Avant-propos : Ca y est, j'ai emmenagé à Lille. C'est dans l'ensemble une belle ville mais certains coins un peu craignos me font souvent penser à Silent Hill ! Enfin bon boilà pour ma vie... Oui donc, un nouveau chapitre qui met les choses au clair à propos de Nicolas. Je ne suis pas particulièrement fier de ce chapitre, il n'est pas mal mais j'ai une sensation de non-perfection. Enfin j'espère qu'il plaira à mes lecteurs quand même.

Merci à Tortoise pour avoir fait la béta !


LA FLEUR DU MAL

Travis était tombé sur le postérieur, terrorisé. Se trouvant derrière le fauteuil, il ne pouvait voir le spectacle du corps de Muriel sans vie, les yeux exorbités par la douleur, le cou et la poitrine déchirés par la chevrotine du fusil. David ne regrettait pas son geste, mais la vue de ce cadavre humain déchiqueté l'insupportait, aussi détourna-t-il les yeux lorsqu'il alla jusqu'au fauteuil pour le transporter jusque dans un coin sombre depuis lequel personne ne pourrait voir le massacre. Travis se releva alors, tremblant, l'air choqué. Il fixa David avec une lueur étrange dans les yeux.

« Elle est morte… Vous l'avez tuée… Vous n'aviez pas le droit. Personne n'a le droit de tuer un humain.

David ressentit une certaine appréhension à l'idée de s'expliquer. Il éprouvait une certaine culpabilité, non pas pour avoir éliminé celle qui allait tuer sa protégée, mais pour laisser un pauvre garçon pas très intelligent seul. Sa grand-mère était son seul repère, cela ne faisait aucun doute. Il ouvrit la bouche pour parler mais ne trouva pas les mots. Ce fut Nicolas qui intervint. Il vint poser sa main sur l'épaule de Travis et lui dit doucement :

– Travis, c'est ça ? Ta grand-mère a… Elle n'était pas innocente, contrairement à toi. Elle a fait du mal, beaucoup de mal et à pas mal de gens. Je la connaissais bien, nous avons grandi ensemble. Elle a toujours été désagréable. Son mari, elle l'a carrément forcé à l'épouser. Calme-toi un instant et revois la scène. Tu vois ce que ta grand-mère allait faire ?

Travis s'exécuta puis dit avec un énorme trémolo dans la voix :

– Elle a levé le fusil. Elle voulait tuer cette petite fille. Elle allait la tuer… Je comprends pourquoi vous avez fait ça, monsieur, mais… Il n'y avait pas d'autre moyen ?

– Je ne pense pas, Travis, répondit David d'un ton neutre. J'ai fait ce qui me paraissait le plus approprié. Tu as le droit de me haïr… Je le comprendrais.

– Je ne ressens pas de la haine. Je suis juste… perdu. Je suis seul, maintenant.

– Tu es libre, surtout, intervint Liz.

David s'étonnait que l'alter ego de Liza se manifeste aussi longtemps. Il vint vers elle et murmura :

– Tu n'es peut-être pas obligée d'en rajouter. C'est ta faute si j'ai agi ainsi.

– Tôt ou tard, Silent Hill aurait eu raison d'elle. Je n'ai fait qu'accélérer le processus et prouver qu'elle était capable du pire. La vérité l'a poussée au meurtre. Tu n'as fait que me défendre. Et je te remercie de m'avoir sauvé la vie.

Elle eut un petit sourire cynique qui ne plut pas à David. Il n'était pas particulièrement fier de ce qu'il avait fait, il arrivait seulement à se justifier par l'état de nécessité.

– Liza devrait revenir, je pense…

Travis s'avança soudain vers Liz et fit d'une voix étranglée :

– Pourquoi lui avoir dit toutes ces choses ?

– Tu penses qu'elle sont fausses, Travis ? répondit Liz d'un air sérieux.

Le concerné baissa la tête et se gratta la nuque.

– Non. Ma grand-mère n'a jamais été gentille. Je le savais déjà. Et depuis que nous sommes dans cette maudite ville, c'était encore pire. Elle parlait toute seule de ce qu'elle faisait ici. Ma mère n'a jamais voulu évoquer le temps où elle vivait ici et je comprends maintenant pourquoi. Que des mauvais souvenirs. Je pense que tout ce que tu as dit était vrai, mais elle n'aimait pas ce que tu disais. Pourquoi tu l'as énervée ? Maintenant, je suis seul, elle n'est plus là et il n'y a plus personne pour me dire quoi faire.

– Je te le répète fit Liz avec un ton étonnamment doux, tu es libre désormais.

Elle leva le bras pour passer sa main sur la joue de Travis et dut carrément se mettre sur la pointe des pieds, le jeune homme étant assez grand. Elle murmura :

– De tous ceux qui sont ici, tu es le seul qui n'a aucune raison d'y être. Il n'y avait pas de raison que ta grand-mère t'entraîne avec elle jusqu'au fond. A présent tu vas pouvoir quitter cet endroit et commencer à vivre par toi-même.

– Tu vas venir avec nous en attendant, enchaîna David. On ne te laissera pas errer seul, c'est trop dangereux.

Liz avait parfaitement raison. Tous les visiteurs avaient une raison d'être ici. Sauf Travis. Il n'était que le pion de Muriel et ne méritait pas d'y rester. Travis demeuraquelque temps ahuri par le discours de Liz puis acquiesça vivement.

– D'accord, mais… Ma grand-mère, il faut l'enterrer. Je ne veux pas laisser son cadavre…

Il fut interrompu par la sirène. Les différentes personnes présentes dans la pièce se regardèrent en silence avant d'aller toutes s'asseoir le long d'un mur, alors que l'obscurité les engloutissait peu à peu, faisant disparaître le cadavre de Muriel en silence. David sentit Liz s'affaler sur lui et malgré les vertiges qu'il commençait à ressentir, il perçut distinctement sa voix chuchotant :

– Tu n'as pas hésité à sauver ma vie. Merci, David. Merci, papa. »

L'approbation de sa protégée à propos de son acte rassura David, mais pas complètement.

Lorsque David s'éveilla, il ressentit la même impression de chaud que sous l'école. Il ouvrit les yeux pour découvrir avec horreur qu'ils se trouvaient le long d'une poutre métallique horizontale collée contre le mur et qu'en-dessous brûlait la même fournaise que celle qu'il avait rencontré sous la mine. Heureusement, la poutre faisait bien deux mètres de large,formant une corniche, et l'ensemble de la pièce était délimité au sol par d'autres poutres. Mais la perspective d'être face à un précipice donna des sueurs froides au père de famille.

La lumière des flammes éclairait les murs de la salle dans laquelle ils étaient. La porte que David avait défoncé se trouvait au même endroit mais était devenue de simples lamelles de plastique translucides sales et déchirés pendues au haut de l'encadrement. Les tableaux étaient là, mais ils représentaient tous des scènes morbides peintes avec du sang plus ou moins foncé. La toile de ces tableaux semblait de plus faite de chair. C'est en faisant le tour de la pièce du regard que David remarqua dans le coin où il avait mis Muriel et son fauteuil que le corps était toujours là, mais emprisonné dans une cage en métal. Pas de poutre sous la cage, mais un dispositif qui ressemblait à une trappe. Sur le mur à côté de cette cage se trouvait un levier orienté vers le haut. Les indications à côté du mécanisme étaient claires. Une énorme flèche noire vers le bas était accolée de l'indication « Bas » écrit en très grosses lettres.

La voix de Liz le fit presque sursauter.

« Tu as vraiment mis Alessa de bonne humeur, David.

Elle fixait le levier avec un air indifférent. Son protecteur chercha le sens de ses paroles un moment puis se leva en poussant un petit soupir. Il s'approcha prudemment du levier en longeant le mur et en évitant soigneusement de regarder la fournaise. Lorsqu'il agrippa la poignée du mécanisme, Liz l'interpella :

– Tu n'es pas la personne appropriée pour faire ça, je pense…

– Je vais le faire, intervint Travis qui s'était réveillé et avait visiblement compris en quoi consistait le système que David s'apprêtait à actionner.

David jaugea le jeune homme. Il avait les larmes aux yeux, ses mains tremblaient, mais son regard était déterminé. David en était presque impressionné par Travis. Le jeune homme ne montrait aucune haine envers le meurtrier de son ascendante, il encaissait sa mort sans épanchement de larmes ou déni ou violence. Enfin, il était prêt à faire ce qu'il fallait pour lui rendre un dernier hommage. Etait-ce parce qu'il était niais comme le prétendait sa grand-mère, parce qu'il était plus fort mentalement que l'était David ou parce que Silent Hill rendait n'importe qui moins sensible à la mort ? Il ne pouvait le dire, mais David ressentit un profond respect pour Travis ainsi qu'une certaine affection.

– C'est ma grand-mère, vous comprenez ? Elle n'avait que moi. Mes parents ne voulaient plus lui parler. Personne ne voulait lui parler. Il n'y avait que moi. Elle… Grand-mère me traitait mal et m'insultait, mais je voulais bien endurer ça, parce qu'elle me donnait de l'importance. J'étais le seul auquel elle pouvait se rattacher…

– Je vois ce que tu veux dire, répondit David, mais ne penses-tu pas que ta grand-mère n'avait que du mépris à ton égard ? Dans ses derniers instants, il n'y avait plus qu'elle au monde, elle n'a même pas voulu t'écouter, elle t'a même fait du mal…

– C'était son caractère. Sans moi, elle n'aurait pas survécu jusque là, elle n'aurait même pas pu venir ici. Elle ne l'aurait jamais admis, mais je m'en moquais. Elle a eu besoin de moi. Vous allez dire qu'elle m'utilisait, c'est ce que mes parents disent tout le temps. Mais elle exigeait quelque chose de moi, elle me donnait un objectif. Je n'en ai jamais eu d'autres dans la vie, d'objectifs…

Il atteignit le levier. David, plaqué contre le mur, ne put se retenir de serrer l'épaule du jeune homme.

– Tu étais un bon petit-fils, Travis. Le meilleur qu'elle aurait pu avoir.

Travis, qui fixait la cage en métal derrière laquelle reposait Muriel, eut un sanglot.

– Merci, monsieur. Elle ne me l'aurait jamais dit. Merci, vraiment. »

Et il baissa le levier. La trappe s'ouvrit et la cage chuta dans la fournaise, ballotant le corps et le fauteuil dans tous les sens avant de disparaître dans la lumière des flammes. Le dernier hommage était rendu à Muriel Cohen. Travis eut alors un vertige et David se saisit immédiatement de lui.

De son côté, Liz se leva, l'air indifférent. Nicolas lui saisit alors le poignet.

– Qui es-tu à la fin, petite ?

– Ca ne vous servirait à rien de le savoir et vous ne méritez même pas que je vous adresse la parole, assassin…

Avec un air de mépris, elle s'arracha à l'étreinte de Nicolas et se dirigea vers le rideau en plastique pour sortir de la pièce. Nick se frotta le visage en soupirant avant de se lever. David le rejoignit tout en soutenant Travis et ils passèrent tous dans la salle d'à côté. La Société Historique de Silent Hill avait subi une transformation totale. La salle d'exposition était à présent totalement vide et du carrelage couvrait toute la pièce, sol et plafond compris. Liz était contre la seule porte de la pièce qui ressemblait à l'accès d'une chambre-froide. Elle écoutait au travers de la porte, les sourcils froncés. Puis elle recula soudain, avant que la porte ne s'ouvre violemment et ne laisse entrer une sorte de florilège des monstres déjà rencontrés. Nicolas leva son fusil tandis que David donnait le pistolet en sa possession à Travis pour qu'il se défende. Les trois hommes, alignés, commencèrent à tirer tandis que Liz derrière eux se bouchait les oreilles avec un air indifférent.

David remarqua très vite que les monstres ne se dirigeaient que vers Nicolas, ce qui était presque logique. Les créatures furent très vite toutes à terre, leur sang remplissant les sillons du carrelage avant de déborder sur les dalles. Nicolas regarda la masse de chair étalée par terre avant de jurer :

« Bon Dieu ! Pour… Pourquoi moi ? Ils n'en avaient qu'après moi, vous l'avez bien vu !

– Evidemment que vous étiez leur cible, intervint Liz avec un air dédaigneux.

– Comment tu… C'est toi ? David, c'est votre protégée qui a lancé ces horreurs sur moi ?

– Abruti, répliqua tranquillement Liz.

– Liz ! gronda David. Ca suffit maintenant !

Liz rentra sa tête dans ses épaules et tourna le dos à tout le monde. David soupira puis dit doucement :

– Nick, je suis désolé, je n'ai pas encore eu le temps de vous le dire… Mon voyage ici est terminé.

– Vous avez retrouvé votre fille ?

– Ce n'est pas… Je préférerais garder ça pour moi. Mais sachez juste qu'en ce qui me concerne, j'ai fini ma visite à Silent Hill. Je repars avec Liza.

– Vous ne venez pas de l'appeler Liz ? remarqua Travis.

– C'est aussi son nom, enfin c'est compliqué…

Nicolas s'approcha de David, l'air désemparé.

– Comment avez-vous fait ?! Dites-le moi, David, je vous en supplie ! Je veux faire face à mes péchés, en finir ! Mais je ne sais pas où aller, je ne sais pas quoi faire !

Il s'agrippa à la veste du père de famille.

– Je vous en prie, David ! Je vais devenir fou ! Entre mes propres remords et les regards accusateurs de cette fille qui vous accompagne, je ne vais plus supporter tout ça longtemps.

– La ville vous mettra face à votre obstacle final à un moment où un autre. Je ne peux rien vous dire de plus parce que je ne sais pas ce que Silent Hill vous réserve.

– Pourquoi les monstres ne m'attaquent plus ? demanda Travis. J'ai fais quelque chose pour être tranquille ?

– Tu ne faisais qu'accompagner ta grand-mère, répondit David. Tu n'as rien à faire ici, Travis. C'est aussi simple.

Nicolas réprima un sanglot et se détourna de David. Il alla se mettre face à un mur et commença à tambouriner sur celui-ci du poing, de plus en plus vite. Préférant laisser Nicolas gérer lui-même son désespoir, David partit vers la salle d'accueil. Après tout, lui aussi était passé par des phases terribles et il les avait affrontées seul. Il ne pouvait certifier en être ressorti plus fort, mais il en était en tout cas ressorti.

David fut un instant étonné de ce qu'était devenu l'accueil de la Société Historique – et pourtant il pensait que rien ne pouvait plus le surprendre dans Silent Hill. Les murs, sol et plafond étaient toujours faits de carrelage, mais un présentoir et une batterie d'armes blanches de toute tailles pendues par des crochets sortant du plafond vers le fond de la pièce firent comprendre à David qu'il s'agissait d'une boucherie. Boucherie dont ils venaient de remplir la chambre froide de viande fraîche. Le présentoir aux vitres brisées ou crasseuses était garni de pièces de viandes diverses et puantes, dont David n'aurait su dire si elles venaient d'humains ou de bêtes. Des os et des veines dépassaient de partout des pièces de chair et cette vision dégoûtante força David à détourner les yeux. Après tout ce temps passé ici, il ne supportait pas plus ces visions d'horreur – mais elles le marquaient moins. L'odeur de la viande semblait de plus en plus envahissante, aussi David se dépêcha d'aller décrocher une machette d'un crochet puis d'ouvrir la double porte du bâtiment qui n'avait pas changé d'un pouce.

Ce n'est qu'après avoir vu l'extérieur qu'il se rendit compte qu'il ne s'était jamais trouvé dans la rue alors que le monde altéré avait pris place. Une fois de plus, il voyait très bien tous les éléments présents alors qu'aucune lampe n'était présente et que le ciel était d'un noir d'encre. Face à lui, un sol entièrement métallique, une rue entière constituée de plaques de métal rouillées. Par endroits, des poteaux, des poutres ou de simples écrous sortaient du sol. Sur les côtés, le vide complet, le noir insondable, les limites de l'existence de ce monde qui ne cessait de changer. Un peu plus loin, la « rue » était bordée de bâtiments tenant sur des échafaudages gigantesques plongeant dans les abysses sombres, mais ceux-ci étaient entièrement couverts par des bâches, comme s'ils étaient tous en rénovation. Les bâches vert foncé étaient bien entendu trouées par endroits et des liquides divers s'écoulaient tout leur long.

David remarqua alors seulement la pluie froide qui lui apporta un peu de fraîcheur après la fournaise du puits et la pestilence de la boucherie. Travis le rejoignit bientôt et tandis que son aîné levait la tête pour profiter de la pluie, Travis se baissa pour ramasser quelque chose qui se trouvait juste à la sortie du bâtiment. Il interpella David qui se retourna et découvrit l'allure du bâtiment dans lequel ils s'étaient trouvé : un cube noir. Impossible de dire de quel matière il était fait. Il s'agissait juste de murs noirs et droits avec la seule double-porte comme ouverture. Après avoir observé la forme étrange du bâtiment, David s'intéressa à ce qu'avait ramassé le jeune homme.

« C'est une fleur, mais je ne sais pas du tout de quel genre.

David put observer dans les grandes mains de Travis une fleur aux pétales assez pointus et nombreux, d'une couleur blanche laiteuse, séparée de sa tige.

– C'est un dahlia, intervint Nicolas.

Il semblait encore plus fatigué qu'à l'accoutumée. Il s'approcha et la prit délicatement entre ses doigts.

– Un dahlia blanc pour être plus exact. C'est un… c'est un signe. Elle me donne un signe.

Il s'avança dans la rue et pointa du doigt le sol.

– Un autre pétale ! C'est le chemin que je dois suivre ! Elle m'indique quoi faire !

Et il partit sans plus regarder les autres, suivant une piste faite de pétales de dahlia. David soupira et marmonna :

– Il a vraiment hâte que ça se finisse. Je serais certainement comme lui à sa place. Allons-y. Liz ?

Il se retourna pour découvrir Liza, les mains dans le dos, la pointe d'un pied pivotant sur lui-même alors qu'elle fixait le sol.

– Si ça avait été moi, je n'aurais pas…

– Ne t'en fais pas Liza, je ne t'en veux pas. Je n'en veux à aucune d'entre vous deux, d'ailleurs. Allons-y, il ne faut pas le laisser seul.

– Tu comptes le suivre et l'aider, alors ?

Liza fit la moue.

– Je n'irai pas combattre son démon, mais je ne vais pas l'abandonner. Cet homme n'a cessé de se repentir depuis qu'il est arrivé. Je ne le lâche pas. Allez, on y va. »

Ils se mirent alors à suivre Nicolas quelques mètres derrière lui. Travis dit soudain :

– David, c'est ça ?

– Oui.

– Je ne suis pas très intelligent alors je n'ai pas forcément tout compris. Il s'est passé quoi, ici, en fait ?

David regarda autour de lui puis dit doucement :

– La monstruosité de l'homme a terni le cœur d'une petite fille.

– Hein ?

– Ce serait compliqué de t'expliquer, Travis, et je ne sais pas tout moi-même. Mais pour résumer, disons que les gens d'ici ont pratiqué une certaine magie et que du coup, la ville est sous l'emprise d'une malédiction. A Silent Hill, tu n'es plus à proprement parler sur Terre, tu es dans une autre dimension.

– Oh, ce genre de trucs… Et on peut en sortir ?

– Si la ville le veut bien. Et en ce qui te concerne… Tu n'avais rien à y faire à la base, tu pourras en sortir sans problème.

– D'accord. Je ne sais pas ce que je vais pouvoir dire à ma famille…

– Nous verrons cela lorsque nous serons sortis. »

Ils prirent quelques virages mais il n'y avait toujours qu'une rue. Les autres extrémités de chaque intersection donnaient sur le vide. David regarda soudain le sol et fronça les sourcils. Puis il s'arrêta et ordonna à Liza :

« Montre-moi tes pieds.

– Pourquoi ? Mes pieds vont bien, je…

– Montre-moi tes pieds !

Avec un air de dépit, Liza s'exécuta et montra la plante d'un de ses pieds. Elle était noircie sur toute la surface, il y avait du sang séché entre ses orteils mais la peau était également coupée à plusieurs endroits. David grogna puis maugréa :

– Et dire que je n'y ai même pas songé. Depuis tout ce temps, tu souffres et tu ne m'as rien dis. Même Liz ne s'est pas plainte.

Liza fixa le sol, l'air gênée.

– Je ne voulais pas être un poids, tu as déjà bandé plusieurs de mes blessures… et… et l'autre a sa fierté.

– Vous méritez toutes les deux des baffes…

David se mit accroupi.

– Monte sur mon dos, et pas de discussion ! Allez, allez ! »

Avec une certaine mauvaise volonté, Liza mit une jambe sur chaque épaule de David qui se releva. La petite fille n'était pas lourde, comme le laissait penser sa silhouette très fine. Liza, sachant que David ne pouvait la voir, se permit un petit gloussement silencieux accompagné d'un sourire malicieux – l'expérience était assez amusante.

Après une marche qui pouvait bien avoir duré plusieurs heures et durant laquelle David laissa Travis parler de sa famille, de sa grand-mère, de ses difficultés au lycée autant sur le plan social que sur le plan scolaire, le tout sous une pluie pas si désagréable pour chacun, Nicolas trouva le dernier pétale au pied d'une maison qui n'était pas entourée par un échafaudage bâché. Placée au bout d'une rue et donc entourée par le vide, il s'agissait d'une bâtisse assez spacieuse à deux étages comme il se faisait dans le passé, dont l'ossature était en bois et le reste du mur en pierre. Travis l'observa et s'interrogea :

« Pourquoi est-ce que… ? Cette maison est tellement différente du reste… Elle a l'air en parfait état, et puis on est dans le mauvais monde, non ?

David fit descendre sa protégée de ses épaules et s'intéressa à son expression. Liza avait un air un peu triste, mais elle ne dit rien. David hésitait à lui poser la question, car il était presque certain de connaître déjà la réponse. Cette maison n'était pas n'importe laquelle, la raison pour laquelle elle demeurait intacte était également celle qui faisait que certaines têtes sur la photo qu'avait récupéré David avaient été épargnées. David réfléchit à haute voix :

– Nous avons marché longtemps. Je ne suis pas certain de l'orientation, mais il se peut que nous soyons carrément revenus dans le vieux Silent Hill ou dans ses abords…

– Oui, nous le sommes, David, confirma Nick d'une voix rauque alors qu'il frottait le dernier pétale de dahlia entre ses doigts.

Il resta dos aux autres, immobile face à la porte bleue foncé presque accueillante de la maison.

– Vous m'avez l'air assez informé sur le passé de Silent Hill, David, et je suis sûr que cette étrange gamine n'y est pas étrangère.

– Elle m'y a aidé, en effet.

– Je ne comprends pas toujours pas ce qu'elle est. Vous savez qu'elle a le même visage qu'Alessa à peu de choses près ?

– Oui, mais elle a les cheveux de ma fille. Ne vous cassez pas la tête pour savoir qui elle est, Nick, ça ne vous servirait à rien.

– Elle vient d'ici, hein ? Je veux dire... D'ici, après la tragédie. Après que cette ville aie quitté le monde des hommes…

David ne répondit rien. Il ne désirait pas évoquer le fait que sa protégée soit une simple création de la ville. Il préférait éluder ce fait de son esprit, car cela lui rappelait que Silent Hill ne le laisserait peut-être pas partir avec Liza.

– Enfin bon, poursuivit Nick après une pause. Là où je voulais en venir, c'est que vous devez savoir à qui appartient cette maison. J'en suis persuadé, vous l'avez deviné.

David prit une profond inspiration puis déclara :

– Il s'agit de la maison d'Alessa et Dahlia Gillespie, n'est-ce pas ?

– Oui, elle n'a pas changé d'un pouce depuis ce jour… C'est là, sur le pas de cette porte, que j'ai commis cet acte abominable. J'ai trompé cette enfant, je l'ai menée à la mort. C'est le lieu de mon péché. Elle m'a guidée jusqu'ici. Je me doutais que… Que je trouverais quelque chose ici, mais… Je n'osais pas. Depuis que je suis arrivé, je me suis menti à moi-même et j'ai évité de revoir ce perron et cette porte d'entrée derrière laquelle restait terrée Alessa, armée de ciseaux, défiant sa mère. Dahlia ne parvenait pas à la faire venir et elle ne pouvait pas la frapper – elle avait trop peur que des blessures compromettent le rituel. Alors j'ai joué sur la confiance qu'elle avait en moi…

Il se mit à sangloter. David se contenta de déclarer.

– Je ne vous suivrai pas dans cette maison, Nick.

Liza ferma les yeux et sourit doucement. Nicolas soupira puis se ressaisit.

– Vous avez raison, David. A tout à l'heure.

– Je l'espère bien, mon ami. »

Et il entra dans la maison en prenant soin de refermer la porte. Les volets et fenêtres de la maison étaient tous fermés, les trois autres ne pouvaient que rester face à la maison et attendre dans la fausse obscurité, les uns à côté des autres.

Aucun d'entre eux ne voulait parler, David parce qu'il n'avait rien à dire et Travis parce qu'il n'osait pas briser le silence. Il y eut tout à coup un cri de femmeparticulièrement déchirant étouffé par les cloisons de la maison mais également par le clapotis de la pluie sur le métal du sol. David et Liza ne bronchèrent pas, mais Travis ne put rester silencieux.

« On devrait pas l'aider ?

– C'est compliqué à t'expliquer Travis, et ne va pas croire que je te prenne pour un imbécile. C'est juste que c'est un concept que je n'aurais pas moi-même saisi si je n'étais pas passé par là aussi. Nick doit s'en sortir seul, peu importe ce qui se trouve là-dedans.

Une voix rauque de femme se faisait entendre de temps à autres, vociférant des paroles incompréhensibles, mais aucun son permettant d'identifier Nick. Puis, finalement, il y eut des coups de feu et des bruits de fracas. David serra les poings.

– Tiens bon, Nick. Tu vas te sauver, j'en suis sûr. »

Il n'y eut bientôt plus aucun son. Cela pouvait être un bon comme un mauvais signe. David commença à tapoter ses doigts sur son pantalon, anxieux, Liza restait parfaitement neutre et Travis tapait du pied par terre, lui aussi inquiet. David ne compta pas les minutes pendant lesquelles il resta immobile, à fixer la porte qui si elle s'ouvrait voulait tout simplement dire que Nicolas avait réussi.

Finalement, la clenche fut tournée, la porte s'ouvrit et Nicolas, couvert de sang, boîtant, émergea de la bâtisse. Il avait l'air à la fois soulagé et triste. Il descendit les marches du perron en silence puis sembla seulement remarquer que les autres l'attendait. Il fixa David et dit d'une voix tremblante :

« Je l'ai tuée, David. J'ai tué Dahlia. Alessa a mis sa propre mère en face de moi. La ville l'avait transformée, elle était monstrueuse et ne cessait de débiter des insultes et des absurdités. J'en ai fini. Dahlia est morte. J'ai tué mon propre amour, c'était ma façon d'expier le crime que j'ai commis par cet amour, justement.

David hésita un instant puis dit :

– Bien. Nous sommes tous libres désormais. »

Comme pour lui répondre, la sirène retentit. Nicolas invita tout le monde à s'asseoir sur le perron mais demanda à ce que personne n'entre dans la maison. Il ne souhaitait pas que l'on voit ce qu'il avait combattu ni ce qu'il avait fait. Prenant Liza sur ses genoux, David prit le temps d'observer le vieil homme. Il semblait réellement soulagé d'un poids énorme, mais pas plus fier qu'en entrant dans la ville. Personne ne pouvait être fier en sortant de Silent Hill. Car cela voulait dire qu'on y était d'abord entré.


Le prochain chapitre sera centré sur les jumeaux. Je me rends compte que je les adore mais que je ne les ai pas exploité. Il faut dire qu'ils sont plus reliés aux épisodes 0, 1 et 3 qu'au 2, 4 ou 5. J'ai hâte que Silent Hill SHattered Memories sorte, et il sortira sur PS2, pour mon plus grand bien ! Bientôt la fin de la fic au fait, enfin plutôt LES fins.