Bonjour tout le monde, je suis désolée pour ce léger retard de deux jours ! Mais disons qu'avec cette chaleur et mes vacances, ça a fait que j'ai passé beaucoup de temps à la plage ou à la piscine à rentrer à pas d'heures. Du coup, j'atteignais très rarement l'ordinateur. Mais le chapitre est ici, le voilà !
Ce n'est en effet pas le plus long, mais ce n'est pas pour ça qu'il n'est pas important. Nous avons ici un chapitre dédié à Gyokuen Ren !
Comme d'habitude je remercie Alice, Emily ainsi que Pacchan pour leurs commentaires et j'espère que ce chapitre vous plaira, comme tous les autres lecteurs qui suivent cette fiction.
Bonne lecture !
Sous les pétales de cerisiers
Semaine vingt et un – Affront
Gyokuen patientait sereinement dans son salon le retour de Judal ; après tout elle n'avait rien à se reprocher et prenait tranquillement le temps de choisir ses prochains mots. Elle devait remettre Judal sur le droit chemin, celui sur lequel il la suivra quoiqu'elle puisse lui dire ou lui ordonner de faire. Ce professeur à la noix qui avait fait dériver cet enfant ne devait plus être à même d'enseigner, et Gyokuen se promit fermement de ruiner la carrière de cet homme. Elle allait le briser comme elle avait déjà brisé tant de personnes.
Une de plus ou une de moins, quelle était la différence ?
…
Tout avait commencé par l'arrivée de nouveaux voisins qui le jour même s'était présenté à sa famille afin de se faire connaître, et espérer ainsi entretenir de bonnes relations avec tout le monde. La jeune Gyokuen n'était alors âgée que d'une dizaine d'années et fit tout juste la rencontre de ce qui sera plus tard le père de Judal. Ce garçon avait le même âge que la jeune fille coiffée en un chignon serré, son grain de beauté caractéristique sous la lèvre inférieure gauche attirant facilement le regard et ainsi l'attention de n'importe qui. Puisqu'ils avaient tous deux le même âge et des maisons côte à côte, il était tout naturel que les deux enfants se lièrent rapidement d'amitié et passèrent leurs journées dans la chambre de l'autre.
A cette période de leur enfance, tout était simple et sans complexe. La vie d'adolescent ou encore même celle d'adulte ne les avait pas encore atteints. Ils jouaient ensemble sans prétention, sans prise de tête et ne se compliquaient pas leurs journées qui étaient toujours composées par des éclats de rire et des taquineries sans guère de méchanceté. Le sourire de la jeune fille était sincère et agréable à l'oreille, faisant s'étirer sur les lèvres de ses propres parents leur propre sourire heureux.
Malheureusement, le temps ne pouvait s'arrêter et la vie ne pouvait être rose et bienveillante. Cette dernière s'en prenait par ailleurs plus facilement aux personnes qui sont heureuses et n'ont besoin de rien d'autre pour satisfaire leur bonheur. Cette vie fourbe et malveillante s'amusait à tout leur voler jusqu'à la dernière miette, sans pitié.
Le couple que formait les parents de Gyokuen se brisa un jour tout à fait banal à l'origine, tout avait démarré par un petit grain de sable qui n'était autre qu'un message suspicieux envoyé sur le portable de son père par une autre femme, ce qui avait ensuite entraîné une immense dispute où des injures s'étaient échappées de la bouche de ses parents qui se criaient l'un sur l'autre avec une brutalité impressionnante et choquante pour la jeune lycéenne qu'était Gyokuen.
Gyokuen avait donc préféré s'extirper de cette horreur qui se réalisait au sein de la cuisine, fermant à cette époque brutalement la porte d'entrée pour ensuite courir jusqu'au parc qui se situait au bout de sa rue. Après leur passage du collège à leur lycée, elle avait l'habitude de retrouver ici son voisin ainsi que son meilleur ami, mais aussi le garçon dont elle était tombée amoureuse ; ses longs cheveux bruns attachés en une couette basse, rendant un côté angélique à son visage finement tracé et dont le regard doux confirmait le fait que jamais cet homme ne serait capable de lever la main sur qui que ce soit, et que jamais il ne ferait du mal à quelqu'un intentionnellement. Ce garçon qui a de nombreuses reprises avait été là pour essuyer ses larmes, pour lui rendre le sourire et la faire rire, et qui n'avait jamais lâché sa main une seule fois. Ses bras étaient protecteurs ; entourée par ces derniers Gyokuen se sentait en sécurité et pourrait y rester éternellement. Il était donc tout naturel pour la jeune fille de saisir son portable et taper le numéro de son ami qu'elle connaissait sur le bout des doigts, et en moins de cinq minutes ce dernier avait déjà accouru pour venir la rejoindre.
Le fait qu'il se soit penché vers l'avant pour reprendre son souffle prouvait le fait qu'il n'avait pas traîné, et que surtout il s'inquiétait énormément pour elle. Ce soir-là ainsi que les autres, quand le divorce de ses parents fut annoncé fatalement, Gyokuen passa ses jours ainsi que pratiquement toutes ses nuits chez son voisin qui partageait volontiers son lit avec elle, entourant son corps par ses bras protecteurs dès qu'il la sentait sangloter silencieusement au cours de la nuit. Mais bien que le divorce de ses parents n'avaient rien à voir avec elle, que ce n'était ni sa faute ni impossible à réparer, Gyokuen se mit à changer à partir de ce jour-là. L'absence de son père du domicile familiale était étrange, il lui manquait sans pourtant la pousser à accourir pour venir le rejoindre et ne plus le laisser partir. Elle le voyait néanmoins de temps à autre, dans sa nouvelle maison avec son amante qui désormais était devenue sa seconde femme.
Gyokuen n'avait d'ailleurs pas compris. Ses parents s'étaient mariés, alors ne devaient-ils pas s'aimer et se chérir jusqu'à la nuit des temps ? Jusqu'à ce que la mort les sépare ? Alors pourquoi son père enlaçait une autre femme, pourquoi venait-il déposer ses lèvres contre sa bouche et lui murmurer des mots doux à l'oreille devant les yeux rivés sur eux de sa fille ? Gyokuen ne comprenait pas. Pour elle l'amour devait être sincère et durable ; si on en venait à se marier, c'était pour la vie et le divorce ne devrait pas exister. Elle n'avait d'ailleurs qu'à fermer les yeux pour voir derrière ses paupières l'homme de sa vie, celui avec qui elle se verrait des années plus tard, pourquoi pas un enfant entre les mains, et le sourire aux lèvres. Plus heureuse que jamais.
— Dis-moi, tu aimes quelqu'un ? Demanda-t-elle un jour, sur le toit de leur lycée où ils mangeaient comme d'habitude.
— H-hein ? Pourquoi cette question ? Avait-il rétorqué, extrêmement gêné.
— Je ne sais pas… on a jamais vraiment discuté de ça ensemble et puis… on a l'âge pour ça, non ?
Cette courte conversation enfonça un peu plus Gyokuen vers le fond de cette mer tumultueuse, dont personne ne savait quand elle se terminera et fera remonter ce qui se trouvait en bas. Ainsi dès que les lèvres de son voisin s'entrouvrirent pour répondre à sa question et que les mots sortirent pour être entendus et empêcher de la sorte le retour en arrière des choses, le cœur de Gyokuen se fissura davantage. Une immense fissure séparait en deux parties son organe vital, mais alors que de simples mots auraient su y mettre du baume pour le réparer, ces derniers l'achevèrent plutôt davantage.
— Il y a bien cette fille en deuxième année qui est mignonne mais… ah c'est gênant !
Il aimait quelqu'un d'autre. Son cœur était épris pour une autre jeune fille. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?!
Les jours qui suivirent cette conversation, Gyokuen devint facilement irritable et ses traits commencèrent à se tendre. Des rictus froids et désagréables voyaient pour la première fois le jour sur son visage dès que son ami lui présentait des amies de classe, n'étant pourtant pas celle qu'il trouvait mignonne. Toutefois, Gyokuen arrivait toujours à se débrouiller pour que les camarades de son voisin aient peur et de ce fait aient compris que ce n'était pas bon pour elles de traîner autour de lui, il n'était qu'à elle. C'était son homme, celui de sa vie, le futur père de ses enfants et il serait intolérable qu'elle le laissa aux bras d'une autre. Evidemment, Gyokuen agissait dans l'ombre sans que son voisin ne s'en rende compte, ni même ses propres victimes ; par exemple elle écrivait des lettres de menace à partir d'un ordinateur avant de les déposer sous forme de lettre d'amour dans un des casiers de ces filles, ou bien elle les enfermait dans les toilettes ainsi que d'autres attaques du genre. Elle ne leur donnait aucun répit.
Ce garçon était à elle.
— Gyokuen, je suis heureux de te présenter…
C'était elle. Elle qui lui avait volé l'homme de sa vie, qui avait su capturer son cœur par quelques battements de cils et de douces paroles. Elle le lui avait volé, arraché. C'était elle la responsable, elle la coupable à punir de la pire façon imaginable. En aucun cas Gyokuen n'était la fautive. Sa jalousie lui fit pourtant étirer un sourire jusqu'aux oreilles, sa main se dirigeant vers l'avant afin de serrer la main frêle de cette enfant. Son sourire était noir, obscur, malfaisant, mais personne n'y vit rien.
Pourtant, des pensées des plus noires enivraient l'esprit de Gyokuen qui de jour en jour se voyait obligée de supporter la présence de cet être exécrable dont son voisin s'était entiché. Qu'est-ce qu'elle avait de plus qu'elle ? De plus longs cheveux ? Des cils plus longs ? Une plus grosse poitrine ? Les yeux observateurs de Gyokuen le loupèrent aucun détail, n'oubliant aucunement de se comparer à cette personne qui n'aurait jamais dû voir le jour. De tous les côtés, et même ceux de sa personnalité, Gyokuen se caractérisait comme étant la meilleure. Elle était plus belle, plus intelligente, plus féminine et surtout avait un plus beau sourire et elle connaissait depuis bien plus longtemps ce garçon. Il lui était destiné.
Mais peut-être était-ce justement le destin qui lui mettait des bâtons entre les roues pour la tester, la mettre à l'épreuve et voir si son amour était assez sincère pour ensuite lui donner ce garçon en récompense. Oui, ça ne pouvait être que ça ! On le mettait juste à l'épreuve. Son ami avait juste les yeux voilés, il ne pouvait voir ce qui se trouvait au bout de son nez, juste en face de lui, à quelques centimètres.
Ça ne pouvait être que ça !
— Alors comment ça va avec cette fille ? S'était-t-elle intéressée pour se tenir au courant, un mauvais sourire au coin des lèvres.
— Oh, j'y vais doucement je suppose… je ne veux pas la brusquer ni même la perdre. Elle est gentille, hein ? Lui sourit-il de toutes ses dents tout en se penchant vers l'avant, sa question n'ayant pas vraiment besoin de réponse.
— Es-tu sûr de toi ? Tu ne la connais vraiment pas.
— Je compte bien tout savoir d'elle ! D'ailleurs, c'est pour ça que je lui ai proposé d'aller ensemble au cinéma samedi prochain, t'en penses quoi ?
Rendez-vous. Le rictus de Gyokuen était à cet instant précis retombé de ses lèvres et son visage respirait la colère, l'envie de tout briser et de tout envoyer balader. Pourtant, pour une raison inconnue la jeune fille avait su se contenir et se tourna plutôt vers son voisin pour lui sourire et l'encourager dans cette voie. Le destin était de son côté, il ne faisait que de la tester. Cet intérêt que portait son voisin pour cette fille n'était que passager ; la différence entre Gyokuen et cette fille était que Gyokuen était assurée de passer le restant de sa vie avec ce garçon.
Un jour cependant, alors que Gyokuen patientait devant la porte métallique menant au toit de leur lycée, cette fille vint à son encontre avant que son ami ne vienne le rejoindre. Cette fille portait tout comme elle l'uniforme imposé par l'établissement, pourtant une étrange aura l'enveloppait et la différenciait nettement de Gyokuen qui ne sut expliquer cette différence. Etait-ce dû à son parfum ? A ce sourire sincère qui était étiré sur ces lèvres ? Qu'était-ce ? Elle le voulait, le désirait, et elle l'aurait. Elle avait toujours tout.
— Dis-moi Gyokuen, je voulais savoir…
— Quoi ? Avait-elle répondu, peut-être un peu trop sèchement.
— Je voulais juste m'assurer que je n'empiétais pas sur ton terrain, je ne veux pas vous fâcher tous les deux. Vous vous connaissez depuis si longtemps… »
Gyokuen se souvint qu'à ce moment donné, elle avait failli sauter à la gorge de cette gentille fille. Elle s'inquiétait pour elle et son ami ? Que c'était risible. Si elle avait cette inquiétude, si elle était véritablement inquiète de les déranger, elle ne lui poserait pas la question et s'effacerait d'elle-même. C'était un affront. Du moins, Gyokuen l'avait interprété de la sorte alors que pour sa part cette fille n'était pas venue à son encontre avec de mauvaises intentions. Après tout, elle savait que ce représentait Gyokuen pour leur ami en commun.
— Il te considère vraiment comme sa petite sœur alors je ne veux pas être l'élément perturbateur qui vous séparera !
Petite sœur. L'attention de Gyokuen était restée fixer sur ces mots ; ce n'était pas possible ni même inimaginable. Elle était réduite à la qualification de petite sœur ? Ce n'était qu'une mauvaise plaisanterie. Ce n'était pas possible. Ça ne pouvait pas être possible. Gyokuen en vint cependant à sourire tout en penchant sa tête sur le côté. Face à elle, cette jeune fille lui rendit son sourire bien plus sincèrement. Elle ne cherchait vraiment aucun mal et s'inquiéter de ne pas briser une amitié spéciale et complice comme il y en avait peu à ce jour. Gyokuen était une personne importante pour la vie de leur ami. Sans elle, il ne serait pas celui qu'il était et changerait assurément si jamais Gyokuen venait à disparaître.
L'un ne marchait pas sans l'autre, elle en était persuadée. Et pour toutes ses raisons alors, elle voulait bien s'entendre avec Gyokuen. La petite sœur de cœur de leur ami.
Après cela, le jour du rendez-vous de son voisin et de cette fille arriva et ils partirent ensemble au cinéma sans que Gyokuen ne les suive d'une quelconque façon ni même impose sa présence. Après tout, elle était toujours intimement persuadée que son ami et elle allaient bâtir ensemble leur vie commune : ils vivraient dans une belle maison qui comporterait un jardin et leurs enfants courraient après un chien qui appartiendrait à la famille. Tout serait parfait et sincère. Son esprit avait déjà balayé les propos tenus par cette fille stupide.
Les jours puis les années filèrent les uns après les autres, sans crier gare, et pour ce qui parut Gyokuen comme un battement de cils, un après-midi d'été où le Soleil tapait fort et faisait s'écouler de la sueur sur son front, son voisin mais aussi l'homme dont elle était amoureuse depuis son plus jeune âge vint à elle accompagnée de cette fille. Main dans la main.
— Nous allons nous marier et je voudrais que tu sois mon témoin, es-tu d'accord ?
En face d'elle, les joues rougissantes de son voisin lui créa des contractions au niveau de la poitrine et un mal terrible la saisit jusqu'aux tripes. C'était épouvantable. A ses côtés, cette fille lui sourit timidement tout en tenant fermement entre sa main droite celle de son fiancé. Elle voulait crier. L'absence de sa réponse émit le doute chez les futurs mariés et tous deux se jetèrent des coups d'œil angoissés.
Gyokuen voulait pleurer, mais ne réussit à faire aucune des choses que son esprit criait de faire. Son visage resta neutre et son corps immobile. Sa conscience s'était en allée loin, très loin, là où tout était facile et où ses rêves se réaliseraient. Toutefois, une nouvelle fois elle avait penché la tête et simplement sourit. Ce sourire qui voulait tout dire et ne rien dire à la fois, peu rassurant et prêt à se dérober à n'importe quel instant. Pourtant ce sourire, à cet instant précis, soulagea les deux futurs mariés qui remercièrent chaleureusement la jeune femme.
Le mariage allait être époustouflant.
Les jours qui suivirent la demande de son ami, Gyokuen resta enfermée dans sa chambre à longueur de journée. Elle descendait à peine pour se nourrir et faisait tout de même quelques apparitions pour se laver. Cependant quand arrivé son voisin, elle l'accueillait toujours le sourire aux lèvres dans sa chambre et ils discutaient pendant des heures ensemble. A ses côtés, le temps défilait à toute allure alors que pourtant Gyokuen aurait tout fait pour le maintenir contre elle et empêchait la date fixée pour le mariage d'arriver.
Elle souhaitait plus que tout que le temps s'arrête, que tout s'annule, et qu'elle puisse récupérer ce qui lui revenait de droit. A chaque fois que ce jeune homme venait dans sa chambre, le sourire jusqu'aux oreilles et quelques rougeurs sur les joues dès qu'il était sujet de sa future femme, Gyokuen avait envie d'hurler au monde entier son amour pour cet homme. Elle le connaissait depuis qu'ils avaient dix ans, ils avaient passé des moments uniques ensemble que jamais cette inconnue ne vivra à ses côtés, c'était injustifiable. Cette femme n'avait pas droit de lui dérober ce qui lui appartenait.
Cependant, Gyokuen était assurée que tôt ou tard son voisin se rendrait compte de son erreur commise et reviendrait à elle. Ça ne pouvait aller autrement. Ils étaient faits l'un pour l'autre et c'était tout. Pourtant, la jeune femme était très loin de la vérité et se murait dans ses idéalisations où elle était heureuse. Ainsi une semaine après le mariage qui s'était déroulé normalement et sans catastrophe, Gyokuen fut appelée par ce qui était désormais la femme de son voisin.
— On voulait que tu sois la première au courant Gyokuen : nous allons avoir un enfant !
Ce jour-là, Gyokuen n'eut pas la force de sourire. Cet enfant devait être le sien. Cet homme devrait être le sien. Cette maison devrait lui appartenir. Ce n'était pas possible. Le destin se moquait d'elle depuis le départ, il la laissait espérer continuellement. Cette fois-ci, et pour la première fois depuis des années, des larmes s'échappèrent de ses yeux et dévalèrent ses joues avant de venir s'écraser sur le sol. Ses larmes surprirent les deux personnes qui lui faisaient face, et tandis que son ami d'enfance venait lui saisir les épaules pour lui demander comme elle allait, Gyokuen pleura.
Son cœur se brisa en mille morceaux. La souffrance vécut à ce moment était intenable, elle souffrait tellement… C'était comme lui donnait des coups de couteau en plein cœur, inlassablement et avec un plaisir mal dissimulé. Pourquoi cette femme cherchait-elle autant à la faire souffrir ? Elle n'avait rien fait, c'était plutôt cette femme la responsable qui volait tout dès qu'elle mettait les pieds quelque part. C'était elle la coupable.
Son ami d'enfance et cette horrible femme allaient avoir un enfant ensemble, l'enfant qu'elle-même aurait dû avoir si seulement cette idiote n'était pas entrée dans leur vie. A l'intérieur de sa chambre plongée dans l'obscurité la plus noire, Gyokuen tremblait de rage et délirait sur de multiples façons de renverser la donne. Tout n'était pas perdu. Tout ne faisait que commencer. Elle ne pouvait pas se rendre maintenant. Ses ongles se resserrant contre ses épaules, par-dessus son lit et emmitouflée sous la couverture, les ricanements étouffés de Gyokuen n'avaient jamais présagé quelque chose de bon.
— Désires-tu boire un peu de thé ?
Un sourire mauvais sur ses lèvres, Gyokuen se pencha pour remplir la tasse de cette femme sans attendre sa réponse. Son ventre arrondit suffisait à Gyokuen pour lui donner la nausée et lui faire perdre la patience qu'elle s'imposait pour son plan. Dans la poche de son gilet résidait un petit flacon qui contenait une substance allant être redoutable à cette harpie. Gentiment, cette femme la remercia avec un doux sourire avant de boire quelques gorgées du thé sans ne se soucier de rien, discutant un peu avec Gyokuen qui de temps à autre remplissait sa tasse.
Puis, plus les jours s'enchaînèrent les uns après les autres et plus la santé de madame sembla défaillir à grande vitesse sans que ce ne soit expliqué. Gyokuen était toujours au chevet de cette femme dont l'accouchement avait été programmé pour bientôt, l'enfant n'ayant heureusement rien. A ses côtés, l'homme dont elles étaient tous les deux amoureuses tournait en rond, se rongeait les ongles et négligeait son apparence. Sa cravate était toujours défaite, ses vêtements froissés et ses cheveux toujours en désordre. Cette femme était incapable d'accomplir les tâches qu'une femme au foyer devrait être capable de faire les doigts dans le nez, elle ne méritait vraiment pas cet homme.
— Allons ça va aller, ne parle pas. Repose-toi encore. Veux-tu du thé ?
Passant sa main sur le front en sueur de cette femme, Gyokuen ne la lâchait pas. Le faible acquiescement de tête de cette femme fit sourire jusqu'aux oreilles Gyokuen, mauvais comme jamais, laissant transparaître à la vue de tous tout ce qu'elle prévoyait sans aucune honte ni même cas de conscience. Gyokuen était même satisfaite d'agir de la sorte ; elle s'était tellement retenue, depuis si longtemps. Elle ne faisait que rétablir l'ordre des choses. Tout allait bientôt revenir à sa place.
Puis, le jour fatidique fut arrivé plus vite que prévu. Gyokuen s'en souvenait comme si c'était hier, et encore à ce jour ses poils de bras s'hérissèrent de joie. Elle ne regrettait aucunement ses choix ainsi que ses agissements. Elle en était même extrêmement fière. L'accouchement de cette crétine fut une réussite totale : l'enfant arriva et cria pour la première fois. Le visage de sa mère soupira d'aise et un faible sourire s'étira du bord de ses lèvres.
Elle n'avait plus aucune force ; et lentement, sans prévenir, ses yeux se fermèrent pour ne plus jamais se rouvrir. Accoucher avait été le dernier effort possible par son corps rendu volontairement malade et meurtri de l'intérieur. Quand la nouvelle fut annoncée, de nombreuses personnes pleurèrent la disparition de la mère et essayèrent de soutenir le mari dans cette dure épreuve tandis que Gyokuen se dirigeait vers l'opposée où tout le monde se trouvait. Ses mains rejoignirent ses épaules et ses tremblements se firent de plus en plus voyants, plus fréquents, et ses dents mordirent fiévreusement ses lèvres pour retenir ses prochains ricanements incontrôlables.
Tout allait rentrer dans l'ordre. L'élément perturbateur avait été rayé de la carte et elle allait pouvoir prendre sa place ; elle allait montrer à cet homme ce qu'était que le véritable amour, celui sincère et qui durera jusqu'à la nuit des temps. Eloignée de tous, Gyokuen céda à son fou rire. Elle avait gagné. L'insecte avait été écrasé si facilement que c'en était vraiment risible.
Personne ne pouvait lui prendre ce qui lui appartenait sans y risquer sa vie.
…
Subitement, ses gardes personnels entrèrent par la porte d'entrée avec devant eux Judal qui essayait en vain de se faufiler. Il avait voulu passer comme à son habitude par l'arbre et remonter ensuite dans la chambre de Kougyoku avant de passer à la sienne, seulement ces deux gorilles l'avaient attrapé avant cela. Ses yeux sanglants se dirigèrent immédiatement sur Gyokuen tranquillement assise sur l'un des fauteuils du salon, qui reposait doucement sa tasse de thé sur la table basse. L'attention de Judal suivit les gestes lentement exécuté par cette femme, et son regard s'écarquilla en remarquant les clichés photographiques éparpillés sur la table. Malgré sa distance de sécurité avec cette femme hideuse, il reconnut aisément la chevelure violâtre de Sinbad ainsi que la sienne.
Un sentiment jusqu'à lors inconnu le prit au niveau du ventre et le fit déglutir difficilement.
Puis face à l'inactivité de ce garçon qui ressemblait à deux gouttes d'eau à son père, Gyokuen se redressa et vint le rejoindre. Sa main caressa la base de son menton avant de remonter sur sa joue et venir engouffrer ses doigts dans la chevelure de Judal qui se raidit rapidement. Il ne savait jamais à quoi s'attendre avec cette femme qui dès qu'elle devenait un tant soit peu tactile, n'était jamais véritablement bon signe.
Les lèvres légèrement maquillées de Gyokuen vinrent ensuite frôler l'oreille de Judal qui essaya de voir son visage du coin de l'œil, guère sans résultat. Il sentait son souffle contre son cou et aurait volontiers échappé à cette étreinte étrange pour aller vomir quelque part, et surtout pouvoir prendre une douche et se lavait là où cette femme l'avait touché.
« Crois-tu à l'amour, Judal ? »
Toutefois malgré ses pensées noires à l'encontre de cette femme, Judal fut surpris par sa question. Pourquoi tout à coup ? Ses yeux se dirigèrent néanmoins vers la table basse où plusieurs clichés le représentaient aux côtés de Sinbad, bien trop proche pour un professeur et l'un de ses élèves. Si Gyokuen montrait cela au directeur de Sinbad, ce dernier serait renvoyé et n'aurait sûrement plus le droit d'enseigner. Sinbad pourrait même être condamné pour détournement de mineur, et alors emprisonné injustement. Après tout, c'était lui qui avait fait du rentre-dedans à son professeur et non l'inverse.
Gyokuen n'attendit toutefois pas sa réponse pour continuer, le sourire aux lèvres.
« Sinbad t'a-t-il assuré qu'avec Kouen ils allaient réussir à m'enfermer ? T'a-t-il juré de te récupérer après cela ? Ce ne sont que des mots, mon petit Judal. Les mots, ça se prononcent vite mais très peu sont respectés. L'amour sincère n'existe pas Judal. Ce n'est qu'une illusion, quelque chose qu'on se dit afin de voir un lendemain plus beau que le précédent, une force nécessaire pour se lever le matin. Mais il n'existe pas, je l'ai cherché sans jamais l'avoir trouvé. »
La main de Gyokuen dans les cheveux de Judal caressa sa tête doucement, l'amenant contre son sein telle une mère protectrice qui ne désirait pas voir son enfant blessé. Pour sa part, Judal l'écouta attentivement sans répliquer quoique ce soit. Lui non plus n'avait jamais cru en l'amour, il n'avait pas cru en les paroles de Sinbad ni en celles rapportées de Kouen. Il savait que jamais Gyokuen ne sera punie pour ses torts commis. C'était inutile. Pourtant quelque part, tout au fond de lui, quelque chose lui criait de ne pas y croire, que c'était possible. Après tout, tout pouvait être réalisable du moment que l'on essayait et qu'on s'en donnait les moyens. Tout était possible. Seulement, Judal n'était pas confiant en cette idée. Les mots de Gyokuen ne cessèrent de retentir en lui.
L'amour sincère, l'amour véritable, ne pouvait exister. Sinbad se voilait la face, ils se voilaient tous la face.
Gyokuen fit passer son autre bras autour de la taille de Judal et vint coller sa poitrine contre le torse de ce garçon, amenant ensuite le torse de celui-ci contre elle. Sa main s'abaissa pour venir rejoindre l'autre au niveau du dos de l'adolescent qui resta figé, plongé dans ses pensées et ses discussions avec Sinbad. Tout cela n'était qu'un rêve, aussi doux soit-il, mais la réalité était toute autre.
L'amour, on ne le trouvait que dans les films ou encore dans les livres. L'amour, ça n'existait pas.
« Allez… ne t'inquiète pas, je ne t'en veux pas. Ce n'était qu'un égarement, tu t'es juste trompé de chemin. Je suis là, toujours là pour toi. J'ai toujours été là. Toujours… »
Les mots de Gyokuen auraient pu être réconfortants, et d'une douceur maternelle, si seulement ce rictus désagréable ne s'était pas étiré sur ses lèvres. Pour sa part, Judal laissa pendre ses bras le long de son corps. Ce fut seulement sa tête qui bougea, se penchant légèrement vers l'avant pour reposer contre le creux de la nuque de Gyokuen. Cette femme sourit pourtant par ce simple geste, et resserra son étreinte autour du corps de Judal.
Cette fois-ci, ce garçon ; personne ne le lui volera et il restera à jamais entre ses mains, comme son père aurait dû d'ailleurs toujours l'être. Elle ne l'accepterait jamais.
Ainsi pendant que Gyokuen enlaçait presque tendrement Judal qui avait gardé son regard sur les photographies de Sinbad et lui, l'enseignant quant à lui reposait toujours dans la chambre d'hôtel pendant qu'à l'autre bout de la ville Kouen n'avait toujours pas fermé l'œil et travaillait pour être certain de faire plonger cette femme pour toujours. Il ne pouvait plus rester en retrait sans rien faire, et tout comme les nuits précédentes il lut toujours et encore ces mêmes rapports sur le dossier de la mère de Judal ainsi que de son père. Il coincera coûte que coûte Gyokuen Ren ; il se l'était juré et l'avait promis à de nombreuses personnes. De plus, comme tous les Ren, Kouen n'avait qu'une seule parole.
