Bonsoir tout le monde!

Merci pour vos reviews!

Comme toujours merci SBRocket et LyraParleOr pour votre travail.

J'espère que cette suite vous plaira.

Pov B

Les jours passèrent, les semaines, peut-être les mois, le temps avait perdu toute signification, plus rien n'avait de sens, il ne restait que les murs gris de ma cellule, l'humidité, le désespoir et mes rêves pour seul exutoire.

Les interrogatoires avaient cessé, depuis quelques jours, ou peut-être quelques semaines, on semblait m'avoir oubliée là, en latence, avec pour seule occupation l'attente. Attendre de vivre, de mourir, attendre la fin ou peut-être ne plus rien attendre du tout, tous mes espoirs s'étaient évanouis alors chaque jour je m'enfonçais un peu plus dans mes souvenirs où se mêlaient mes rêves d'un ailleurs que je ne connaîtrai plus jamais.

La peur avait laissé place à un immense vide, lorsqu'on n'attend plus rien de l'avenir on cesse de le craindre ou de l'espérer.

Pour lutter contre la solitude je parlais à Edward dans mes pensées, je l'imaginais présent à mes côtés à chaque instant, et ces fantasmes déraisonnables qui me tenaient lieu de réalité m'empêchaient de basculer dans la folie qui gagnait tous les détenus d'Insein.

Alors que j'étais convaincue que plus rien ne viendrait troubler la routine monotone de ma captivité je vis un jour deux gardiens s'arrêter à la grille de ma cellule. Par la minuscule ouverture dans le mur au bout du couloir je pouvais voir un petit coin de ciel, il était d'un bleu sombre, ce devait être l'aube, ou peut-être le crépuscule? Ce n'était en tout cas pas l'heure de la sortie quotidienne, d'ailleurs il n'y avait aucun gardien devant les autres cellules.

Ils aboyèrent un ordre en birman que je ne compris pas mais je me levais tout de même, ils tenaient à la main de lourdes menottes garnies de chaînes de fer qu'ils passèrent à mes chevilles et mes poignets.

Un nouvel interrogatoire? J'étais si faible que j'eus toutes les peines du monde à me tenir debout avec les bras alourdis par les chaînes. Les gardiens me poussèrent sans ménagement hors de la cellule et d'un pas rapide qu'il m'était difficile de suivre ils m'entraînèrent à travers le couloir obscur.

On me cria un autre ordre avant de me pousser dans une petite pièce où attendaient d'autres détenus assis sur un banc de bois. Les murmures se turent à notre arrivée. Je pris place au bout de la file sous les regards parfois interrogateurs, parfois hostiles des autres détenus. J'étais la seule étrangère.

Un à un les prisonniers étaient conduits dans la pièce attenante. On ne les voyait pas revenir ensuite. Le temps qui s'écoulait entre deux passages était variable, parfois très court, parfois infiniment long. Le visage des gardiens qui se tenaient devant la porte était impassible, ils semblaient s'ennuyer ferme. Certains des détenus affichaient un rictus de peur, d'autre semblaient totalement hébétés, désorientés.

J'aurais dû éprouver de la peur, de l'angoisse ou au moins de l'incertitude, mais rien, c'était comme si mon cœur était aride, incapable d'éprouver la moindre émotion. Je ne ressentais qu'une profonde lassitude, et une tenace envie d'en finir, que tout cela cesse... Alors je m'appuyais contre le mur humide derrière moi, je fermais les yeux et le sourire d'Edward apparaissait derrière mes paupières closes, je me noyais dans son regard vert, apaisant, rassurant...

Je dus m'endormir, j'étais blottie dans les bras d'Edward, contre son torse chaud, en sécurité. Sa main douce caressait mon dos dans des gestes amples, il semblait me dire de ne pas m'inquiéter, qu'il serait toujours là pour moi. Je me noyais dans sa chaleur en respirant son parfum, ce mélange étourdissant d'ambre, de cèdre, de vanille et de menthe, mon Edward... j'aurais voulu ne jamais me réveiller, je préférais ce rêve à la cruelle réalité.

On me secoua sans ménagement pour me tirer de ma léthargie, je dus m'arracher aux bras d'Edward sous les invectives impatientes d'un immense gardien. La pièce s'était vidée, j'étais la dernière encore assise sur le banc et c'était mon tours. Pour quoi? Je l'ignorais mais je le suivis dans une grande salle au plafond bas, oppressant. Les fenêtres étaient obturées par d'épais barreaux de métal gris, les murs aussi étaient gris, suintant l'humidité et le désespoir. Mon regard ne cessait de s'évaporer vers une fenêtre, voir le ciel, enfin... lui aussi était gris, la couche nuageuse était épaisse et les timides rayons de soleil qui pouvaient s'infiltrer lui donnaient une couleur jaune sale. C'était la mousson, la pluie tombait avec force. J'étais fascinée par ce spectacle et j'aurais voulu pouvoir le regarder indéfiniment mais on me rappela à l'ordre en me faisant asseoir sur une simple chaise, passablement délabrée. Le gardien resta posté dans mon dos. A gauche cinq hommes étaient alignés devant une table, petits et gras, leur visage lunaire brillait d'une pellicule de sueur sous les lumières jaune blafardes de la pièce. Celui du milieu me jeta un regard glacial rempli d'animosité avant de se plonger dans les papiers devant lui, les autres ne me jetèrent qu'un bref regard.

Un homme de petite taille vient se placer à mes côtés, dans un anglais plus qu'approximatif il se présenta comme mon avocat, c'était la première fois que je le voyais. C'était donc mon procès, et les hommes alignés à la table, mes juges.

Celui du milieu, qui dominait les autres d'une courte tête prit la parole et énonça les chefs d'accusation. Je l'écoutais d'une oreille distraite, presque comme si je n'étais pas concernée par ce qui se passait devant moi, "mise en péril de la sécurité nationale" il détailla ensuite la liste des lois que j'aurais enfreintes pendant mon séjour en Birmanie. Je ne voulais plus l'entendre, rien de bon ne sortirait de cette mascarade de procès, je n'avais pour me défendre qu'un avocat qui ne connaissait probablement rien de mon cas ne serait-ce qu'une heure avant. Ils feraient de moi ce qu'ils avaient envie de faire, les longues heures d'interrogatoire que j'avais subies étaient là pour le prouver, ils avaient le pouvoir de me faire dire ce qu'ils voulaient entendre comme ils décideraient seuls de la sentence.

J'aurais voulu pouvoir regarder le ciel encore, me plonger dans sa contemplation pour m'imaginer être ailleurs, mais on m'avait placée dos aux fenêtres. Alors mon regard erra dans la salle, l'avocat avait prit la parole maintenant, le flot de ses mots était trop rapide pour que je puisse saisir tout leur sens mais je ne voulais de toute façon pas l'entendre. Juste fuir cette réalité...

A droite, face aux juges dans le fond de la pièce se trouvaient quelques personnes que je n'avais pas remarquées jusqu'alors. Des visages asiatiques, fatigués pour la plupart, les familles des précédents détenus peut-être. Je m'absorbais dans la contemplation d'un à un de ses visages jusqu'à être distraite par une masse de cheveux cuivrés familière.

A côtés d'un homme aux traits occidentaux mat de peau se trouvait Edward, ou plutôt la projection criante de réalisme de mon Edward, l'Edward qui accompagnait chacun de mes rêves éveillés. Nos regards se croisèrent, je m'accrochais à ses yeux verts, il me fit un petit sourire rassurant, comme pour me dire de ne pas avoir peur, tout cela serait bientôt finit.

C'était la première fois que j'imaginais avec une telle précision ses traits, je croyais que plus le temps passait plus les souvenirs de son visage s'estompaient mais aujourd'hui il me paraissait incroyablement réel. Je me perdis dans la contemplation de ce visage tant aimé, mon regard n'en finissait plus de le caresser, j'aurais tant voulu qu'il soit suffisamment réel pour pouvoir le toucher, pour passer ma main dans ses cheveux, pour effacer ces cernes bleutées qui s'étendaient sous ses yeux et lui donnaient un air si fatigué et préoccupé. Plus que jamais encore l'image d'Edward fit déferler en moi une vague de bien-être, elle alluma une chaleur bienveillante qui réchauffa l'intérieur de mon corps glacié depuis si longtemps.

Jamais encore un de mes rêves éveillés ne m'avait fait tant de bien, les larmes me montèrent presque aux yeux tant j'étais soulagée de ne rien avoir oublié de la perfection de ses traits. Le souvenir d'Edward était tout ce qui me restait de lui alors je le chérissais plus que tout. Peut-être avais-je définitivement basculé dans la folie, mais mon seul désir maintenant c'était de toujours pouvoir le contempler, même s'il n'était pas réel, même si plus jamais il ne serait à mes côtés, il me restait au moins ça... c'était la seule étincelle de chaleur, le seul reste de bonheur qui m'était autorisé.

Ce fut lorsque le silence revient dans la pièce et que je vis tous les regards braqués sur moi que je compris qu'on attendait que je réponde quelque chose. Au plus grand agacement des juges ils répétèrent leur question, avais-je quelques chose à ajouter pour ma défense? Non je n'avais rien, je ne voulais rien dire, à quoi bon de toute façon? C'était comme se débattre contre des éléments déchaînés, rien de ce que je ne pourrais dire ne changerait quoique ce soit. Je voulais juste qu'on me laisse en paix, en tête à tête avec le Edward de mes pensées. Je répondis rapidement avant de me plonger à nouveau dans son regard et ce que j'y lu me submergea de bonheur, j'y vis un amour aussi grand que celui que je lui portais, j'y vis son pardon aussi, il n'y avait pas de colère dans ses grands yeux verts, il me pardonnait mon départ, de l'avoir abandonné, il pardonnait toutes mes fuites, toute ma lâcheté. Il m'aimait...

La seule chose que j'attendais de la vie désormais, c'était ça... alors quelque soit le verdict, ça n'avait pas la moindre importance, Edward me pardonnait, il m'aimait toujours, et même si c'était juste le Edward de mes rêves et bien tant pis, je me contenterais de ça, c'était le seul impact que je pouvais avoir sur la réalité, j'allais juste m'accrocher à cette idée, comme je m'accrochais à ses yeux dans lesquels j'aurais voulu me perdre à jamais.

Je sentis plus que je ne vis qu'on s'agitait autour de moi, les juges rassemblaient les papiers éparpillés devant eux sur la table, l'avocat s'éloigna de moi.

L'homme à la peau mate qui se trouvait à côté d'Edward lui murmura quelque chose et Edward sourit, son sourire rayonnant éclaira son visage que je n'avais jamais vu si fatigué, amaigri aussi... Il plongea son regard orné de cernes si profonds qu'ils en étaient violacés dans le mien, j'y lus un soulagement intense. C'était la première fois que le Edward de mes pensées s'était montré si préoccupé, si fatigué, si différent du Edward de mes souvenirs...

La confusion commença à m'envahir alors qu'il échangea quelques mots avec l'homme à ses côtés. Et si c'était lui? Et si ce n'était pas seulement une projection créée par mon cerveau épuisé pour me rendre la réalité moins terrible. Et s'il m'avait retrouvée?

Les larmes piquèrent le coin de mes yeux et je les sentis dévaler mes joues à mesure que le doute s'insufflait en moi, le doute, la confusion et pour la première fois depuis bien longtemps... l'espoir... mon Edward...

Le gardien me ramena à la réalité en me prenant le bras, il me poussa vers la porte et me conduisit dans une petite salle sans fenêtre. Je me débattis, je ne voulais pas briser ce moment mais le gardien sera plus fort mon bras pour vaincre ma résistance. Je dus me résoudre à le suivre, j'étais désemparée.

Après de très longues minutes un homme entra, il détacha mes poignets et mes chevilles qui me parurent brusquement peser une tonne ainsi libérée du poids des chaînes et déposa sur la petite table devant moi un bol de thé fumant et un sarong propre. J'ignorais ce que tout cela signifiait, le verdict n'avait pas été rendu en public, et bien que je n'aie pas été attentive à ce procès, j'étais persuadée de ça. Lorsqu'il quitta la pièce je restais seule, confuse, pétrifiée, hébétée.

Pov E

Je passais deux interminables semaines en Thaïlande. Jared, l'ami de Sam, fit tout ce qu'il put pour m'aider mais je me sentais plus démuni que jamais. Totalement seul et impuissant.

Le temps s'égrainait avec une lenteur effrayante et je ne pouvais rien faire d'autre qu'attendre... attendre et laisser l'inquiétude me consumer.

J'étais toujours hanté par les cauchemars, j'avais l'impression de ne pas avoir dormi depuis des siècles. J'avais la sensation que ma tête flottait en permanence dans une brume douloureuse. Mais ce qui était le plus difficile à supporter c'était cette angoisse qui me broyait les entrailles, cette peur indicible qui parfois m'engloutissait tout entier, à peine entrecoupée de petits espoirs qui étaient des moments de répits salvateurs bien trop rares.

Attendre... des heures, des jours, des semaines...

Peu de nouvelles arrivaient de Birmanie, l'avocat de Bella serait un birman dont on ne savait rien, imposé par les autorités, nous n'avions pu lui en fournir un malgré tous nos efforts. De toute façon, dans mon for intérieur j'avais depuis longtemps renoncé à l'idée que les instances officielles puissent nous aider. L'inaction dans laquelle elles s'engluaient m'avait fait abandonner tous espoirs de ce côté.

Les seuls espoirs qui me restaient venaient de Li. Elle exigea une somme d'argent colossale contre la libération de Bella, tout en m'arrachant la promesse que je l'oublierais, que nous l'oublierions. Mais je ne demandais rien de mieux que ça, je n'avais que faire de ses petites magouilles et de ses petits trafics. Du moment qu'elle me permettait de retrouver Bella, le reste n'avait aucune espèce d'importance. J'allais probablement devoir vendre une grande partie des parts de ma société mais je m'en fichais totalement, j'aurais très bien pu perdre tout ce que j'avais, de toute façon tout ça sans Bella ça n'avait pas de sens, sans elle ma vie n'avait plus de sens.

La veille du procès Jared et moi prîmes l'avion pour Rangoon, à l'aéroport il nous fallu faire face à une quantité incroyable de formalités administratives. Étant donné les circonstances obtenir des visa avait été très difficile mais visiblement ce n'était pas suffisant. Mais dans un pays où la corruption est reine, il n'y a rien qui ne peut se régler en échange d'une honorable somme d'argent...

Rangoun... je retrouvais là les descriptions du journal de Bella, cette ambiance si particulière, mais l'ancienne capitale semblait manquer de couleur, tout me paraissait terne, triste, l'angoisse me nouait trop le ventre pour apprécier quoique ce soit.

Le procès devait avoir lieu à l'aube à la prison d'Insein. Nous logeâmes dans un petit hôtel proche du pénitentier. De la fenêtre de la chambre on pouvait voir le colossal bâtiment au murs jaunâtres, sa grille d'enceinte infranchissable, forteresse imprenable. La plus grande prison de Birmanie se tenait devant nous et Bella était quelque part entre ses murs. Je ne pus fermer l'œil de la nuit. J'allais la revoir le lendemain, dans quel état serait-elle? J'appréhendais cette rencontre, mais j'appréhendais encore plus son issue. Rentrerait-elle avec moi? Tous mes efforts seraient-ils suffisants pour la sortir de là?

Voir cette prison et savoir que la femme de ma vie y était enfermée depuis des mois me déchirait le cœur. L'impatience me rongeait, je passais la nuit à faire les cents pas en regardant Insein, devoir attendre la fin de la nuit était une torture.

Qu'avait-elle subie là bas? Je n'étais pas certain de vraiment vouloir le savoir. Y était-elle vraiment? Pourrais-je vraiment la voir? Je touchais le rêve de la faire libérer du bout des doigts et j'avais une peur incontrôlable qu'il se brise avant de pouvoir le voir se réaliser.

En allant à la prison alors que le jour se levait à peine sur Rangoun, Jared m'exhorta au calme, montrer la moindre émotion ne nous aiderait pas à entrer, ni à retrouver Bella. Son procès aurait déjà normalement dû se tenir à huis-clos, un procès public était la seule chose que tous les recours officiels que j'avais sollicités m'avaient permis d'obtenir.

Il nous fallut près d'une heure pour entrer dans la salle d'audience avec une vingtaine de Birmans venus assister au procès de leurs proches. La salle d'audience n'était en rien comparable à celles de nos tribunaux occidentaux. Pas de box des accusés mais une chaise sur laquelle on enchaînait les détenus. Cinq juges à l'air particulièrement austère alignés à une table, les visiteurs étaient massés debout au fond de la salle.

C'était la mousson et l'humidité s'infiltrait partout, une odeur rance de sueur flottait dans la pièce à l'ambiance oppressante, on pouvait se croire tout droit descendu en enfer. Je n'osais même pas imaginer le reste de la prison, à quoi devait ressembler les cellules. Quelque chose de terriblement malsain planait sur ce lieu. Prison d'une des dictatures plus dures du monde, gangrenée par la corruption, la réputation tragique de ce lieu n'était plus à faire, la torture avait cours entre ces murs et cela ne faisait que renforcer l'impression glaçante que je ressentais. Bella était enfermée quelque part ici... L'angoisse n'en finissait plus de me ronger.

Nous assistâmes à une quinzaine de procès plus ou moins expéditifs auxquels je ne compris rien. Le verdict n'était jamais rendu public et Jared m'expliqua qu'on informait le détenu de la sentence à huis-clos. L'avocat était toujours le même et il ne semblait mettre aucune énergie à défendre ses clients.

Alors que je pensais que cette matinée ne prendrait jamais fin et que je ne reverrais pas Bella je vis entrer une petite femme brune, méchamment poussée par un gardien. Les émotions qui me traversèrent alors furent trop brutales et confuses pour être décrites, il y eu d'abord un incroyablement soulagement qui faillit me faire monter les larmes aux yeux, une haine incommensurable pour la brute qui la poussa brutalement dans la salle, j'aurais voulu le frapper, lui arracher les bras pour l'avoir traitée ainsi, puis une douleur foudroyante au creux de mon ventre en voyant dans quel état elle se trouvait. Amaigrie, décharnée même, si affaiblie que ses jambes semblaient sur le point de se dérober, elle se tenait debout avec peine, les membres entravés par de lourdes chaînes qui entaillaient sa peau si pâle et délicate. Du fond de la salle où je me trouvais je pouvais voir des contusions violacées parsemer sa peau de porcelaine. Ses cheveux ne semblaient pas avoir été brossés depuis des mois, longs et emmêlés ils formaient un amas informe qui tombait piteusement dans son dos.

Princesse blessée, reine déchue elle était pourtant toujours incroyablement belle... Elle leva les yeux vers la fenêtre et sembla se perdre dans la contemplation du ciel. Son regard était voilé, comme absent, elle ne semblait pas être vraiment là, comme si toutes ses pensées voguaient vers un ailleurs loin de cette sordide prison.

Ma douce et délicate Bella, qu'ont-ils fait de toi? Jamais encore je ne sentis une haine si grande, elle était comme un poison brûlant qui se répandait dans mes veines.

Alors qu'on la poussait sur la chaise des accusés, j'avais envie de traverser la pièce pour la libérer et faire subir à ses juges les tortures qu'ils lui avaient infligées.

Jared dut sentir à quel point j'irradiais de haine car il posa une main apaisante sur mon bras pour me calmer. Mais je ne pouvais retrouver mon calme et attendre patiemment alors qu'on avait blessé la femme que j'aimais.

Je dus prendre de longues respirations pour ne pas faire quelque chose de stupide qui lui aurait nui mais je me promis de la venger, comment, je n'en avais encore pas la moindre idée mais je trouverais.

Je n'avais pas croisé le regard de Bella encore mais je ne pouvais détacher les yeux de son corps décharné, de son visage éteint, aminci, fatigué. Où était la femme rayonnante de force que j'avais un jour vu sur une terrasse de bambou au cœur du Laos? Ils l'avaient brisée...

Le juge du milieu prit la parole, mon regard empli de haine dut le brûler car il releva la tête de la pile de papiers devant lui. Je ne comprenais rien à ce qu'il racontait et même s'il avait parlé ma langue la rage m'aveuglait trop pour me permettre de comprendre quoi que ce soit.

Le regard de Bella finit par s'aventurer au fond de la salle, elle scrutait chacune des personnes présentes avant de fixer ses yeux dans les miens. Je m'attendais à y lire de l'étonnement mais non, c'était comme si elle n'avait jamais douté que je serais là. Elle me sourit, son sourire lumineux avait quelque chose d'un peu incongru sur ce visage épuisé mais même comme ça elle était magnifique. La haine qui me possédait s'évanouit instantanément alors que je plongeais dans ses grands yeux bruns où je lus un amour immense qui devait refléter celui qu'elle lisait dans les miens. Jamais encore un échange de regards ne fut si intense. Il nous était impossible de parler alors je voulais lui dire avec mes yeux tout ce que j'éprouvais à l'avoir retrouvée... Je voulais allumer une étincelle d'espoir dans ses grands yeux sombres.

Dans ses yeux il n'y avait ni colère, ni étonnement, presque pas de détresse, juste une stupéfiante confiance. Elle contemplait mon visage comme une contemple une photo chargée de souvenirs, elle sourit comme on sourit quand on se remémore un rêve...

Je sentais mon cœur palpiter d'émotion, j'aurais tellement voulu la prendre dans mes bras, l'éloigner de tout cet enfer, la chérir et effacer chacune des blessures, chacun des traumatismes qu'elle avait subis ici. Mais je devais me contenter de la regarder, de l'admirer, de lui parler avec mes yeux en priant que ça ne soit pas la dernière fois que mon regard se plongerait dans le sien...

Jared troubla cet échange de regards vibrants d'émotion en m'informant que les choses paraissaient bien engagées. Les juges devaient "examiner de nouvelles pièces du dossier" ces nouvelles pièces étaient probablement les quelques millions exigés par Lie pour faire sortir Bella d'ici...

Jared se montra vraiment rassurant alors j'esquissais un petit sourire, je voulais montrer à Bella qu'il y avait de l'espoir, que j'étais là pour la ramener avec moi. Ensuite elle irait où elle voudrait, si elle ne voulait pas poursuivre notre relation ça serait tant pis, au moins elle serait libre... tout ça serait derrière elle.

On demanda quelque chose à Bella, elle ne répondit d'abord pas puis secoua simplement la tête. J'aurais tellement voulu entendre le son de sa voix... mais je n'étais pas certain qu'elle ait même la force de parler, se tenir assise semblait déjà lui demander un effort colossal.

Du coin de l'œil je vis les juges s'agiter mais ils n'étaient plus qu'un fond visuel auquel je ne prêtais plus la moindre attention, le visage de Bella s'était de nouveau tourné vers moi et ses yeux se plongèrent dans les miens une nouvelle fois.

Elle répondit à mon sourire, timidement, presque sans trop savoir pourquoi elle souriait puis je la vis enfin cette petite étincelle d'étonnement dans son regard, qui bientôt laissa place à une flamme d'espoir.

Le monde autour de nous sembla bouger trop vide, perdus dans notre petite bulle nous fûmes aussi surpris l'un que l'autre lorsque le gardien la saisit par le bras et l'escorta hors de la pièce. La panique me fit suffoquer, je ne m'étais pas préparé au moment où elle partirait, nous n'avions pas eu assez de temps... et si je ne la revoyais jamais? Et si tout cela n'avait pas été suffisant pour la sortir de cet enfer?

Je fixais un long moment la porte par laquelle elle venait de disparaître, complètement hébété.

On nous fit sortir de la salle, les juges devaient délibérer, c'était le premier procès pour lequel on nous faisait sortir.

Alors que nous étions dans le couloir avec les autres familles qui attendaient d'être fixées sur le sort des détenus, je vis Li entrer dans la salle que nous venions de quitter. Elle ne me jeta pas un regard avant de disparaître, la démarche aussi assurée que si elle se trouvait en terrain conquis. Elle resta quelques minutes seulement en compagnie des juges avant de ressortir et de s'arrêter devant moi qui me rongeait les ongles d'angoisse.

"-Et maintenant oublie moi!" Et elle disparut sans me laisser une chance de répondre ni de demander ce qu'il en était du sort de Bella. Les talons de ses escarpins résonnèrent au rythme rapide de ses pas avant qu'elle ne quitte le couloir.

Devais-je comprendre que Bella était libre? La vague d'espoir qui déferla sur moi me coupa le souffle mais je ne voulais trop m'accrocher à cet espoir de peur de le voir se briser.

L'attente dura encore, peut-être qu'elle parut plus longue qu'elle ne le fut en réalité, le temps paraissait se distordre et les secondes durer des heures. Le couloir se vidait à mesure qu'on appelait les familles et bientôt il ne resta que nous. Jared ne parlait pas, comme pour ne pas troubler ma méditation silencieuse, l'appréhension m'aurait de toute façon empêché de me concentrer sur une discussion. Seul le gardien posté devant la porte qui nous jetait de regards pleins d'animosit m'empêchait de faire les cents pas, alors assis contre le mur humide je me rongeais les ongles. Le futur ressemblait à un gouffre, à un vide que mon imagination était incapable de remplir. Je ne pouvais concevoir de quitter cet endroit sans Bella, mais je n'arrivais pas non plus à m'accrocher à l'espoir de la sortir de là, comme un beau rêve qu'on ne veut raconter pour ne pas l'empêcher de se réaliser. Un rêve... qui pourtant devait coûte que coûte devenir réalité. Qu'allais-je faire si on ne la libérait pas ? Comment vivre encore en sachant que son quotidien était un enfer ? Comment vivre dans un monde où Bella était prisonnière ?

Cette pensée me brûlait le ventre, me faisait suffoquer. Ma tête tournait à mesure que l'angoisse m'envahissait de nouveau. Je luttais pour retrouver mon souffle, je tentais de dompter mes pensées pour qu'elles soient moins insoutenables mais à mesure que les minutes passaient la fin heureuse me paraissait de plus en plus difficile à concevoir. J'aurais voulu pouvoir arrêter de réfléchir, mettre mon esprit sur pause le temps que durerait l'attente.

Le pas traînant du gardien se fit entendre sur le béton grisâtre du couloir. Il aboya le nom de Bella et alors que je me levais promptement mon cœur battait à tout rompre, ses battements résonnaient de façon assourdissante à mon oreille, je me déplaçais tel un automate. Le gardien nous escorta dans une petite pièce sombre, probablement une cellule où la seule lumière qui pénétrait cet enfer gris provenait d'une petite lucarne grillagée d'où on ne voyait qu'un minuscule coin de ciel. La porte se referma sur nous avec un claquement sinistre. Puis le silence encore, l'attente et l'angoisse...

La porte finit par se rouvrir sur une petite silhouette mince et frêle accompagnée d'un gardien à l'allure revêche.

Bella... ma Bella, elle était là... Mon cœur rata un battement, mon souffle se bloqua et une boule obtura ma gorge. J'attendais ce moment depuis des mois et pourtant j'étais incapable d'esquisser le moindre geste, j'étais paralysé.

Elle était proche, si proche... et moi je restais là alors que j'avais pour seule envie de la prendre dans mes bras, de la serrer contre moi, de sentir son parfum et de l'arracher à cet endroit... mais la voir si maigre, si frêle, si abîmée me paralysait. Elle était comme un rêve, une illusion, un mirage que je risquais de briser en l'effleurant du bout des doigts.

Ses chevilles et ses poignets étaient libres de toute entrave, ils ne portaient que les stigmates violacées des semaines passées en captivité.

Je m'approchais de quelques pas, doucement comme un approche un animal sauvage et blessé et je me plongeais dans ses grands yeux bruns que la maigreur de son visage faisait paraître plus immenses encore. Son regard doux et profond s'accrocha au mien et toutes les angoisses, toutes les incertitudes s'évanouirent. Ma Bella était là...

Je m'arrêtais alors que la distance qui nous séparait était si infime que je pouvais sentir son souffle précipité caresser mon visage.

« -Bella...» ma voix n'était qu'un murmure.

« -Edward» la sienne comme un sanglot, à la fois rugueuse et douce, rauque et fragile...

Du bout des doigts j'effleurais sa main, minuscule et pourtant si chaude, vibrante de vie. Le contact de sa peau contre la mienne m'électrisa, ce fut comme si un courant me foudroya. Elle était là, juste là et je pouvais la prendre dans mes bras...