Passer la journée avec Henry avait fait du bien à Helen. Ils n'avaient pas partagé de moment privilégié depuis des lustres. Plus de 113ans selon les calculs méticuleux d'Helen. Et oui, cela lui avait manqué. Elle avait toujours pensé qu'aussi longtemps que Bigfoot serait à ses côtés pour élever Henry, on lui pardonnerait son penchant de mère absente sans que cela n'affecte le bon développement de son protégé. Et à présent qu'il avait Erika, et un bébé en route, elle avait senti que sa présence n'était plus aussi nécessaire qu'avant.
En vérité, elle avait oublié ce que sa propre expérience lui avait enseigné : aller de l'avant en l'absence de son mentor était une épreuve qu'il valait mieux éviter aussi longtemps que possible. Henry avait besoin d'elle pour se remettre de la mort de Bigfoot. Elle était son seul repère restant.
Et aussi difficile que ce soit pour une maniaque de l'omni-controle comme elle de l'admettre, elle avait également besoin d'Henry. Toute fierté mise à part, elle avait besoin de chacun des membres de son équipe. L'expertise de Will ne lui était pas nécessaire pour reconnaître qu'elle avait atteint un palier critique de dépression. Elle était épuisée, avait perdu presque toute confiance en elle, rencontrait des difficultés fréquentes à se concentrer sur la paperasse et elle avait si peu d'estime de soi qu'elle ne jugeait pas nécessaire de recoller les morceaux de son amitié éternelle avec Nikola. Il lui manquait terriblement mais elle pensait qu'il se portait certainement mieux sans elle. Quant au désir, à l'appétit sexuel, le sien s'était tari. Et rien que cela aurait dû l'alarmer plus tôt.
Elle avait tenté de prendre l'affaire en main seule, avait pansé ses plaies seule dans l'ombre, à l'écart de ses amis. Mais cette journée lui avait permis d'acquérir une nouvelle vision du pétrin dans lequel elle s'était fourrée. Peut-être pouvait-elle remettre son équipe ainsi qu'elle-même d'aplomb dans une même foulée. Pour une fois, la devise du sanctuaire ne serait pas 'un pour tous' mais 'tous pour un'.
En collaborant pour la remettre sur pieds, l'équipe deviendrait plus solide que jamais.
Helen ferait un pas à la fois. Elle n'avait aucune idée de ce que son futur avec ce bébé lui réservait, et ça la terrifiait. Néanmoins, elle avait encore près de cinq mois pour s'y préparer, et elle comptait bien mettre tout ce temps à profit : elle envisageait de suivre la thérapie proposée par Will, d'être une mère plus présente pour Henry, de partager le fardeau de ses responsabilités pour ne pas qu'il l'écrase, et... Oui, il faudrait vraiment qu'elle fasse le premier pas vers Nikola afin d'établir les bases d'une nouvelle relation de confiance entre eux.
Pourtant, si elle voulait accomplir quoi que ce fut, il lui fallait d'abord revoir Ashley. Elle ne pouvait simplement pas se résoudre à la laisser vivre dans son monde virtuel.
Elle ne sacrifierait aucun de ses enfants, pauvres créatures innocentes, fruits de ses honteuses expériences. Cette nouvelle invention avait tout autant le droit qu'Ashley de voir le jour. Helen ne pouvait pas se résoudre à oublier le disque dur praxien en sachant que sa fille avait peut-être une dernière volonté.
C'est ainsi que le clair de lune trouva Helen cette nuit-là lorsque sa lumière diffuse traversa la fenêtre pour venir caresser sa peau diaphane dans la pénombre de sa chambre à coucher décidée. Elle avait pris l'habitude de s'étendre sur son lit, le disque dur praxien jamais loin d'elle, posé sur la plaine de son ventre ou entre ses doigts manucurés.
C'était un cube de couleur marron, composé d'un alliage inconnu des habitants de la surface, mais couramment utilisé en terre creuse. Il était élégamment sculpté pour en laisser apparaître l'intérieur : un système complexe dont elle n'avait pas encore percé le secret, fait d'un matériau qui ressemblait à s'y méprendre à du verre, bien qu'Helen doutât que ce fut réellement du verre. Sa couleur bleue roi en rendait l'observation apaisante cela dit.
Si Helen avait été convaincue en son for intérieur de la mort d'Ashley, elle aurait pensé que l'appareil faisait une très belle urne.
Cette nuit-là, lorsque ses doigts le touchèrent alors qu'elle le sortait de son coffre à trésor, l'artefact s'éclaira de sa propre initiative, laissant échapper une douce lueur bleue semblable à celle d'une veilleuse de chambre d'enfant.
Helen fronça les sourcils. Elle ne savait pas qu'une telle chose était possible. Elle s'assit sur le bord du lit et observa l'appareil de plus près avant de le déposer sur sa table de nuit. Dès lors que le bout de ses doigts eurent quitté la surface du cube, la pénombre envahit de nouveau la pièce. Helen déglutit. Elle n'avait pas besoin de se creuser la tête pour trouver une explication plausible à se phénomène : le bébé avait un certain contrôle sur l'objet. Soit ses capacités se développaient au même rythme que son corps, soit, alors qu'elle ignorait tout de sa grossesse, elles étaient restées latentes pour ne pas trahir l'existence du fœtus.
« C'est une blague... » Souffla-t-elle en secouant lentement la tête.
Ces capacités hors du commun seraient certainement un problème sur le long terme, mais si le bébé était si puissant, peut-être Helen tenait-elle la solution qui lui permettrait d'entrer dans la mémoire de l'appareil et d'y rester plus de quelques secondes. Elle se devait d'essayer. Il se pouvait que ce soit sa seule chance de jamais revoir Ashley.
Il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour brancher le matériel et s'installer confortablement sur son lit. Elle était à présent habituée à déambuler à l'intérieur de son parc informatique.
Avant de fermer les yeux pour plonger dans le monde binaire, elle mit une main sur son ventre. Elle aurait voulu trouver quelques mots d'encouragement à murmurer au fœtus afin de lui expliquer ce qu'elle attendait de lui et l'amener à coopérer, mais elle se sentit ridicule. Alors elle garda le silence.
Quand elle ferma enfin les yeux, emplie d'un mélange savant de hâte et d'appréhension, elle entendit le son des vagues. C'était probablement bon signe, bien qu'elle ne comprit pas pour quelle raison l'esprit d'Ashley aurait choisi de s'installer dans un environnement océanique. Sans qu'elle ne s'en rende compte, Helen se concentra sur sa respiration, chose qu'elle faisait toujours inconsciemment chaque fois qu'elle se trouvait à proximité d'un plan d'eau important.
« Ashley ? » Essaya-t-elle.
Face à l'absence de réponse qui lui parvint, elle ouvrit les yeux. Elle était sur une plage, le soleil se levait, elle avait très froid et se sentait nue. Tout lui semblait étrangement familier, mais elle n'aurait pas su dire pourquoi. Elle essaya d'appeler sa fille une nouvelle fois, mais s'aperçut qu'elle n'avait aucune emprise sur son propre corps, ou du moins dans sa forme virtuelle. Elle se sentie submergée par la panique quand elle vit une vague déferler dans sa direction sans qu'elle ne puisse s'en éloigner. Elle se trouva même incapable de fermer les yeux pour les protéger. Elle était terriblement triste, sans en connaître la raison. La vague stoppa sa course abruptement à quelques centimètres de son visage, et en un éclair, elle se retrouva sur un pont. Le pont de Brooklyn. Elle pleurait, et le vent emportait ses larmes dans le lointain. Elle se sentait désarmée. Un éclair, et de nouveau la plage. Une succession d'image la submergea, images qu'elle n'avait pas le temps d'analyser, bien qu'elle fut capable de les ressentir.
Tristesse, culpabilité, impuissance, surprise, amour, désir, désespoir, deuil, encore un deuil, toujours le même deuil.
« Eh bien, j'ai failli t'attendre. Tu as très mauvaise mine. » De longues boucles blondes et un sourire suffisant.
« Tu as très mauvaise mine toi aussi. Mais pas autant que je le craignais. » Le soulagement de retrouver leur badinage familier.
Un regard échangé, l'accord silencieux de ne pas pleurer en évoquant ce qui aurait pu se produire. Un désir persistant. Le combat contre ce besoin de serrer dans ses bras cette maudite femme.
Vertige, froid, Vénus, le Titanic, HELEN SECOURUE STOP ARRIVERA A NEW YORK DANS 3 JOURS A BORD DU CARPATHIA STOP. Des grains de sables qui se chamaillent dans les recoins les moins agréables, la lune pâle, l'odeur de la marrée et de jeunes mariés. Un frisson, une peau douce prête à se voir couverte de baisers, un 'o' silencieux peint sur le visage de l'être aimé et qui déclenche une spirale de plaisir, un grognement étouffé et... La faim. La faim de quelque chose de particulier...
Tout lui apparut telle une évidence quand elle se vit nue sur la plage. Vienne au printemps. Elle était Nikola... Enfin, pas à proprement parler, bien sûr. Mais elle arpentait le couloir de ses souvenirs. Elle ressentait ce qu'il avait éprouvé durant les trois jours qui avaient séparé le naufrage du Titanic et l'arrivée du Carpathia. C'était une chose étrange que de se trouver dans la peau de Nikola, au sens le plus littéral du terme, alors qu'une version d'elle était perdue dans l'immensité de l'Océan Atlantique tandis que l'autre tentait de contenir son hilarité, nue et glacée (elle se souvenait d'avoir eu froid même au beau milieu de leurs ébats), à deux pas d'elle-même... de lui-même... Oh c'était un très mauvais trip. Elle sentit le besoin de toucher son ventre, et la main de Nikola se posa sur le ventre plat de son alter ego. Helen était horrifiée. Elle voulait se réveiller. C'était de loin le pire cauchemar qu'elle avait jamais fait.
Ou du moins était-ce que qu'elle pensait.
Mais elle sentit qu'elle venait de mettre le pied dans une nouvelle définition de 'pire' quand elle entendit (ou plutôt quand Nikola entendit, car le bruit était bien trop net pour avoir été traité par sa propre ouïe.) un craquement qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle, ou il se retourna à temps pour saisir les dernières fluctuations de lumière rougeâtre s'évaporer. Elle s'était attendue à voir John planté là, venu tout droit de l'enfer. Mais non. Un autre Nikola était là. Pas aussi jeune qu'il l'avait été en 1912, mais tout aussi désespéré. Sa nature vampirique avait pris le dessus et Helen sentit le besoin pressant de cacher sa nudité à son regard... Ce qui créa un scène étrange : la dignité de Vénus préservée par les mains de Nikola. Helen se serait giflée. C'était grotesque.
« Quand comptais-tu me mettre au courant, Helen ? » Demanda le vampire dont les yeux de charbon étaient fixés sur son jeune alter ego.
Helen aurait voulu pleurer. Elle se sentait vulnérable, trahie, et elle n'avait aucun moyen de savoir si ces sentiments lui appartenaient ou s'ils faisaient partie des vieux sentiments de Nikola. Les émotions s'effaçaient-elles avec le temps, à l'image des souvenirs ? Tout paraissait aussi net que le présent de son monde tangible.
« Tu sais ce qui est le plus drôle ? Tu souhaites ramener Ashley à la vie en utilisant un vampire... Entre ta chère fille et un puissant membre de la race des sanguine vampirirs, à ton avis, qui va survivre au transfert ? » Demanda Nikola, un poing sur sa hanche alors que son autre main parcourait son visage comme s'il se posait lui-même la question.
Helen secoua la tête.
« Non, non tu ne comprends pas ! Essaya-t-elle d'expliquer.
Elle ne put pas entrer dans les détails car elle se sentit soudainement suffoquer.
Nikola eut un sourire mauvais, et elle regretta de ne pas être en mesure de le raisonner à coup de balles. - En venant ici, tu précipites sa mort. »
Sa mort ? La mort d'Ashley ? Elle ne pouvait pas saisir quoi que ce fut, mise à part le fait qu'elle mourrait s'il ne lui donnait pas le loisir de reprendre son souffle, tout de suite.
Soudain, Nikola tomba à genoux et se téléporta en un craquement sinistre une seconde fois. Helen inspira puis expira avant qu'il ne réapparaisse dans un état similaire au sien.
« Pourquoi me fais-tu cela ? » Hurla-t-il en proie à la panique, fixant quelque chose que lui seul pouvait discerner.
Helen luttait pour ne pas étouffer. C'était comme si Nikola la tenait par la gorge, et que quelqu'un se chargeait de l'étrangler, lui...
Elle sentit une main se poser sur son épaule et réalisa que c'était la sienne... Celle de la Helen qui peuplait les souvenirs de Nikola, la Helen à qui il, elle, ils venaient de faire l'amour, certes entre deux éclairs de souvenirs.
C'est le moment que choisit le vampire à l'agonie pour se tourner vers elles et regarder intensément la 'jeune' Helen.
« Pourquoi me fais-tu cela ? »
Helen était déchirée entre l'envie mordante de fuir cet homme qui, honnêtement, l'effrayait plus que jamais, et l'envie de courir à son secours pour le protéger de ce qui le blessait tant.
Elle ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. Elle suffoquait toujours. Alors elle observa Nikola, ce Nikola qu'elle avait créé, ce Nikola fragile, vulnérable, brisé. A son image.
Puis tout se troubla de nouveau, et tout ce qu'elle pouvait voir fut le regard de Nikola, de nouveau humain, pas vraiment caractéristique de Nikola.
« Pense à moi. »
Cette fois, elle ferma les yeux, et tout redevint calme. Elle prit une grande bouffée d'oxygène, et remercia le ciel en sentant ses poumons se remplir. Elle était de nouveau sur son lit, et bien qu'habillée, elle sentait toujours le vent glacial de l'Atlantique mordre sa peau.
Elle décolla les patchs qui la connectaient au disque-dur, pressée d'être débarrassée de la connexion, et elle se redressa avant d'éclater en sanglots. Comment Nikola pouvait-il interagir avec elle à travers l'appareil ? Ca ne faisait aucun sens. Et elle ne chercha pas à trouver de sens aux événements. Elle était trop secouée pour penser de manière rationnelle. Ce petit tour à l'intérieur des souvenirs de Nikola était une expérience traumatisante, autant à cause de ce qu'il avait ressenti durant les trois jours qu'il avait vécu sans savoir où elle se trouvait ni si elle était vivante, et parce que c'était tout sauf naturel. Les événements étaient confus, et emprunts de malice. Tout avait été si intense... Elle sentit un frisson la parcourir en prenant conscience de la profondeur des sentiments de Nikola. Elle avait toujours supposé qu'il était bien plus sensible qu'il ne laissait paraître, mais elle n'avait jamais imaginé qu'il puisse être gouverné par une dimension sensible qui lui était propre. Partager ce secret avait fatigué Helen. Elle était fatiguée, et affligée de remords. Elle ressentait une culpabilité aiguë d'avoir envahi les souvenirs et sentiments de Nikola, d'avoir pénétré son jardin secret. Elle voulait tout oublier de cette aventure, tout, et en particulier cette expérience bizarroïde consistant à vénérer son être par l'intermédiaire de son plus vieil ami.
Elle tentait encore de réguler le flot de ses larmes lorsqu'on frappa à la porte. Elle se mura dans le silence le plus total en espérant que quiconque se trouvait dans le couloir retournerait se coucher en la laissant se calmer seule. Mais quelques secondes plus tard, des coups plus insistants se firent entendre.
« Helen ? »
Son sang se glaça. Après son aventure dans la tête de Tesla, elle ressentait autant qu'elle percevait l'inquiétude dans sa voix.
Elle voulait l'ignorer, mais il ne s'en irait pas. Le Nikola qui s'inquiétait pour elle était la pire version Nikola qui soit. Helen prit quelques secondes pour réfléchir. Elle n'avait pas tellement le choix. Elle pouvait l'ignorer en sachant qu'il finirait probablement par trouver un moyen de forcer la porte et s'assurer qu'elle allait bien. Ou bien elle pouvait aller lui ouvrir et voir ce qui le prenait de venir l'importuner au beau milieu de la nuit. Elle soupira. Si jamais un des enfants avait vendu la mèche au sujet de sa grossesse, elle les tuerait tous, sans exception.
« Une seconde. » Demanda-t-elle. Elle n'éleva pas la voix. Elle savait qu'il entendait le moindre de ses mouvements.
Elle sécha ses larmes, quitta son lit, cacha l'appareil praxien et tout son attirail de voyage entre les mondes dans sa table de nuit et enfila sa robe de chambre favorite pour faire son chemin jusqu'à la porte qui s'ouvrit pour laisser apparaître son visiteur nocturne.
A sa plus grande surprise, il n'avait pas l'air de se trouver en meilleur état qu'elle. Si elle ne l'avait pas aussi bien connu, elle aurait pensé qu'il venait de courir un marathon. Il avait l'air épuisé et effrayé, et soudain la grande brune ressentit l'envie de caresser son dos et déposer des baisers sur son visage pour effacer toute trace de ce qui l'accablait.
Pourtant, elle ne bougea pas. Elle se contenta de le dévisager d'un regard glacial.
« Que se passe-t-il, Nikola ? » Demanda-t-elle en faisant de son mieux pour masquer l'anxiété qui la tenaillait.
Il l'observa comme s'il comptait chacun de ses os pour vérifier qu'il ne lui en manquait pas un seul, et ferma les yeux l'espace d'une seconde. Helen leva un sourcil intrigué. Il s'inquiétait pour sa santé...
« Tu ne croiras jamais ce qui vient de m'arriver. »
Quand leurs regards s'attrapèrent, Helen sut instantanément que ce qu'il avait vécu n'était en aucun cas une coïncidence. Elle s'effaça pour le laisser entrer.
« Essaie toujours. » Proposa-t-elle en l'invitant à entrer.
