20
Le retour du roi
"La mort, je la vois approcher avec une grande sérénité. Je suis âgé maintenant, tellement âgé que le poids des années a fini par me faire plier. A Agharia, le temps qui passe ne se mesure pas ; les jours n'ont pas de nom, se ressemblent tous ; les années n'ont aucune signification et ne prennent sens qu'une seule fois, lorsque vient l'hiver et l'heure pour les femelles d'être fécondes. Moi également, j'ai fini par ne plus prêter attention au lever et au coucher du soleil dans le ciel. Je me disais, simplement, une fois par an, que le temps rafraichissait et que l'hiver venait.
Aussi, la veille encore, j'ignorais depuis combien de temps j'avais quitté Larissa. Qu'il s'agisse de trente ou cinquante années, je n'en avais aucune idée et cela m'était totalement égal. Seulement voilà. Ma femelle est morte. Elle qui était si belle et si forte, elle est morte en tentant de donner la vie à notre onzième enfant mais ni elle ni lui n'ont survécu et je pleure leurs disparitions aujourd'hui. Ce matin, pour une raison que j'ignore, mon esprit rationnel typiquement Larissien a repris le dessus et j'ai calculé : à raison d'un enfant né tous les deux ans, j'en ai déduis que vingt-deux années s'étaient écoulées depuis la naissance du premier, Regulus, survenue alors deux ans après que j'ai eu quitté Larissa. Cela faisait donc vingt-quatre ans que je n'avais revu ni mon père, ni mon frère. Je suis âgé de cinquante-deux ans.
Me manquent-ils ? Assurément non. D'ailleurs, avant aujourd'hui, je n'avais plus pensé à eux depuis au moins vingt ans, j'en suis persuadé. Alors pourquoi maintenant ? Parce qu'elle est morte, parce qu'elle n'est plus là, et je sens que je ne pourrais rester seul à Agharia très longtemps sans sa présence à mes côtés. Déjà, l'absence de son odeur sucrée me manque. Comme je le disais, la mort vient et je suis serein.
Avant de l'accueillir à bras ouvert cependant, je ressens un besoin étrange. Celui de compiler ici, dans ce livre que je n'ai pas ouvert depuis plus de vingt-ans, la vérité. Sur les onze enfants que me donna ma belle femelle, trois furent des lions et seul Regulus est un mâle. J'en ressens une grande fierté. Mon premier fils a déjà ses propres enfants, deux mâles âgés respectivement de trois et un an – Eole et Micène – qui sont, eux également, des lions.
Je pars donc en sachant que l'avenir de ma race est assuré. J'espère seulement que, lorsqu'ils découvriront que le sang royal, ce sang qui leur est si précieux, est devenu l'une des plus puissantes races sauvages d'Agharia, les Larissiens en soient fiers."
Extrait de « Histoire du monde thérianthrope »
Par le prince Ilias le Lion
an 362 av. J-C
...
Le lendemain, Agharia, cœur de la Forêt Profonde, hiver de l'an 298 av. J-C …
Lentement, très lentement, Aiolia ouvrit les yeux. Le soleil n'était pas encore tout à fait levé, et pourtant le blanc de la neige se nourrissait déjà de ses rayons orange. Timidement, un oiseau poussa son cri dans le silence matinal qui persistait. Dans un grognement, le chasseur se redressa et roula des épaules. La douleur s'éveilla dans tout son corps et il n'eut alors qu'une envie : se recroqueviller sur lui-même, parmi les autres mâles qui l'entouraient, fermer les yeux et dormir. Dormir pour l'éternité. Il envisagea un instant cette possibilité, du moins jusqu'à ce qu'un tiraillement qu'il connaissait bien le rappel à l'ordre : il avait faim. Alors il se leva, et rassembla autant de force et de volonté qu'il le put pour affronter cette journée.
En se levant il bouscula Milo près de lui qui, en sursautant, bouscula un autre mâle et ils se réveillèrent tous deux en grommelant, grimaçant de douleur, le corps raidi par le froid de la nuit. Les yeux d'Aiolia parcoururent cette masse compacte d'Agharians recroquevillés les uns sur les autres comme des misérables pour tenter de se réchauffer. La honte et la colère firent sortir ses crocs et ses griffes.
En regagnant la Tribu à la tombée de la nuit la veille, ni lui ni les autres chasseurs ne s'attendaient à ce qui les avait accueillis. Kaiser et sa rage ; Kaiser et sa violence qui les avait soumis pour assoir son autorité. Pour devenir l'alpha. En grognant, Aiolia se détourna des autres Agharians et partit vers la couverture des arbres à grandes enjambées, gêné par sa blessure à la jambe et celle qui zébrait son torse. Il avait honte, tellement honte. A cause de sa colère et de son impulsivité, les autres se retrouvaient sous la coupe d'un mâle qui ne méritait pas la place qu'il occupait désormais. La place que son frère Aioros avait occupée pendant des années.
Sous le regard contrit de Milo, Aiolia disparu dans la Forêt Profonde. Le froid de la nuit ne l'avait toujours pas quitté aussi le lion se mit-il à grelotter, vêtements et cheveux couverts de givre scintillante. Ni lui ni aucun autre mâle, cette nuit, n'avait pu se réchauffer ni même se restaurer car Kaiser le leur avait interdit. Il ne voulait certainement pas les voir reprendre des forces trop vite, aussi avaient-ils été obligés de dormir dehors le ventre vide. Même certaines femelles, trop effrayées, avaient préféré se cacher de leur nouveau mâle dominant plutôt que d'avoir à partager un repas avec lui. L'étrange femelle à la douce odeur de miel épicé ne s'était pas montrée non plus et Aiolia se souvenait très bien de son corps étalé dans la neige qui se gorgeait de son sang. Peut-être était-elle morte ; peut-être que Kali était morte aussi ; leurs deux corps reposaient très certainement parmi ceux que les femelles avaient entassé un peu plus loin. Aiolia sentit un grognement naître dans sa poitrine alors que des larmes de colère emplissaient ses yeux. Trop aveuglé par sa rage, il avait mené les mâles vers une guerre qui ne les concernait pas, abandonnant derrière eux les femelles et les enfants qui avaient tant besoin d'eux.
Il avait honte. Tellement honte.
Et pourtant, une volonté de fer semblait habiter chacun de ses muscles. Celle de survivre. Mais pour qui ? Aioros et Marine étaient morts, Kali était introuvable de même que la femelle qui l'obsédait et le hantait, alors pourquoi se serait-il obstiné à vivre ? Parce qu'il avait déjà abandonné la Tribu une fois, et ne se sentait pas de l'abandonner une seconde fois.
Un bruit derrière lui le fit sursauter et il se retourna, griffes bien visibles et muscles bandés prêts à bondir. Son corps n'était plus qu'un nœud de douleur malmené par le froid et la faim, mais d'être poussé ainsi dans ses derniers retranchements le nourrissait d'une force et d'une ardeur qu'il n'avait pas soupçonné. Une silhouette se détacha de l'obscurité d'un sapin épais et Milo apparut. Son pied sembla butter dans une motte de neige plus dure que les autres mais il se rétablit en grognant. Le soulagement qui envahit le cœur d'Aiolia le fit sourire. Son ami était là. Comme lui, il ne baisserait pas les bras. Soudain, une autre silhouette se découpa, plus petite, et Seiya, un jeune chasseur, apparut à son tour. Il lui adressa un grand sourire et un signe de la main alors qu'Aiolia se rendait compte que le jeune Agharian, blessé profondément au flanc, avait sans doute participé à la bataille vers laquelle il les avait menés. Et pourtant, il était là lui aussi. Un autre chasseur apparu, puis un autre et encore un autre et bientôt, ils furent tous là, autour de lui. La plupart humaient déjà l'air, à la recherche d'une proie, lèvres ouvertes sur des crocs blancs saillants.
Instinctivement, Aiolia prit le contrôle de la troupe et dirigea la chasse. Il se sentait encore plus fort, ainsi entouré des siens, et il se jura alors de ne pas laisser Kaiser régner. Qu'importe qu'il soit le Kynigòs ou non, il était hors de question que ce mâle trop violent et trop égoïste ruine ce que son grand frère s'était efforcé de sauver. Il le défierait, car c'était ça que les autres attendaient de lui.
Mais d'abord, il devait reprendre des forces.
Quelques heures avaient passé depuis que le soleil s'était levé, et Shun, tendu et alerte, fit brutalement volte-face en sentant l'odeur âcre de Kaiser. Plusieurs mètres plus loin, ce dernier s'avança vivement vers un feu où quelques femelles préparaient à manger pour leurs enfants, et les éloigna d'un rugissement violent. L'androgynus tressaillit et se cacha derrière Sûmira, priant pour que le nouvel alpha ne le voie pas. Lorsque les rugissements reprirent, il jeta un coup d'œil par-dessus la croupe de la jument et sentit la colère faire frémir chacun de ses muscles, comme si sa forme originelle n'attendait plus que ça pour se montrer : l'une des femelles avait tenté de résister à Kaiser – son petit avait très certainement grandement besoin de manger – mais le lion à la crinière brune l'avait repoussé en la frappant violemment d'un coup de poing en plein visage. Elle se redressa en pleurant et s'en fut, pendant que l'alpha prenait place près du feu et commençait à manger. La colère de Shun lui souleva l'estomac.
Resté devant sa tente, l'air de rien, Dohko lui adressa un regard inquiet mais l'androgynus l'ignora. Kali avait faim. Depuis la veille, depuis qu'il lui avait ramené un peu de viande, elle n'avait rien mangé d'autre et la faim la rendait téméraire : plusieurs fois Shun avait été obligé de la ramener à l'intérieur de la tente par la peau du cou et la petite, miaulant à tue-tête, avait attiré vers eux quelques regards agacés de Kaiser. Alors Shun l'avait laissé sous la surveillance de Dohko et était parti chercher un peu de lait parmi les juments. Très vite, il avait identifié les jeunes mères et celles-ci, habituées à ce qu'on les trait, s'étaient docilement laissé faire. Shun n'avait jamais fait ça de sa vie et ses premiers gestes n'avaient rien donné si ce n'est un coup de sabot agacé qu'il avait reçu en plein sur le coude, mais après deux tentatives infructueuse, il avait fini par y arriver et il revenait à présent vers la tente avec un petit sceau plein à ras-bord de lait frais. En chemin cependant, il avait tenu à s'arrêter près de Sûmira.
D'un œil brillant et noir, la jument l'avait accueilli près d'elle en fouettant l'air de sa queue et en balançant vivement sa tête du haut vers le bas. Il l'avait caressé en lui murmurant des paroles rassurantes et l'animal s'était rapidement calmé. Elle avait maigri mais sa blessure à l'arrière-train était saine et elle semblait en pleine forme. Shun ignorait l'identité de celui qui s'occupait d'elle, mais il ne manquait pas de ressource.
Il patienta quelques minutes tout en gardant Kaiser à l'œil. En sortant de la tente ce matin, Shun avait réalisé que les mâles avaient disparu et la panique, un instant, l'avait pris, mais des rugissements courageux venus de la Forêt Profonde l'avertirent qu'ils étaient simplement partis chasser. Il s'en était rassuré, certes, mais cela signifiait que, encore une fois, le nouvel alpha se retrouvait seul avec les femelles. L'androgynus avait constaté, comme le lui avait dit Dohko, que ce dernier ne s'en prenait qu'aux femelles sans enfant et donc, sans mâle. Les veuves qui étaient aussi mères – et elles étaient désormais nombreuses – se faisaient beaucoup plus discrètes ; Kaiser ne s'en était pas encore pris à leurs petits, mais cela viendrait peut-être. Voilà pourquoi Shun tentait de se faire le plus discret possible, il ne voulait pas qu'il arrive malheur à Kali.
En repensant à elle, il ne put s'empêcher de repenser à Aiolia, l'oncle de la petite Agharianne. Perdu dans ses pensées, il se mit à caresser lentement Sûmira qui émit un petit hennissement content avant de baisser la tête et de plonger le museau dans la neige, à la recherche d'herbe dure ou de mousse. Revoir le lion d'or, le savoir en vie, l'avait rassuré. Il ignorait pourquoi ce mâle en particulier retenait son attention, mais il était las de se poser ce genre de question. Chaque fois qu'il en faisait part à Dohko, ce dernier lui répondait simplement dans un petit sourire en coin :
- C'est ton instinct. Tu as identifié Aiolia comme un mâle fort et un chasseur efficace, et tu le désires, c'est normal.
Mais Shun ne pouvait se contenter de ce genre d'explication, son esprit était beaucoup trop rationnel pour ça. La première fois qu'il avait senti l'odeur musquée et chaude du lion, elle ne lui était pas inconnue, il en était certain. Mais alors, où l'avait-il déjà senti ?
Un hennissement brutal le fit sursauter et, alors que Sûmira relevait la tête en piaffant, quelques brins d'herbes jaunes au coin des lèvres, l'androgynus croisa le regard noir d'un étalon à la robe isabelle qui rejeta immédiatement ses oreilles en arrière et frappa la neige de ses sabots. Nerveux, l'animal avança de quelques pas avant de reculer, puis il recommença cet étrange ballet plusieurs fois avant de se tourner et de lui présenter, brièvement, son flanc. Le cœur de Shun manqua un battement et ses lèvres s'ouvrirent. A moins qu'il ne se trompe, l'étalon était blessé.
L'androgynus quitta la jument alezane et s'approcha prudemment de l'étalon nerveux qui ne cessait de renâcler. Il s'arrêta à quelques pas de lui cependant, posa son petit sceau par terre, puis tendit la main, paume ouverte vers le ciel, et attendit. Le cheval piaffa, balança violemment sa tête vers le haut, puis sembla réfléchir quelques secondes avant de s'avancer et de poser son museau noir brûlant au creux de la main de Shun. Un frisson le fit sourire avant qu'un chatouillement ne lui arrache un petit rire étouffé et l'androgynus flatta l'encolure de l'étalon qui paraissait calmé. Lentement, il contourna la tête immense de l'animal et s'approcha de son échine pour constater la gravité de sa blessure. Mais la bête n'était pas blessée. Le sang qui colorait sa robe couleur sable crème était sec, presque noir, et semblait être là depuis plusieurs jours. Lorsque Shun comprit, il sourit et, aussi délicatement que possible, caressa de sa main droite la tâche de sang. Son sang. Cet étalon était donc celui d'Aiolia.
Lorsque Dohko lui avait parlé du culte de l'Alògou et de l'importance du Kynigòs, lorsqu'il lui avait révélé que ce dernier n'était autre qu'Aiolia, Shun avait deviné que c'était ce lion doré qui lui avait sauvé la vie avant de le faire entrer à Agharia sur le dos de son étalon. Et que c'était à ce moment-là qu'il avait déposé son sang sur lui. Voilà pourquoi l'odeur d'Aiolia ne lui était pas inconnue, il s'en était imprégné lorsque ce dernier le tenait contre lui, sur son cheval.
Mais l'androgynus ne put aller plus loin dans ses réflexions, car soudain, l'odeur brûlante et délicieuse du lion emplie ses narines. Il se retourna, le cœur cognant à grands coups dans sa poitrine, et le vit qui revenait vers la Tribu, trainant derrière lui le corps sans vie d'un énorme sanglier. Cinq ou six autres mâles l'accompagnaient, l'aidant à transporter la proie. Ils s'arrêtèrent, semblèrent échanger quelques mots puis deux des chasseurs se mirent à se grogner mutuellement dessus et à se donner des coups de pattes en feulant – très certainement pour revendiquer la proie, comme le lui avait déjà expliqué Dohko – mais Aiolia s'en détourna, ni plus ni moins. Leurs regards s'accrochèrent alors et le chasseur se figea, apparemment surpris.
Une petite voix dans sa tête lui disait qu'il était préférable pour lui de détourner les yeux, sans cela le mâle pourrait le prendre comme une menace ou un défis, mais il n'en fit rien. Plus téméraire qu'il ne l'avait jamais été, Shun soutint le regard d'Aiolia et celui-ci fronça alors les sourcils. Qu'est-ce qui pouvait bien le surprendre autant ? Qu'il soit en vie, ou qu'il caresse son étalon ?
Malheureusement, l'androgynus ne fut pas le seul à sentir l'odeur bien reconnaissable du lion, et Kali sortit soudainement de la tente en miaulant de joie et en s'écriant :
- Yoya ! Yoya !
Shun se tourna vivement vers elle, envahit d'une vague de frayeur intense, alors qu'Aiolia, le souffle coupé de surprise et de bonheur, regardait sa petite nièce, bien en vie et toujours aussi vive, courir vers lui. Avec la mort d'Aioros et de Marine, la petite n'aurait jamais pu survivre seule. Alors qui, quelle femelle, avait pris sur elle de sauver l'enfant alors que les mâles avaient disparu et que la bataille avait fait disparaître leurs réserves de nourriture ? Le lion n'eut pas le temps de répondre à cette question, car un rugissement de colère fit trembler Agharia.
Pour une raison inconnue, Kaiser, alors sous la forme d'un gros lion à la crinière brune, avait abandonné son repas et bondissait vers Kali toutes griffes dehors, la gueule ouverte sur des crocs bien visibles. La petite, lorsqu'elle le vit, se tassa sur elle-même dans un miaulement de terreur et resta immobile, petite forme ronde et tremblante dans la neige. Dohko bondit sur ses pieds mais resta immobile, la bouche ouverte, bien conscient qu'il n'aurait aucune chance s'il défiait l'alpha, alors qu'Aiolia se ruait déjà en avant, décidé à protéger sa nièce. Mais il était trop loin. Kaiser était plus proche de Kali qu'il ne l'était, plus qu'un bond et il serait sur elle.
Shun surgit alors dans son champ de vision, revêtu de sa forme originelle, et intercepta Kaiser avant qu'il n'atteigne la petite. Le minuscule félin tacheté se mit entre le lion et sa proie, feula méchamment et gifla son puissant adversaire d'un vif coup de patte en plein sur le museau. Le mâle dominant poussa un rugissement de douleur et fit un bond tardif pour s'éloigner ; il secoua sa large tête puis éternua, arrosant la neige alentour de milliers de gouttelettes de sang. Stupéfait, Aiolia se figea en pleine course ; tout autour d'eux, le silence s'était fait sur Agharia. Ni les mâles ni les femelles ne perdaient une miette du combat qui s'était engagé.
Aiolia, pour sa part, senti son instinct faire bander ses muscles. Depuis que cette étrange femelle était arrivée dans la Tribu, il s'était interdit de l'approcher en utilisant pour prétexte que, selon Dohko, il ne s'agissait pas réellement d'une femelle. Trop fier pour prétendre être attiré par un mâle, qu'il soit ou non capable de donner la vie, Aiolia s'était donc entêté à le rejeter. Mais aujourd'hui, alors que le petit chat sauvage, noir et doré, avec de grands yeux verts plein de courage et de colère, risquait sa vie pour protéger une enfant, il comprit son erreur. Ce que Dohko avait tenté de dire, en réalité, c'est que si cette étrange créature avait été un mâle à la naissance, elle n'en était plus un aujourd'hui. Son instinct maternel était si puissant qu'elle n'avait pas une seule seconde hésiter à faire face à un mâle qui faisait plus de quinze fois son poids en muscle. Aiolia sentit ses crocs percer ses lèvres, alors qu'une collerette de poils drus et dorés recouvrait déjà son cou. Kaiser menaçait sa femelle, et il n'allait pas le laisser faire.
Kaiser tenta de s'essuyer le museau à l'aide de sa large patte mais il ne fit qu'étaler le sang sur sa fourrure foncée. Il releva sa tête immense et rugit, plein de fureur. Pas le moins du monde impressionné, Shun grogna et jeta un rapide coup d'œil derrière lui afin de s'assurer que Kali se trouvait bien là. Elle lui rendit son regard, tremblante de frayeur. De nouveau, l'androgynus fit face au gigantesque lion, les quatre pattes fermement ancrées dans la neige ; il ne tremblait pas et fit savoir à son adversaire, en balançant dans l'air ses griffes aiguisées tout en feulant, qu'il était bien décidé à protéger la petite et ne se laisserait pas faire. Toute peur avait déserté son cœur, seul restait ancrée en lui l'idée bien nette de protéger l'enfant. Abasourdi, toujours immobile quelques mètres derrière les acteurs de cette scène inouïe, Dohko semblait avoir cessé de respirer.
Shun vit Kaiser bondir dans sa direction, bien décidé à assoir son autorité sur lui, et il arqua le dos, préparé à le recevoir, mais Aiolia s'interposa avant que l'alpha ne pose ne serait-ce que ses moustaches sur lui. Gêné par sa blessure au flanc et à la patte, le lion d'or ne put effectuer qu'un petit bond et percuta son cousin de plein fouet plutôt que de lui atterrir dessus, comme l'aurait fait tout prédateur désirant soumettre une proie. Les deux mâles roulèrent dans la neige et Kaiser, plein d'énergie et de violence, fut le premier à se relever. Aiolia se remit péniblement debout, essoufflé et les pattes tremblantes. Son corps portait les stigmates des combats récents qu'il avait livrés, et le cœur de Shun se serra de peur. Il n'était pas assez fort, pour faire face à Kaiser.
Ce dernier n'attendit pas plus longtemps et se jeta sur son adversaire, plantant crocs et griffes dans son corps déjà malmené, et Aiolia s'écroula en poussant un rugissement de rage et d'impuissance, battant des pattes comme un forcené. Les femelles, réapparues lorsque les premiers bruits s'étaient fait entendre, reculaient de quelques pas, tristes et effrayées. Les mâles, eux, tendus, s'avançaient mais n'intervenaient pas. Shun leur jeta un regard ambré plein de colère. Si eux ne pouvaient trouver le courage d'intervenir malgré les codes et les coutumes, alors lui le ferait.
Dohko vit Aiolia s'écrouler avec tristesse. Un instant, il avait espéré un miracle, mais le lion d'or était bien trop affaibli par ses précédents combats, et Kaiser bien trop fort pour lui. Mais soudain, il vit l'ocelot qu'était Shun s'élancer en avant, bondir dans une détente étonnante et atterrir directement sur le dos du lion brun pour planter fermement toutes les griffes de ses quatre pattes dans sa chair. Il feula, les oreilles plaquées en arrière. Surpris par cette attaque et par la douleur qu'elle occasionna, Kaiser lâcha sa proie et tenta, en rugissant, de se débarrasser de son assaillant mais l'androgynus résista et poussa le vice jusqu'à mordre l'oreille du lion jusqu'au sang. De son côté, Aiolia se mit debout et rugit ; Kali, elle, poussa un miaulement apeurée et recula de quelques pas, sans que ses grands yeux bleus ne quittent le combat.
Kaiser comprit qu'il ne parviendrait pas à se débarrasser de son ennemi ainsi, alors il se roula dans la neige, écrasa Shun de tout son poids puis se releva vivement, plein de colère. L'ocelot, resté au sol le souffle coupé, eut à peine le temps de se remettre sur ses pattes qu'il reçut un coup de griffe en plein sur l'épaule. La douleur le submergea et la puissance du coup le fit rouler sur au moins deux mètres avant qu'il ne s'immobilise. Déjà, il sentait le sang couler abondamment de sa plaie profonde. Mais avant que Kaiser ait pu pousser plus loin son attaque, Aiolia l'avait attrapé par la patte arrière et le tirait vers lui, ses crocs perçant et déchirant ses chairs. Le lion brun s'écroula dans la neige mais se releva rapidement, fit volte-face et balança de nouveau un coup de patte. Son adversaire l'évita adroitement en se tassant au sol. Voyant que Kaiser ne faisait plus attention à lui, Shun se redressa et bondit. Il attaqua de nouveau sournoisement et aussi vivement que lui permettait la souffrance qui pulsait à son épaule, plantant à son tour ses crocs en plein sur la blessure qu'Aiolia venait d'infliger à son cousin. Ce dernier poussa un grognement de douleur et se retourna, décidé à se débarrasser une bonne fois pour toute de cette femelle furieuse, mais le lion d'or ne lui en laissa pas l'occasion : voyant là une ouverture inespérée, il attrapa son cousin par la gorge en l'entraîna avec lui.
Toujours figé de stupeur, Dohko vit les trois protagonistes rouler dans la neige. Shun, un peu étourdi, fut le premier à lâcher prise. Sa douleur était telle qu'il reprit sa forme humaine, essoufflé et en sueur, le visage d'une pâleur extrême, et darda sur les deux mâles un regard effrayé. Le soulagement le submergea alors. Le corps d'Aiolia était peut-être blessé et affaibli, mais sa mâchoire n'avait rien perdu de sa puissance et sitôt eut-il réussi à attraper Kaiser par le cou que l'issue du combat devint certaine. D'une seule pression, un craquement horrible raisonna à leurs oreilles comme un coup de tonnerre, et Kaiser cessa immédiatement de bouger. Puis, se fut le silence.
Même Kali se taisait. Shun, le cœur tambourinant à ses tempes, se redressa légèrement sur un coude, le reste du corps affalé dans la neige. Les quelques mâles arrivés avec Aiolia se taisaient, abasourdis, alors que d'autres venaient de la Forêt Profonde, alertés par le bruit du combat. Les femelles furent les premières à réagir : elles se mirent à crier de joie, le visage illuminé de bonheur. Aiolia lui-même ne semblait pas croire à l'exploit qu'il venait d'accomplir car il grogna sourdement sans oser lâcher Kaiser, la gueule fermement refermé autour de son cou écrasé qui laissait déjà échapper un flot de sang vermeil. Un sourire ravi étira alors les lèvres de Dohko.
Mais, brutalement, Aiolia redevint humain et s'écroula dans un grognement de douleur. Shun sentit son cœur manquer un battement et, aussitôt, il se remit sur ses jambes pour se ruer vers le lion qui tentait veinement de se redresser, gêné par ses blessures. A peine se laissa-t-il tomber à genoux aux côtés du chasseur que ce dernier, maladroitement accroupi dans la neige, le repoussa d'un rugissement puissant. Surpris, Shun tomba à la renverse et se figea, les yeux écarquillés. Ils s'entreregardèrent. Non loin, Dohko retenait son souffle.
Aiolia sentait que ses crocs pointaient toujours hors de sa bouche. Il était incapable de reprendre sa respiration et, essoufflé, respirait fort et rapidement, des grognements roulant dans sa gorge chaque fois qu'il expirait. En face de lui, la jeune femelle lui rendait son regard, belle et farouche avec ses cheveux en désordre et son épaule blessée. Mais Aiolia, aveuglé par sa colère et excité par le sang de Kaiser qui avait coulé dans sa gueule, ne parvenait pas à baisser sa garde ; dans un grognement, il lui montra les crocs. Pourtant, la téméraire femelle en face de lui, malgré ses efforts pour l'intimider, ne semblait pas vouloir baisser les yeux, ni même s'éloigner. Attentive, elle restait là à le regarder, et lorsqu'une bouffée de son odeur de miel le frappa de plein fouet, Aiolia sentit son instinct faire réagir sa virilité ; tout son corps se tendit de nouveau. Elle avait l'air si petite, si fragile, et pourtant elle avait défendu Kali avec courage, véhémente et dangereuse. A Agharia, les femelles se devaient d'être fortes pour protéger leurs petits. Le lion sentit une bouffée de chaleur faire gonfler son torse lorsqu'il réalisa que, sans son aide, jamais il n'aurait pu triompher de Kaiser.
Dohko, immobile, les dents serrées, marmonna pour lui-même :
- Allez, allez …
Kali, toujours aussi silencieuse, tassée sur elle-même et tremblante de froid, ne les quittait pas de ses grands yeux bleus. Non loin, les femelles avaient fait sortir leurs enfants et reprenaient place autour du feu pour les nourrir ; les jeunes sans enfant, elles, ne quittaient pas Aiolia des yeux, n'attendant qu'une chose : qu'il rejette Shun, pour qu'elles tentent leur chance. Quelques mètres plus bas, les mâles se grognaient mutuellement dessus, l'excitation du combat les avait rendus nerveux et ils étaient manifestement à deux doigts de se jeter les uns sur les autres dans une bagarre généralisée.
Brusquement, Shun sentit le froid de la neige s'insinuer dans ses vêtements et il se mit à claquer des dents. Face à lui, le lion ne cessait de grogner, menaçant. Accroupi ainsi dans la neige, blessé et affaibli, il ressemblait à Kali la nuit où il l'avait trouvé. Envahi d'une pulsion étrange, l'androgynus se redressa lentement, mesurant ses gestes afin de ne pas provoquer la colère d'Aiolia, et s'approcha. Son cœur, affolé, tambourinait dans sa poitrine. Il glissa vers le nouvel alpha d'Agharia, et tendit lentement la main.
Un grognement rauque et brutal sortit de la poitrine du lion et Shun sursauta avant de retomber dans la neige, la bouche entrouverte sur un cri muet. Il respirait de plus en plus vite. L'odeur musquée d'Aiolia était plus agressive que jamais. Soudain, l'androgynus sentit ses yeux s'emplir de larmes. Si le lion n'avait pas été là pour le défendre face à Kaiser, ce dernier n'aurait pas eu trop de mal à le repousser et à tuer Kali, avant de le violer. Un frisson de terreur parcouru son échine et il retint difficilement un gémissement. Aiolia sembla se rendre compte de quelque chose car ses grognements cessèrent – bien que ses crocs ne disparurent pas. A cet instant, Shun réalisa à quel point il avait besoin d'un mâle. Non. Il avait besoin d'Aiolia. De sa chaleur. De sa force. De son courage. Déjà, l'odeur brûlante de son corps parvint jusqu'au sien et il n'eut plus qu'une envie : s'en imprégner, se blottir contre lui, être enfin pleinement en sécurité.
Alors, tout doucement, prudemment, une larme roulant sur sa joue, le visage grimaçant de détresse, il s'approcha du lion en tendant de nouveau la main. Cette fois, le mâle ne grogna pas mais le fixa attentivement, comme curieux de voir ce qu'il allait faire ensuite ; l'intensité de son regard d'azur était troublante. Dohko, de son côté, osa un pas en avant, attentif. Il ne croyait pas à ce qui se déroulait sous ses yeux. De nouveau, il marmonna :
- Oui, allez …
Lorsque la main, tremblante et froide de la femelle, toucha son torse, Aiolia en eut le souffle coupé. Son cœur cogna si fort qu'il en eut mal à la poitrine et son sang se mit à bouillir dans ses veines. Elle était forte, elle était courageuse et belle, mais dans cet instant de faiblesse, c'était vers lui qu'elle venait. Sans qu'il s'en rende compte, ses crocs disparurent et il bomba le torse, réceptionnant contre lui la jeune femelle en quête de chaleur et de protection. C'était lui, qu'elle avait choisi.
Lentement, Shun avait baissé la tête et, s'approchant toujours plus près, le poing refermé sur le vêtement d'Aiolia, il déposa son front contre son torse, juste sous la base du cou. Il attendit, nerveux. Le lion ne bougea pas ; seul son souffle brûlant et les battements forts de son cœur disaient qu'il vivait encore. L'androgynus reprit confiance et s'avança encore, enfouissant complètement le visage contre la poitrine chaude du lion. Là, ce dernier bougea et Shun prit peur mais il sentit les bras du mâle se placer de chaque côté de son corps douloureux et froid, comme pour le protéger et lui prodiguer plus de chaleur. Rassuré, confiant, l'androgynus se blottit davantage contre le lion et ferma les yeux. Il se sentait bien. Il se sentait en sécurité.
Dohko serra les poings en signe de victoire et un grand sourire orna ses lèvres. Aiolia, n'osant croire à ce qui lui arrivait – une femelle venait de le choisir ! – reprit ses esprits lorsqu'il sentit ladite femelle commencer à se frotter doucement contre son cou pour s'imprégner de son odeur. Il baissa légèrement la tête et la renifla discrètement ; un grognement satisfait roula dans sa poitrine et il enfouit son visage dans ces cheveux à l'odeur de miel pour respirer l'effluve de son corps jusqu'à s'en remplir les poumons.
Kali n'attendait que ça pour bouger ; elle se leva brusquement, annonça son arrivée d'un miaulement et marcha jusqu'à Shun et Aiolia, ses petites jambes gênées par la neige haute. L'androgynus, qui avait instinctivement commencé à se frotter contre le lion, rouvrit les yeux et la regarda approcher. Il craignit que l'alpha ne la repousse mais Aiolia leva la main, caressa brièvement la tête de sa nièce et la laissa se blottir à son tour contre lui.
Rassuré, Shun bougea légèrement pour offrir un peu de sa chaleur à l'enfant, et ferma les yeux dans un soupir de bienêtre lorsqu'Aiolia commença de lui-même à frotter son cou contre le haut de sa tête, pour le marquer de son odeur. Il grognait de satisfaction.
Les ronronnements de Kali, doux et musicaux, raisonnèrent à ses oreilles.
...
Le soir-même, l'énorme livre perdu du prince Ilias en main, Shun regarda tout autour de lui, à la recherche d'une place où l'entreposer ; un endroit qui ne soit pas trop humide. En désespoir de cause, il le posa par terre, aux pieds du lit. La tente était trop petite. A ses pieds, Kali s'amusait bruyamment avec un petit jouet rond fabriqué avec des plumes d'oiseaux qu'Aiolia, un peu plus tôt dans la journée, avait trouvé parmi les décombres d'une grande tente. La petite baragouina quelque chose en Agharian mais Shun ne comprit pas et lui sourit pour toute réponse, ce qui sembla lui suffire car elle retourna rapidement à son jeu. D'un coup de patte, elle éloigna la boule de plume puis se jeta dessus en feulant, les yeux ronds comme des billes.
Shun regarda autour de lui. Son cœur se serra. L'absence de Dohko était douloureuse, car son départ s'était fait trop brusquement : n'ayant plus de tente où dormir, Aiolia s'était ni plus ni moins approprié celle de Shun en le suivant dès qu'il voulut y retourner pour mettre Kali au chaud, et Dohko avait manifestement compris le message. Ni une ni deux, il avait pris ses affaires et était parti. Il n'y avait plus aucune trace de son passage ici, pas même la moindre parcelle d'odeur. Aiolia, le nouvel alpha d'Agharia, s'était approprié les lieux. Son lourd manteau laineux, déchiré par endroit, pendait près de la tenture et diffusait dans tout l'habitacle son odeur épicée. Shun prit une grande inspiration et s'en délecta, avec un petit pincement au cœur cependant. Dohko était partit sans un mot – mais lui avait tout de même adressé un grand sourire ravi – et le jeune androgynus ignorait maintenant ce qu'il lui convenait de faire.
Il n'ignorait pas, évidemment, qu'en se blottissant contre Aiolia et en se frottant contre lui pour s'imprégner de son odeur, il l'avait accepté comme mâle, ni plus ni moins. Le lion ne s'étant pas dérobé, ils étaient maintenant en couple. Il sentit, brusquement, son estomac se tordre sous une vague d'anticipation craintive. Un seul mot raisonnait continuellement dans son esprit : accouplement, accouplement, accouplement … Il jeta un regard timide vers le lit avant de se détourner. La paillasse dure et humide n'était ni assez grande ni assez confortable pour eux, et de toute façon, le lion n'était certainement pas assez en forme pour ça. Il avait triomphé de Kaiser, certes, mais il était toujours blessé.
Mais malgré cet état de faiblesse évident, les mâles et les femelles de la Tribu avait tout naturellement accepté Aiolia comme mâle dominant. Les choses s'étaient faites si facilement. Quelques femelles célibataires tentèrent bien d'attirer l'attention du lion en venant lui tourner autour mais ce dernier, occupé à se frotter contre Shun, ne leur avait adressé aucun regard. Elles avaient donc abandonnées, un peu dépitées. Après avoir pris possession de la tente, Aiolia était reparti, emmenant avec lui les autres mâles pour que la chasse continue.
La traque s'était apparemment bien déroulée car tous les chasseurs revinrent avant la tombée de la nuit, trainant derrière eux trois carcasses d'énormes bœufs laineux, de quoi réjouir toutes les femelles et nourrir le maximum de monde durant deux à trois jours. Manifestement, la bataille qui avait eu lieu dans les plaines du sud, aux portes de Delphes, avait effrayé ces gros animaux qui ne vivaient habituellement pas en terrain boisé, les poussant à s'y réfugier pour tomber directement entre les griffes des Agharians. Le repas fut préparé, et tout le monde ou presque mangea à sa faim. Shun, qu'Aiolia était revenu chercher sous la tente, s'était installé près du feu – aux côtés de June et d'autres femelles – et, Kali sur les genoux, s'était nourri. Il avait mangé comme jamais il n'avait mangé auparavant, mordant dans la viande juteuse alors que son estomac, déjà plein, criait grâce. Il avait tellement faim qu'il s'en était donné à cœur joie, et Kali aussi. Durant son repas, il avait repéré Dohko qui, au loin, tentait de relever les fondations d'une tente écroulée. L'androgynus se souvint alors des difficultés que l'ancien Généticien rencontrait pour se nourrir et il profita du fait qu'Aiolia était occupé à dépecer le dernier bœuf pour lui apporter un gros morceau de viande chaude. Dohko le regarda approcher, de la peur dans les yeux, mais le remercia de son présent dans un sourire avant de le presser de faire demi-tour. L'androgynus obéit, effrayé à l'idée qu'Aiolia l'ait vu s'approcher d'un autre mâle, et rejoignit les autres près du feu. Après tout, Dohko l'avait soigné et aidé durant des jours, il était normal qu'il fasse quelque chose en retour pour lui.
Quelques heures plus tard, alors que les mâles, qui ne s'étaient toujours pas restaurés, commençaient à étendre les peaux laineuses sur des crochets pour les faire sécher, la nuit était tombée et un froid glacial s'était installé. Les unes après les autres, les femelles s'en étaient retournées vers leurs tentes pour se mettre à l'abri du froid et Shun, Kali dans les bras, avait fait de même. Depuis, afin de ne pas constamment penser à ce qu'il pourrait se passer entre Aiolia et lui cette nuit, le jeune androgynus tentait de s'occuper l'esprit en rangeant l'intérieur de la tente mais l'espace, bien petit, ne lui avait offert que quelques minutes de distraction. Alors, dans un soupir nerveux, il s'assit sur le lit de paille dure et regarda Kali jouer en se triturant les mains.
Il ne cessait de se répéter qu'il aurait dû penser à ça avant d'aller se frotter à Aiolia mais, trop heureux à ce moment-là de trouver du réconfort et de la chaleur, il n'avait pensé à rien d'autre qu'à la protection que lui offraient les bras du lion. L'évidence de son attirance pour ce dernier le frappa alors comme une gifle glacée. Son instinct et les effluves que diffusaient leurs deux corps respectifs n'étaient pas seuls en cause, Shun en était certain. Mais de là à parler d'amour … Kali bâilla, lorgna la petite boule de plume d'un œil fatigué puis regarda l'androgynus avant de se frotter les paupières. Ses yeux gonflés et rouge criaient de fatigue. Elle mâcha quelques mots en Agharian que Shun ne comprit évidemment pas, puis leva vers lui ses deux petits bras blancs et agita les doigts dans sa direction. Attendri, Shun sourit et se leva avant de la prendre contre lui, l'épaule douloureuse. Tout naturellement, il commença à l'installer dans le lit et l'enfant se coucha avant de commencer à ronronner, mais l'ironie de la situation se révéla alors : où Aiolia et lui allaient-ils dormir ? A supposer qu'ils dorment. De nouveau, l'androgynus sentit son ventre se tordre, à la fois d'inquiétude et d'excitation. Un frisson brûlant naquit dans son entrejambe et il serra les cuisses, un peu honteux. Il n'avait qu'à penser au lion pour que son corps réagisse et s'ouvre naturellement. Dans son dos, une petite buche craqua dans le feu.
Perdu dans ses pensées, caressant tendrement Kali qui s'était rapidement endormi, Shun sursauta lorsque quelqu'un entra dans la tente. Immédiatement, l'odeur agressive et brûlante d'Aiolia surpassa celle du bois brûlé et l'androgynus se retourna, assis au pied du lit. Le lion, un gros gigot de cerf sur l'épaule et un tas de petits bois dans le creux du bras droit, lui adressa un regard bleu lumineux au-dessus des flammes, resta immobile quelques instants, puis vaqua tout naturellement à ses occupations. La respiration rapide et la gorge serrée, Shun ramena ses jambes contre lui et regarda Aiolia attraper une ficelle pendue à la plus haute poutre afin d'y suspendre son butin. La viande séchée, en cas de chasse infructueuse, était toujours utile. Lorsque le lion leva les bras, Shun pu voir que ses blessures le faisaient toujours souffrir. Néanmoins, aucun grognement ne s'échappa de ses lèvres, seule une petite grimace déforma brièvement les traits de son visage.
Une fois fini, Aiolia lui adressa un regard, vif et brillant. Shun était immobile. Le lion s'accroupit près du feu, les cheveux perlés de gouttelettes de neige fondue, retira son manteau qui s'étala au sol, et sortit un couteau de sa botte afin de minutieusement taillée les bouts de bois qu'il avait rapporté. Shun ignorait à quoi ces piques pouvaient bien servir mais, alors qu'il y pensait, Aiolia lui jeta un nouveau coup d'œil. Dans l'obscurité rougeoyante de leur habitacle, ses yeux paraissaient plus brillants que jamais.
Après quelques secondes de silence, seulement ponctué des coups de couteaux rythmique sur le bois, un nouveau coup d'œil. L'intensité du regard était tel que Shun sentit son souffle, brûlant, se bloquer dans sa gorge. Mais cette fois, le regard d'Aiolia glissa vers la petite forme allongée dans le lit. Kali dormait profondément, épuisée par sa journée riche en rebondissement et le lourd repas qui remplissait son estomac. Puis il revint sur l'androgynus. La force, l'attraction et l'odeur des effluves que le mâle dégageait semblait désormais beaucoup plus forte. Ses intentions semblaient claires. Il répéta ce petit jeu plusieurs fois : ses yeux bleus électriques allaient de Shun à Kali, de Kali à Shun, puis revenaient vers ses bouts de bois et il recommençait. Shun, Kali, Shun … Et chaque fois que ses yeux si intenses entraient en contact avec les siens, l'androgynus sentait la chaleur de son corps augmenter, tout comme sa crainte, qui diminuait. Vacillait. Sans aucune brutalité, Aiolia l'invitait. Doucement. Lentement.
Au bout de plusieurs minutes, quelque chose sembla changer en lui, dans sa posture ou son odeur, car, abandonnant soudainement son couteau, le lion vint vers lui. Surpris, Shun retint un cri et recula contre le lit. Le mâle s'immobilisa, attendit une autre réaction, puis bougea de nouveau. Accroupi, il avançait sans aucune brusquerie, le fixant dans les yeux avec chaleur. Shun entendit Kali bouger derrière lui, sous les couvertures, et soupirer dans son sommeil, alors il bougea à son tour. Peu importe ce qui allait se passer, il n'avait pas l'intention de faire ça à quelques centimètres seulement de la petite. Détendant ses jambes, il contourna le feu par le côté opposé, sans quitter Aiolia des yeux. Ce dernier s'immobilisa et le regarda faire, attentif et surpris. Puis il le suivit. Ils se tournèrent autour, se fixant mutuellement.
Shun sentit la texture laineuse du manteau humide et frais sous ses doigts et s'immobilisa. Ici, ce serait parfait. Aiolia s'arrêta une troisième fois. Cette fois, il resta immobile. Une vague d'effluve frappa l'androgynus avec tant de brutalité qu'il sentit la chaleur lui monter à la tête et le frisson au creux de son ventre fut si violent qu'il en devint presque douloureux. Sans s'en apercevoir, il s'allongea à moitié au sol. Aiolia sembla prendre cela pour une invitation car il avança dans sa direction, plus vite cette fois. Shun se redressa légèrement, un souffle paniqué s'échappant de ses lèvres, et leva le bras droit juste à temps pour que sa paume entre en contact avec la poitrine brûlante du lion, le forçant à stopper. Ils s'entreregardèrent. Shun, la respiration rauque et saccadée, sentait que son corps appelait celui du mâle. Mais, loin de s'en offusquer, il se mit à apprécier cette sensation d'abandon.
Aiolia parla. Ce fut si soudain que Shun en sursauta. Sa voix, contrairement à ce qu'il avait cru, était douce et lente. Parmi tous les mots que le lion prononça, l'androgynus n'en compris qu'un : myolìs. Il ferma les yeux en soupirant. Il se sentait bien. Il avait chaud. Il n'avait plus faim. Il était en sécurité. Et Aiolia le désirait avec la même force qu'il le désirait lui-même, il pouvait le sentir. Peu importe qu'ils viennent de deux mondes différentes, peu importe qu'ils ne parlent pas la même langue. Leurs deux corps ne parlaient qu'un seul et même langage, celui du désir et de la passion.
Il laissa Aiolia le manipuler avec douceur. Lentement, prudemment, le lion prit sa main dans la sienne et l'attira à lui. Il enfouit son visage dans ses cheveux, respira son odeur puis, avec toujours autant de délicatesse, il le retourna et le força à se mettre sur les genoux. Shun sentait son cœur battre la chamade. Avec dextérité, Aiolia le débarrassa du vêtement qui couvrait ses jambes et que Shun avait pourtant attaché autour de ses hanches en y nouant une corde. Encore une fois, il ne protesta pas. Les paupières toujours closes, il laissait le lion faire de lui ce qu'il voulait car son corps, entièrement ouvert, était prêt, il le sentait.
Avant de le pénétrer d'un seul coup de rein, Aiolia l'attrapa gentiment par la nuque. Shun sentit ses dents se refermer sur sa peau, et le torse du lion exerça une légère pression dans son dos pour le forcer à s'allonger, mais la seule douleur qu'il ressentit fut celle de cette intrusion dans son corps. Il poussa un cri surpris, prit appuis sur ses coudes et releva la tête, puis relâcha sa respiration. Lorsqu'Aiolia commença à faire de lents va-et-vient, le tenant toujours, Shun rouvrit les yeux. Son corps était brûlant, et le membre dur du lion était plus brûlant encore. Toute douleur, cependant, avait disparu, ne laissant derrière elle qu'une douce jouissance.
Un soupir comblé et incontrôlable lui échappa et il ferma de nouveau les yeux. Il sentait sur lui la force d'Aiolia, alors que son sexe allait et venait dans son corps, faisant naître, chaque fois qu'il le pénétrait profondément, un plaisir qu'il ressentait dans toutes les fibres de son être. Cet acte entre eux relevait comme de l'évidence. Shun ne se posait plus une seule question, ne réfléchissait plus à ce qu'il était ni même à ce qu'il commettait. Les androgynus n'avaient pas le droit de se reproduire, on le lui avait répété toute sa vie. Mais dès cet instant, il l'oublia, tout comme il oublia ce qui l'avait jadis attaché à Larissa.
Lorsque, après d'interminables minutes, Aiolia se libéra enfin en poussant un grognement satisfait – avant de s'allonger lentement sur lui pour profiter au maximum de l'orgasme simple mais puissant qu'ils partageaient – Shun sut avec certitude qu'il n'y aurait pour lui pas de prochain saignement.
...
Quelques jours plus tard, Larissa, capitale de la Thessalie …
- Cette tragédie nous aura au moins fait comprendre que nos deux peuples peuvent s'entendre.
Ikki fronça légèrement les sourcils puis, dans un sourire en coin qu'il voulut approbateur, il s'inclina brièvement. Face à lui, la princesse Saori, libérée trois jours plus tôt des Chevaliers Ailés noirs du roi Griffon par la Force de Frappe alliée à la Horde, darda sur lui un regard sombre et incroyablement doux avant de s'incliner à son tour. Elle était à présent reine du Mont Olympe, et Ikki, roi de la Thessalie, que tous surnommaient déjà le Lion Noir. Les Seigneurs du Ciel avaient tenu à aider les Félidés à remettre Larissa en état et secourir les habitants dans le besoin. A présent, il leur fallait rentrer chez eux pour y remettre de l'ordre également. Car après toutes ces années de règne, Minos avait malmené le Mont Olympe et il était temps que ce dernier redevienne ce qu'il était avant : un lieu de culte et de prière, et non pas un camp militaire.
La Force de Frappe s'apprêtait donc à repartir, menée par Jamian, le nouveau Serre d'Aigle, et la reine Saori, enfin libre. Pour cela, ils avaient rejoint la plus haute tour du palais de Larissa, afin de prendre leur envol. Ikki, le Sergent Ban et quelques soldats de la Horde, les accompagnait. En bas, dans la ville et la cour du palais, tous les Félidés avaient le visage levé vers le ciel. Un sourire ornait toutes les lèvres. Car la reine Saori avait raison. Les Félidés et les Seigneurs du Ciel étaient capables de s'entendre, de s'entraider, et de coexister. Un pacte de paix et de soutien militaire avait été signé entre eux, créant ainsi un nouveau lien entre les deux peuples, identique à celui qui liait les Félidés aux Canidés.
Sans un mot supplémentaire, serrant fermement le parchemin contre sa poitrine, le visage éclairé d'un sourire ravi, la reine Saori fit demi-tour et s'approcha du rebord. Puis elle se laissa tomber et s'envola, ayant pris l'apparence d'un gracieux flamant rose. Ikki la regarda s'éloigner, mais un éclat doré attira son regard et il croisa alors les yeux bleus vif de Hyôga. Durant les quelques jours où le jeune Seigneur du Ciel était resté ici, ils avaient fait plus ample connaissance et, bien malgré lui, Ikki avait fini par l'apprécier. Mais le cygne, devenu soldat alors que ce n'était pas sa destinée, rentrait à présent chez lui afin de devenir ce qu'il aurait dû être dès le début : prieur de l'Oracle, un serviteur de Zeus.
Avant de prendre son envol à son tour, Hyôga lui adressa un dernier regard, un léger sourire, puis disparu sous les traits d'un grand cygne blanc. Ikki tenta d'ignorer le pincement au cœur qu'il en ressentit, et regarda s'éloigner les Seigneurs du Ciel. Il savait, à présent, qu'il n'y aurait plus aucune guerre entre leurs deux peuples.
Mais la Horde avait une autre guerre à mener. Un nouveau combat. Contre les Agharians.
Ikki se détourna du ciel bleu limpide de cette journée d'hiver, et ordonna au Sergent Ban de préparer ses soldats. Il était temps pour lui d'aller récupérer son frère dans la Forêt Profonde.
...
Dix jours plus tard, Athènes, capitale de la Grèce …
Remettre la Meute en route avait été long et laborieux. La plupart des Canidés étaient gravement blessés, de même que les chevaux, et les soldats qui avaient pu se mettre en route durent s'accommoder des étalons Epirotes et Macédoniens abandonnés sur le champ de bataille. Camus lui-même avait mis du temps à se remettre de ses nombreuses blessures, et celle de sa cuisse, là où le venin acide du roi Dragon l'avait touché, n'était pas guéris. Ce trou énorme dans sa chair était là pour lui rappeler douloureusement que, sans l'intervention des Agharians, il serait mort.
Le roi Loup, dès qu'il le put, écrivit un message à destination du nouveau roi de Larissa, afin de lui faire part de ce qu'il s'était passé aux portes de Delphes. Il n'avait, pour le moment, reçu aucune réponse. Plus il repensait à l'apparition des sauvages, à leur hargne et à leur force, et plus Camus avait peur. Qu'une puissance telle existe à quelques mètres seulement de Delphes, et ce depuis des années, il ne parvenait pas à y croire. Que faire, maintenant qu'il savait cela ? Attaquer les Agharians et les détruire, afin d'être sûr de ne jamais les voir ressurgir, ou les ignorer et les laisser devenir plus fort, comme lui et ses prédécesseurs l'avaient toujours fait ? Avant de prendre une décision, Camus savait qu'il lui faudrait en parler avec Mû. Il avait hâte d'être de retour chez lui.
Malgré la souffrance que lui occasionnait cette blessure qui refusait de cicatriser, Camus avait décidé, une semaine plus tôt, de reprendre la route vers Athènes. Le Chancelier Virgo avait bien tenté de l'en empêcher, inquiet de le voir encore boiter et grimacer chaque fois qu'il posait le pied à terre, mais le roi Loup n'avait plus qu'une envie : revoir Athènes, revoir son androgynus et prendre ses enfants dans ses bras. Ses deux héritiers qui étaient à présent âgés de plus de quinze jours et qui le rejetteraient certainement. Les petits Canidés pouvaient s'imprégner d'une odeur durant les dix premiers jours de leur vie, mais ensuite ils devenaient plus farouches et rejetaient toute autre odeur étrangère. Malgré la tristesse qui enserrait son cœur, le roi Loup avait donc pris sa décision.
Il pensait être de retour à Athènes avant que ses deux enfants n'aient dix jours, malheureusement, le voyage fut plus long que ce à quoi il s'était attendu. En temps normal, le trajet entre Athènes et Delphes prenait quatre, voire cinq jours, mais cela faisait déjà une semaine qu'ils étaient sur la route. Non seulement les soldats étaient fatigués et blessés, mais en plus une nouvelle chute de neige avait littéralement transformé le paysage et les congères glacées étaient si haute que les chevaux s'y enfonçaient parfois jusqu'au poitrail. Les étalons Epirotes, plus courageux et costaud bien que plus petits que les autres, avaient été placé en tête de la procession afin d'ouvrir le passage. Entêtés et téméraires, ils avançaient en soufflant et en hennissant, sans renâcler. Brièvement, Camus se dit que ce ne serait certainement pas une mauvaise chose de croiser le sang des gracieux étalons Athéniens avec le sang Epirote.
Chaque soir, dès qu'il descendait de cheval, Camus constatait que sa blessure s'était remise à saigner et la douleur lui faisait souffrir le martyr mais il n'avait rien dit à personne hormis à Sion. Shura, qui ne le quittait pas d'une semelle, avait sans aucun doute remarqué quelque chose mais il se gardait bien de dire quoi que ce soit.
Le soleil brillait haut dans le ciel mais le Capitaine de la Meute, monté sur une placide jument baie, bâilla à s'en décrocher la mâchoire.
- Décidément, sourit Camus, tu aurais dû rester à Delphes.
- Tu peux me le répéter autant de fois que tu veux, rétorqua Shura avec entrain, j'ai dit à Mû que je te ramènerais et je le ferais.
- J'apprécie ton professionnalisme, mais si c'est pour repartir en sens inverse dans quelques jours c'est tout de même un peu excessif.
- Non. Je ne trouve pas.
- Tu sais, tu n'es pas obligé de superviser les travaux à Delphes, je peux très bien le faire.
- Hors de question. Tu as une famille qui t'attend.
Le roi Loup sourit discrètement. Pour remercier le Chancelier Virgo du courage et de la loyauté dont il avait fait preuve, il lui avait assuré que Delphes serait reconstruite, et que tous les Canidés, même les Athéniens, y participeraient. Camus avait déclaré qu'il superviserait lui-même les chantiers mais Shura était intervenu pour se porter volontaire à sa place, et le souverain se doutait que l'abnégation du Capitaine à son égard n'était pas seule en cause.
- Tu sembles bien t'entendre avec le Chancelier, lança-t-il, amusé. J'en suis surpris, toi qui a tant de mal avec les nobles.
Shura soupira et fronça les sourcils, agacé. Ses joues s'étaient légèrement colorées de rouge. Malgré lui, Camus rigola.
- Arrêtes, le fustigea son Capitaine.
- Quoi, tu l'apprécies il n'y a aucune honte à ça, renchérit le roi Loup, amusé.
Derrière les deux mâles, Sion, lui aussi monté sur un cheval, sourit. Tant de légèreté était salutaire après ces combats qu'ils avaient tous menés.
- Tu sais ce que je me suis dit la première fois que je l'ai vu ? demanda brutalement le Capitaine à son roi.
Ce dernier fronça les sourcils, lui jeta un rapide coup d'œil, et répondit dans un murmure :
- Non.
Mais il mentait, bien sûr qu'il savait.
- Je me suis dit qu'il ressemblait beaucoup à Shaka, reprit Shura d'une voix triste, et tu sais ce qu'il s'est passé ensuite ?
Camus ne répondit pas mais tourna la tête vers le soldat, qui lui renvoya son regard avant de reprendre :
- J'ai réalisé que je ne me souvenais absolument pas du visage de Shaka. Qu'il s'était effacé. Tout simplement effacé.
Un court silence triste et intense s'installa entre mais, brusquement, Shura sourit. Alors Camus sourit à son tour. Dans ces sourires, il y avait du pardon et de la reconnaissance. Shaka s'était effacé de leur mémoire à tous les deux parce qu'il devait en être ainsi. Parce qu'il était mort depuis sept ans et que c'était le temps qu'il fallait à un cœur et une âme triste pour oublier. Lui faudrait-il autant de temps pour oublier le visage de son oncle ? Camus se remémora alors Dégel, rien que pour se prouver à lui-même qu'il en était capable, et il sourit. Oui, il l'oublierait. Avec le temps, il finirait par se dire que le Capitaine Chien-loup était mort pour sauver la Grèce, et qu'il était un héros maintenant entré dans la légende.
- Je pense, reprit brutalement Shura sans se départir de son sourire, qu'il est temps pour moi de passer à autre chose, tu ne crois pas ?
Encore une fois, Camus n'adressa qu'un sourire à son frère d'adoption, et le silence se réinstalla entre eux. Il était temps pour eux tous, d'oublier.
L'après-midi même, le roi Loup et sa Meute furent accueilli à Athènes par une foule en liesse. La ville, contrairement à Delphes, était restée intacte, vierge de tout combat, mais le soulagement et la joie qu'il lisait sur chaque visage disait l'inquiétude qui avait rongé chaque Canidé. Tous ici savaient qu'une guerre faisait rage au nord et que si leur roi et son armée perdait, alors leur ennemi fonderait sur eux tels des prédateurs venus achever leur proie. Les cris de joie et des hurlements euphoriques les accompagnèrent tout le temps qu'ils mirent à traverser la ville pour rejoindre le palais.
Camus souriait, heureux de rentrer chez lui, mais il était tout de même impatient de parvenir jusqu'à Mû. Il prit le temps de faire avancer son cheval au pas et d'adresser à tous ceux venu le voir des signes de la main et des sourires. Shura, à ses côtés, faisait de même, comme tous les soldats de la Meute heureux d'avoir survécus à cette guerre et d'être de retour chez eux.
Après plus d'une heure d'ovation, ils parvinrent enfin à destination. Dans la cour d'entrer du palais, Camus vit se dessiner des silhouettes. Son cœur manqua un battement mais, très vite, il réalisa que Mû n'était pas là. Seuls les quatre membres du Conseil Royal l'attendaient, de même que le jeune médecin qui avait remplacé Sion auprès de l'androgynus royal. Shura ordonna à son Sergent de mener la Meute vers le quartier militaire et tous les soldats, fatigués mais heureux, obéirent et partirent se délester de leur armure et de leurs armes pour retourner auprès de leurs femelles et de leurs enfants. Camus arrêta sa monture d'une pression des genoux – tout en grimaçant de la souffrance qui en résultat – et mit difficilement pied à terre. Son pantalon collait à sa cuisse, signe que sa blessure saignait encore et la douleur était brûlante, mais il s'en fichait. Mû lui manquait.
- Majesté ! l'accueillit l'un des conseillers en s'avançant vers lui. C'est une joie de vous revoir … mais, où est le Chef-conseiller Phlegyas ?
- Il est mort, répondit aussitôt Camus d'une voix grave, égorgé par un Agharian alors qu'il tentait de m'assassiner.
Un lourd silence s'installa suite à cette révélation et le roi Loup vit, aux visages blêmes qu'affichèrent les quatre membres du Conseil, qu'ils n'étaient absolument pas au courant de ce que Phlegyas avait manigancé. De son côté, descendu à son tour de sa monture, Sion ne cacha pas son sourire ; l'expression du visage de Shura était sévère.
- Mais … que … c'est impossible !
- Absolument pas conseiller, reprit Camus d'une voix autoritaire, il m'a même poignardé mais la chance était avec moi car il n'a fait que me blesser superficiellement.
- Vous … c'est …
De toute évidence, aucun des quatre conseillers ne savaient quoi dire.
- Vous comprendrez je pense, continua le roi Loup dans un froncement de sourcil, ma décision de réformer ce Conseil suite à ce qu'il s'est passé.
Aucun des mâles ne répondit. Le médecin remplaçant de Sion suivait l'échange, les yeux écarquillés.
- A l'évidence, vous comprenez, conclu Camus avant d'ordonner aux ex-Conseillers de prendre congés.
Ceux-ci obéirent à contrecœur, la mine basse. Leur tristesse n'effleura même pas la compassion du roi Loup et il les regarda s'éloigner, l'expression neutre. Si ces quatre mâles avaient fait correctement leur travail, rien de tout cela ne serait arrivé, à commencer par la « Purification ». Très vite, il détourna les yeux et les braqua droit sur le jeune Erudit médecin qui, inquiet, s'inclina un peu maladroitement.
- Majesté, dit-il en déglutissant.
Envahi d'une pulsion soudaine, Camus tendit la main et s'avança, le dos droit malgré sa douleur aux reines et à la cuisse. Surpris, l'Erudit papillonna des paupières avant de lui serrer la main avec douceur, soulagé et ravis.
- Merci de ce que vous avez fait, sourit Camus d'un air sincère, Sion avait raison de vous faire confiance.
- Tout le plaisir était pour moi Majesté, renchérit le jeune médecin dans un grand sourire, c'était un honneur de voir vos enfants venir au monde.
Sion s'avança vers son collègue et lui flatta l'épaule dans un sourire avant de demander :
- Mû est resté avec les petits n'est-ce pas ?
- Exactement, répondit le plus jeune, le prince est déjà vif mais la petite princesse panique encore très vite dès qu'elle ne sent plus l'odeur de sa mère alors, il a préféré rester avec eux.
- C'est normal.
Camus sourit. Il imaginait très bien Mû s'occupant de bercer calmement son enfant, lui qui était si tendre, lui qui avait un si grand instinct maternel. Déjà, lorsqu'ils étaient enfants et que Camus venait d'être adopté par Sion, Mû avait été le premier à l'approcher en lui souriant, la main tendue pour l'inviter à venir jouer avec lui. Shura et Shaka, eux, plus farouches, avaient mis plusieurs jours avant de l'imiter.
- Il vous attend dans vos appartements, indiqua le jeune Erudit sans se départir de son sourire.
- Vas-y, concéda Shura.
Camus ne se le fit pas dire deux fois. Il adressa un dernier regard aux deux médecins, puis remit les rênes de sa monture à son Capitaine et s'en fut vers le palais en boitant. Il avait besoin de soin, mais le désir de revoir son androgynus était trop fort.
Il parvint rapidement devant la porte de leur appartement et, sans même prendre le temps de retrouver son souffle, il entra. Mû, assit au bord du lit et penché au-dessus d'un grand couffin blanc, leva la tête. Ses yeux verts s'écarquillèrent de surprise et Camus, après avoir fait deux pas dans la pièce, s'arrêta, le souffle coupé. Lentement, Mû se mit debout ; le soleil couchant inonda la pièce de ses rayons rougeoyants et éclaira sa silhouette filiforme, le nimbant d'une lumière vive. Ses cheveux parme devinrent violet sombre et ses yeux brillèrent de larmes de joie. Sa toge en coton blanc virevolta entre ses jambes lorsqu'il se rua vers le roi Loup pour se jeter dans ses bras.
Durant les premières minutes de leur retrouvaille, ils ne dirent rien, se contentant de respirer leurs odeurs respectives à plein poumon. Camus se gargarisa de celle de son androgynus, douce et maternelle. Il ferma les yeux, envahit d'une joie intense. Dans son bonheur, il se dit brièvement que la taille du corps de Mû avait changé, il était plus menu, plus fin ; les rondeurs de la grossesse l'avaient quitté.
Comme pour confirmer, un gazouillis s'éleva du couffin, puis un cri et un jappement. Un second cri répondit au premier mais la voix était différente, moins aigue et plus calme. Poussé par son instinct, Mû se détacha de Camus et braqua ses yeux dans les siens, un sourire heureux aux lèvres. Puis il se tourna et s'avança vers les jumeaux. Camus, lui, était immobile. Dans sa poitrine, son cœur battait à tout rompre. La peur le clouait sur place. Il était effrayé que ses enfants le rejettent.
Mais, toujours souriant, Mû le fixa de nouveau et dit dans un murmure, en lui tendant la main :
- Viens.
Camus retint son souffle. C'était comme lorsqu'ils étaient enfants, il y a quinze ans. Mû était venu vers lui, ses grands yeux braqués dans les siens, avait tendu sa petite main blanche et avait dit « Viens », en souriant.
Alors, comme à cette époque où ils venaient tout juste de se rencontrer, Camus avança lentement, à pas mesurés et silencieux. A peine fut-il entré dans le champ de vision des petits que leurs deux regards couleur saphir se braquèrent sur lui. Tous les deux en même temps, ils reniflèrent timidement, un peu impressionnés par cette nouvelle odeur qui venait d'apparaître puis la femelle, qui possédait d'épais cheveux couleur lavande, jappa de joie et gigota, empêtré dans un drap étrange auquel Camus ne prêta d'abord pas attention. Imitant sa sœur, le petit mâle sourit puis gazouilla et se mit à mâchonner l'extrémité d'une longue manche avec bonheur.
Dans un froncement de sourcil, le cœur enfin calmé, Camus tendit la main et toucha le drap. C'était un vêtement. L'une de ses chemises qu'il mettait habituellement pour dormir. Ses deux enfants étaient enroulés dedans. La princesse tenta de toucher son père en tendant ses jambes et ses bras et, dans un sourire, le roi Loup déposa sa main sur le ventre de la petite, et sentit, au creux de sa paume, battre un cœur minuscule. Il tourna la tête sans se redresser et adressa un grand sourire à Mû, qui le lui rendit.
- Avant que tu ne me complimentes, lui murmura l'androgynus, l'idée n'est pas de moi mais de Sirius.
Camus se sentait envahit d'un bonheur intense, impossible à mesurer. Voilà pourquoi ses petits le reconnaissaient ; parce qu'ils étaient déjà habitués à son odeur, grâce à ce vêtement. Les bras un peu tremblant et le dos douloureux, le roi Loup tendit ses deux mains et prit sa fille dans ses bras. La petite gazouilla contre lui et deux oreilles brunes et triangulaires pointèrent sur sa tête. En réponse à la voix de sa sœur, le mâle jappa, battit des jambes avec force et son cri se mua brutalement en un long hurlement aigu. Camus retint son souffle et, les yeux écarquillés, fixa son fils qui venait de revêtir sa forme originelle : un petit louveteau tout blanc, une truffe noire et humide au bout d'un long museau fin, tentait maladroitement de se dresser sur ses quatre pattes. Sa petite queue touffue se mit à battre dans tous les sens et il jappa de contentement, heureux de ce qui lui arrivait.
- C'est la première fois qu'il fait ça ! lança Mû en s'approchant du petit prince qui léchouilla sa main lorsqu'il la tendit pour le caresser.
Le roi Loup sourit. Sa fille, allongée dans le creux de son bras gauche, avait innocemment fermé les yeux. Il tendit son autre main et l'enfouit dans les longs et doux cheveux de Mû qui se redressa et vint se blottir contre lui en soupirant.
Puis, tous deux, ils regardèrent durant plusieurs minutes le prince Cénis, futur roi d'Athènes, tournoyer sur lui-même en tentant d'attraper sa queue.
...
Trois mois plus tard, en Macédoine …
La nuit était tombée depuis longtemps, baignant ce pays rocailleux dans une obscurité profonde. Dans le ciel, même la lune avait décidé de se cacher.
Les yeux grands ouverts, Angelo regardait le plafond de sa tente. La traversée de le Mer Egée sur le Dragon des Mers avait duré plus de deux mois, et comme Pella se trouvait au centre du pays et non sur le littoral, ils avaient donc dû la rejoindre à dos de cheval. La rumeur du retour des Crocodiles et des Cétacés s'était vite répandu et les avait même précédés. Personne, en Macédoine, n'ignorait que le Capitaine de l'Armée d'Ecaille était de retour avec les siens, mais que le roi Dragon et la grande majorité des Serpents n'étaient pas avec eux.
Ils avaient mis plus de deux semaines à rejoindre Pella et, lorsque la ville fut enfin en vue, le Masque de Mort et l'armée qui le suivait se retrouvèrent face à un spectacle qui les cloua sur place. Une longue procession de femelles, de mâles et d'enfants, qui avaient manifestement été forcés de quitter la cité, venait vers eux. Parmi eux, il y avait Manigoldo, le cousin d'Angelo, qui tentait de soutenir Shiryu alors qu'ils avançaient tous deux difficilement.
Angelo les avait rejoints en lançant sa monture au galop et, en s'arrêtant non loin d'eux, il avait senti son souffle se bloquer dans sa gorge. Shiryu était enceint. Son ventre rond était assez gros pour le porter en avant et il souffrait manifestement car son visage était en sueur et tordu de douleur. Abasourdi, le Crocodile était descendu de cheval et s'était approché.
Soupirant de soulagement, Shiryu s'était laissé tomber dans les bras du Masque de Mort, qui avait senti son ventre proéminent toucher le sien. Là, il sut avec certitude que ce petit était à lui. Le jeune Dragon portait son enfant. Il l'avait serré dans ses bras, lui avait caressé les cheveux, l'avait embrassé, puis avait déposé sa main sur son ventre en lui disant merci. Et Shiryu lui avait répondu :
- Merci à toi d'être revenu.
Ces retrouvailles avaient eu lieu voilà déjà plusieurs jours. A présent, allongé sous une tente de fortune, les oreilles attentives pour écouter mugir le vent, Angelo caressait tendrement l'épaule du jeune Dragon qui, endormit, avait posé sa tête sur son torse. Les dignitaires Serpents de Pella, qui avait entendu parler du retour du Capitaine de l'Armée d'Ecaille, précédé de la rumeur de la mort du roi Dragon, avait jeté tous les Crocodiles et les Cétacés dehors. Ils les avaient bannis, comme si Pella leur appartenait. Shiryu, qui était né de deux parents Crocodiles, appartenaient donc à ce peuple et s'était retrouvé, enceint de huit mois, dehors à devoir marcher au risque de mourir d'épuisement ou de froid.
Lorsqu'il avait compris cela, Angelo avait senti la colère emplir son corps et sa fierté, mais Shiryu l'avait supplié de ne rien faire. Une première guerre avait failli faire de son enfant un orphelin, il ne voulait pas courir le risque de nouveau. Il avait raison. De toute façon, le Masque de Mort savait que son armée était trop éreintée pour tenter quoi que ce soit, et encore moins tenir un siège. Alors il avait accueilli les réfugiés avec lui et, tous ensembles, ils avaient fait demi-tour pour repartir vers le littoral. Là, toute la flotte d'Aphrodite les attendait ; plus de cent bateaux et navires de guerre prêts à les emmener là où ils le voudraient.
Angelo sentit Shiryu bouger contre lui ; l'androgynus poussa un soupir et resta endormi, son ventre rond et dur frotta contre la hanche du Crocodile, qui sourit. Grâce à cette proximité, dès que son enfant bougeait, il pouvait sentir le coup dans son propre corps. Lentement, pour être sûr de ne pas réveiller son amant, il bougea le bras et caressa tendrement l'abdomen proéminent.
C'était Shiryu qui avait eu cette idée, déclarant qu'il ne servait à rien de se battre pour une cité et un pays qui, de toute façon, finiraient par les tuer. Et il n'y avait pas que la Grèce. D'autres pays chauds pourraient les accueillir : l'Egypte – ou tout autre pays de l'Afrique du Nord –, l 'Asie Mineure, ou même l'île de Chypre ou les Cyclades que les Canidés, qui préféraient éviter les petites îles entourées de grandes étendues d'eau, n'occupaient pas. Aphrodite avait approuvé, Manigoldo avait approuvé, et tous ceux qui avaient été banni par les dignitaires Serpents avaient approuvé. Alors le Masque de Mort avait mené les siens pour une nouvelle migration, vers un pays plus chaud.
Malgré son état, Shiryu avait tenu à faire le voyage alors qu'Angelo aurait préféré attendre la naissance de l'enfant avant le départ. Mais l'androgynus avait peur que les Serpents ne lancent une attaque sur eux pour les forcer à fuir alors il avait déclaré, le regard sûr et le dos droit, qu'il était assez fort pour supporter ce voyage. Angelo n'en doutait pas. Depuis, ils étaient en route vers le sud de la Macédoine, en route pour prendre la mer à la recherche d'un pays chaud.
Doucement, Shiryu bougea et, prenant appuis sur le torse large du Crocodile, il se redressa. Leurs regards se croisèrent. Le visage du Dragon était pâle et ses traits étaient tirés, mais son petit sourire disait la joie qu'il ressentait d'être auprès de son mâle.
L'androgynus se pencha pour l'embrasser et Angelo accepta cette démonstration de tendresse avec bonheur. Il ferma les yeux. Il n'aurait bientôt plus de grade – car il comptait faire de Manigoldo son successeur d'ici quelques jours –, n'avait plus de pays, plus de ville. Il était de nouveau un banni, un chef de guerre nomade, mais il se sentait étrangement bien. Bientôt, il serait père, l'androgynus qu'il aimait se tenait contre lui, et il découvrit que tout cela suffisait à son bonheur.
Shiryu était sa ville et son pays ; son enfant était son avenir.
Bonjour !
Ma foi, c'est un long chapitre que je vous ai fait là ! Pour le dernier, j'ai vu les choses en grand. Des choses qui se terminent, d'autres qui commencent ... qu'est-ce que vous en avez pensé ? Est-ce que cette fin répond à vos attentes ? Bon, c'est pas totalement fini, je vous rassure =)
Dimanche prochain, l'épilogue : Aiolia et Shun reviendront, vous saurez si Ikki a commis une erreur ou non, Camus et Mû reviendront aussi, de même que les Crocodiles et les Cétacés, et vous aurez des nouvelles des Ours !
A la semaine prochaine pour la toute fin de cette fic ! Merci infiniment de votre présence ^^
Bisous
