PARTIE III CHAPITRE 6

Sans se laisser perturber par la question soudaine de Black, Alméric lui répond sèchement :

- Croyez-vous que le moment soit opportun, Lieutenant ?

- C'est que je souhaiterais mettre au clair rapidement notre situation pour permettre à Isabelle de ne pas être gênée par sa condition trop longtemps.

Mon frère se fige à son tour et ses yeux reflètent une colère sans nom. Là, il est allé trop loin et il va en subir les conséquences, je m'en délecte d'avance. Mon frère reprend froidement la parole :

- Monsieur, je ne vois pas en quoi la situation de Mademoiselle ma sœur vous concerne. Et même si cela était le cas, vous pourriez au moins avoir la délicatesse de nous laisser nous remettre de nos émotions. Alors pour votre gouverne, je ne répondrais favorablement à votre demande d'entretien qu'après l'exécution des prisonniers. Jusque là, veuillez, je vous prie, nous permettre de passer ces temps en famille.

Ça c'est mon frère, le Marquis, le pair du Royaume, capable de remettre n'importe qui à sa place. Non mais franchement, pour qui se prend-il, ce nobliau mal dégrossi. Heureusement qu'Alméric a su le renvoyer à ses chères études qu'il n'aurait jamais du quitter. Ne s'attendant pas à cette fin de non recevoir, Black nous regarde ébahi. Quel rustre, ne pouvait-il pas se douter que nous voulions juste nous retrouver tous les trois, sans aucune autre préoccupation que nous-mêmes.

Le laissant en plan, nous continuons notre progression vers la sortie de la plage, mais nous sommes de nouveau interrompus par Whitlock qui nous interpelle :

- Le capitaine m'envoie vous dire que nous remontons à bord de l'Olympia pour récupérer nos effets personnels. Il demande si l'équipage doit vous rejoindre à Guingamp ou retourner à La Rochelle, car lui-même vous suivra, messieurs.

- Il est hors de question que vous preniez vos aises. Répond durement Black. Vous êtes des pirates hors la loi, ne croyez pas que nous allons être plus clément à votre égard.

- Avez-vous perdu l'esprit, Lieutenant ? Contre Alméric. Sa Majesté a donné sa parole que ces hommes seraient excusés de tous leurs actes de piraterie s'ils prêtaient leur concours à cette mission. Il serait de bon ton qu'un obscur officier contredise la volonté de Sa Majesté.

- Sauf votre respect, Monsieur le Marquis, je suis dorénavant celui qui commande ces cadets et coordonne les opérations.

- Et je suis pair du Royaume, officier de l'ordre du Saint Esprit, et représentant du Roi, Louis le Quatorzième et de sa volonté. Oseriez-vous me défier, Monsieur ?

Alméric n'a pas la carrure du Lieutenant, loin de là, on lit dans ses traits qu'il n'a pas plus de vingt ans. Mais face au mousquetaire, qui doit bien faire une tête de plus que lui, il ne plie pas. Mon frère sait ce qu'il est et cela se ressent, même Black commence à se rendre compte de l'impair qu'il a commis. Il hait Edward et son équipage au-delà de toute mesure. Mais à la réflexion, est ce vraiment les pirates qu'il déteste ou bien alors la menace que représente notre cousin vis-à-vis de ma sœur ? Se retournant vers Whitlock, mon frère reprend :

- Il serait préférable que vous nous suiviez jusqu'à Guingamp. Nous pourrons ainsi régler tous les détails de votre lettre de course sans avoir à repasser par La Rochelle. Sa Majesté nous attend au Louvre dans les plus brefs délais.

Isabelle se penche à l'oreille d'Alméric et lui souffle quelques mots que je ne parviens pas à percevoir. Il hoche doucement de la tête et poursuit :

- Nous allons faire le trajet avec vous. Je ne vous retiens pas plus longtemps, premier maître.

Whitlock s'éloigne mais pas l'officier, je crois que quelque chose le contrarie de nouveau.

- Monsieur le Marquis, je ne peux vous laisser sans escorte, en compagnie de ces… ces… Black semble cracher ces mots.

- N'exprimez pas le fond de votre pensée, Lieutenant, je pressens qu'elle ne va pas me plaire.

- Alors gardez auprès de vous trois Mousquetaires, qui vous accompagneront. Suggère Black.

- Maintenant cela suffit, Lieutenant. Rage Isabelle. Je vous rappelle que nous savons tous les trois nous défendre et que de surcroit, nous n'avons rien à craindre de ces marins. Et au cas où vous l'auriez oublié, leur capitaine est notre cousin. Alors retournez à vos occupation et laissez nous cheminer en paix, nous n'avons aucun ordre à recevoir de vous.

Cela m'avait manqué, de voir ma sœur s'énerver contre son ancien second. Ce dernier la regarde, furieusement, je crois qu'il ne s'attendait pas à la voir le rabrouer de la sorte. Pourtant, il n'ajoute plus rien et se retourne pour rejoindre ses hommes. Voyant que nous restons sur le sable, du Puymontbrun descend pour nous saluer. Lui en revanche est tout à fait sympathique et d'une courtoisie à toute épreuve, un vrai gentilhomme comparé à d'autres, suivez mon regard. Il nous dit qu'il va laisser quelques chevaux à notre disposition. Mon frère le remercie chaleureusement avant qu'il ne reparte dans l'autre sens.

Alors que les cadets s'en vont, encadrant la troupe de prisonniers, Isabelle se laisse tomber au sol dans un profond soupir. Je m'assoie à ses côtés et mon aîné suit le mouvement bien plus gracieusement que moi. Un long moment s'écoule sans que personne ne parle, un silence des plus serein et très reposant. Pas un de nous ne tourne la tête vers les trois cadavres abandonnés un peu plus loin.

- Comment va Seich ? Demande soudainement ma sœur. Cela fait tellement longtemps que je ne suis pas rentrée.

- Tu verras, rien n'a changé depuis ton départ, si ce n'est que j'ai du faire refaire le toit des écuries. Et cette fois, je l'ai harmonisé avec le château car tout est en ardoise. Répond Alméric.

- Odile gouverne toujours la domesticité d'une main de fer. Quelques fois, j'ai même eu peur de me faire attraper pour avoir brisé un verre ou pris un biscuit en cuisine. Poursuis-je.

- Cela ne m'étonne pas d'elle. Rit doucement Isabelle. Je me rappelle encore, quand je courrais dans les allées et que je chutais : « Voyons Mademoiselle, dans quel état vous êtes-vous encore mise ? Et que va dire Madame la Marquise en vous voyant ? Vous avez encore couru, n'est ce pas. Pour la peine vous n'aurez pas de lait pour votre goûter ! »

Ma sœur a donné une tonalité plus grave et sévère à sa voix pour imiter notre ancienne gouvernante qui est devenue celle du château de Seich. Cela nous fait, Alméric et moi, rire aux éclats. C'est durant notre élan d'hilarité que l'équipage de l'Olympia revient, Edward en tête. Je me relève en premier en leur demandant :

- Vous avez pu récupérer tout ce que vous souhaitiez ?

- Oui, mon Colonel. Me répond Edward. Nous sommes prêts à vous suivre.

- Alors c'est parfait. Dit Alméric en époussetant le sable sur ses jambes.

Edward aide alors Isabelle à se relever, elle le remercie par un doux sourire teinté de tristesse. Ça y est, c'est reparti, qu'est ce qui la préoccupe cette fois ? Ah oui, James… En voilà un qui aura longtemps gâché la vie de ceux qui l'entouraient, et exploit, il réussit à le faire encore, près de cinq ans après son trépas.

En tout cas, cela ne décourage pas mon cousin qui propose son bras à ma sœur. Elle hésite quelques instants avant de s'en emparer. Je jette un regard réjoui à mon frère qui secoue la tête, amusé. C'est ainsi que nous quittons enfin la plage, laissant derrière nous les traces de notre vengeance enfin assouvie : ces trois macchabés qui ont payé pour notre honneur et notre souffrance.

Sur le haut de la falaise, nous voyons une dizaine de chevaux, l'attention de du Puymontbrun certainement, je n'imagine pas Black ayant de telle prévenance vis-à-vis des pirates. Quatre sont chargés des effets personnels de l'équipage qui ne garde que ses armes en main, il y en a un pour mon frère, un autre pour moi. Isabelle a monté le sien sans aucune difficulté, à la garçonne. Normalement, elle devrait s'assoir en travers de la selle mais je suppose qu'il sera impossible pour elle de monter un étalon comme une dame de cour. Edward chevauche à ses côtés et ils discutent à voix basse.

J'aimerai bien me rapprocher pour entendre les mots qu'ils échangent mais Alméric m'arrête :

- Quoique tu ais l'intention de faire, je t'interdis de le faire.

- Mais comment as-tu…

- Ton expression t'a trahi. Dès que tu arbores cette figure c'est que tu prépares un mauvais coup.

- Démasqué et dénoncé par son propre frère. La vie est injuste.

- Laisse-les tranquilles, je crois qu'ils ont suffisamment de choses à mettre au clair, tous les deux.

- Pardonnez-moi cette interruption. Nous lance Whitlock de sa monture.

- Mais je vous en prie. Lui répond Alméric.

- Vous allez autoriser leur mariage ?

C'est ce qui s'appelle vulgairement « mettre les pieds dans le plat » ! Mon frère est soufflé de l'audace du marin, pour ma part, cela me fait doucement ricaner. Tant de franchise n'existe pas dans notre milieu, mis à par chez les soldats et cela est très rafraichissant d'entendre ce type de commentaire de quelqu'un d'autre que moi.

- Bien que cela ne vous concerne pas, je peux vous dire que je l'ai déjà autorisé. Répond finalement le Marquis, bon prince.

- Et puis franchement, premier maître, croyez-vous que mon frère soit assez fol pour aller à l'encontre de ce que veut notre sœur ? Continue-je.

- Théobald, garde tes commentaires pour toi !

- Tu ne peux nier, tu crains plus les colères d'Isabelle que le « qu'en dira-t-on ».

Alméric ne me répond pas, agacé. Whitlock sourit franchement et finalement nous conversons ensemble sur tout le trajet. Au bout de deux bonnes heures, alors que le jour commence à poindre, nous entrons dans Guingamp. Finalement, je n'ai pas vu ce voyage s'écouler. Nous arrivons sur le parvis de la basilique Notre Dame, la caserne et le logis du gouverneur ne sont qu'à quelques rues en contre bas. Me retournant sur ma selle, je constate que mon cousin et Isabelle ne sont pas derrière nous. Ils s'étaient placés en queue de cortège pour pouvoir échanger loin des oreilles indiscrètes.

- Arrêtez ! Lance-je.

- Que se passe-t-il ? Demande mon frère.

- Isabelle et le capitaine. Lui réponds-je simplement.

Nous attendons au moins une bonne demi-heure quand le bruit significatif de chevaux au galop nous parvient. Isabelle déboule sans même nous regarder. Elle s'arrête brutalement devant les portes de l'église. Au même moment, Edward arrive à son tour, lui aussi au galop, en criant le prénom de ma sœur. Cette dernière descend de sa monture, à la Mousquetaire, et s'engouffre dans l'église sans même se retourner vers nous ou vers son poursuivant. Voyant cela, Alméric rejoint le porche avant mon cousin et alors que celui-ci veut rentrer, mon frère l'arrête :

- Laisse-là, Edward !

- Je dois lui parler, je dois lui dire que cela ne me perturbe pas, que je ne lui en veux pas. Alméric, elle doit savoir, elle doit…

Le Marquis le prend par les épaules et le secoue et lui intimant l'ordre de cesser. Mais Masen tente désespérément de lui échapper, il n'a qu'un mot à la bouche : « Bella ». Alors mon frère lui colle un soufflet retentissent :

- Maintenant, tu te calmes !

- Alméric, je dois lui dire que ce qui s'est passé avec James ne change rien à ma décision et que…

- Cela suffit, Edward ! Laisse-là tranquille. Répond-il en haussant le ton.

- Mais enfin, je…

- Non ! Crie mon aîné avant de poursuivre plus doucement. Il n'y a pas que vis-à-vis de toi qu'elle a des comptes à régler. Permet lui de nettoyer sa conscience souillée depuis trop longtemps, elle en a besoin.

- Je ne veux pas qu'elle m'échappe, Alméric, je n'y survivrai pas.

- Je crois qu'elle a grand besoin de cet entretien avec Dieu. Même si tu lui pardonnes, pour qu'elle puisse vivre sans préoccupation, elle doit d'abord se pardonner à elle-même.

- Je l'aime Alméric, je n'ai rien à lui pardonner car tout ce qu'elle a fait, je l'aurai fait moi-même si j'en avais eu l'opportunité.

- Elle va revenir, soit patient. Laisse-lui quelques heures pour qu'elle finisse de déverser toutes ses fautes et sa souffrance.

Le Marquis tient Masen par la nuque alors que ce dernier est agrippé à son col. Il semble être sur le point de s'effondrer à cause du désespoir. Je savais qu'Edward ne rejetterait pas Isabelle quoiqu'elle ait pu faire, car son amour pour elle va au-delà de toute convenance, de tout principe et de toute raison.

Après s'être décrochés, les deux hommes se remettent en selle et nous rejoignant, mon frère lance à tous :

- Un dortoir vous attend au logis du gouverneur, c'est que vous serez hébergés le temps de régler le sort des naufrageurs. Montbuisson, tu partageras l'appartement mis à ta disposition avec Masen.

- Avec plaisir, Marquis.

Edward s'approche de son premier maître alors que mon frère se replace à mes côtés. Je lui demande alors :

- Et Isabelle ?

- Elle nous rejoindra, ne t'inquiète pas. Et puis, secouant la tête, l'air las, il se fait cette réflexion à voix haute : Famille de fou !

Je ne peux m'empêcher de ricaner de sa remarque. Je crois qu'il n'a pas tout à fait tord. Vous en connaissez beaucoup vous, des familles de la noblesse, où la sœur aînée au caractère bien trempé se fait Mousquetaire, le benjamin impertinent se permet toute sorte de réflexion et le cousin amoureux transi perd tout sens commun dès que sa belle cousine est dans les parages. Et au milieu de ce capharnaüm permanent, le chef de famille qui tente désespérément d'assagir les uns et de raisonner les autres. Une famille de fou, oui certainement !


Evidemment, la tension retombe un peu, mais Bella est tétue et bornée!!!

Au moins, elle a tout raconté à Edward qui, comme par hasard, ne peut lui en vouloir. Cela c'était écrit d'avance et même si je n'aime pas les scenarii prévisibles, là je ne pouvais pas passer à côté.

Le Marquis de Baldy dans le rôle de médiateur permanent, il a beaucoup de travail, le pauvre. Dans son énumération, Théobald oublie volontairement le fait qu'il doive contenir les assauts d'un prétendant trop pressant de sa soeur. En fait, je l'aime beaucoup Alméric, c'est la voix de la sagesse au milieu du beau bordel qu'est son entourage.

Sur ce, je vous souhaite un agréable we, pour ma part ma seule préoccupation sera... que...

le Stade Toulousain tape les parisiens en quart de final de coupe d'Europe de rugby. Oui, oui, je sais, c'est plutôt surprenant de ma part.

Cokoval en rouge et noir, comme toute bonne toulousaine digne de ce nom.