Elle le regrette déjà.

Enfin, non, impossible de prononcer un jugement aussi terrible, manquant en tout point de charité et à l'exacte opposée de son vœu précédent. Elle aurait dû se rappeler que Severus Rogue ne place jamais un avertissement sans raison. Néanmoins, en dépit des multiples remarques répétées jusqu'à pouvoir être entendues d'un sourd, Hermione n'aurait jamais envisagé que Drago Malefoy, à peine revenu de son séjour involontaire au pays des morts et gardant plus qu'un pied dans son lit à défaut d'une tombe, pourrait être si… Malefoy.

Les premiers jours n'ont rien laissé augurer, toute à sa joie, la jeune femme ne s'est pas rendue compte qu'un tuyau dans une bouche équivaut parfois à un arbre cachant la forêt. La respiration artificielle nécessaire le temps que les poumons se suffisent à eux-mêmes et le semi sommeil vaseux n'existaient en fait que pour l'attendrir. Conclusion idiote mais auquel Hermione parait de plus en plus adhérer. Que dire des misérables grimaces épuisant le patient ? Elle en étouffe un soupir. Veiller sur Malefoy la détourne si bien de ses propres tourments qu'elle ne veut pas croire sa source de dérivatifs tarie. Creuser plus profondément s'avère impératif.

Les écailles. Ce constat s'affiche aisé : ces dernières surpassent le cuir au niveau résistance. Un soulagement initial et une irritation neuve en considérant qu'il n'a fallu que dix jours, dix petits jours à Drago Malefoy pour gagner le titre de pire patient qu'ait eu à gérer Hermione Granger. Quant à insister sur le fait que celui-ci est également son premier, cela lui remonte de moins en moins le moral.

Ne réside qu'une dernière consolation : à son grand étonnement, son Altesse n'use pas d'une amabilité supérieure avec Blaise. L'écueil renouvelé à franchir contribuant à rapprocher les deux ex-ennemis. Rien de tel qu'une cause commune pour unir des forces disparates, même si celle-ci se limite à un soutien commun vis-à-vis du renoncement à l'euthanasie par oreiller. La patience de Blaise la surprend toutefois, on peut s'imaginer docteur en herpétologie, savoir combien une peau s'avère glissante, mais être déconcertée de voir tous les grognements, à défaut des paroles de Malefoy, rebondir sur celle de Zabini. Son esprit insatiable prend rapidement le relai et la pousse même à adresser la parole au garçon pour un motif autre que la taille d'un morceau de sparadrap. Peu habitué à enrober les situations et n'attachant de ce fait aucune attention à l'incongruité de la scène, Blaise lâche une remarque très simple.

« _ Il n'a rien contre nous, c'est contre lui qu'il est en colère. Il ne peut supporter son état. Un Malefoy ne peut souffrir d'être dépendant…. Hermione. ».

L'usage du prénom en guise de pas supplémentaire sur le long chemin nécessaire à la construction d'une amitié. La jeune femme en demeure coi. Surprise et idiote, tout d'abord, de son incapacité à expliquer le comportement de Malefoy en dépit, finalement, de son point commun avec sa propre maison. Gênée, ensuite, de sa paralysie subite alors que la politesse manifestée par son interlocuteur invite à une réponse. Elle finit par esquisser une phrase banale, marquant un peu trop le « Blaise » final. Un pacte qui ne dit pas encore son nom mais des mots qui commencent à s'inscrire sur un parchemin.

Y'a quelque chose qu'hier encore n'existait pas ? Au moins des plaies se refermant peu à peu. Sur le corps de Drago, certainement, mais aussi des liens fragiles qui sauraient se consolider. A vrai dire, il n'existe pas d'autres voies possibles. Le sage Dumbledore l'a entrevu : nul temps pour les querelles intestines lorsque le monde sombre. Et il a sombré. Il ne reste plus qu'à le reconstruire, au fil des petits progrès et des grosses déceptions des jours s'écoulant.

De toute manière, pour Drago, la moindre évolution ne peut que s'avérer décevante et particulièrement insatisfaisante étant donné qu'il se refuse à accepter son état. Passer de loque à loque améliorée ne change guère les choses. La colère n'offre qu'une pause temporaire à sa souffrance, à condition de la doser. N'a-t-il pas rouvert ses plaies en découvrant l'impossibilité de la guérison magique du fait des bons agissements de son paternel et de ses amis masqués ? Dès lors, bouger les bras forme sans doute un soulagement mais ne mérite en aucun cas l'enthousiasme stupide dont avait fait preuve la Gryffondor. Le pire, étant, en plus, l'expression similaire transparaissant sur le visage de Blaise. Une danse de la joie partagée aurait manqué de l'achever.

Ressasser l'évènement n'aide pas, se concentrer sur ce superbe miracle non plus. Il arrive à bouger les bras. Chouette. Il arrive à demeurer cinq minutes presque assis. Magnifique. Il a le plaisir de contempler les bandages de ses mains. Et de revoir malgré lui les extrémités bouffies qualifiées autrefois de doigts. La nausée ne le quitte plus à la seule évocation du champ de ruines observé lors des soins.

Tenir à nouveau une fourchette relèvera de l'exploit. Que dire d'une baguette ? En définitive, ne pas pouvoir contempler ses jambes débouche sur un soulagement. Bien qu'il ne souffre pas du tout de ce côté-là. En raclant vers le positif, le souvenir du retrait de l'horrible tuyau l'empêchant de parler le rassure un peu. A condition de se remémorer les malédictions formulées contre le respirateur et non les larmes lui ayant échappé lorsque Rogue l'avait retiré. Il avait cru étouffer. Non, il s'est étouffé, minable mort-né incapable de d'inspirer puis de retenir en lui assez d'air. Sa poitrine ne se soulevant pas suffisamment, ses halètements et son effroi. Et surtout, Drago refuse de se rappeler les yeux bruns d'Hermione plongés dans les siens de sa main posée sur sa poitrine et de sa voix cherchant à le calmer, l'obligeant à se concentrer sur sa propre respiration pour que par imitation ses poumons se souviennent qu'ils étaient capables de fonctionner. Ne pas s'en souvenir, effacer à jamais cet épisode humiliant, tout oublier, jusqu'à l'odeur des cheveux de la Gryffondor. Entretenir cette omission par la vengeance à venir et ne songer qu'à la lueur de peur qui casserait l'éclat métallique de celui l'ayant mis dans cet état. Retourner cette terrible ressemblance : son père serait le miroir de ses propres terreurs et lui-aussi souffrirait. Alors, avec sa mère, ils partiront très loin, dans un pays pas trop chaud non plus, et ils seraient heureux tous les deux, comme au temps béni de sa petite enfance, avant cette cérémonie qui l'avait fait renaître en l'héritier de la plus vieille dynastie de Sang-purs de toute l'Angleterre.

Son cœur asséché se nourrira de la loi du talion, il saura entretenir patiemment sa haine et guetter l'instant précis pour planter ses crochets. Son supplice, ses heures sans fin, tout au fond du cachot, livré à la merci de ceux l'ayant adoubé sous les yeux ravis de son Père alors qu'il espérait encore, il saura se le remémorer jusqu'à remplacer sa terreur par la fureur. Mauvaise engeance ? Bonne à écraser ? Verdict en vérité divin qu'il respecterait à la lettre. Il allait le tuer. Et le faire souffrir avant. Longtemps, à égalité de la trahison, mourir de la main de son propre sang si pur. Des années abandonnées au seul bon vouloir paternel, il lui avait tout donné et avait supporté la correction de ses faiblesses sans broncher. Il lui fallait être digne. Chacune de ses erreurs, même cette stupide idée de serrer la main du Balafré, Lucius Malefoy les avait récurées avec soin, les laissant goutter sur le beau pavage du manoir et frottant davantage si une larme osait naître au coin des yeux du garçonnet.

Une trahison à faire payer, si cela en est une, un père peut-il trahir son enfant ? Un abandon ? Drago esquisse une grimace qui ne reflète pas seulement sa douleur physique. Ne pas chercher à comprendre, s'endurcir encore. Bientôt la déchéance de Lucius. Bientôt, il se tiendrait devant lui une baguette à la main. Bientôt. Ses yeux descendent vers les deux bandages grotesques partant de ses poignets. Deux moignons de tissus trop proches de la réalité. Cela ne ressemble à rien. Le dégoût lui fait crisper ses muscles, l'arrière-goût métallique répond et la brûlure devient lancinante. A en couper le souffle, à moins que cela ne soit les sanglots contenus.

Même réduit à l'état de légume amélioré, un Malefoy ne pleure pas. Un Malefoy demeure maître de ses émotions. L'inverse est réservé aux faibles. Le retour automatique des préceptes cent fois ânonnés couronne le pathétisme de sa situation, remplaçant la peine par une rage telle que Drago profite de sa nouvelle mobilité pour soulever son bras droit et le rabattre de toutes ses forces sur le lit. Cette fois, les larmes qui perlent ne doivent rien à un quelconque chagrin alors qu'il se mord la lèvre pour étouffer maladroitement un cri.

Aussitôt un bruit de pas répond en écho et Drago se contente d'observer la porte, attendant la personne qui viendrait rajouter à l'un des tuyaux qui continuent de s'enfoncer dans son bras gauche l'invention moldue qu'il est en passe de préférer. Lui permettant d'errer encore un peu vers l'inconscience et de retarder la réalité. Sublime.