Chapitre 21

Roses are red

Entrouvrant la porte de sa maison, pour vérifier si l'inconnu qui venait de sonner n'avait rien d'un certain visiteur inopportun dont son mari fuyait la présence comme la peste, Yukiko poussa un soupir de soulagement devant le visage familier qui lui faisait face.

« Ran, comme c'est aimable à toi d'être venue nous rendre visite… »

La jeune fille se mit à sourire chaleureusement à la mère de son ami.

« Cela faisait longtemps, madame Kudo… Est-ce que je peux rentrer ? »

« Oh, mais bien sûr… »

S'écartant pour laisser passer son invitée, la baronne de la nuit tressaillit légèrement lorsque sa visiteuse se rapprocha d'elle.

« Qu'est ce qu'il y a, madame Kudo ? »

« Rien, c'est juste que pendant un moment, j'ai cru… Enfin bon, qui est ce qui nous vaut cette visite inattendue ? »

L'amie d'enfance de Shinichi se mit à sourire timidement.

« En fait… J'espérais que puisque vous étiez là… Eh bien votre fils serait là aussi… »

L'actrice se mit à soupirer… Ce n'était pas toujours facile de cacher la vérité à l'amie d'enfance de son fils… D'autant qu'il y avait maintenant une autre chose qu'elle devait encore ignorer pour le moment à propos du garçon dont elle était amoureuse.

« Désolé… Mon fils indigne n'est même pas venu rendre visite à ses pauvres parents… Heureusement pour nous que le petit Conan est plus attentionné envers ses parents éloignés que ne l'est Shinichi avec les siens… »

La déception qui avait recouvert le visage de la jeune fille s'estompa aussitôt pour laisser la place à une expression brusquement intéressée.

« Conan est dans cette maison avec vous ? »

« Mais enfin Ran, tu le savais déjà puisqu'il t'a prévenu hier soir au téléphone… »

Yukiko laissa la fin de sa phrase se perdre dans le silence. D'un seul coup la sensation étrange qu'elle avait commencé à ressentir face à son invitée s'accrut brusquement… Oui, sans être aussi douée que son mari et son fils, elle avait décelé quelque chose d'inhabituelle chez Ran, bien qu'elle se soit avérée incapable sur le moment de pouvoir expliquer elle-même ce qui clochait.

A présent, la cause du léger malaise devenait limpide. Ce n'était pas l'amie d'enfance de son fils qui lui faisait face avec un sourire amusée.

Mais la présence mystérieuse qui avait revêtue l'apparence de la lycéenne n'était pas totalement étrangère à l'actrice. Au contraire, elle était auréolée d'un étrange sentiment de familiarité, comme s'il s'agissait d'une personne dont elle avait jadis était assez proche…

A quel période de sa vie l'avait-elle fréquenté ? A quand remontait la dernière fois qu'elle avait ressenti ce curieux sentiment ?

Elle se souvenait ! C'était à l'époque où elle fréquentait encore son amie et collègue, Sharon Vinyard… Non, impossible, est ce que…

« Qui es-tu ? »

Pour toute réponse, l'inconnue s'empara de la main de son hôte et la porta délicatement à ses lèvres avant de l'embrasser.

Yukiko tressaillit mais s'abstint de pousser le moindre cri d'alarme pour prévenir les deux hommes de la maison… Un doigt posé doucement sur ses lèvres l'en avait dissuadé…

Se tournant vers la porte d'entrée, l'actrice frissonna devant celui qui venait d'en franchir le seuil… Cette expression sur son visage…. On aurait dit un démon qui venait de retrouver son damné…

« Vous ne voyez aucune objection à ce que nous rendions une petite visite à un de vos proches ? Nous sommes persuadés qu'il est ici, et nous ne partirons pas avant d'avoir eu une entrevue avec lui… »

La baronne de la nuit se mit à réfléchir à un moyen de sauver un être cher à son cœur du triste destin qui venait de frapper à sa porte, mais elle finit par renoncer en poussant un soupir de découragement. Autant en finir dès maintenant, malgré tout ses efforts, il ne pourrait pas fuir éternellement ses ennemis de toujours…

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Las de frapper à la porte de la chambre sans obtenir la moindre réponse, le détective se décida à pénétrer dans la pièce sans s'embarrasser plus longtemps des politesses d'usage.

Toussotant légèrement pour signaler sa présence à l'unique occupante de la chambre, il poussa un soupir en la voyant persister dans son mutisme et ne pas fournir l'effort de seulement daigner se tourner vers lui.

« Depuis avant-hier tu n'as pas quitté cette pièce ? Tu comptes y vivre en recluse le restant de ta vie ? »

« Pénétrer dans la chambre d'une femme sans qu'elle t'ait accordé sa permission… Si je m'attendais à ça de ta part, Kudo… »

Se rapprochant du lit où était installée la chimiste, Conan s'y installa avant de la forcer à tourner la tête vers lui.

« Tu ne pourras pas passer toute ta vie à éviter le regard des autres… »

« Cela m'arrangerait pourtant… Est-ce que tu crois que c'est agréable de voir ce que je leur aie fait subir se refléter dans leurs yeux quand ils les détournent de moi ? »

« Combien de fois faudra-t-il te répéter que ce n'était pas ta faute ? »

La scientifique renifla avec une expression irritée.

« C'est vrai… J'avais oublié que cette nuit là, je nettoyais l'arme de ton père et le coup est parti tout seul… Combien de fois d'ailleurs ? Sept ou huit ? Décidément je suis d'une maladresse… »

« Personne ne t'en veux pour ce qui s'est passé… Ni moi, ni mes parents… »

« Il y au moins une personne qui m'en veux pour cela… Celle qui est dans cette chambre avec toi… »

Aucune des deux occupants de la chambre n'essaya de briser le silence qu'avait fait naître les paroles glaciales de la chimiste. Silence qui se prolongea durant de longues minutes jusqu'à ce que le détective finisse par se jeter à l'eau.

« Est-ce que tu as songé à ce que tu allait faire quand ce sera enfin fini ? »

« Quand ce sera enfin fini ? De quoi est ce que tu parles ? »

Conan agita la main d'un geste vague.

« Quand l'organisation se sera enfin écroulée et que tu n'auras plus de raisons de te cacher… Qu'est ce que tu feras ? »

« Je n'ai jamais envisagé sérieusement que cela puisse arriver alors je n'ai jamais pris la peine de réfléchir à la question… »

« Mais essaye, juste une fois, de penser que cela puisse être possible… »

Haibara s'enfonça silencieusement dans une expression pensive.

« Je ne sais pas… j'ai toujours vécue parmi eux, alors je ne vois pas quel genre de vie pourrais me convenir le jour où il cesseront d'exister… »

« Il n'y a vraiment rien qui te tente ? Une chose dont tu aimerais faire ton métier ? »

La chimiste se mit à tourner les yeux vers la fenêtre entrouverte pour contempler le jardin ensoleillé.

« Peut-être… Je pourrais peut-être essayer de trouver des applications pratiques aux travaux de ma mère… D'autres applications que celles qu'y ont trouvé l'organisation… Ce serait ma façon de la délivrer de leur emprise… Peut-être aussi une façon de racheter mes fautes pour les avoir aidé à transformer son rêve en cauchemar… mais…»

Une lueur d'intérêt brilla dans les yeux du détective face aux révélations de la scientifique. Ainsi elle n'avait pas abandonné tout espoir de e délivrer de son passé et de reprendre une vie normale… De plus, elle lui donnait l'occasion d'en apprendre un peu plus sur leurs ennemis.

« D'autres applications que celles qu'y ont trouvé l'organisation ? A quel but ont-ils employé les découvertes de ta mère ?»

« Tu es aussi bien placé que moi pour le savoir… »

La compréhension frappa le détective avec autant de force que son amie d'enfance s'il avait réussi à la pousser à bout.

« Tu veux dire… L'apotoxine… »

Elle acquiesça.

« Il me semble que je t'avais déjà dit que ce n'avait pas été conçu pour être un poison à l'origine… »

« Tu ne m'en as pas dit beaucoup plus… A part que c'était une drogue destinée à ressusciter les morts… »

La chimiste soupira.

« Cela m'arrangerait que ce soit le cas mais en fait… Cette drogue était destinée à empêcher les gens de mourir, pas à les ramener du royaume de morts… Ce genre de chose n'est à la portée de personne, pas même de l'organisation… C'est dommage parce que si cela avait été le cas, j'aurais vraiment pu racheter mes fautes et vivre heureuse avec maman et Akemi… »

Conan prit doucement la main de la fillette dans la sienne.

« Tu ne peux pas ramener les morts mais… Tu l'as dit toi-même, tu peux t'arranger pour les rendre heureux en réalisant leurs rêves. Celui de ta mère comme celui d 'Akemi… »

« Oui mais… L'apotoxine peut apporter beaucoup de choses à l'humanité… On pourrait s'en servir pour trouver un remède définitif au cancer, rendre la vieillesse plus supportable… Il pourrait même être possible d'y avoir usage pour rendre leur liberté de mouvement aux paralytiques… »

Le scepticisme fit hausser les sourcils au détective, depuis quand cette incorrigible fataliste avait pu se mettre à devenir si optimiste ?

« C'est possible de faire tout cela, et même bien plus encore, Kudo… Tous les maux dont je t'ai parlé sont le résultat plus ou moins direct d'une dégénérescence progressive des cellules… Or cette toxine a été conçu pour limiter voir endiguer complètement le phénomène… »

« Alors pourquoi en ont-il fait un poison ? »

« On ne joue pas impunément à l'apprenti sorcier avec les lois de la nature… Les effets de cette toxine sur le développement des cellules sont indéniables, mais ils sont aussi extrêmement instables malgré toutes nos tentatives pour corriger ce défaut… Tu as pu le constater toi-même, même un poison conçu à partir de ce produit ne tue pas forcément sa victime alors si on en faisait un remède… En fait, toi et moi avons eu l'immense honneur de donner nos corps à la science au profit de la recherche d'une fontaine de jouvence… Ce n'est pas pour rien que je t'ai dit que tu étais un sujet d'étude très intéressant… Tu es la concrétisation du rêve que poursuit le syndicat depuis plus d'un demi-siècle…»

Toutes les pièces du puzzle qu'il essayait de résoudre depuis des mois commencèrent à se rassembler d'elle-même sous les yeux ébahis du détective.

« Alors si le syndicat existe… La cause de tous ses crimes… La raison pour laquelle toi et moi devons vivre caché en dissimulant la vérité à nos proches… »

« Eh oui, tout cela pour réaliser le rêve du scientifique fou qui se prend pour Prométhée… Un fou qui prend la terre entière pour son laboratoire et la totalité des êtres vivants qui y habitent pour un élevage inépuisable de cobaye… Tout cela pour ouvrir une boite de Pandore au fond de laquelle se cache l'espérance d'un illuminé… Et si quelqu'un s'avise de refuser de lui en donner la clé… »

Elle laissa la fin de sa phrase se perdre dans le silence tout en fixant le détective avec un sourire désabusée.

« Au point où j'en suis, je peux bien te le dire aussi… C'est pour cette raison que le Kid est aussi sur la liste noire du syndicat. Tu ferais bien de lui mettre la main dessus avant qu'ils ne le fassent, petit détective… Pour ce que j'en sais, il doit être aussi idiot que toi, il leur a déjà échappée à plusieurs reprises et il continue de les défier… Seul un idiot comme toi peux sauver la vie d'un idiot comme lui, alors dépêche-toi de le faire… »

La révélation inattendue sur son autre adversaire laissa le détective pantois… Les motivations d'une des rares personnes à avoir réussi à découvrir son secret lui devenaient de plus en plus impénétrables… Ainsi ils avaient tout deux le même ennemi… Était-ce pour cette raison que dès leur première rencontre, il n'avait pas ressentie la moindre hostilité à son égard ?

« Est-ce que tu as une idée de son identité réelle ? »

La chimiste eut un énième sourire narquois.

« Je pourrais te dire que c'est peut-être le cas mais ce serait me condamner à n'avoir plus aucun moment de tranquillité… Sincèrement, Kudo… Si nous avions découvert qui il était, tu ne croiserais plus sa route comme tu le fais… »

Indifférente à la déception de l'un des adversaires les plus acharnés du voleur, Haibara s'allongea doucement sur le lit pour fixer le plafond de la pièce d'un air mélancolique.

« Mais le rêve de ce fou c'était aussi celui de ma mère… Alors je suppose que je ne peux pas le réaliser… C'est ironique hein ? La seule manière de me repentir de ce que j'ai fait pour le syndicat est de continuer à travailler pour eux… Peut-être que je devrais cesser d'espérer en vain et cesser du même coup de vouloir offrir à ma mère et à ma sœur la réalisation de leurs rêves… Non, il vaux mieux pour tout le monde que je ne trouve pas la rédemption… »

Elle soupira devant la tristesse que ses paroles avaient fait naître chez le détective silencieux.

« C'est déprimant de voir à quel point le monde qui nous entoure est gris, hein ? Il n'y a pas le moindre moyen de dissocier le blanc du noir… L'apotoxine peut aussi bien être le remède que la cause de tous les maux de l'humanité… On ne peux pas séparer ce qui doit être attribué à ma mère de ce qui doit l'être à mon père dans la théorie qui a donné naissance à cette toxine… Celle sans qui ce poison ne t'aurait jamais fait rajeunir est aussi la seule personne qui peut te rendre les dix années qu'elle t'a volé… »

Haibara s'empara d'une rose qui reposait sur le vase de sa table de chevet.

« Même cette rose écarlate… Même ma couleur préférée appartient à ce monde gris… C'est la plus magnifique des fleurs mais pourtant c'est aussi celle dont les épines sont les plus acérés…»

Tout en murmurant ses mots la fillette pressa du doigt l'une des épines de la rose jusqu'à ce qu'un filet de sang s'écoule de sa main.

« Oui la couleur que j'aime entre toute est une part intégrante de la grisaille qui m'entoure… Ce sang qui coule dans mes veines c'est aussi bien celui des deux personnes que j'aimais le plus au monde que celui de l'assassin qui me les a arrachés… A quoi bon renier ce sang qui s'écoule sur mes doigts ? A quoi bon fuir l'organisation ? Où que je me cache, ils seront toujours là, pas très loin de moi… Nous en avons eu la preuve hier… »

Elle leva les yeux d'un air étonné lorsque le détective s'empara doucement de sa main ensanglantée pour la serrer doucement dans la sienne.

« Haibara, cesse d'être une enfant… »

La chimiste lui adressa un sourire sarcastique.

« Il faut que je fabrique cet antidote pour cela… »

Il secoua la tête.

« Ce n'est pas ça que je veux dire… Tôt ou tard, nous apprenons que le monde qui nous entoure est toujours plus compliqué qu'on se l'imaginait quand on était enfant… Moi aussi j'ai dû m'y résigner… Cela m'a pris du temps pour comprendre à quel point cela pouvait être douloureux d'être détective et que la satisfaction d'avoir triomphé d'un meurtrier n'est pas la seule chose qu'on peut récolter à la fin d'une affaire… Mais… Je n'ai pas renoncé à mon rêve de devenir le nouveau Sherlock Holmes… Je n'ai pu sauver ni Seiji ni ta sœur quand ils avaient besoin de moi… »

« Seiji ? »

Conan sourit tristement à la chimiste interloquée.

« Un criminel qui a préféré brûler le rêve de son père défunt dans les flammes du remords… Le rêve de son père de voir son fils devenir heureux malgré sa mort, celle de sa mère et celles de ses frères et sœurs… Il y a renoncé parce qu'il disait qu'il était trop tard à présent que ses mains étaient couvertes de sang… Cet idiot s'est suicidé juste après que je lui aie permis de connaître les souhaits de son père avant sa mort… Ne fais pas la même erreur que lui… Ne renonce ni au rêve de ta mère, ni à celui de ta sœur, ni au mien… Tu dois être heureuse, Ai… Trop de personne ont souffert et continuent de le faire pour que tu le sois… »

Le regard de la fillette oscilla entre son doigt couvert de sang et le détective sur la main duquel ce sang était en train de s'écouler.

« Kudo… Ce sang n'arrête pas de s'écouler… Est-ce que tu pourrais m'aider ? »

L'incompréhension de Conan arracha un sourire amusé à la chimiste.

« Qu'est ce que tu voudrait que je f… »

Elle le réduisit au silence en enfonçant brusquement son doigt entre ses lèvres entrouvertes.

« A ton avis, benêt ? Qu'est ce qu'on fait pour qu'une si petite plaie s'arrête de saigner ? »

Eisuke Hondo aurait certainement été heureux de voir que quelqu'un se chargeait de rendre la monnaie de sa pièce au détective, et que celui-ci avait une expression aussi horrifiée sur le moment que l'avait été la sienne lors d'un certain jour enneigé.

« Tu devrais apprécier la faveur que je te fais, tu sais… Gin tuerait père et mère pour être à ta place s'il ne l'avait pas certainement déjà fait depuis longtemps… Juste avant de m'enfermer dans ce débarras, il m'avait murmuré que mon sang devait avoir un goût aussi doux et sucré que celui d'un verre de Sherry et qu'il avait hâte de le savourer… »

Etait-ce l'imagination du détective ou est ce que le liquide poisseux qui s'écoulait au fond de sa gorge avait réellement un arrière goût sucré ?

« Est-ce que tu va mettre encore longtemps à nettoyer cette plaie ? Allons, fais un petit effort…»

Frissonnant au sourire gourmand de la scientifique, Conan préféra obtempérer à sa requête…

Mais à son grand dam, il se rendit compte qu'elle était loin d'en avoir fini avec lui. Au moment où il commença à retirer doucement le doigt d'Haibara de sa bouche, il sentit un ongle aussi pointu qu'acéré s'enfoncer sur sa langue.

« Qui t'as dit que tu pouvait arrêter ? Je déteste la négligence, Kudo… Et ne compte pas sur moi pour traiter la plaie que je vais te faire de la même façon que tu traite celle-ci… Quoique, ça ne me déplairait peut-être pas tant que ça… »

Rougissant comme une pivoine, l'ex-détective lycéen reprit la corvée que lui imposait celle qui prenait un malin plaisir à le rendre fou chaque fois qu'il était persuadé d'avoir enfin réussi à la comprendre. La corvée n'était du reste pas si déplaisante et fastidieuse qu'il l'avait crû. Il ressentit même une pointe de regret quand la chimiste lui rendit sa liberté de parole…

« Maintenant, je pourrais toujours me dire qu'une partie de ce sang coule aussi dans les veine d'une autre personne que j'aime… Même si je ne comprendrais sans doute jamais comment il a pu avoir l'idée saugrenue qu'il pouvait m'aimer en retour… Enfin ça te passera bientôt j'imagine alors… »

Ce fût au tour d'Haibara d'être réduit au silence par son ami…Et même si elle tressaillit quand elle sentit les lèvres qui étaient encore légèrement imprégné de son propre sang se poser sur les siennes, elle ne fit rien pour se dégager.

Mais cette fois, la saveur qu'elle lui laissait savourer avait un goût aussi sucré qu'amère… Par-dessus la douceur du contact qu'il partageait avec la chimiste, le détective ressentait une saveur désagréable qu'il avait appris à connaître bien avant de la fréquenter…

Celle des regrets et des remords qui ne cessait de la ronger… Est-ce qu'elle ressentait la même chose en l'embrassant ?

Il s'en rendait bien compte, le monde d'Haibara n'était pas le seul à être gagné par la grisaille, c'était devenu aussi progressivement le cas du sien…

Sa passion des enquêtes s'était imprégnée d'une quantité effroyable de regrets, aussi bien les siens que ceux des assassins qu'il avait arrêté… Et sa passion pour le football demeurerait sans doute toujours imprégné du souvenir amer de sa victoire contre son ancienne idole… Mais malgré tout, il n'avait renoncé à aucune de ses deux passions malgré cela… Pas plus qu'il n'avait renoncé à vivre auprès de Ran sous l'identité de Conan malgré les regrets que cette situation n'avait cessé de susciter tandis que la personne qu'il aimait à la folie continuait d'attendre un détective qui ne revenait plus, et qui ne pouvait pas lui dire qu'il ne l'avait jamais vraiment quitté malgré tout…

Il ne s'était laissé vaincre ni par le découragement ni par les remords, des poisons autrement plus redoutable que celui responsable de son état…

Un poison qu'il sentait ronger celle chez qui il essayait de l'absorber à cet instant…

Mais il savait très bien que cela s'avérerait sans doute vain… Comme toujours la scientifique était la seule en mesure de fabriquer l'antidote au poison dont elle était victime…

Cette antidote qui portait le doux nom de pardon et dont elle continuait de se juger indigne malgré tout ses efforts…

Mais peut-être qu'un jour, elle finirait par cesser de ravaler sans cesse cette peur et cette culpabilité qu'elle gardait au fond d'elle… Peut-être qu'un jour, elle se montrerait vraiment humaine, tout simplement… Et que ce jour là, cette faveur sucrée auquel il s'arrachait à regret pour la laisser respirer perdrait enfin son arrière goût amer…

Tout en étreignant doucement Haibara, il retira doucement la rose ensanglanté de ses mains pour en admirer la couleur.

« Tu l'as bien dit, même dans ce monde grisâtre qui est le tien…Une rose peut fleurir… »

La scientifique caressa les pétales de la fleur que retenait le détective entre ses doigts.

« Ma couleur préféré…Mais c'est aussi celle du sang… »

Souriant tristement à l'air peinée de Conan, elle délaissa la rose pour laisser ses doigts se promener sur sa joue.

« Mais après tout… C'est avec cette couleur que tu illustré ses mots que tu m'avait murmuré ce jour là… Celui où tu m'avais dit que je ne devais plus fuir… »

« C'est aussi cette couleur qui as coloré ce visage qui fait toujours grise mine quand je t'ai embrassé… »

En l'espace d'un instant, Conan avait interverti les rôles avec son amie… Alors c'était cette expression là qu'il devait avoir sur sa propre figure quand il subissait une de ses moqueries… C'était plutôt attendrissant… Il en serait même venu à se sentir touché de tout les sarcasmes qu'ils avaient subi jusque là de la part de celle dont il caressait les cheveux aussi rouge que ses joues.

« Kudo…Est-ce que…tu pourrais…me faire une faveur ? »

« Laquelle ? »

Prenant timidement le détective par la main elle l'entraîna doucement devant le miroir de la pièce avant de s'installer sur la chaise qui était installé devant.

Sous le regard interloqué de Conan, Haibara s'empara d'une brosse à cheveux posé su le meuble que surplombait la surface réfléchissante avant de le placer dans sa main.

« Est-ce que tu pourrais juste… me peigner les cheveux ? Cela fait deux jours que je néglige de le faire… »

« Hein ? C'est juste pour me demander ça que tu… »

Conan vit instantanément son propre visage affligé se radoucir devant l'air sérieux de la chimiste.

« Tu ne sais même pas ça ? La seule personne qu'une lady autorise à toucher ses cheveux… »

« …est celle qui a su gagner son respect et son amour… »

Haibara tressaillit devant le visage amusé de sa mère qui venait d'apparaître devant elle, mais elle s'efforça de ne rien laisser paraître de son trouble à celui qui avait accédé à sa requête.

De même qu'elle résista à la nausée qui la gagna lorsque les traits de la victime de son poison se modifièrent pour adopter ceux d'une autre personne.

« Jalouse, Helen ? Est-ce que tu dois l'être de ta propre fille ? Autant je comprends que tu le sois avec Sharon mais là… »

La scientifique rajusta une mèche de ses longs cheveux auburn avec un sourire sarcastique.

« Je sait qu'elle ne représente aucune menace pour notre couple mais cette petite rusée… Une femme n'aime pas être délaissée par son époux, même si c'est à sa fille qu'elle doit laisser la place…»

Haibara frissonna en contemplant son propre visage radieux tandis qu'elle laissait…cette personne…lui toucher les cheveux…

« Je n'ai rien dit quand tu m'as délaissé pour Akemi, non ? D'ailleurs c'est moi qui devrais avoir peur de voir mes enfants briser notre couple… Depuis leur naissance, tu n'as cessé de changer… »

« Et ça te déplait tant que cela ? »

« Tu sais ce que l'on dit… Un homme épouse une femme en espérant qu'elle ne change pas et elle change… »

Une expression mélancolique naquit sur le visage d'Helen tandis qu'elle acheva la phrase de son mari.

« …et une femme épouse un homme en espérant qu'il change, et il ne change pas… »

Le sourire chaleureux de celui qui lui passait cette brosse dans les cheveux n'avait été-t-il qu'un mensonge ? Cet amour d'un père pour sa fille qu'il avait trahie avant qu'elle ne le fasse avait jamais-t-il existé ?

Et l'amour de celui qui avait enfin repris sa place ?

« Est-ce que je suis en train de te tirer les cheveux, Ai ? On dirait que tu souffres et que tu te retiens de me le montrer... »

« Non…C'est juste que… Kudo, est ce qu'une rose peut vraiment s'épanouir au milieu d'un monde aussi grisâtre ? »

Posant le peigne sur le rebord du meuble, Conan posa doucement les mains sur les épaules de celle qui le lui avait donné.

« C'est à toi de me le dire… de me dire que j'ai raison d'attendre que cette rose fleurisse enfin… »

« Kudo… »

La chimiste prit doucement l'une des mains du détective dans la sienne en fermant les yeux.

« Tu voudrais que je change et c'est pour ça que tu… s'il te plait, de ton côté, ne change jamais et reste tel que tu es… »

Demeurant silencieux face au murmure de la scientifique, le détective continua de regarder son reflet sans relâcher la main de celle que son double étreignait.

Dans l'entrebâillement de la porte de la chambre, une silhouette s'écarta doucement pour s'éloigner dans le couloir, un sourire énigmatique sur son visage impénétrable tandis qu'elle s'en allait rejoindre son complice.

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Le romancier souleva silencieusement le battant de la fenêtre du couloir, avant de tressaillir quand elle s'abattit brusquement devant lui à l'instant où il s'apprêtait à la franchir pour bondir dans le jardin de la demeure…

Soupirant en voyant la carte à jouer coincée dans le loquet de la fenêtre, il se retourna pour affronter les deux adolescents qui venaient d'apparaître derrière lui.

S'il n'avait jamais vu le premier de sa vie, le second ne lui était devenu que trop familier ces derniers jours.

« Je n'ai pas l'honneur de connaître votre ami… »

Un sourire amusé plissa les lèvres du métis.

« Mon ami ? Disons plutôt mon assistant… »

« Ne prends pas tes rêves pour la réalité, Saguru.. »

Le détective soupira.

« Bon, disons plutôt mon associé… »

« Qui serait assez bête pour s'associer avec un détective d'opérette comme toi ? »

Une expression irritée plissa les traits du détective.

« Bon, alors celui qui as des intérêts communs avec moi… Ça te va cette fois, Kaito ? »

Le lycéen acquiesça avec un sourire moqueur.

« Si cela ne vous dérange pas trop d'interrompre votre petite discussion… Est ce que vous pourriez abréger mon supplice et contacter mes éditeurs dès maintenant? »

Se tournant vers le romancier souriant, les deux nouveaux venus le dévisagèrent avec un regard faussement innocent qui ne l'abusa guère… Il savait se montrer beau joueur, mais il ne fallait pas le prendre pour un idiot en croyant endormir sa méfiance toute légitime de cette façon.

« Voyons, monsieur Kudo… Nous sommes entre gentlemen… »

« Et ce n'est pas dans mes habitudes de livrer un fugitif à ses poursuivants… Ce serait plutôt le contraire… »

Yusaku leva les mains dans un geste implorant.

« Si vous en veniez au fait et que vous me disiez ce que vous attendez de moi pour fermer les yeux sur ma fuite… »

Pour toute réponse, le détective aux cheveux auburn sortit une montre gousset de sa poche.

« Cela fait quatre mois, deux semaines, treize heures, quarante-quatre minutes, vingt-deux secondes et neuf dixièmes que vos lecteurs sont censés avoir lu le dernier volume des aventures du baron de la nuit… »

« Et ils commencent à trouver le temps un peu trop long… »

Les mains de chacune des deux personnes qui avaient acculé l'écrivain se plaquèrent sur ses épaules.

« Vous allez tenir vos engagements et écrire ce volume… »

« …et nous ne tolèrerons pas un seul centièmes de seconde de retard supplémentaires… »

Yusaku baissa la tête d'un air résigné avant de se dégager pour se diriger vers son cabinet de travail avec une démarche identique à celle d'un condamné à mort se dirigeant vers l'échafaud.

« Mais auparavant… Il y a une dernière chose que j'exigerais de vous… »

« Laquelle ? »

Le détective haussa les épaules avec un sourire moqueur comme si la réponse était des plus évidente.

« Essayez de nous donner un peu plus d'indices sur les motivations du baron de la nuit…. »

Poussant un soupir, le lycéen fit un clin d'œil complice au romancier.

« N'écoutez pas cet idiot… C'est le mystère qui entoure le personnage qui le rend si intéressant… Il perdrait tout son charme si on en savait trop sur lui… »