme, une magie corrompue venant de l'est et des ruines de la Tour noire s'était abattue sur Verteselve, renforçant les créatures maudites du « Crâne », enfants des cauchemars d'Obéron, et corrompant un peu plus encore les licornes qui étaient déjà devenues des bêtes sanguinaires et belliqueuses. Si certaines avaient échappés au plus fort de cette corruption en migrant plus à l'ouest et en sortant de la forêt, d'autres, comme celles croisées par les impériaux, n'avaient pas eut cette chance : leurs robes noircissaient progressivement, devenant noir à mesure que le temps passait... et leur agressivité n'avait été que plus stimulée, tout comme leur appétit et leur nouveau régime.

C'est donc avec férocité, comme des fauves affamés, que le troupeau se jeta sur les humains, plusieurs des Licornes arrachant déjà des morceaux de viande sanglants pour s'en repaître... cette fois, il n'y aucun survivants.


À Nusium, on n'apprit jamais exactement ce qui était arrivé à l'expédition... c'est pourquoi, un mois après son entrée dans la forêt, on envoya une troupe pour les retrouver.

La troupe, une petite décurie de légionnaires professionnels portant la tunique bleue, parvint a entrer dans la forêt... et découvrit les carcasses des légionnaires morts contre les « Crânes ». Plusieurs d'entre eux, avant d'être pendus aux branches des arbres, avaient été désossés et des autels primitifs avaient été construits avec leurs os.

La décurie envoyée pour retrouver l'expédition perdue se fit également décimée par les créatures de la forêt... mais un légionnaire parvint a s'échapper et a regagner Nusium pour faire part de leurs découvertes. Les Grands Légats qui dirigeaient la guerre décidèrent donc de ne pas risquer d'autres troupes dans la forêts, mais ils décidèrent d'établir des camps fortifiés à son orée afin de surveiller les activités des créatures de la forêt.

Dans le même temps, mais juste après la destruction de la première expédition impériale dans la forêt, d'autres responsables discutaient de l'avenir, à Verteselve...


La nuit suivant le massacre des humains, les Elfes de Verteselve s'étaient réunis en conseil pour décider de ce qu'ils devaient faire. Le conseil était présidé par le « seigneur » Areglir, un très vieil elfe, le plus vieux de tout Verteselve : il était déjà adulte du temps où la forêt était menacée à l'est par l'Overlord et ses armées de Larbins, il était ensuite plus âgé lorsqu'un mage venant d'un royaume plus au nord de la forêt avait décidé de réunir une compagnie de héros pour affronter cet Overlord, et lorsque ce mage humain avait également recruté le prince Obéron, qui venait de perdre son père. Il avait aussi assisté au retour de son prince, à sa corruption et également à la guerre contre les Nains. Il avait survécu a plusieurs années d'emprisonnement dans la capitale des Collines Dorées, extrayant avec peine de l'or de l'une des mines aurifères qui parsemaient le territoire nain, et il avait pût s'enfuir grâce a la confusion semée par un autre Overlord, le successeur de celui que son prince avait vaincu.

Aujourd'hui, doyen des elfes encore vivants à Verteselve, il présidait donc un conseil comprenant un représentant pour chacune des cités elfiques. Donc, en plus de lui même, il y avait cinq autres elfes, âgés mais moins vieux que lui. Ils s'étaient réunis dans l'ancien cœur du Temple de la Déesse-mère, là où autrefois s'élevaient une magnifique statue de la déesse, statue qui avait été volée par les Nains, puis par les pillards ruboriens, avant que l'Overlord ne refuse de la rendre aux Elfes. Le vieil Areglir se tenait justement là où aurait dût, en temps normal, se trouver la statue. Il dominait ainsi facilement l'assemblée, qui comptait en plus des cinq représentants d'autres Elfes civils.

- Mes frères, commença Areglir, l'heure est grave. Comme vous le savez, un cataclysme a eut lieu à l'est, dans le repaire du Fléau... nous ne savons pas ce qui s'y est passé, mais la terre est ravagée. Une magie puissante a été libérée et a tout détruit, elle a également corrompu la faune et la flore locale, et transformé en monstres les humains d'Abondance.

Il s'interrompit un court instant, observant les réactions de ses pairs. Ils n'en avaient guère, mais ce n'était pas étonnant : tous savaient déjà cela.

- Comme vous le savez, poursuivit Areglir, les Halfelins ont migré tous comme les humains d'Abondance... mais là magie corrompue qui a détruit leurs terres n'a pas cessé. Elle s'est répandue dans notre forêt et a touché les bêtes du Crâne, ainsi que les Licornes et les Trolls. Désormais, il semble que les licornes de la forêt soient encore plus corrompues qu'autrefois. Quand aux Trolls, leur... fertilité s'est également accrue, d'où l'augmentation de leur activité. Sans compter les créatures du Crâne, voila déjà deux menaces très dangereuses pour nous... trop, même. C'est pour cela que je vous ai réunis ici, mes frères Elfes : nous devons décider de ce que nous allons faire. Resterons-nous dans notre forêt, qui n'est plus celle que nous avons tous connus et qui commence a nous nuire ? Où essayerons-nous de trouver un autre territoire, ailleurs ?

Les représentants des cités elfes s'entre regardèrent avant que l'un d'entre eux, un elfe brun du nom de Celador, parla le premier :

- Areglir, vous êtes sérieux ? Vous nous suggérez de quitter Verteselve ? Cette forêt nous a vu naître, nous ne connaissons rien en dehors de ses frondaisons... comment pourrions-nous survivre en dehors de la forêt ?

- Il n'a pas tord, Celador, reprit un autre Elfe blond nommé Elror. La forêt est tout ce que nous connaissons, certes... mais elle n'est plus un refuge, nous ne pouvons que le constater : les Trolls sylvains se multiplient, sans compter que des trolls venus du domaine des Halfelins se sont joints a eux. Les Licornes sont devenues des fauves enragées, même si certaines, qui vivent à la frontière occidentale de Verteselve, ne sont pas irrécupérables. Et le Crâne ne fait que se renforcer. La perte de nos femmes, nos mères et nos sœurs, a compromis toutes nos chances de renouveler la grandeur de Verteselve... il vaut mieux prendre ce que nous pouvons et quitter la forêt.

- Mais pour allez où Elror ? demanda un autre elfe, un natif d'Othron qui se nommait Erod. Nous sommes cernés par les humains, sauf au nord-ouest où se situent les montagnes de ces maudits Nains... où pourrions-nous allez ?

- Eh bien, reprit Areglir, j'ai justement un plan a proposé... ce plan ne sera pas facile, et bien des Elfes y perdront sans doute la vie... mais il a des chances de marcher.

- Et quel est ce plan, Areglir ? demanda Celegol, un autre natif de la capitale.

- C'est un plan très simple, Celegol. Nous allons abandonner la forêt et nous diriger vers l'ouest, vers le royaume de « Daleah », comme ses humains le nomme. C'est un état féodal, et plusieurs de ses nobles accepterons de nous laisser franchir leurs terres en échange de quelques babioles. Ensuite, il suffira de remonter au nord-ouest pour arriver au désert de Ruboria, et nous n'aurons qu'a faire de même avec les nomades.

- Donc, vous vouliez que nous partions... vers l'inconnu ? reprit Erod. Si nous ne perdons pas à cause des nomades, ou que les humains ne nous trahissent pas en Daleah, que trouverons-nous ? Vous savez, comme nous tous, que personne n'a jamais été aussi loin à l'ouest...

- Je le sais bien, Erod... mais cette solution me paraît plus enviable que le fait de rester dans la forêt et de mourir, soit contre le Crâne, soit contre les Trolls. De plus, les terres de l'ouest ne nous sont pas totalement inconnues : plusieurs marchands ont franchi le désert de Ruboria, et j'ai pût, autrefois, me procurer certains journaux écrits par ces humains. Donc, je sais qu'il existe des royaumes à l'ouest... Certes, ils sont moins avancés que les royaumes humains que nous connaissons, mais c'est ce qui les rend plus attrayant : s'ils sont moins avancés que ceux que nous connaissons, ces « royaumes » ne seront que plus facile a soumettre. Ce que je propose donc est une opportunité pour tout notre peuple : quittons Verteselve, dominons l'ouest... et vengeons nous ensuite de ceux qui nous ont ainsi accablés !

Le vieil elfe se tût, laissant le silence s'installer. Il observait les réactions des autres elfes devant lui, voyant deux camps se dessiner : d'un côté il y avait Celegol et le dénommé Erod, deux fanatiques de la « jeune » branche des elfes de Verteselve, qui avaient rejetés les enseignements de la déesse-mère et se complaisaient dans un désir de vengeance meurtrier. Et de l'autre, il y avait des elfes plus âgés, comme Elror et Celador, qui semblaient favorable au plan.

Finalement, après plusieurs délibérations, les Elfes votèrent : sur les représentants des cinq cités de la forêt, trois approuvèrent le plan d'Areglir. Au total, cela représentait les quatre sixièmes de la population elfique.

Dans les mois qui suivirent, les Elfes se mirent en marche, emmenant tous ce qu'ils pouvaient pour leur « exode » vers l'occident. Quand à ceux qui n'avaient pas acceptés de partir... l'activité des Trolls, ainsi que celle des créatures maudites du Crâne, ne leur permit pas de réfléchir a leur décision. Petit à petit, les derniers elfes furent éliminés, dévorés par les trolls où dépecés et désossés par les Crânes pour que leurs ossements servent à bâtir leurs autels impies. Malgré la présence des fantômes elfes, qui rôdaient encore dans les ruines de leur temple, il n'y eut bientôt plus aucune lumière dans la grande forêt, qui s'enfonça dans les ombres et la corruption...


À Nordberg, bien loin des préoccupations des elfes ou des impériaux, la vie suivait son cours. Même pour l'étrange enfant que Thori Braggison avait accepté d'accueillir dans son foyer, et qui faisait montre d'une étonnante précocité. Six mois seulement s'étaient passés depuis son adoption, et le petit être commençait déjà à marcher... avec difficulté, certes, mais c'était très rapide tout de même.

Le jeune enfant faisait d'ailleurs en ce moment ses premiers pas, dans la neige printanière de Nordberg, sous le regard attentif de sa mère adoptive. Dans la société nordbergienne, patriarcale, les femmes avaient rarement une place dans la vie active... surtout les femmes mariées. La plupart d'entre elles se chargeaient, en plus de l'entretien de leur foyer lorsque leurs conjoints étaient absents, de l'éducation des jeunes enfants. C'est pourquoi la mère du « petit démon » comme on avait déjà surnommé l'orphelin, Astvig Skiallidotr, surveillait les premiers pas que faisaient son « fils » dans la neige, juste devant leur foyer.

Le bébé, tout comme Kelda qu'Astvig tenait dans ses bras et qui avait l'air de vouloir rejoindre son « frère » tant elle se tortillait, était emmitouflé dans une tenue de fourrure assez épaisse et qui ne favorisait pas ses mouvements. Avec des bottes en peau, à sa taille, l'enfant parvenait néanmoins a marcher... quoique difficilement.

Pour un parent, les premiers pas de son enfant sont toujours un moment spécial... le fait que l'enfant ait été adopté ne changeait pas grand chose pour Astvig... le fait qu'elle ne sache pas non plus qu'il n'avait que six mois et pas un an, comme elle le pensait au vu de sa taille, aurait peut-être changé quelque chose. Mais en tous les cas, l'enfant marchait.

C'étaient ses premiers pas dans sa jeune vie... et nul ne savait encore où ces pas le mènerait dans le futur...