Disclaimer : Les personnages (dans leur presque totalité) et l'univers exclusivement dédié à Harry Potter appartiennent à J.K Rowling. Tout le reste, l'UA, est ma propriété, tant au niveau de l'intrigue que des personnages connexes et lieux en tout genre. Attention, je mords.

Titre : Idylle Chevaleresque
Auteur : Laika.
Genre : Action/Aventure/Romance/Drama/etc.

Rating : R et/ou M

Avertissement : Homophobes, passez votre chemin.

Couple: HP/DM

Dans les oreilles : LORDE – Everybody wants to rule the world (Assassin's Creed Unity)

Note de l'auteur : Salut la compagnie!

Vous avez vu ? J'ai fait vraiment vite sur ce coup-ci! C'était pour me faire pardonner! :D

Bon, en premier lieu, m'en va vous donner un p'tit cours de génétique moi làlà (déformation professionnelle ? Je crains que si, les enfants). Bon allons-y donc. Je vous ferais bien un petit tableau de Mendel, mais ffnet serait pas super coopératif, j'en ai peur. Disons donc ceci : Lily était rousse (même si auburn pour moi, c'est pas vraiment roux). Le roux est une couleur récessive. Ce qui veut dire que pour qu'il s'exprime, les 2 parents doivent avoir donné le gène récessif à l'enfant. Tout le monde me suit jusqu'ici ? Parfait. Harry porte fort probablement le gène dans ses gènes (oh oh!) si on se fit aux livres de Rowling (faut bien que je lui laisse quelque chose, hein :P). Si le gosse est roux, ça veut dire que Anna également porte dans ses gènes celui d'un petit ancêtre quelconque. On s'entend par contre que y'a vraiment peu de chance que 2 personnes très très brunes aient un petit rouquin. En fait, on tombe à 1 chance sur 16 pour un petit roux, 6 chances sur 16 pour que le gosse soit brun et porte le gène de rouquin et 9 chances sur 16 pour qu'il soit un petit noir bien noir de chez noir. Tout le monde me suit encore ? Ceci, j'imagine, répond donc à vos questions sur la légitimité du gosse. Après, y'a la question de la nuance de la couleur que je l'ai dit (et Lily n'était PAS rouge carotte, non de non!) et le fait qu'ils puissent porter d'autres couleurs dans leur code génétique également, ce qui multiplie encore les possibilités et réduit les chances d'un petit roux. TRÊVE DE GÉNÉTIQUE, bon!

Vous avez été TELLEMENT nombreux à me laisser des messages. Je vous aime d'amour, tous autant que vous êtes. Vous êtes ADORABLES. Si seulement vous pouviez tous avoir un compte ffnet, ça me comblerait encore plus de joie, je pourrais répondre directement à vos jolies reviews. Dans la note d'auteur, c'est toujours un peu compliqué (surtout quand c'est des romans et que ça mériterait un roman en réponse aussi (mais ffnet va me détester je veux pas que ffnet me déteste, vous comprenez hein ?).

Bref. Un gros merci à tous. J'espère que j'ai pas oublié de répondre à personne (Nawel souligne que je parle bizarrement. S'cusez le patois Québecois, mes enfants). Dans la foulée, j'aimerais dire merci également à maryharry (bienvenue! On s'est jamais vu hein? Dis-moi que j'ai pas complètement l'air perdu :P), Guest (who the fuck are you? LOL. Prends-le pas mal ;)), un AUTRE Guest (même question ci-dessus mentionnée... mais oui, la mère de Harry est rousse. Le paragraphe scientifique ci-haut t'es entre-autre destiné! hehe), MissLily (Je réponds à toutes tes questions, ça gâcherait tout ce chapitre! PS : J'AIME QU'ON COUPE LA TÊTE DES GENS \o/... et tu vas être ravie, un chapitre très rapidos hein!), nana (sérieusement, fais-toi un compte toi aussi :P) (GoT, merci du compliment. C'est une belle fleur huehuehuehue. On se doutera qu'en effet, ça a fait parti de mes lectures des derniers mois (années, lalalèreuh... mais la scène était prévue avant que je lise :S)) eeet j'ai fait le tour des lecteurs... ou presque! Eimtivy où est-ce que t'es passée ? :P

J'aimerais ajouter que vous savez pas combien je suis heureuse de tous vous avoir roulés dans la farine huehuehue. Agréable surprise que de voir que personne s'y attendait malgré les (très) petits indices semés ici et là :) Ne vous en faites pas, je vous en réserve d'autres (ooooh si, pas la peine de supplier, je serai sans merci).

Et merci, évident, merci encore une fois de votre soutien, de vos mots tellement gentils, tellement... juste tellement! Ça a réchauffé mon petit cœur! Et ça, c'est pas rien.

Ahhh! J'ai failli oublier. Oui, les enfants, je lis GoT et je le regarde aussi, mais le brouillon de cette scène est écrit depuis... presque 2 ans, à ma défense ;)

J'espère que vous me détesterez pas trop dans ce chapitre. Accrochez-vous bien le cœur, et gardez un sac en papier à portée de main, y'a un peu de gore!

BONNE LECTURE mes coquelicots en sucre!

PS : Ben oui, évidemment que je suis pas une garce! Merci à Nawel pour sa correction :D J'oubliais pas, j'le jure! xoxo


Idylle Chevaleresque
Chapitre XXI

Il suçotait un bout de doigt sanguinolent, le regard fixé au plafond. Un regard vide, absent.

On l'avait laissé seul. Même elle. C'était nouveau. Il n'était jamais seul. Même dans son cachot. Il y avait toujours ce chuchotement à son oreille. Les premiers temps, il avait eu peur. Elle lui avait fait peur. Il s'était tourné et retourné dans l'obscurité, griffant l'air, le vide, dans l'espoir de la saisir, qu'elle cesse de se cacher. Puis, elle était venue se blottir contre son épaule, tout au creux de son cou... mais seulement quand il avait abandonné le vain espoir de la découvrir. Alors seulement, elle s'était ouverte à lui.

Et Percy l'aimait.

Il la chérissait.

Un peu comme il avait chéri les rats introduits dans sa cellule pour lui tenir compagnie. Au début, ils lui grignotaient incessamment ce qui lui restait d'orteils, le forçant à se recroqueviller davantage sur lui-même, des larmes de douleurs gelées sur les joues. Mais ces orteils-là aussi avaient noirci et bientôt il n'avait plus rien senti.

Puis les rats étaient morts. Il faisait trop froid. Leur carcasse avait empuanti l'air une petite éternité et même elle avait fini par mourir. Le froid tuait tout. Tout. Sauf lui.

Alors, elle était arrivée. La voix. La voix et ses belles images qu'elle faisait naître dans sa tête.

Des corps doux et chauds contre le sien.

Des rires légers, des soupirs comme de la musique à ses oreilles.

De la chaleur dans son ventre et sur son visage.

Tout ça.

C'était trop, trop. Comment pouvait-on ressentir ces belles choses, toutes ces belles choses ? Comment pouvait-on exister en y restant ignorant ? Comment pouvait-elle-même exister, alors que lui, il y était étranger ? Il n'avait toujours connu que le froid, l'obscurité... la douleur... N'est-ce pas ?

Et pourtant, et pourtant...

Il n'était plus certain de rien et alors, elle avait eu une idée.

Pourquoi tu ne leur dis pas, Perceval ? Ne sois pas égoïste. Méritent-ils que tu leur refuses un si beau secret ?

Dans l'obscurité de sa cellule, il avait tout d'abord fait la sourde oreille. C'était son secret. Ils n'avaient qu'à s'en trouver un! Pourquoi devrait-il partager ?

Allons, allons, Perceval. Quel enfant têtu tu fais. Walden mérite-t-il tant de dédain ? Lui qui est si prévenant, si attentionné avec toi. Ne lui brise pas le cœur. Tu le fais toujours! Tu sais ce qui arrive lorsque tu lui brises le cœur... est-ce cela que tu veux ? Pense comme il serait heureux!

Il s'était enfermé dans un silence boudeur. Son secret... son secret.

... Peut-être que ça pourrait être le leur ? Et si Walden le connaissait déjà ? Et s'il en savait plus ?

Tu pourrais lui parler de cette chaleur dans le ventre... parle-lui de cette femme.

La femme! Oui! Oui...

Lorsque Walden était venu le chercher, il se tenait toujours dans un coin de son cachot, mais il avait le regard avide. Du bout des lèvres, lorsqu'on l'en avait extrait, il lui avait murmuré :

« J'ai un secret... un secret! Un secret pour vous! Juste pour vous... »

Sur le lieu de son martyr, il lui parla de la femme. De la femme dont il avait eu un merveilleux songe, dans sa cellule de glace.

Il lui parla de cet indéniable plaisir de la voir sourire.

Il lui parla de la fascination qu'il avait dans le regard, lorsqu'elle ouvrait la bouche sur un soupir.

Il parla du frisson dans son ventre à lui, quand il se trouvait dans son ventre à elle.

De ces mille nuits vécues en une seule, passées aux creux de ses reins. De ces mots qu'elle lui murmurait. De son souffle tremblant contre son ventre, contre son sexe.

« Quels mots, Perceval ? Dis-moi... Dis-moi! »

Il parla de ses promesses tendres, de leurs jeux de soupir et de murmures au plus profond des draps, au creux des oreillers. De ses promesses d'amour, de son âme offerte tout entière, de son désir pour lui, pour eux, pour plus. De ses promesses à lui de rester sien, d'oublier tout, pour elle. Parce qu'il fallait tout oublier, toujours.

Un jour, un jour, cher amour, nous ne serons qu'un. Un jour, il n'y aura plus de secret, mais pas maintenant, pas demain. Ces nuits dérobées sont nôtres pour l'instant, pour toujours. Jamais tu n'en parleras. Oublie tout, Perceval. Oublie tout pour moi, pour nous. Toujours.

Il avait promis. Il avait juré.

« Alliez-vous vous enfuir, Percy ? Elle et toi ?

— Elle et moi... ? Non! Non! Elle ne voulait pas, hoqueta le prisonnier. On ne serait heureux qu'ici, qu'elle disait. Seulement ici, seulement ici...

— Au château ?

— Elle disait... Elle disait que j'étais son roi. »

Un sourire lumineux éclaira son visage, malgré les quatre dents manquantes qui béaient dans ce sourire.

« Et les rois, chuchota-t-il. Les rois, ça ne s'enfuit pas... »

Un cliquetis métallique.

« Menteur! Tu n'es pas un roi. Aucune femme ne voudrait de toi!

— Non!, glapit-il aussitôt, redressant la tête, les lèvres écumantes. J'étais roi! Son roi! SON ROI!

— Menteur! », rugit de plus belle le geôlier.

Son secret! Son secret! Il voulait le partager! Il pensait qu'il aurait été content! Pourquoi ?

Une pince froide, glaciale s'agrippa à l'un de ses doigts et lui délogea l'ongle sans une hésitation. Percy renversa la tête, hurlant à s'en rayer la voix. Il était entravé à tous les membres, de sorte à ne pouvoir tenter d'échapper à son bourreau.

« Menteur! Menteur! MENTEUR!, martela MacNair. Comment oses-tu me mentir ? »

La femme, la femme... Pourquoi ne le croyait-il pas ?

L'ongle du pouce fut le suivant.

« Non! Non! C'est vrai! C'est vrai! J'étais son roi! J'étais son roi et nous allions avoir un prince! UN PRINCE!, brailla le torturé, la voix cassée.

— Comment qu'elle s'appelait alors, Percy ? »

Sa voix provenait de derrière lui, tout près de sa tête, de son oreille. Il tressaillit.

« Qu... Quoi ?

— Comment elle s'appelait ? Elle avait bien un nom, non ?

— Je... Je ne sais pas. »

L'oubli, l'oubli... Jure d'oublier.

La poigne de fer fut de nouveau là, douloureuse comme un étau autour de sa mâchoire.

« Espèce de sale petit menteur! Comment s'appelait-elle ? Comment ? Comment ? COMMENT ?

— Je sais pas!, braillait le torturé, la mâchoire vrillée dans cet étau. Je sais pas!

— Comment tu l'appelais ? Comme toi tu l'appelais ? »

L'homme suffoquait à présent, les yeux révulsés. MacNair lui écrasait la trachée de son bras. Il fut aussitôt relâché, le bourreau s'éloignant avec un soupir de frustration dans la pénombre.

« Dernière chance, Percy. Comment tu l'appelais ? »

La lumière se fit soudain plus vive, obligeant Percy à plisser des paupières. Son bourreau avait à la main un étrange instrument composé d'une courte tige de fer surmontée d'une lame longue et fine et légèrement incurvée.

« Ensuite, je t'arrache les paupières pour ta désobéissance. »

Le jeune homme sur la table trembla violemment et l'azur de ses prunelles se troubla derrière un voile de larmes, alors qu'une forte odeur d'urine vint empuantir l'air, se mêlant au remugle de sang et de chair carbonisée.

« Non, non, non, non, non! Pas ça! Pas... Pas ça! Pitié! C'est vrai, c'est vrai...! La femme! La femme du rêve!

— Comment tu l'appelais ? Comment tu l'appelais ?

— S'il vous plaît! S'il... S'il vous plaît! »

MacNair était penché sur lui, si près qu'il aurait pu dénombrer les quelques poils qui ponctuaient ses joues mal rasées. La fine lame se pressa tout contre sa pommette, son tranchant mordant déjà sa chair, faisant perler le sang.

« Comment qu'elle s'appelait ? », le harcela à nouveau l'homme, détachant chaque mot, articulant lentement.

Percy éclata d'un sanglot incontrôlable, hystérique, secouant la tête pour se débarrasser de l'instrument de torture contre sa peau, tirant sur ses liens, arquant le dos, mais ne réussissant qu'à s'entailler davantage.

Une main l'empoigna au menton, l'empêchant de s'agiter davantage, l'obligeant à rester coi. La pointe effilée se posa contre la muqueuse de son œil, tout près du nez. Un glapissement affolé lui échappa.

« Non! Je-... »

Il hurla. Un léger soubresaut du poignet venait de l'entailler jusqu'au sourcil, glissant dans la chair comme dans du suif.

La terreur, la folle terreur lui broya la raison et il oublia. Il oublia qu'il devait oublier.

« Je l'appelais ma... ma petite Krolanela! Krolanela! (1). Comme quand elle était petite... comme..., comme chez elle. Pitié, pitié... »

La froide morsure de l'acier et la violence de l'étau disparurent, le laissant déboussolé et ensanglanté au milieu de la table, les mains libres.

« Ce n'était pas si difficile, hum ? »

On lui tapota doucement la joue et la voix, la voix... avait de nouveau cette onctuosité, cette douceur. Les joues barbouillées de ses larmes rouges et sanglantes, Percy ferma les yeux, porta ses mains ensanglantées à sa bouche. Il ne vit jamais le sourire qui étirait les lèvres de son geôlier.

Un sourire satisfait.

Satisfait, parce qu'il était minuit et qu'au cinquième jour de son emprisonnement, Perceval Weasley venait de lui livrer tout ce qu'il voulait savoir.

Satisfait, parce qu'en cette glaciale nuit du treize décembre, Perceval Weasley venait de tout lui avouer.

La porte claqua.


Le carrosse roulait à une vitesse infernale. Elle sentait chacun des cahots de la route. Au-dehors, les cris de la populace lui parvenaient. Les rideaux étaient tirés, mais les chahuts qui se devinaient là laissaient présager une foule immense, agitée.

On ne lui avait rien dit. Il était tôt, trop tôt, lorsque Remus Lupin était venu toquer à sa porte, s'était introduit dans ses appartements. Elle était encore en robe d'intérieur, entre ses draps, un livre à la main. Elle avait aussitôt rejeté les couvertures pour se précipiter vers lui. L'homme avait paru embarrassé de la trouver ainsi accoutrée et avait pris grand soin de regarder au-delà de son épaule, d'éviter de poser un regard qui aurait pu être inconvenable.

Pudique, malgré tout.

Anna ne s'en était pas formalisée. Elle avait agrippé son avant-bras comme si sa vie en dépendait.

« Sir Lupin... S'il vous plaît! Où est mon fils ? »

Avec douceur, il se dégagea de sa prise et recula d'un pas, afin de maintenir une distance entre leurs deux corps.

« Madame. Vous me voyez désolé de vous déranger de si bon matin, mais vous allez devoir vous habiller et me suivre.

— Pas avant que vous m'ayez dit où se trouve mon enfant!

— Je vous attends à l'extérieur.

— Allons-nous voir le roi ? »

Il inclina la nuque, sourd à ses protestations, à ses tentatives de le garder là, d'obtenir des réponses. La porte s'entrouvrit à nouveau, laissant entrevoir un trio de gardes postés en faction sur un pan de mur. Lupin disparut et le battant de bois se referma sans un bruit.

Elle avait, pendant un temps, caressé l'idée de combattre ses ordres, de demeurer tel quel, mais s'était rapidement rendue à l'idée qu'il la forcerait à se revêtir plus convenablement si elle ne coopérait, ou pire : il la forcerait à le suivre ainsi. Elle s'était donc drapée de satin et de soie bourgogne, avait ourlé son cou d'améthystes, de même que ses poignets et ses oreilles, avant d'enfin consentir à emboîter le pas au vassal de son époux. Sur son passage, les visages étaient fermés, les regards fuyants et loin, bien loin dans l'horizon, obstinément ignorant de sa personne. Elle s'était forcée à redresser le menton, à regarder droit devant elle.

Ils avaient déambulé longtemps sur les étages, dévalant les escaliers, parcourant les couloirs. Cette aile du château était déserte, hormis la nombreuse garnison qui y était postée. Les volets des rares fenêtres qu'ils avaient croisées étaient hermétiquement clos. Des torches brûlaient en nombre et elles seules permettaient d'y voir clair, étirant des ombres interminables sur les murs et les plafonds.

Lugubre.

L'ambiance dans ce palais ne lui avait jamais semblé aussi lugubre.

Le hall d'entrée lui-même était désert. Où était passée toute sa maisonnée ? Où étaient passés tous les gens du roi ? À pas comptés, ils dévalèrent à son tour le grand escalier, puis elle se figea. Remus fit aussitôt volte-face.

« Un problème, Madame ?

— Nous ne pouvons aller à l'extérieur, Sir Lupin. Il gèle.

— Que Madame ne s'en formalise point. Son carrosse l'attend et il y fait bon.

— Mon... mon carrosse ?

— Veuillez me suivre, à présent. »

Devant elle, les portes s'entrouvrirent, permettant à une bourrasque de vent et de neige de s'engouffrer à l'intérieur, gonflant ses jupes et lui faisant naître un violent frisson. Le soleil étincelait au-dehors, se réverbérant contre l'épais manteau de neige qui s'était accumulé sur le parvis. Plissant les yeux et joignant les mains, Anna s'avança à l'extérieur, frissonnant déjà sous la morsure de la brise.

La tempête avait cessé, mais le mugissement du vent était toujours bien présent, portant de puissantes et glaciales rafales depuis le large.

On lui avait fait traverser la place principale, trottinant à petits pas sur le chemin dallé et glacé. Dans le grand escalier menant aux Jardins aux bassins, elle avait dû se cramponner à Remus, afin de parvenir en bas sauve. Elle tremblait beaucoup trop pour y arriver toute seule. Au seuil des degrés de marbre l'attendait heureusement son attelage de hongres gris, attendant son bon vouloir. La porte de la diligence s'ouvrit devant elle et Lupin lui tendit la main avec galanterie, l'invitant à monter à l'intérieur.

« Où allons-nous ? »

Elle n'amenait rien d'autre que les atours dont elle s'était revêtue. Pendant un instant, elle caressa la folle idée qu'on la ramenait peut-être chez elle. Ces longs jours d'emprisonnement, tout au sommet de cette tour, dans sa cage dorée, avaient peut-être permis à ces gens de planifier son retour chez elle. Harry était en colère. Elle l'avait réclamé à corps et à cris pour lui expliquer, pour supplier son pardon, mais il n'était pas venu. Était-ce là son châtiment ? Il la répudiait, la renvoyait chez son père, dans la honte et le silence ?

Non. Pas sans mon fils.

« Remus, où est mon fils ? Rendez-le-moi. Je ne partirai pas à Karnas sans lui! »

Le vassal de son époux la dévisagea quelques secondes, avant de secouer doucement la tête.

« Montez, Madame. Vous n'allez pas à Karnas.

— Mais...

— Montez. »

Le ton s'était fait plus ferme, le pli de la bouche plus dur. Il venait de lui donner un ordre. Elle eut envie de faire tout le contraire, de tourner les talons et de s'élancer vers le vertigineux escalier. Elle était reine! Comment osait-il lui ordonner quoi que ce soit ? L'hésitation la saisit et ils s'affrontèrent du regard quelques courtes secondes. Ses prunelles noires dévièrent sur les degrés glacés et elle retint une grimace. Elle n'y arriverait pas. Au mieux, elle se casserait le cou. Lentement, elle accepta enfin de placer sa main dans celle gantée du protecteur du roi et consentit à s'engouffrer à l'intérieur du carrosse. La porte se referma aussitôt derrière elle et le fouet claqua.

« En route! »

À l'intérieur, il faisait bon, comme promis. Les bancs rembourrés étaient moelleux et tièdes. On y avait jeté des fourrures pour qu'elle s'en couvre et, parmi celles-ci, elle découvrit sa chaude cape de velours. Frissonnante et claquant des dents, elle s'empressa de s'en couvrir les épaules, avant de s'emmitoufler profondément dans les peaux.

La route fut longue. Longue et pénible.

D'abord, il y eut le silence, que seul le rythme cadencé des sabots des chevaux vint briser, se répercutant contre le chemin dallé. Puis il y eut cette rumeur de voix, lointaine, incertaine. La route s'inclinait doucement. Elle osa un œil par l'interstice du rideau, avide de savoir où on la menait. Sous eux, il y avait le vide vertigineux et tout autour, l'écho cacophonique des vagues écumantes se brisant avec fracas loin, très loin sous leurs pieds. Ils traversaient le gigantesque pont qui séparait le palais et sa Haute-ville du reste de la cité royale. Tout près, elle distinguait la monture de Sir Lupin, qui suivait au pas, tout à côté de sa diligence. Le pan du rideau s'affaissa et elle se renfonça dans ses coussins.

Quoi qu'elle dise, quoiqu'elle fasse, elle n'obtiendrait pas de réponse. Où qu'on la mène, on ne lui demanderait aucunement son avis.

L'écho des voix s'intensifia. Bientôt, elles furent partout, tout autour, omniprésentes. Les cris se mêlaient aux rires gras et aux braillements emportés et aux vociférations cacophoniques. Le martèlement des sabots s'y noya, laissant toute la place aux raffuts de la populace. Le rythme de leur avancée s'amenuisa, pour presque s'immobiliser. Anna se calla davantage contre la cloison de son carrosse, la peur s'insinuant dans son ventre. Et si on les arrêtait ? Ils avançaient à peine et il semblait y avoir tant de monde! Étaient-ils là pour eux, pour elle ? Il y avait tant de bruit! Et s'ils s'emparaient du carrosse, de leur personne ? Non! Lupin ne laisserait pas faire une chose pareille! Malgré la colère du roi, malgré le châtiment qu'on entendrait lui faire sévir sans doute, il ne laisserait point la plèbe la souiller, lui passer sur le corps, l'enlever... et quoi d'autre encore ? Dieu... Que lui arriverait-il s'ils étaient submergés ? Toute cette foule, toute cette foule... pourquoi tous ces gens étaient-ils ainsi massés, si ce n'était par protestation, par colère ?

Les cahots de la route cessèrent tout à fait. Elle entendait le piétinement des pas dans la neige. Le grondement des voix semblait jusqu'à faire trembler les parois de sa diligence, jusqu'à faire trembler le sol. Elles semblaient enfler, enfler...!

Soudain, la porte s'ouvrit et la lumière blafarde du jour l'illumina. Le bruit, jusqu'ici contenu au-dehors de la cabine close de son coche, s'intensifia, l'engloutit entièrement, jusqu'à lui sembler épais, visqueux, suffoquant. Lupin se présenta à la porte de sa calèche, main tendue avec toujours autant de galanterie. Pourtant, dans ses yeux, il n'y avait nulle chaleur. Pourtant, sur son visage, il n'y avait nul sourire. L'homme la regardait, mais semblait voir au travers d'elle. Indifférent.

« Madame. »

L'interpellation en était une sans appel. Il ne répèterait pas son invitation. Un frisson intérieur la secoua, des pieds à la tête. Elle fut prise d'un vertige, s'obligea à prendre une profonde inspiration, tout en soutenant le regard du capitaine de la garde. Lentement, elle se leva de son siège et s'avança, jusqu'à se laisser aspirer au-dehors.

À perte de vue, une marée humaine. Des têtes blondes, brunes, rousses, noires et blanches. Et des visages. Extatiques. En colère. Des lèvres écumantes, rugissantes, des yeux exorbités, des traits déformés par l'euphorie, la rage. Et tous, oui tous tournés vers elle. Elle sentit ses jambes trembler. Sa main s'agrippa plus fermement à celle de Remus. Il ne lui jeta pas un regard.

« Venez. »

Qu'est-ce que c'était que tout cela ? À quel jeu le roi avait-il décidé de la livrer ? Parce que ça ne pouvait être autre chose que ce tourment.

La calèche les avait déposés devant une haute estrade, dont on l'obligea à gravir les quelques degrés. Au vu et au su de tous. Il lui sembla que les vociférations redoublaient. Tout au sommet, un unique siège était posé là, tout au centre. Les draperies de soie aux noirs et aux ors du Lathendärk ne cachaient rien de la rudesse du fauteuil. Les angles étaient droits et raides, l'assise bien plate, bien dure. Un trône de planches mal dégrossies.

« Asseyez-vous. »

Un sursaut d'indignation. Elle fit volte-face.

« Il n'est pas question que je m'assoie sur... cela. Ramenez-moi au château, Remus. Je vous en prie. »

Il la guida jusqu'au fauteuil, sourd à ses protestations. Et le spectacle, le cruel spectacle qui allait se dérouler lui sauta enfin aux yeux.

« Non! »

Un murmure à peine. Elle eut un mouvement de recul, mais Lupin la maintenait bien trop fermement pour qu'elle tente quoi que ce soit. C'était barbare! Il ne pouvait pas l'obliger à assister à cela! L'homme n'était pas cruel, pas aussi cruel!

Une plateforme s'élevait à une trentaine de mètres d'où elle se trouvait et était haute de près de trois. À la vue de tous, une immense roue de bois cloutée, aux côtés de laquelle se tenait un homme cagoulé, une longue et épaisse tige de fer à la main, avec laquelle il se tapotait le mollet avec la cadence rigoureuse des gens impatients.

Lentement, elle accepta enfin de prendre place au creux du siège qu'on lui avait préparé.

Se pouvait-il, se pouvait-il que... ? Avait-il parlé ?

« Mon époux prendra-t-il part à cette cérémonie, Sir Lupin ? »

Le concerné était posté juste à sa droite, mains croisées dans le dos, jambes écartées et le dos bien droit. Et parfaitement en travers de son chemin pour empêcher toute tentative de fuite dans le cas où une si sotte idée lui serait passée par la tête. Une vaste cape agrafée à l'épaule l'enveloppait, dissimulant pourtant bien mal tout ce cuir et cet acier dont il était vêtu. Après un long silence, il consentit finalement à baisser ses yeux mordorés sur sa personne, sentant sans doute son regard à elle qui ne le lâchait pas.

« Non, Madame. Nous n'attendons personne.

— Qui... ? »

Elle ne termina pas sa phrase, les cris du peuple se transformant soudainement en hurlements surexcités, en vagissements survoltés. Le lointain bruit d'un roulement de tonnerre se joignit à leur manifestation bestiale, la faisant sursauter.

Depuis l'entrée nord de la place centrale, la foule se fendit, laissant apparaître un chariot tiré par quatre mulets à la triste mine. L'attirail progressait lentement, glissant plus sur la neige que roulant, celle-ci rendue boueuse par le piétinement de la populace, enlisant le chariot que les quatre pauvres bêtes peinaient à tirer.

À l'arrière, une lourde cage aux épais barreaux vacillait doucement d'avant en arrière, menant un raffut métallique à chacun des cahots que rencontraient les roues, grinçant et gémissant sous les secousses. Entre ces barreaux de fer mal dégrossis, s'y agrippant avec un désespoir poignant, un homme. Un gamin tout juste sorti de l'enfance, aurait-on dit, avec ces pommettes trop hautes, ces joues trop creuses, trop lisses et cette bouche trop bien définie, bien trop pulpeuse, mais ravagée à présent, ravagée par le supplice de ses dents et par la morsure du froid. Mais c'était là tout ce qu'on percevait encore de l'enfant.

Au-delà, il n'y avait plus qu'un animal blessé, affolé. Les lèvres étaient tremblantes, les yeux grands ouverts, volant partout autour de lui, injectés de sang. Et le visage, tellement tuméfié et bleui qu'il en était presque méconnaissable. Anna l'aurait tout de même reconnu n'importe où, et ce, malgré la tignasse rousse, indomptée et crasseuse qui lui encadrait le visage. Qu'il était loin, le chevalier grandiloquent dans son attitude et dans ses atours. Qu'il était loin l'homme qui lui avait fait battre le cœur. Sa vue la glaça, lui provoqua un haut-le-cœur.

Il sait à présent! Il sait... Pauvre idiot, mais qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu avoué ?

Le charriot était encadré par une douzaine de gardes, armés jusqu'aux dents, prêts à repousser un éventuel assaut, une possible émeute.

La progression, le grotesque défilé fut long, interminable. À tous les dix pas, la charrette s'arrêtait au beau milieu de la plèbe et une pluie de projectiles s'abattait sur le prisonnier; un mélange de neige sale et boueuse, de crottins de cheval et d'aliments rassis. Un œuf l'atteignit en pleine poitrine, le jaune gluant venant barbouiller les pauvres loques dont on l'avait attriqué. Il avait les épaules à peine couvertes par une chemise souillée et les hauts-de-chausses crottés laissaient à découvert ses mollets et ses pieds nus, affreusement mutilés. La réalité lui sauta aux yeux seulement alors. La triste, affolante réalité. Concentrée qu'elle était sur ses yeux agrandis par l'effroi et qui lui mangeaient tout le visage, semblait-il, elle n'avait point porté attention à son allure. Envolé tout cet orangé et ce violet dont il était si fier, qui le rendait tellement fringant. Son regard vola aussitôt en direction de la plateforme où aurait dû se trouver un billot ou, à la limite, un gibet, mais il n'y avait que cette roue, cette immense roue qui semblait la narguer.

C'était ignoble!

Cet homme avait un rang, descendait d'une lignée si vieille qu'on en retrouvait difficilement les origines! Comment pouvait-on ne serait-ce que songer à le dénier de tous ses droits ? Il méritait d'être exécuté proprement... pas... ça!

Les insultes lui parvinrent alors et elle dû se faire violence pour ne point fermer les yeux, se boucher les oreilles.

Sois forte, sois digne.

Menton haut, stoïque, elle s'efforça à regarder droit devant elle, laissant les insultes glisser sur elle, alors même qu'elles ne lui étaient pas destinées, mais qui l'atteignaient pourtant en plein cœur.

« Fot-en cul!

— Sottard!

— Couillon de basse extracte!

— Chien galeux!

— Traître de bâtard! »

Et le cri fut reprit en chœur par la masse enragée, résonnant sur toute la place, faisant écho jusque dans son ventre, battant en rythme avec son cœur.

« Traître, traître, traître! »

Le charriot s'arrêta enfin. Une paire de gardes se chargèrent de la serrure et bientôt le prisonnier fut extrait, se retrouvant les deux pieds dans la gadoue glacée. Tremblant, titubant, il entreprit de jeter un coup d'œil derrière son épaule, récoltant une chiure en plein visage, le faisant tressaillir, défaillir. Un garde le poussa un peu plus en avant, l'obligeant à gravir les étroits degrés. Au sommet l'attendait la sombre silhouette du bourreau, les traits entièrement dissimulés. On le poussa encore davantage et il ne manifesta qu'alors un premier geste de recul, de terreur folle. Au-delà de la silhouette de son tourmenteur venait de lui apparaître celle du grotesque engin de torture.

« Non... »

Il voulut faire un pas en arrière, demi-tour, mais les gardes étaient tout juste sur ses talons.

« Non! », hurla-t-il cette fois, son cri se répercutant sur la place, couvrant presque le chahut de la foule.

On dut l'empoigner et le soulever, ses pieds battants le vide, avant de le jeter sans ménagement contre les rayons de la roue, les pointes acérées mordant déjà la chair, faisant perler le sang. Il y fut ligoté sans attendre, les étaux de fer se refermant sur ses membres et contre sa gorge. Alors s'avança Rufus Scrimgeour, ministre du roi, en charge de sa justice. L'air grave, solennel, il décacheta un parchemin qu'il avait à la main, le rouleau lui dégringolant jusqu'à la taille. Sur la place, les voix s'amenuisèrent jusqu'à n'être plus qu'un murmure, avant de se taire tout à fait. La voix rocailleuse du ministre s'éleva, prononçant la lecture du décret royal :

« Perceval Arthur Weasley, par la présente vous êtes inculpé du Crime de lèse-majesté, de Conspiration contre la Couronne et de Haute Trahison et du crime d'Adultère. Sur ordre de Sa Majesté Harry James Potter, protecteur et défenseur du Royaume, vous êtes condamné à la sentence de la roue. Vous serez roué de coups et chacun de vos bras, vos jambes, vos cuisses et reins seront rompus vifs. Dans sa Grande Miséricorde, Sa Majesté vous octroie le privilège de vous voir la tête tranchée. Que les Dieux vous gardent. »

De nouveau, les voix fusèrent. À mort, à mort!

C'était trop. Elle ne voulait pas assister à cela. Elle ne voulait pas entendre ses cris, ses supplications, ses pleurs. Elle voulut se redresser, mais Remus fut plus rapide et sa main fusa contre son épaule, l'obligeant à rester bien à sa place.

« Lupin, ramenez-moi au château. Immédiatement. »

Elle avait voulu son ton froid, mordant. Elle avait voulu sa voix ferme, autoritaire. Elle n'était que chevrotante et suppliante.

« Je regrette, Madame. Vraiment. Nous devons rester.

— À mort! À mort! À mort! »

Le premier coup s'abattit, brutal, violent, broyant l'os bien net. Un braillement de douleur lui fit écho, excitant davantage la foule, lui faisant réclamer davantage, toujours plus de sang, comme une meute de chiens enragés, excités par l'odeur de leur proie, par la puanteur de la mort imminente. Une bile acide lui brûla l'œsophage, lui donna envie de vomir. Sur l'estrade, le bourreau levait bien haut son gourdin de fer, déjà maculé de sang. La chair avait éclaté sous l'impact, sur une giclée carmin.

Que Dieu le garde.

Le tourmenteur fit lentement le tour de la roue. Les pleurs désespérés de Percy se faisaient encore entendre, malgré les vociférations. La barre s'éleva de nouveau à la verticale pour s'abattre à nouveau, toujours avec cette implacable précision, cette monstrueuse brutalité. Le craquement fut nettement perceptible cette fois-ci. Sur sa roue Percy s'agita, secoué de soubresauts incontrôlables, fou de douleur. Le silence tomba lorsque sa voix cassée, raillée, s'éleva dans un vagissement navrant :

« Anna! ANNA! ANNA! »

Elle ferma les yeux, penchant doucement la tête vers l'avant. Son cri, son appel résonnait à ses oreilles, tel un glas. C'était donc ça... C'était donc cela dont il était question.

Elle n'entendit même pas s'abattre le troisième coup, elle ne vit pas le bras désarticulé, tordu dans un angle grossier. Elle était sourde à ses cris, sourde à tout, jusqu'aux rires hystériques, aux sifflements de la populace. Entièrement repliée sur elle-même.

C'était donc cela...

Elle était perdue. Il savait. Il savait que c'était lui! Lui qui avait partagé sa couche. Il les avait tous deux perdu. Jamais il ne lui pardonnerait! Qu'allait-elle devenir ?

Le bruit se fit bourdonnement autour d'elle; un silence cotonneux, presque dérangeant à dire vrai. Elle n'entendit pas Remus la sommer de se redresser.

Sur la plateforme, l'affût recourbé du tranchant de la hache étincela au soleil. Les gémissements du supplicié s'étaient tus. Anna redressa la tête, mais ses yeux étaient perdus, voilés par les larmes.

Percy... Mon doux Perceval. Que vous ont-ils fait ? Que nous ont-ils fait ?

La lame décrivit un arc de cercle presque gracieux dans la luminosité matinale. Dans un bruit mât, la tête roula jusqu'au sol, souillant les planches de bois encore vert. Le corps fut secoué d'un dernier spasme, alors que s'inondait le parterre et que gouttait peu à peu le sang, en une fine rigole entre les interstices de bois, course silencieuse et tranquille de cette vie gâchée, déjà enfuie.

Tout devint noir. La reine s'affaissa sur la tribune, inconsciente, alors même qu'on brandissait la tête rousse à bout de bras, sous les rugissements sauvages de la plèbe.


Il faisait nuit noire lorsqu'un unique coup, bref, fut frappé à sa porte, avant qu'elle ne s'entrouvre. Une unique bougie illuminait la vaste pièce circulaire de sa tour. Immobile dans un fauteuil, un ouvrage de broderie à la main, Anna ne bougea pas d'un cil lorsque la silhouette de son roi se profila sur le seuil de sa chambre.

Il faisait frais. Elle avait refusé qu'on allume une flambée pour la réchauffer. Elle n'en avait pas besoin. Ainsi plongée dans l'ombre, il était difficile de discerner les traits de son visage, de ce beau visage ravagé par ses larmes silencieuses, amères.

Longtemps, ils s'observèrent en silence, cillant à peine, emmurés dans un mutisme inconfortable. Finalement, lassée, ce fut elle qui baissa les yeux, reprenant ses travaux d'aiguille.

« Vous êtes venu constater tout le mal que vous avez fait, Harry ? Vous en réjouir ? Savourer votre victoire ? »

L'homme ne lui répondit pas, mais les mots prononcés le sortirent néanmoins de son immobilité. Il amorça quelques pas, non pas dans sa direction, mais bien celle de la chambre. Les voiles vaporeux cédèrent sans un murmure sur son passage, ne laissant plus paraître que sa silhouette de l'autre côté. Il était de nouveau immobile, au pied du lit cette fois-ci.

« Pourquoi Anna ? Pourquoi ? Aviez-vous besoin de tout gâcher ? Pourquoi nous avoir fait ça ?

— Pourquoi ?, elle reprit, faisant écho à ses mots. Pourquoi ? », cracha-t-elle, avant d'éclater de rire.

Harry la laissa s'esclaffer, longtemps. Elle rit d'interminables minutes, de ce rire presque hystérique, sans joie, jusqu'à s'en tenir le ventre, jusqu'à presque en perdre la voix.

« Pourquoi ?, répéta-t-elle. Et pourquoi pas ? Pourquoi venir vous en plaindre maintenant ? Pourquoi est-ce que soudainement tout ceci vous intéresse ? Pourquoi êtes-vous si étonné, Harry ? Vous ne m'avez jamais prêté attention plus de quelques heures à la fois! Vous ne m'aimiez pas! »

Il tressaillit. Ces mots, qu'il croyait oubliés, revinrent le frapper avec une force qui le laissa pantois.

« Aimez-moi, Harry. Je ne me sens pas aimée. »

Il accueillit néanmoins sa verve d'un silence, n'ayant toujours pas bougé de l'endroit où il se trouvait, comme s'il y avait pris racine. Et puis, au bout d'un moment...

« Pourquoi ?

— Parce qu'il valait tellement mieux que vous, voilà pourquoi! Parce que je méritais, moi aussi, un peu de bonheur!

— C'était pour vous venger, c'est cela ?

— Me... ? De cette garce qui partage votre lit ? »

Elle s'esclaffa à nouveau, brièvement cette fois-ci.

« Oh, mon pauvre Harry. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi, après toutes ces années, nous n'avions toujours pas de descendance ? J'étais malade rien qu'à y penser, voilà! Je ne voulais pas de vous, de votre fils... alors que vous n'aviez à m'offrir que votre indifférence! Je ne suis pas... une vulgaire possession, comme vous aimez à le croire! Alors je m'en suis assurée... Je me suis assurée que jamais cela n'arriverait. Toutes les fois où vous veniez me rendre visite, à toutes les fois que vous visitiez ma couche, je m'en suis assurée.

— Et lui ? Pourquoi lui ?

— Je l'aimais, pauvre imbécile. Je l'aimais et vous l'avez tué.

— Vous l'aimiez, chuchota Harry, semblant presque perdu dans ses pensées, comme fasciné par ces derniers mots, ces uniques mots malgré l'énormité de la vérité qu'elle venait de lui énoncer.

— Nous allions faire bien plus à nous deux que ce que vous n'avez jamais pu faire en toutes ces années! Il y aurait eu la paix! Avec ce fils... mon fils! Où est mon fils, Harry ?

— Oh, Anna... Quelle sotte vous faites. La paix n'existera jamais. »

Pour la première fois, il lui faisait bien face. Ses pas l'avaient ramené dans le salon, non loin de son fauteuil. Le regard qu'elle tourna vers lui le cloua sur place. Il y avait tellement de haine, tellement de colère dans ces yeux-là. Il prit pleinement conscience de combien elle était une étrangère pour lui, combien ils ne partageaient rien.

Combien elle lui en voulait.

« Votre seule chance, ce n'est pas ce gamin, cet imbécile qui joue à être roi, à l'autre bout du monde! Ce pauvre idiot, qui se parodie à l'image de son père...

— Taisez-vous! Je vous interdis de parler de lui ainsi...! », gronda-t-il, avec trop de hargne, avec une véhémence bien trop virulente, hâtive, ce mordant qu'on lui connaissait bien, mais qui sonnait terriblement, sinistrement.

Un silence, pendant lequel il laissa échapper un profond soupir de lassitude, alors qu'il sentait son regard à elle qui le transperçait, qui lui brûlait la nuque. Il enfouit son visage entre ses mains, en pressa fortement la paume contre ses yeux.

« Voyez-vous ça... ? Oh, je vois... Je vois maintenant. Vraiment, Harry ?, chuchota-t-elle, sur un ton si onctueux qu'il lui donna envie de vomir. Peut-être n'était-ce pas seulement son lit à elle, tout compte fait...

— Vous ne savez rien!, cingla-t-il. Taisez-vous, Anna, ou je jure que...

— Que quoi, Harry ? Qu'ai-je donc à redouter de vous, alors qu'il n'y a plus rien ? Vous avez tout détruit. Nous et cette paix tant espérée, que je vous offrais.

— La paix n'existera jamais, par tous les Dieux! Ils s'entredéchireront toujours!

— Elle aurait existé. Elle aurait existé avec ce fils, si vous n'aviez point été aussi stupide, Harry. Si vous l'aviez reconnu comme vôtre. Si vous n'aviez pas... causé tout ce mal, avec vos obsessions. Toutes ces absences ces derniers mois. Je comprends à présent votre désertion de ma couche... Le preux, le valeureux roi du Lathendärk, réfugié dans les bras d'un autre, pris comme une femme, par un autre! Où peut-être était-ce vous qui mettiez votre queue en lui ? Que vous faisiez geindre comme une catin ? Cela valait-il la peine de gâcher votre seule chance, dites-moi ? Et à quel prix! Pourquoi dois-je payer pour votre infamie ? Vous avez pris mon fils! Ce royaume aurait eu un prince, un roi digne de ce nom! »

Elle se leva brusquement, laissant choir au sol ses fils et ses aiguilles, alors que Harry s'était complètement figé sur place, atterré par ses mots, fustigé par l'incongruité de sa hargne, qui sonnait douloureusement à ses oreilles, bien trop véridique. Aveugle, insensible à cette soudaine détresse, cette tempête qu'elle venait de déclencher, Anna poursuivit :

« Elle aurait existé si vous étiez morts dans ces maudites montagnes! Ne pouviez-vous y rester ? Dieu que j'ai prié pour ne pas vous voir revenir! Où est mon fils, Harry ?

— Anna... »

Sa voix était étrangement douce, presque un murmure.

Il fit un pas en avant, mais elle le repoussa aussitôt, violemment, appuyant de ses deux mains contre son torse, l'obligeant à reculer de plusieurs pas, jusqu'à ce qu'il se retrouve de nouveau dans sa chambre, elle-même non loin.

« Ne me touchez pas. Ne me touchez plus jamais. Où est mon fils ? »

Harry la dévisagea en silence, se redressant lentement, reprenant contenance. Son visage, sur lequel son masque s'était presque craquelé, redevint aussi lisse qu'à son arrivée. Sa volonté à vouloir discuter avec cette femme se volatilisa. À sa place s'insinua ce désir, ce violent désir de voir la souffrance s'inscrire sur son visage, la douleur, l'irrémédiable douleur du désespoir.

« Mort, s'entendit-il répondre. Je l'ai fait exécuter, comme votre amant.

— Non... »

Un souffle. Les yeux s'agrandirent sous le choc, sous l'effroi. Elle secoua la tête.

« Non. Jamais... Vous ne tueriez pas un être aussi innocent. C'est impossible.

— Croyez-vous ? Alors vous êtes plus sotte que je ne le pensais. Savez-vous quel sang coule dans mes veines, Anna ? Savez-vous réellement de quoi je suis capable ? Combien je peux être monstrueux ? Combien j'aime voir la peur enfler, particulièrement dans vos yeux ?, articula-t-il lentement, avec un calme à faire froid dans le dos, un calme qui ne présageait rien de bon.

— Vous ne l'avez pas tué.

— Hermione l'aura jeté en bas de la falaise. Cette femme que vous détestez tant.

— NON!, rugit-elle. NON! »

Dans un excès de rage, elle se détourna de lui, empoignant le grand miroir sur pied pour le fracasser avec force contre le sol, le verre éclatant en une pluie de fragments aux arêtes acérées, cruelles. Lentement, Harry fit un pas en arrière. Un couteux vase, aux parois de verre aussi fines qu'un parchemin, connut le même sort en éclatant contre le sol, déversant eau et fleurs à grands bouillons. Un cri s'échappa de sa gorge, un borborygme étouffé, une plainte difficilement dissimulée. Dans un grand drapé de jupes sombres, elle s'effondra à son tour au milieu des décombres.

« Vous êtes complètement folle. », chuchota-t-il.

Ses sanglots se turent tout aussitôt. Elle fit brusquement volte-face dans sa direction, les yeux plissés, la bouche tordue par la haine. Ses doigts se refermèrent sur un fragment de verre, qui lui entama méchamment la main. Elle se redressa alors vivement sur ses pieds, la pointe affutée de son arme de fortune pointée dans sa direction.

« Comment as-tu pu ? Je vais te tuer. Je jure que je vais te tuer. »

Elle fut sur lui avant même de lui laisser le temps d'ouvrir la bouche, de tenter de la raisonner, fendant l'air de son fragment de miroir. L'objet l'effleura, manquant de lui ouvrir la gorge. Sifflant, Harry lui saisit vivement le poignet, le tordant sans ménagement pour la désarmer. La jeune femme poussa un vagissement colérique dans son impuissance et se débattit sauvagement. Dans son hystérie, ses doigts trouvèrent chemin jusqu'à sa joue, y traçant de profondes zébrures de ses ongles, faisant perler le sang, alors qu'elle crachait et se débattait comme si elle était possédée par le démon, les cheveux en désordre. Surpris, Harry la relâcha.

« Ne me touche pas! LAISSE-MOI! »

Elle le repoussa avec la violence du désespoir, l'homme tombant à la renverse sur le lit. Il s'empressa aussitôt de s'en extirper. Un instant plus tard, un coupe-papier se fichait en vibrant dans l'édredon, à l'endroit exact où il s'était tenu.

Ils se faisaient de nouveau face, elle la respiration précipitée et le regard fou, lui les traits durs, une froide détermination au fond des yeux. Avant même qu'elle n'ait pu amorcer le moindre mouvement, il fut sur elle, l'empoignant à la gorge et la soulevant du sol sans même un effort.

« Je pourrais vous tuer juste ici et personne ne s'en soucierait. »

Il avait murmuré, les yeux fixés sur son visage, si près qu'il pouvait sentir son souffle contre son front, contemplant sa bouche s'ouvrir sur un cri muet, tendant une oreille attentive au sifflement pénible qui s'extirpait de sa gorge comprimée, à cet air qui tentait désespérément de se frayer un chemin jusqu'à ses poumons, alors qu'elle s'agrippait désespérément à son bras, griffant la chair dans une vaine tentative de délivrance.

Un curieux sourire lui étira les lèvres et il la sentit trembler sous ses doigts. Pourtant, il la rejeta presque aussitôt, la laissant s'effondrer sur son grand lit, toussant et hoquetant. Sans la quitter des yeux, il recula vers la porte de la chambre.

« Vous resterez ici jusqu'à ce que j'aie décidé de votre sort.

— Tu es un monstre. UN MONSTRE! »

C'est à la porte qu'elle adressa ses derniers mots, celle-ci se refermant dans un grand tapage, soufflant dans son mouvement la tremblotante flamme de la bougie qui se mourrait. Une clé cliqueta dans la serrure, la laissant bel et bien seule.


Draco n'avait jamais vu autant de neige de toute sa vie.

Il avait quitté son palais au matin du onze de décembre, sous un chaud soleil de cet interminable automne. Champs désertés par les paysans, en friches, et pâturages où s'entassait son cheptel avaient été son lot durant deux longs jours.

Ils avaient campé tout au long de la route, se refusant à prendre quelque repos au creux d'un moelleux édredon et de draps de satin, allant jusqu'à délibérément éviter les environ du palais de Zabini. Éviter les banquets et les cérémonies interminables. Il n'était pas là pour cela. Son seul désir était d'atteindre ces montagnes, de les traverser et de se retrouver bel et bien au Lathendärk. À portée de main de l'homme qu'il avait quitté, voilà déjà bien trop de semaines. Son escorte ne s'embarrassa pas de questions. Les gardes qui l'accompagnaient étaient accoutumés à franchir d'aussi longues distances, d'avaler les miles comme s'il se fut s'agit là d'une vulgaire promenade matinale. Draco leur en savait gré.

Au matin du troisième jour, c'est à l'ombre des montagnes qu'ils s'éveillèrent. Le paysage avait peu à peu laissé place, au fil des heures, à une herbe plus rare, clairsemée et à une touffeur forestière presque disparue. Les arbres étaient dégarnis, tordus et désolés. Sous le pas, un épais tapis d'aiguilles roussies par le froid et par les remugles acides du sol s'amoncelait. Partout ici, un manteau de givre s'était déroulé, drapant les mousses de fins cristaux bleus et argentés, craquant sous le pied. Et il était encore chez lui. Qu'en serait-il dans ces montagnes ? Au-delà ? Potter lui avait révélé voilà un moment que l'hiver s'était bel et bien installé chez lui, alors qu'ici l'automne s'attardait encore paresseusement.

Depuis ces vallées disséminées au pied de ces monts, il apercevait les hautes et lointaines forêts de conifères qu'il se rappelait verdoyantes, mais qui croulaient à présent sous le poids de toute cette neige tombée du ciel.

À l'ombre de ces pics aux neiges éternelles, le soleil était bien plus pâle, l'air bien plus frais. Dans le petit jour décroissant, ils avaient atteint le campement Lathendärkien. Au loin, ils avaient entendu le cor résonner longtemps, de ce son grave et profond, se répercutant en un écho distordu en montant vers les cieux. Ils les avaient repérés depuis longtemps. Sans doute étaient-ils avertis de son arrivée imminente.

Ils s'avéra qu'aussi loin de la forteresse, au creux dans cette vallée, les troupes cantonnées étaient aussi surprises de le trouver là que si un troll des montagnes avait brusquement surgi de terre. Juste à leurs pieds. De grands yeux ronds et de profondes révérences l'accueillirent. Le diadème d'or blanc posé sur son front ne laissait aucune place au doute, quant à son identité. En ces contrées qui lui étaient presque étrangères, il n'était point question de passer pour autre chose que ce qu'il était, qui il était. Et il s'en félicita bien assez tôt.

« Votre Majesté, c'est un honneur! »

Le chevalier qui s'adressa à lui devait être le commandant de leur petite garnison. Draco ne se rappelait point son visage et il en allait de même pour chacun des hommes présents.

« Messires. Ma présence sera de courte durée. »

Il mit pied à terre, l'homme face à lui s'empressant de se saisir de la bride de son nerveux étalon.

« Sa... Sa Majesté est donc seulement de passage ? »

Le concerné s'arrêta dans son élan, alors qu'il allait prendre le chemin d'une des petites habitations qui pullulaient non loin. Il jeta un coup d'œil au chevalier, par-dessus son épaule, un sourcil haussé.

« Mon escorte et moi-même repartons à l'aube, messire. Votre roi nous attend.

— Le roi ? »

Cette fois, il avait l'air non pas seulement surpris, mais estomaqué. Il jeta un regard ahuri à l'animal qu'il tenait toujours fermement.

« Pardonnez mon audace, Votre Grâce, mais... ce cheval ne passera jamais ces monts!

— Cette audace n'est point pardonnée Ser. Me croyez-vous donc incapable d'une telle entreprise ? »

L'homme s'inclina aussitôt profondément.

« Non! Que Sa Majesté pardonne mes paroles. Je me suis mal exprimé. Ces monts, Votre Altesse... Les avez-vous jamais traversés en plein hiver ? »

Draco soupira et consentit enfin à lui faire face.

« Non, Ser. Pressez-vous. Cette chevauchée fut harassante. Il me tarde de trouver quelques repos.

— Votre Altesse. L'hiver fut hâtif et rude. Toute cette neige... Sauf votre respect, Votre Altesse, votre cheval n'y a pas ses habitudes. Il y périra... et vous fort probablement avec lui.

— Voyez-vous à ce problème une autre solution, Ser ?

— Que Sa Majesté ne prenne pas insulte de mes paroles... peut-être un autre animal vous siérait-il ? Une brave et vigoureuse bête, à la patte sûre sur ces hauteurs. Celle-ci pourra demeurer ici jusqu'à votre retour, bien entendu. »

Draco se détourna, portant son regard sur les montagnes qui dominaient l'entièreté de l'horizon, les englobant d'un simple coup d'œil. Son attention dévia pourtant rapidement, presque aspirée par la place centrale de ce cossu campement. Une petite flambée brûlait au milieu d'un âtre constitué par des pierres grossières et là, non loin, ce rocher et cette souche sur lesquels Harry et lui avaient pris place, voilà bien longtemps déjà. C'était le premier soir où il s'était tenu aussi près de lui. Il pouvait encore sentir le feu qui lui avait brûlé les joues, son embarras. Dans son mutisme, face à un souvenir dont lui seul avait souvenir, il sourit doucement.

« Très bien, Ser, reprit-il. Nous partons à l'aube. Vous m'accompagnerez jusqu'à la forteresse dans les hauteurs, de même que deux de vos hommes. »

Le commandant se figea sur place, le temps de quelques secondes, avant de s'incliner à nouveau.

« Votre Altesse. Il en sera fait selon votre volonté. »

Draco lui offrit un hochement de tête un peu sec, avant de tout à fait se détourner, sans plus lui porter attention.

Il s'avéra que l'homme avait plus que raison. Draco n'avait jamais, jamais vu autant de neige de toute sa vie. Les sentiers pour se rendre jusqu'à la Grande porte n'avaient en rien changé. Dans les hauteurs pourtant, les choses étaient bien différentes. Là où s'étaient trouvées des routes de roc lisse et longiligne ne résidaient plus que des sentiers de glace et de neige tassée par les interminables allées et venues des patrouilles. De chaque côté de cette route de fortune s'élevaient pourtant des murs de neige plus hauts qu'un homme à cheval, immaculés et lisses. Sans échappatoire, s'il devait arriver malheur.

Ils progressèrent néanmoins, à un rythme bien plus effréné que Draco se souvenait avoir emprunté dans cet endroit. L'animal entre ses cuisses était massif et vigoureux, soufflant fort. Une bête bien native de ces contrées neigeuses et qui n'avait rien à voir avec celles que lui-même élevait, bien plus sveltes et nerveuses. Il aurait pu amener avec lui ce palomino que lui avait offert le roi, mais cela aurait voulu dire le laisser encore une fois par-delà les montagnes... alors même qu'on attendait de lui qu'il ramène la jument qu'il avait si obligeamment remise au roi du Lathendärk, pour un sauf retour chez lui.

Bientôt, les murailles de givre laissèrent place à des étendues vert-de-gris saupoudrées de blancs. Les branches des grands sapins ployaient, peinaient sous le poids de leur grande parure glacée. Sous cette voûte de givre, de grandes ombres clairsemaient l'immaculé du spectacle, les grands feuillus se trouvant dépourvus de leur verdoyante parure. Les bois s'en trouvaient presque démunis, désertés, à nu. Çà et là, un éclair d'un vif carmin, dansant dans la brise, fouetté par le vent. Le chemin. Le chemin tout tracé, quoi qu'il arrive.

« Si vous deviez vous perdre, Votre Altesse, il vous suffirait de suivre ces balises. Elles vous ramèneront en lieu sûr, que cela soit à un campement ou à la frontière que nous avons franchie ce matin. »

Et voilà que c'est à vous qu'elles me ramènent, Harry.

Trop vite, bien trop vite arriva le vertigineux précipice qui longeait le flanc de la montagne. Contrairement à sa première traversée, d'aucuns ne s'enchaînèrent les uns aux autres. Le terrain était trop glissant, la traversée beaucoup trop périlleuse pour marcher de face deux à la fois. L'équipée entreprit donc l'ascension à la queue-leu-leu, le roi de Kovàr au beau milieu de tout ce monde, alors que tous les regards étaient tournés vers lui. Si le sol devait se dérober sous ses pieds, s'il devait lui arriver malheur... Cet après-midi-là, le soleil demeura dissimulé derrière les nuages, empêchant les glaces de ruisseler et la montagne de déverser des torrents de larmes. Dans un relatif silence, les cavaliers franchirent l'incroyable gouffre qui s'étendait à perte de vue, sans que même la moindre brise de vent ne vint les déranger dans leur périlleuse progression. Une faveur des Dieux, une coïncidence ? Qui aurait pu savoir ?

Néanmoins, ce ne fut pas là ce qui étonna le plus le jeune roi. Le plus étrange, dans toute cette aventure, demeurait le calme apparent de ses chevaliers, mais plus encore, ceux du Lathendärk. Épée au fourreau, bavardant à mi-voix, leur attitude même démontrait le peu de crainte qu'ils avaient de cet endroit. Épaule détendue, rire amusé qui fusait parfois, presque incongru dans le silence relatif des lieux, et ces coups d'œil paresseux qu'ils avaient pour le paysage alentour. Aucun sentiment d'oppression, aucun sentiment d'urgence... Les choses avaient-elles à ce point changé dans ces contrées ? Ces... démons qui hantaient ces lieux hibernaient-ils ?

Non.

C'était impossible. Pourtant, Draco ne comprenait pas. Leur roi, leur monarque avait sauvagement été attaqué, y avait presque laissé la vie. Il n'avait dû sa survie qu'à son sang-froid et à l'animal qui le transportait. Comment ces hommes ne pouvaient-ils point y porter plus attention ? Comment ne pouvaient-ils point avoir ce constant souvenir à l'esprit ? Ils auraient dû être plus inquiétés, très certainement... Mais voilà, ils ne l'étaient pas. Pas même lorsqu'ils atteignirent l'étroit défilé, cet unique passage qui permettait l'accès au cœur de la montagne, à l'insurmontable forteresse, enclave de ces monts.

Rien n'y avait changé. Du haut de ces improbables murailles naturelles, loin, très loin au-dessus de leur tête, la mince ouverture peinait à laisser pénétrer la neige dans cet endroit. À l'étroit, le roc s'amoncelant plus sur lui-même que n'importe où ailleurs, les cavaliers avaient à peine l'espace pour avancer les uns à la suite des autres. L'exiguïté de l'embouchure permettait tout juste à un peu de vent de s'engouffrer, laissant naissance à un puissant sifflement, virevoltant et dansant dans l'étranglement, l'écho de son chant allant mourir dans les hauteurs.

Dans la pénombre d'un vert luminescent, ces mêmes créatures aveugles au monde, laiteuses et difformes rampaient, dans l'ignorance même du vaste univers qui s'étendait au-delà de cette incroyable caverne. Il y régnait une chaleur, une touffeur incongrue, frappant contraste avec la morsure glacée de l'hiver au-dehors.

Draco osait à peine respirer. L'air y était fétide. L'humidité suintait des murs, comme si les murs eux-mêmes pleuraient. De ces coulées laiteuses s'échappaient des bouffées méphitiques. Il garda l'épée au fourreau, mais ses doigts le démangeaient de s'en emparer, l'envie lui prenait aux tripes d'ordonner qu'on hâte le pas. Il n'aimait pas cet endroit. Il n'avait jamais aimé cet endroit. Il y faisait beaucoup trop sombre. Devant lui, contrairement à la dernière fois, ne se profilait pas l'ombre, la silhouette rassurante de Harry, prêt à intervenir en cas de problème. Quand bien même aurait-il été là, il fallait se rendre à l'évidence : vu l'étroitesse de l'endroit, qu'importe ce qui leur tomberait dessus, ils se feraient mettre en pièces, tous autant qu'ils étaient. Il n'y avait pas la place pour manier une épée... encore moins à cheval. Le sol accidenté, pourtant, l'obligea à se morigéner, à calmer ses ardeurs, à prendre son mal en patience. Il n'y en avait très certainement plus pour très longtemps. C'était obligé.

Le vent fut soudainement là, partout, lui fouettant le visage et gonflant l'épaisse cape dont il s'était vêtu, la douce laine gris perle claquant au vent. À l'horizon, derrière de lourds nuages qui commençaient à s'amonceler au-dessus de leur tête, épais, cotonneux, le soleil déclinait, tirant sa révérence pour laisser place à la nuit. Plus important pourtant encore, les doubles portes de la forteresse s'élevaient, vertigineuses et hermétiquement fermées. Sur les remparts on avait déjà allumé les immenses braseros qui serviraient à chasser les ombres de la nuit. Il ne put s'empêcher de sourire. Les portes du Lathendärk, juste là sous son nez, enfin.

Dans l'air qui se rafraichissait dangereusement, le clair mugissement du cor retentit et lentement s'entrouvrit un mince interstice dans les remparts. Un frisson le secoua et ça n'avait rien à voir avec le vent ni le froid mordant. Quelque part en lui, il y avait cet inconvenant sentiment, cette déplacée impression que c'était, un peu, comme s'il rentrait chez lui.

« Votre Majesté. »

La voix lui parvint d'un peu loin et il se fit violence pour s'obliger à revenir à lui, à sortir de ses songes pour lui faire face. Le commandant qui l'avait accompagné jusqu'ici, ouvrant la marche dans ce désert glacé, s'était décalé un peu en retrait de la route, l'invitant à poursuivre au-devant, à ouvrir la marche. Draco lui offrit un sourire rayonnant.

« Merci, messire.

— Ce fut un honneur, Votre Grâce. »

Il inclina la nuque au moment où le jeune roi talonnait sa monture, soudain bien pressé de rejoindre ces portes qui s'étaient entrouvertes pour eux, qui n'attendaient plus que leur arrivée.

Il se prit d'un fol, futile espoir que le roi serait peut-être là pour l'accueillir. Après tout, il savait pertinemment à présent qu'il avait quitté ses terres, qu'il cheminait dans sa direction. Était-il possible qu'il se hâte au-devant de lui ?

Ridicule. Il ne s'est pas hâté à répondre à tes lettres, pourquoi en aurait-il été autrement de se porter à ta rencontre, alors même qu'il semble craindre ta présence ?

L'accueil qu'on lui réserva donna raison à sa conscience. Dans l'enceinte de cette millénaire forteresse, l'entièreté des âmes qu'elle abritait était rassemblée là, sous ses yeux, et précédant cette impressionnante garnison, Ser Etienne De Shultz l'attendait, impassible.

L'hiver semblait lui avoir un peu plus buriné le visage par ses vents frigorifiants et accablants, aussi haut dans les hauteurs, mais au-delà de cela, Draco se le rappelait tel quel. Un courtois sourire lui fendit le visage, plissant ses traits et rendant bien plus aisé à deviner les innombrables rides qui y étaient cartographiées.

La scène qui se déroulait devant ses yeux suffit à apaiser quelque peu le blond. Ici, au moins, le message s'était-il rendu et l'attendait-on!

« Que Sa Majesté soit la bienvenue. », l'accueillit tout aussitôt le commandant, se portant déjà dans sa direction, alors même qu'il n'avait pas encore mis pied-à-terre.

Draco lui signifia sa gratitude d'une inclinaison de la nuque, tandis qu'on s'emparait des rênes de l'animal sur lequel il était monté, alors que lui-même en descendait.

« Je vous remercie de cet accueil, Ser. Dites-moi, mon logis est-il préparé ? »

Le commandant remit à son tour les rênes à une jeune recrue, s'empressant d'emboîter le pas au jeune homme, qui se dirigeait déjà vers les casernements.

« Avec tout le confort nécessaire, Votre Grâce. Je puis présumer qu'un souper vous serait également agréable ?

— Chaud avant toute chose, Ser. La route fut longue et glaciale. Toute cette neige...

— Sa Majesté a eu beaucoup de chance de pouvoir ainsi traverser les cols. Un blizzard souffle sur nos régions depuis... ma foi, plus de jours et de nuits que je ne puis en compter sur mes doigts. »

L'homme avait cet improbable ton familier que Draco ne lui détestait pas. Il l'avait déjà entendu en user en compagnie de son propre monarque et c'était là quelque chose d'agréable quand on savait combien il estimait ce dernier, malgré leur grande différence d'âge. Il était bien loin d'être désobligeant. Tout en courtoisie et en prévenance, mais avec simplicité. Un doigté astucieux qui, avec le certain âge qu'il cumulait, faisait un parfait mariage. Un homme d'épée restait un homme d'épée. Il n'avait sans doute jamais été celui à préférer les fréquentations de la Cour. Draco l'aimait bien.

« Il m'est agréable de savoir que vous avez entretenu ces sentiers dans la perspective de ma visite, Ser. »

Il se dégantait, alors que la porte cédait passage, leur permettant de trouver refuge au cœur des casernements souterrains, bienheureux de la tiédeur des lieux.

« Dites-moi... Y a-t-il des nouvelles de la citadelle, du roi ? »

De Shultz allait ouvrir la bouche pour s'exprimer, mais il fut abruptement interrompu. On refermait à peine la porte derrière eux, qu'au-dehors résonnait l'unique chant du cor, bref et bien plus grave que celui qui l'avait accueilli. Le chevalier n'en sembla aucunement alarmé, seulement surpris à en croire ses sourcils broussailleux et grisonnant qui s'élevèrent haut sur son front, jusqu'à disparaître sous sa calotte de cuir. Le mugissement de l'instrument fut bien vite suivi d'un retentissant :

« Un cavalier par le Nord!

— Ouvrez les portes! »

Le soleil disparu sous l'horizon, la venue d'un homme à pareille heure devait être pour le moins incongru. Pendant un court instant, le commandant fut pris d'un tel sentiment de malaise que Draco se sentit obliger de l'apaiser d'un sourire tranquille.

« Allez donc au-devant de tout ceci, Ser. Je trouverai mon chemin seul, ne vous en faites pas. Nous parlerons plus tard. »

Le chevalier s'inclina rapidement et repartit d'un pas tout aussi hâtif à l'extérieur, laissant le jeune roi à ses errances à l'intérieur des murs de la forteresse. Lentement, Draco chemina dans la luminosité vacillante des torches, admirant les fresques murales et vieilles comme le monde de ces colonnes soutenant la vertigineuse voûte. Sans même y songer, ses pieds le ramenèrent tranquillement à ce logis qu'il avait partagé précédemment avec le roi du Lathendärk. À l'intérieur, une belle flambée craquait et il y régnait une douillette tiédeur, plus que bienvenue après ces heures passées dans le froid et la brise glaciale.

Sur l'unique table de la pièce, flanquée de deux chaises, un plat attendait son bon vouloir, recouvert d'une grande cloche métallique afin de préserver son repas. Tout près, un cruchon rempli du riche hydromel du royaume, accompagné d'une unique coupe. La rumeur de son arrivée l'avait précédé. Tout le confort nécessaire, vraiment. Sans cérémonie, Draco s'attabla, découvrant poulet rôti sur un lit de légumes-racines qui macérait dans une écuelle de beurre aromatisé. Seul, soudain bien affamé, il n'en fit pas grand cas et s'y attaqua sans tarder.

Il en était à éponger le beurre de son assiette à l'aide d'un morceau de pain lorsqu'on toqua à sa porte, l'arrêtant net. Il termina tranquillement de mastiquer ce qu'il avait en bouche, un brin irrité de se voir ainsi interrompre, mais finit par lancer un vigoureux « Entrez! » lorsqu'il fut de nouveau en mesure de parler.

Sur le seuil de sa porte se présenta De Shultz, sourcils froncés et regard fuyant, l'air particulièrement mal à l'aise de le déranger en plein repas. Derrière lui se profilait une deuxième ombre.

« Que Sa Majesté me pardonne, je n'avais pas l'intention de l'interrompre, mais...

— Il n'y a pas d'affront, Ser. Entrez donc. Nous devions parler, de toute façon. Qui va là, avec vous ? »

Le chevalier s'était avancé à l'intérieur du logis, suivi de près par un second homme. La vingtaine, le cheveu blond paille et l'œil sombre, le nouveau venu n'avait toujours pas posé les yeux sur lui, observant obstinément le sol, nuque fléchie.

« Ser Abercrombie, Votre Altesse. Il... »

Une hésitation.

« Il a ordre de vous délivrer un message. Il apporte des nouvelles de la citadelle. »

Draco releva enfin tout à fait la tête, s'appuyant tout contre le dossier de la chaise, un unique sourcil légèrement haussé. L'homme s'était mérité toute son attention.

« Eh bien, Ser. Parlez, qu'attendez-vous ? »

Le jeune homme sortit enfin de son immobilité et s'avança au-devant de son commandant. De plus près, Draco remarqua enfin ses cernes bleuâtres et la fatigue qui semblait peser sur tout son corps. Avait-il fait chemin sans s'arrêter depuis le Lathendärk ? Depuis combien de jours parcourait-il ainsi la route pour venir lui délivrer son message ? Qu'il se retrouve ici, maintenant, au même moment que lui n'avait rien d'une coïncidence. Le visage du jeune roi passa de la curiosité à quelque chose qui se rapprochait de la méfiance. Le chevalier mit genou à terre sans attendre, nuque toujours inclinée.

« Que Sa Majesté me pardonne, j'ai fait aussi rapidement que possible. Un message de Sa Majesté, Votre Altesse...

— Parlez, messire. Qu'en est-il pour que vous deviez ainsi me déranger au petit soir, en plein repas ? De quelle importance relève ce message ?

— Sur ordre du roi, Votre Grâce, il vous est demandé de faire demi-tour, de rentrer sur vos terres. »

Un silence brutal accueillit ses paroles. Draco ne réagit pas immédiatement, dévisageant le jeune homme qui ne devait pas être bien plus âgé que lui-même. Il n'était pas certain de comprendre. Lentement, il se pencha vers l'avant, mains croisées sur ses genoux.

« Votre roi, Ser, m'ordonne de rentrer chez moi, c'est bien cela ?

— O... Oui, Votre Majesté. »

Et soudainement, Draco éclata d'un grand rire, sous l'œil ahuri du commandant qui n'avait toujours pas bougé. Il s'esclaffa haut et clair, tout le corps secoué, apparemment seul à goûter la plaisanterie de ce message.

« Sans raison, mon jeune messire ? Sans explication ?

— N... Non, Votre Majesté. Le palais ne... peut vous accueillir pour l'instant.

— Et pourquoi cela ? Est-ce là tout ce qu'on vous a répété ?

— Le sieur Lupin..., commença le messager, de plus en plus mal à l'aise, mais Draco l'interrompit brusquement en se levant du siège où il était toujours assis, pour se mettre à déambuler en long et en large dans l'exiguïté de la pièce.

— Est-il arrivé quelque chose au roi ?

— Au roi ? Non! Le roi se porte à merveille, Votre Altesse. C'est seulement que... Le palais est clos, Votre Majesté.

— L'avez-vous vu ? L'avez-vous aperçu pour affirmer une chose pareille ? De qui prenez-vous vos ordres ?

— Je... De Sir Lupin. Votre Grâce. Nul n'a entrevu le roi depuis quelques jours. »

Un long silence, pendant lequel se répercutait seulement l'écho des pas du blond.

« Que s'est-il passé ?

— Je... Nul ne nous a informés, Votre Altesse. J'ai... J'ai ordre de vous raccompagner.

— Le palais est clos », reprit Draco, à mi-voix, sans plus lui porter attention, faisant toujours les cent pas.

Harry ne se serait pas embarrassé d'un tel stratagème pour le renvoyer chez lui, n'est-ce pas ? Il ne lui aurait pas fait parcourir tous ces miles pour brusquement le renvoyer chez lui. Il l'aurait averti bien avant qu'il ne voulait pas le voir là. Quelque chose, forcément, s'était produit et cet idiot, dans tout son orgueil, dans sa fierté qu'il ne voulait pas voir écorchée, préférait éviter sa présence malgré cet accord qu'il avait signé. Il préférait le tenir au loin, quitte à l'insulter lui, à mettre à mal sa fierté à lui. Stratagème désolant. Draco en aurait presque pleuré, tant l'idée lui était insultante. Quelque chose lui disait, pourtant, que l'insulte ne s'en voulait peut-être pas une. Peut-être cherchait-on à le préserver de quelque chose.

À nous préserver d'un quelconque mal ?

Cela commençait bien, bien mal.

« Les portes de la cité royale sont hermétiquement fermées. Personne n'y entre, personne n'en sort », reprit presque timidement le chevalier, toujours agenouillé.

Brusquement, Draco fit volte-face, posant de nouveau ses prunelles argentées sur lui. Un curieux sourire lui fendit les lèvres.

« Vous devriez aller prendre un peu de repos, Ser. Nous partons tôt demain. Il nous reste une longue route à parcourir jusqu'au palais du roi.

— Je... Votre Altesse ? Le roi... Sir Lupin. Et mes ordres ? Vous ne pourrez pas entrer...!

— Oh, vous croyez cela, mon jeune ami ? Pourtant, ces portes, elles ont bien dû s'ouvrir pour vous laisser passer, n'est-ce pas ? Je parie qu'elles s'ouvriront à nouveau pour vous laisser revenir. Empêchera-t-on réellement le roi de Kovàr d'y pénétrer à votre suite ? »

Le chevalier avait presque l'air accablé de cette vérité qu'il énonçait devant lui. Il ne pouvait rien pour lui faire changer d'avis. Ce n'était pas son roi. En aucun cas il ne pouvait s'opposer à lui, lui ordonner de faire demi-tour, pas plus que le commandant de la forteresse. Il ne l'aurait pas pu avec son propre monarque... Alors avec celui venu d'une contrée étrangère, avec qui son propre roi avait conclu des alliances ? L'idée même de vouloir s'opposer à lui était inconcevable, irrecevable. Oh, peut-être aurait-il pu en d'autres temps, en d'autres lieux. Peut-être aurait-il pu voilà quelques semaines, mais leur accord était signé à présent. Et cette alliance... prévalait sur beaucoup de choses. Si leur roi était en difficulté, il n'y avait aucune chance que quiconque l'empêche de voler à son secours.

Et qu'il sache, oui. Qu'il sache qu'on ne me renvoie pas comme le dernier des malotrus. Comme un mal propre. Que va-t-il encore s'imaginer ?

« Ce sera tout, messires. De Shultz, votre obligeance vous honore. Ce message arrive à point. Messeigneurs, je vous souhaite une excellente nuit. »

Il les congédia sans un mot de plus, sans même leur laisser la chance de s'opposer à sa décision, sans même leur laisser la chance de placer un mot. Le coursier, toujours à genoux, se releva lentement, s'inclinant, avant de faire trois pas en arrière et de s'incliner une seconde fois, s'empressant par la suite à disparaître dans l'embrasure de la porte. De Shultz s'attarda quelques secondes supplémentaires, avant de s'incliner également devant lui, mais avec bien moins de déférence, il fallait bien l'avouer.

« Bonne nuit, Votre Altesse. »

Il le laissa seul avec ses questions, ses interrogations et son inquiétude. Que se passait-il dans les vallées en contrebas ? Jedusor ? Non... Pas au palais. Ces hommes en auraient certainement ouï-dire quelque chose. La garnison ici serait sans doute bien moins importante si une quelconque attaque s'était portée contre le château. S'en était-on pris à la vie du roi ? À celle de ses enfants ?

Non, non. Ce n'est rien de tout cela. Quelque chose s'est produit au château. Quelque chose de suffisamment grave pour qu'on veuille éviter de me mettre au courant. Mais quoi ?

Il aurait pu croire que tout cela avait à faire avec lui, oui, bien sûr. Mais on ne cloîtrait pas une ville entière pour éviter que n'entre un roi, pour éviter la présence d'un seul personnage à l'intérieur.

La maladie ? Dieu. Y a-t-il épidémie à l'intérieur ? Est-ce pour me préserver, pour tous nous préserver ? Et s'il était malade ? Non... Je ne supporterai pas l'éventualité d'un trépas. Il n'est pas question que je ne le revoie point. Pas maintenant. C'est trop tard. Mais... n'en aurais-je pas été averti également ?

S'il y avait eu maladie, sans doute une rumeur serait-elle parvenue jusqu'ici. Il le fallait, n'est-ce pas ? À moins que... la rumeur de cette épidémie n'en soit déjà une au sein même de la cité. Il y avait alors peu de chance que la nouvelle fut passée au-delà. D'autant plus si on avait séquestré l'entièreté de la populace aussitôt qu'on en avait ouï-dire quelque chose.

Tu t'affoles, Malfoy. Tu paniques. Reprends-toi.

Longtemps encore, il continua à faire les cent pas dans la minuscule pièce qui servait à la fois à se restaurer et à trouver quelque repos au coin de la cheminée.

La nuit serait longue, il le savait.

Il y avait peu de chance pour qu'il trouve quelques heures de sommeil.

Et encore au moins trois jours de chevauchée. Ciel...


Il avait attendu aussi longtemps que possible avant de devoir monter là-haut. Il avait tenté d'argumenter, de le faire changer d'avis, mais rien n'y avait fait. Qu'importe qu'il lui ait exposé combien c'était une mauvaise idée, il n'en démordait pas.

Il était en colère. Il ne changerait pas d'idée. Oh, Remus lui-même était d'une humeur massacrante. Quand il l'avait vu redescendre de cette tour, le visage maculé de sang, le col taché et le cou marqué de cette longue estafilade rosée, son sang à lui n'avait fait qu'un tour. Elle avait essayé de le tuer!

S'il lui avait demandé, il lui aurait ramené sa tête sur le champ, mais le gamin avait d'autres intentions. Il était resté silencieux. Jusqu'à maintenant. Jusqu'à ce matin.

La démesure de son ordre donnait le vertige, des sueurs froides. Remus avait espéré que la poussière retombe, qu'il mûrisse sa décision, qu'il maîtrise ses pulsions. C'était mal le connaître, ou plutôt, c'était espéré l'inespéré. Croire en un miracle.

Au bas de la plus haute tour du palais, Remus prit une profonde inspiration et amorça l'ascension du long escalier en colimaçon, pesant les mots qu'il allait prononcer, réfléchissant à la posture, au ton qu'il allait adopter...

Bien avant qu'il ne se sente prêt, qu'il ait suffisamment réfléchi à son discours, il se retrouva devant la porte des appartements de la reine. Au-dehors, le ciel se colorait de bleu marin et de violet, alors qu'un pâle halo blanc, timide, finissait de disparaître à l'horizon, derrière l'opacité laiteuse des nuages. Tout au long de cette passerelle vitrée qui traversait un vide vertigineux, une demi-douzaine de gardes étaient en faction, immobiles, hallebarde au poing et engoncés dans un lourd silence.

Devant la porte, il poussa un léger soupir et toqua discrètement, avant de pénétrer la tour au bout de quelques secondes, nulle réponse ne lui parvenant.

À l'intérieur, tout était brillamment éclairé, malgré la nuit tombante. Installée auprès de l'âtre de la cheminée, la reine portait une oreille attentive à une jeune fille reposant au sol sur un coussin, juste en face d'elle, au milieu d'une demi-douzaine d'autres. La jeune fille en question était penchée sur un minuscule livre de cuir relié. D'où il se trouvait, Remus apercevait les pages enjolivées par de riches pigments et des feuilles d'or.

« Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
»

La porte se referma dans un cliquetis discret derrière lui. La jeune fille, la nuque gracieusement inclinée, ne s'arrêta pas pour autant en l'entendant. Anna elle-même ne leva pas les yeux sur lui, entièrement absorbée par la prose, la joue reposant tranquillement dans la paume de sa main.

« Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux... »

On avait fini par lui permettre la compagnie de quelques dames, pour la plupart de très jeunes filles. D'aucunes n'avaient précédemment occupé cette position et c'était là la plus importante des choses : Anna n'en connaissait aucune. En acquiesçant à sa demande, Remus avait rigoureusement sélectionné qui aurait l'autorisation de monter tout en haut de cette tour. Il n'était point question de permettre à la femme de trouver une oreille attentive, compatissante. Il n'était point question de laisser ne serait-ce qu'un mince espoir pour qu'elle s'extirpe de cette cage dorée et se volatilise hors du château. Ces mesures étaient draconiennes, il en avait conscience. Il les préférait néanmoins à un possible échec, une catastrophe. Ça, Harry ne le lui pardonnerait jamais. Et puis... c'était, après tout, une façon comme un autre de garder un œil sur elle, d'avoir des yeux et des oreilles en permanence là-haut.

« Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes. » (2)

Finalement, la voix se tut tout à fait, laissant planer un silence, avant qu'un soupir ne vienne finalement franchir les lèvres de la souveraine. Papillonnant des paupières, elle releva finalement le menton en direction de Remus, posant sur lui un regard curieux, seul signe d'un intérêt quelconque. Ses traits demeurèrent de marbre.

« Sir Lupin. Il se fait tard. Que me vaut votre visite ?

— Madame... »

Il suspendit sa phrase, laissant couler un regard mordoré sur l'ensemble des jeunes filles.

« Nous devrions parler seul à seule.

— Ah bon ? »

Anna prit appui tout au fond de son fauteuil, cette fois-ci, ses mains reposant avec légèreté sur les accoudoirs rembourrés, le regardant cette fois-ci bien en place, un sourcil haussé.

« Ces jeunes filles sont pourtant là pour entendre et voir tout ce que j'ai à dire, n'est-ce pas ? Allons donc, ne soyez point aussi timide. Parlez, parlez. Je ne vois point en quoi elles ne devraient pas être à leur tour parfaitement au courant de vos dires... ou plutôt de celles de mon époux, le roi.

— Madame...

— Parlez, Sir Lupin. Vos tentatives d'excuses sont lassantes. »

L'homme s'inclina, le dos bien raide, quelques secondes seulement, avant de relever la tête, ses prunelles accrochées aux siennes.

« Votre époux, le roi, Madame, a rendu sa décision.

— Sa décision ? Eh bien! Où m'envoie-t-on ?

— Vous êtes accusée de conspiration contre la Couronne, d'adultère, d'avoir voulu porter préjudice et lésion contre la personne de Sa Majesté, de même que de Haute Trahison, Madame. On ne vous envoie nulle part. Sur... ordre du roi et selon son bon plaisir, vous serez conduite devant la Justice et êtes condamnée à mort. »

Il se tut, déglutissant discrètement, s'obligeant à la regarder bien en face. Ce n'était pas sa première condamnation, sa première arrestation... Par contre, c'était bel et bien la première femme, la première reine qui tombait sous son commandement et elle tombait de haut.

« Non, chuchota-t-elle. Non! Il n'est pas question... de recevoir l'insulte que vous avez réservée à Ser Weasley! Je l'interdis!

— Madame...

— Taisez-vous! »

Elle se remit sur ses pieds, avec une lenteur qu'on aurait dite toute calculée. Il n'était point question qu'il garde ainsi son ascendance sur elle, debout comme il l'était.

« Je mourrai, oui. Je mourrai cependant comme j'ai vécu : comme une reine! Je ne veux pas de votre plèbe, Sir Lupin! Je ne veux pas de votre cirque! Sortez, maintenant. Hors de ma vue! »

L'assemblée de jeunes filles était aussi muette qu'une tombe. Toutes avaient les yeux rivés au sol et n'osaient regarder ni l'une ni l'autre. Remus expira doucement, soutint son regard encore quelques secondes, avant de tourner sèchement les talons et de regagner le seuil de la tour. Alors qu'il allait franchir celui-ci, la voix d'Anna le rappela, l'immobilisant sur place :

« Sir Lupin... Quand ? »

Un instant de suspend, puis il laissa tomber platement :

« Demain matin, Madame. Aux premières lueurs de l'aube. Puisse... »

Il s'interrompit.

« Vous devriez prier pour votre âme. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner. Bonne nuit, Madame. »

La porte se referma derrière lui, dans un murmure presque inaudible, faisant écho à celle qui, un long moment plus tard, loin, bien loin sous leurs pieds, claqua dans un grand tapage assourdissant qui résonna dans le couloir.

Une grande ombre furetait sur les murs, montant jusqu'au plafond, la lumière vacillante des innombrables bougies présentes dans la pièce dessinant une gigantesque silhouette sombre contre le blanc des murs tout en pierre. Elle venait et allait inlassablement, tout à l'image de son propriétaire, Harry faisant les cents pas devant son grand bureau d'ébène, tête rentrée dans les épaules, les lèvres crevassées par ses dents qui les trituraient inlassablement.

Sa décision était prise, il n'y reviendrait pas!

Et si...

Peut-être aurait-il mieux fait d'écouter Remus ? Après tout... il était de bon conseil...

Non!

Elle avait essayé de le tuer. S'il la renvoyait ou que ce soit, quand bien même la cloîtrait-il dans un couvent, elle reviendrait! Elle se vengerait, d'une façon ou d'une autre. Avait-il oublié d'où il l'avait tirée ? De Karnas! Elle ne le laisserait pas en paix... Jamais!

Peut-être aurait-il pu l'enfermer à tout jamais dans sa tour ? Jusqu'à ce que la solitude ait raison de son esprit, jusqu'à ce que le silence ait raison de ses forces, de son corps. Qu'elle soit brisée et s'oublie elle-même.

Non. C'est un châtiment encore plus cruel.

Et il n'était pas cruel... N'est-ce pas ?

Pourtant, pourtant... Elle aurait mérité tous les maux!

Elle l'aimait! Doux Dieux... Elle l'aimait! Cette garce...

Sa décision n'était pas une erreur. L'erreur en soi avait été d'écouter ses oncles, ses vassaux, voilà tellement d'années. L'erreur avait été de l'épouser, d'obéir... Les jumeaux n'étaient pas suffisants, il fallait plus d'héritiers, un autre fils... Et voilà où il en était! Après toutes ces années... toujours aucun fils à lui, mais bien celui d'un autre!

Comment ai-je pu être aussi bête ? Comment n'ai-je pu rien remarquer ? Ne pas soupçonner quoi que ce soit ?

Il était hypocrite, voilà ce qu'il fallait bien dire. La situation, jusqu'à maintenant, lui convenait parfaitement. Il la laissait de côté, loin dans le palais – il était bien assez grand, après tout – et ne posait les yeux sur elle qu'occasionnellement. Ça lui allait parfaitement qu'elle ne soit point tombée enceinte jusqu'ici... après tout, ç'avait été là quelques temps de paix, à ne point trop lui témoigner d'attention, à pouvoir vaquer à ses occupations... Et qu'importe qu'elle ne tolère que difficilement ses enfants et leur gouvernante... elle n'avait pas son mot à dire.

L'hypocrite, c'est elle, oui. Toutes ces années à détester, à cracher son venin sur Hermione, alors qu'elle-même se faisait besogner par une raclure de bas étages. Combien y en a-t-il eu d'autres encore ? Il ne pouvait pas être le seul, si ? Comment a-t-elle pu être aussi peu reconnaissante ? Je lui ai offert le monde et qu'ai-je en retour ? La honte, la disgrâce... La garce!

Elle ne s'en tirerait pas à si bon compte.

Harry avait envoyé Remus lui dicter ce qu'il avait décidé de faire d'elle. À l'aube, ce ne serait plus qu'un mauvais souvenir. À l'aube, il serait définitivement délivré.

Vraiment ? Et que vas-tu faire d'elle ? La jeter en pâture aux chiens ? Lui offrir une sépulture digne de son rang ?

Qu'on l'en débarrasse, il ne demandait rien de plus!

Et qui te débarrassera de son père, lorsqu'il apprendra ce que tu as fait à sa fille chérie ?

Elle était en tort. Elle l'avait trahi, elle l'avait maudit, elle avait attenté à sa vie. Karkaroff n'avait pas voix au chapitre. Qu'ils aillent au Diable, lui et sa fille. Qu'ils aillent tous se faire foutre!

Il se retourna vivement, pour donner un violent coup de pied contre la patte d'un des deux fauteuils installés face à son propre siège, derrière son bureau. Le choc et la douleur lui tirèrent un juron.

« Foutre de merde! »

Hâtivement, il fit le tour du meuble, avant de se laisser tomber dans la profondeur des coussins, ouvrant les tiroirs avec brusquerie, les faisant glisser sur leur rails de bois et y brassant la paperasse à l'intérieur, avant de les repousser avec tout autant de violence, les faisant claquer contre leur propre rainure, les minuscules anneaux servant de poignée cliquetant doucement.

Il jeta une pile de parchemins contre le plateau du bureau, se saisissant d'un premier, pour le déchirer dans sa hâte. Jurant, il le chiffonna rageusement pour le lancer aussitôt dans un coin de la pièce, pour ensuite en prendre un deuxième. La plume qui reposait contre le meuble glissa dans l'encrier, tintant à répétition contre le verre, témoignant de l'énervement et de l'urgence du geste. En suspension au-dessus de la grande feuille crème, une épaisse gouttelette s'échappa pourtant de l'embout taillé, éclaboussant l'immaculé du papier et formant un gros pâté en plein centre du parchemin.

Harry laissa aussitôt retomber sa plume, là où elle se trouvait encore, prenant une profonde inspiration pour tenter de calmer ses nerfs, s'humectant rapidement les lèvres de sa langue.

Respire Harry. Respire et écris cette damnée lettre, cette maudite lettre.

Il reprit la plume, en essuyant consciencieusement l'embout, avant de la tremper à nouveau dans l'encrier. Une troisième page de parchemin fut tirée de la pile et il la fixa longuement, tapotant avec l'extrémité affutée de l'instrument taché d'encre contre le bureau lui-même, étalant des points sombres contre le bois tout aussi noir. Finalement, il entreprit de tracer les premiers mots :

Seigneur Karkaroff,

Ce n'est que par respect pour nos relations communes que je me permets de vous écrire personnellement, que je me donne la peine de le faire. Un crime odieux a été commis entre mes murs.

Impardonnable.

Et votre fille, mon seigneur, en est coupable.

Il m'a fallu sévir, il m'a fallu punir. Je sais que vous le comprendrez. Au risque du déshonneur.
Du vôtre et du mien.

J'en ai, pourtant, le cœur brisé. Sachez-le.

Il s'interrompit, suspendant le mouvement fluide de son tracé.

Mensonge.

Dieux qu'il avait l'air faible! Il n'était pas question de paraître brisé, diminué devant cet homme.

Il est plus dangereux que jamais, à présent. L'ennemi, très bientôt et plus que jamais, avec sa putasse de fille.

Cette première lettre se retrouva également dans un coin de la pièce, après avoir été chiffonnée rageusement, s'amoncelant avec les autres parchemins roulés en boule.

Karkaroff,

Votre fille s'est portée coupable de Haute Trahison. J'ai ordonné son arrestation et qu'on lui porte châtiment, en lui enlevant la vie. Reine ou pas, nul n'échappe à mon courroux. Votre petit-fils aura subi le même sort à l'heure qu'il est et croupi au fond d'une fosse, sans nom ni pardon.

Soyez averti.

Trop de colère, bien trop agressif. Voulait-il une déclaration de guerre ? Une armée à ses portes ? Parce que c'était ainsi qu'il était certain d'en obtenir une, ça oui.

Cette lettre-là également connut le même sort et termina sa course contre un mur, à des mètres de l'âtre de la cheminée.

Nombre d'entre elles, à vrai dire, connurent le même destin. La plume crissait à un rythme infernal contre le parchemin, creusant de grandes crevasses dans certains, se cassant nette dans les profondes tranchées qu'elle avait tracées sur d'autres, des ratures et des mots à la calligraphie grossièrement formée se côtoyant, égrenant les heures en cadence aux vélins qui allaient se mourir dans l'ombre.

Les mots n'étaient pas les bons. Trop de rage, pas assez justes. Trop violents, certainement pas roi. Outrageusement vulgaires.

Et sa colère à lui ne faisait qu'enfler, son énervement grandissant, ponctué de phrases terribles.

Votre garce de fille aura fait de son époux, le roi, un cocu. Elle git sans tête, selon mon bon plaisir, dans une fosse commune de la ville, auprès des putasses de son espèce;

Après que votre engeance eut décidé d'ouvrir ses cuisses et d'offrir son royal con au plus infâme de mes cabots, j'ai agi comme on le fait avec un chien fou : votre chienne en chaleur croupit avec la bassesse de la ville, à défaut d'être besognée dans la chaleur de mes chenils;

Qu'elle crève! Qu'elle crève au petit matin et que son agonie soit longue. Que le bourreau ne soit pas méricordieux. Je le souhaite saoul et grassement payé pour ne point remplir ses fonctions avec honneur, avec diligence. Je souhaite votre nom traîné dans la boue et des insultes vomies à sa face! Qu'on lui pisse dans la béance du cou et qu'on se charge de lui besogner la carcasse avec autant de diligence que de son vivant!

La dernière plume en sa possession qui traînait sur son bureau se brisa à son tour.

« Putain! »

Il la lança au sol, dans un élan de frustration. Elle fit une culbute peu gracieuse, alourdie par l'épaisseur de l'encre noire dont elle était couverte, pour ensuite retomber mollement tout près de lui. Harry soupira, coudes posés contre le plateau du bureau, le visage enfoui entre ses mains. Une douleur sourde lui battait les tempes et sous ses paupières closes, des points blancs valsaient sur la même mesure.

La sale garce!

C'était tout ce à quoi il était capable de songer.

Si l'estafilade sur sa gorge s'était presque entièrement résorbée à présent, les zébrures sanguinolentes sur sa joue commençaient à peine à s'encroûter. Du moment qu'il s'agitait un peu trop, des perles de sang faisaient à nouveau leur apparition. Encore heureux qu'il ne se voie pas obligé à un sourire! Il ne voulait voir personne, il ne voulait recevoir personne! Son bureau et ses appartements étaient verrouillés à double tour. Il était sourd aux coups et aux cris qui avaient pu, qui pouvaient encore y résonner.

Entre les murs de son bureau, il avait empilé aux quatre coins des colonnes circulaires de bougies, leur mèche se consumant avec lenteur, creusant de grands cratères en leur centre, une flamme tremblotante flottant à leur surface. À certaines, les digues de suif ramolli avaient cédé, vomissant de grandes rigoles de cire brûlante. Malgré l'opacité du ciel et la profondeur de la nuit à l'extérieur, il y faisait aussi clair qu'en plein jour. Une lumière chaude, vacillante et presque surréelle.

Brusquement, il fut sur ses pieds, arpentant de nouveau le long et le large de son bureau, tournant en rond, laissant enfler son irritation, laissant le sang dans ses veines atteindre le dangereux seuil de l'ébullition.

Il fallait qu'il l'oublie, il fallait qu'il fasse quelque chose.

Avec agacement, il porta sa main à sa joue, tâtant du bout des doigts les balafres rouges qui le démangeaient. Il espérait seulement que les griffures ne laissaient pas une méchante cicatrice. Tout sauf un souvenir d'elle...

Qu'elle disparaisse et vite!

Au-dehors, il le savait, on avait déjà commencé à monter l'échafaudage dans la cour intérieure de la Haute-Ville, malgré la neige qui avait recommencé à tourbillonner dans l'air, annonciatrice de la mort de ce redoux qu'ils avaient connu depuis quelques jours.

Harry s'était résigné à ne pas l'envoyer au milieu de la plèbe pour crever et c'était là lui faire une fleur. L'air entendu de Remus, à son retour de la tour, lorsqu'il l'avait croisé dans le couloir, avait fini par le convaincre.

L'idée même lui avait donné envie de hurler. Il avait vivement chassé l'homme de sa vue et avait couru jusqu'à ses appartements pour s'y cloîtrer. Il voulait la paix! La paix! La paix et le silence. Oublier qu'elle existait, oublier l'opprobre.

Il s'effondra dans l'un des fauteuils qui faisaient face à son bureau, pour aussitôt se relever pourtant, bondissant presque du siège, comme s'il l'avait brûlé.

Avait-il été odieux à ce point ? L'avait-il jamais maltraitée, avait-elle jamais manqué de quoi que ce soit ?

Il s'appuya lourdement conte le plateau du bureau, les bras largement écartés, nuque fléchie, mais le regard absent, aveugle à tout ce qu'il avait sous les yeux.

Est-ce qu'il n'avait pas déjà suffisamment donné ? Est-ce qu'il n'avait pas déjà suffisamment payé le prix du bonheur ?

Tu es maudit, Potter. Résigne-toi.

Pourtant, quelque chose en lui se refusait à s'y incliner, se rebellait encore à cette idée. Qu'avait-il fait de plus que les autres, pour se voir affliger de malédiction ? Rien!

C'est une malchance. Juste une risible, attristante malchance. Demain, oui, demain il en serait définitivement débarrassé. Une fois qu'elle serait partie, une fois qu'on l'aurait traînée hors du château.

Il grimaça.

Ça ne lui plaisait pas. Elle serait trop près, dangereusement trop près du palais, de sa personne. Il entendrait les cris de la maigre foule massée, peut-être même l'envolée d'un meurtre de corbeau et l'écho de leurs croassements indignés.

Elle ne sera jamais assez loin.

Il ne voulait pas l'entendre. Il ne voulait pas avoir conscience de sa proximité, de son existence à laquelle il avait mis fin. Qu'elle disparaisse, était-ce trop demandé, nom de Dieux ?

Et si elle parlait ? Et si elle leur disait tout ?

La nausée le prit. Il ferma les yeux. Le monde vacillait, son cœur s'emballa dans sa poitrine. Ses mots lui revenaient en tête, lui martelaient le crâne.

« Le preux, le valeureux roi du Lathendärk, réfugié dans les bras d'un autre, pris comme une femme, par un autre! »

Oh, bien sûr qu'elle parlerait. Elle leur raconterait tout. Elle leur raconterait combien il était faible, pathétique. Combien il était lâche et déraisonné. Elle cracherait son venin, instillerait le doute, sèmerait le dégoût et ferait enfler les passions, la colère. Elle tâcherait de le détruire. Jusqu'à sa fin.

« Où est-ce lui que vous preniez, que vous faisiez geindre comme une catin ? »

Doux Dieux...

À ces mots se superposaient la douceur des lèvres, la lourdeur des soupirs et le frisson du corps. Et les élans douloureux de son cœur, vrillé dans sa poitrine.

Il n'a rien fait, je n'ai rien fait! Qu'elle se taise, qu'elle disparaisse!

Il pouvait voir son sourire méchant, la lueur mauvaise dans ses yeux. Elle ne le laisserait pas s'en tirer à si bon compte. Elle le détruirait, bien avant de le laisser définitivement en paix.

Qu'elle le laisse en paix!

Il ne voulait pas assister à cela. Il ne voulait pas avoir conscience de cela! L'écho de la voix de Remus dans le couloir, la compassion, l'hésitation dans son ton. Un haut-le-cœur révulsé le pris.

Il était roi! Il ne voulait pas de leur pitié!

La paix!

Dans un élan de rage, il s'écarta du bureau, repoussant celui-ci dans son mouvement dans un sinistre craquement. Ce qui recouvrait le plateau fut balayé violemment d'un large mouvement du bras, brusquement. Les parchemins s'envolèrent dans un froissement précipité. L'encrier de verre tinta et dégringola au sol, éclatant en miettes et déversant sa marée noire contre la douceur du tapis, abreuvant celui-ci de sombres goulées. Bâtons de cire, bougeoirs et vélins soigneusement roulés, cachetés : tout termina au sol dans un monstrueux capharnaüm, roulant et s'engluant dans l'encre.

Harry fit aussitôt volte-face, un grand pan de sa robe d'intérieur décrivant un arc dans son mouvement. Il écarta impatiemment le fauteuil qui se trouvait directement devant lui, le meuble chancelant dangereusement sur ses pattes avant de s'échouer à son tour par terre, s'ajoutant au chaos.

Sors! Sors d'ici!

Il s'avança à pas pressés, rageurs, en direction de la porte jouxtant ses appartements, l'ouvrant à la volée et la faisant trembler sur ses gonds. À gestes précipités, abrupts, il se débarrassa de sa robe d'intérieur, l'abandonnant dans son sillage auprès de l'âtre de la cheminée, où ronflait encore une délicieuse flambée. Il traversa ainsi son grand séjour, ignorant le frisson qui lui courrait sur la peau, les courants d'air froid sur son torse nu lui hérissant l'épiderme.

Dans la chambre, les portes de la penderie furent ouvertes avec tout aussi peu de douceur, claquant sur les côtés du meuble, menaçant de s'en arracher. Trois chemises échouèrent sur le sol derrière lui, une énième se retrouvant en lambeaux dans son élan pour l'arracher de son cintre. Les épaules finalement drapées de noir, il agrafa sa lourde et sombre cape à l'épaule, se saisit de ses hautes bottes souples et chaudes et de ses gants doublés, avant de s'enfuir presque en courant en direction du salon, à nouveau, le souffle toujours aussi précipité, le regard presque fou.

Dehors. Sors d'ici.

Il s'arrêta pourtant brusquement au seuil des portes de ses appartements, sourcils froncés, regard fixe. Il fit volte-face, puis changea d'avis pour de nouveau se retrouver face à la porte. Un grognement de frustration lui échappa et son poing s'abattit violemment contre la lourde porte, en un bruit sourd.

Harry soupira, y prit appui, le visage enfoui dans le creux de son coude et inspira profondément. Il s'en détacha pourtant presque aussitôt, l'une de ses mains se perdant dans sa tignasse emmêlée. Il avait un air au visage qu'on ne lui connaissait pas. Hagard, le teint livide et les yeux écarquillés, soulignés de violet : un regard presque dément.

Il n'avait rien à foutre de leur opinion, des qu'en-dira-t-on! Qu'ils aillent tous au diable! Personne ne pouvait comprendre!

Courant, presque bondissant il fit chemin inverse, traversant à la hâte ses appartements, s'engouffrant à nouveau dans sa chambre. Au mur, dans l'obscurité, ses doigts trouvèrent le bois lisse et doux de l'arc et s'y refermèrent presque sporadiquement, avant de l'en décrocher, de le glisser contre son épaule, la ganse de cuir de son carquois déjà bien en place. Le poids était rassurant, familier. Il s'apaisa un peu.

En quelques maigres enjambées, il fut de nouveau au salon et n'hésita plus un instant. La morsure du froid lui fouetta le visage, lui gifla le front et les joues lorsqu'il ouvrit en grand la porte de ses jardins. Il prit une profonde inspiration, yeux plissés, s'emplissant du souffle glacial de l'hiver.

Un pas, deux pas. Ses pieds crissèrent dans les épaisseurs froides et cristallines. Une gerbe de neige se souleva devant lui, tout contre lui, s'engouffrant par la porte laissée grande ouverte.

Au loin lui parvenait l'écho fracassant de la mer déchaînée qui venait se briser contre les hauteurs de la falaise. Un profond rugissement dans l'obscurité; le souffle grondant de cette bête sombre et sans âme qu'on appelait l'hiver.

La nuit était noire et froide et étrangement familière. Sans doute parce qu'elle lui rappelait la désolation et le vide de son cœur qu'il obligeait à l'abandon.

Il s'y enfonça et s'y fondit, sans un regard en arrière.


Hellow! Tout le monde a gardé son vomi dans son dedans de corps ? Génial !

C'était pas si terrible quand même hein ? Tout le monde a eu droit à un gros morceau dans le chapitre, pas de jaloux (qui a dit jumeaux ? è_é on se tait dans la salle, merci!)

(1) Krolanela : Reine. Merci Google translate pour tes traductions phonétiques du français au russe :D

(2) Les morts des amants – Charles Beaudelaire

Un petit conseil de lecture, parce que j'en suis tombée amoureuse (et que je feel for her, la pauvre, on est affublé du même mal de zappage de chapitre) :

Et s'ils l'avaient fait – x-Lilo (parce que honnêtement, ça déchire).

Allez, plein de bisous pour vous et des reviews pour moi :D (With a cherry on top, please!)

Laika

xx

6 juillet 2014

P.S. : Je pensais avoir le temps de finir le chapitre 22 pour mon anniversaire et vous l'offrir, mais je crois pas que ce soit possible... L'espoir fait vivre qu'on dit! On se voit peut-être le 19, les enfants ;)